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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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Guerwolf fait une promesse

Sais-tu comment les tailler, comment les interpréter,
Comment les peindre, comment les mettre à l’épreuve,
Comment les invoquer, comment les sacrifier,
Comment les offrir, comment les effacer ?

 (Le Havamal, 144)

Lorsque la nuit fut totale, Leif revint à pas de loup vers le camp. Vyrmar avait posté des guetteurs à proximité et d’autres au dessus de la falaise pour surveiller la vallée, mais il les évita sans mal. Il s’approcha de Guerwolf, qui gisait sur le sol, au pied d’un arbre, entravé comme un saucisson. La respiration du guerrier était rauque, et sa tunique était imprégnée de sang. L’enfant s’accroupit juste à coté de lui. L’ombre recouvrait son visage plein de crasse et sillonné de larmes.

— Ils vont te tuer, souffla-il. Vyrmar a pris la décision.

Ce n’était pas vrai, du moins Leif n’en savait rien. Nullement troublé, Guerwolf haussa ses épaules difformes.

— Et alors ? gronda-t-il. Tu crois que cela me fait peur ?

Il n’avait qu’une hâte, c’était d’en finir au plus vite. Il regrettait que Rolf ne l’ait pas tué immédiatement. Il commençait à en avoir assez de tout cela.

— Si tu meurs, tu ne pourras jamais te venger. Tu veux tuer ceux qui ont massacré ta famille ?

Guerwolf lui jeta un regard mauvais.

— Où tu veux en venir ?

— J’ai besoin de toi. C’est la déesse qui t’a envoyé à moi. C’est elle qui t’a choisi, qui a voulu que tu tues Grimlor… et c’est à toi qu’elle a donné l’épée dans la tour. A toi et non à moi.

— Et alors ?

— Si tu promets de m’aider à tuer Erioch, je dirai à Vyrmar de te libérer. Et je te rendrai l’épée runique.

Guerwolf sursauta.

— Tu ferais cela ?

Un rictus de loup déforma ses lèvres. Il saurait en profiter, si l’enfant était assez naïf pour lui faire confiance et le libérer. Dès qu’il aurait l’épée, il fausserait compagnie aux rebelles et partirait vers le Raklein.

— Tu dois jurer d’abord ! dit l’enfant. Tu dois jurer que tu m’aideras à tuer Erioch.

— Je le jure !

Le géant n’avait aucune intention de respecter ce serment. Ce ne serait pas le premier qu’il trahirait, et alors ? Il était Guerwolf le Loup, et seul un enfant stupide pouvait croire que les loups respectent leurs serments.

— Je peux avoir confiance en toi ?

— Je te l’ai dit, grogna Guerwolf impatienté. Je tuerai Erioch pour toi, et ensuite seulement j’irai au Raklein.

Leif hocha la tête d’un air satisfait. Un sourire étrange lui éclaira le visage. Il brandit soudain un petit poignard et le cœur de Guerwolf se mit à battre plus vite.

— Il va vraiment me libérer…

Il n’osait croire à sa chance. A l’instant où il serait libre, il s’emparerait de l’épée et quitterait la vallée… Et malheur à ceux qui essaieraient de l’arrêter ! Un remord fugitif lui traversa l’esprit à la pensée de l’enfant qu’il se préparait à trahir, mais il enfouit bien vite se sentiment au plus profond de lui. Il lui avait déjà sauvé la vie. Sans lui il serait mort depuis longtemps. Il ne lui devait rien.

— Tu as donné ta parole de ton plein gré, dit encore Leif anxieusement. Tu reconnais cela ? Il n’y a eu ni tromperie, ni abus de confiance ? Le reconnais-tu ? C’est important.

Guerwolf hocha la tête, impatient.

— Je t’ai donné ma parole. Libère moi !

Leif se glissa jusqu’à l’homme entravé et vif comme l’éclair, ouvrit une entaille sur son bras, recueillant quelques gouttes de sang à la pointe du couteau. Il recula aussitôt hors de sa portée, aussi agile qu’un renard, comme si il craignait une riposte. Puis il entailla son propre bras et laissa couler le sang sur le sol.

— Nous allons faire un Serment du Sang, chuchota-t-il. Comme ça je serai sûr que tu ne me trahiras pas.

Pour atteindre leur pleine puissance, les runes devaient être tracées avec du sang – la source du pouvoir offerte en sacrifice au chaos. Leif regarda autour de lui, s’assurant que personne n’était à portée. On entendait des murmures et des bruits de conversation étouffée, mais nul ne semblait avoir remarqué son manège. Un voile d’inquiétude passa sur le visage du guerrier. Avec incrédulité, il fixa longuement le garçon. Celui-ci soutint son regard de ses étranges yeux d’agate.

— Tu ne peux pas… Seul un maître des runes pourrait…

— Je sais le faire. Je l’ai lu dans les grimoires d’Hagvar.

— Je ne te crois pas !

Leif sourit, et Guerwolf se rendit compte que c’était la première fois qu’il le voyait sourire – il n’était pas sûr d’aimer cette expression. Une lueur perverse dansait au fond de ses yeux de saphir.

— Je ne croirai jamais les paroles d’un homme de la race des Loups, psalmodia encore Leif d’une voix étrangement mature, sauf si un serment du sang est prononcé… Et une fois que cela aura été accompli, tu seras forcé de le respecter à la lettre ou autrement la magie des runes te détruira.

Il traça les runes sur le sol à l’aide de son propre sang, mélangé à celui de Guerwolf. Il se souvenait parfaitement de leur dessin, aussi bien que si elles faisaient partie de lui-même. Hagvar l’avait chassé lorsqu’il l’avait surpris en train de consulter son grimoire, mais s’il avait su qu’il avait lu, compris et retenu cela, il l’aurait sans doute égorgé sur place ou jeté du haut des remparts… Mais pourquoi pas après tout ? Rodgar le premier intendant n’avait-il pas utilisé les runes pour forger l’épée qui vainquit Eredor ? Pourquoi ne pas une fois de plus retourner les runes contre leur maître ? Pourquoi les runes ne pourraient-elles pas être utilisées pour le bien au lieu d’être utilisées pour le mal ?

Vois, ô esprit informe qui règne sur le Chaos, chuchota Leif.

Je trace les runes du Pouvoir,

Par les runes, le Lien est scellé.

Que le sang soit répandu si le serment est brisé.

Les paroles lui venaient tout naturellement aux lèvres comme s’il avait le grimoire ouvert devant les yeux. Guerwolf poussa un râle. Une douleur atroce explosa dans son crâne, se répandit comme un feu dans tout son corps. Il gémit et se débattit, mais l’enfant continuait à parler et son chuchotement résonnait impitoyablement à l’intérieur de lui-même. De la pointe du couteau, il traça de nouveaux signes sur le sol.

Le sang de la vie, le sang du pouvoir.

Le sang du Loup pour le serment prononcé.

Le guerrier entravé cria de nouveau, déchiré par la souffrance qui le consumait comme une flamme. Des voix et des craquements de branche se firent entendre. Des hommes accoururent en hâte. Du pied, Leif recouvrit de terre les runes qu’il venait de tracer.

— Que se passe-t-il ? Qu’est-ce qu’il a ?

— Les liens le gênent, expliqua le garçon d’un air sournois. Il souffre de ses blessures. Il souffre terriblement !

Les nouveaux venus jetèrent des regards méfiants au guerrier, qui haletait à présent bruyamment, la tête reposant sur la poitrine.

— C’est une ruse pour qu’on le libère… Qu’il crève !

— Il faut le libérer ! demanda Leif.

— Libérer Guerwolf le Loup ? Tu es fou ?

— La déesse m’a parlé. Elle exige qu’on le libère.

Ils le regardèrent d’un air stupéfait. Vyrmar apparut brusquement et jeta au garçon un coup d’œil incrédule.

— La déesse t’a parlé ?

Il hocha vigoureusement la tête. Ses yeux brillaient étrangement dans les ténèbres.

— Oui…

Pris d’une inspiration subite il ajouta :

— La déesse m’est apparue en rêve… Elle m’a dit que Guerwolf devait prendre l’épée. Elle m’a dit qu’il fallait le libérer et qu’il guiderait les hommes d’Erda vers la victoire.

Vyrmar le fixait d’un air glacé. Il ne croyait pas un mot de ce qu’il lui disait. Le garçon baissa la tête. Il devinait derrière ses yeux noirs une intelligence calculatrice et affûtée. Les hommes regardaient le garçon avec une crainte superstitieuse. Celui-ci s’effraya de ce pouvoir nouveau qu’il avait sur eux. Brean s’avança, et dit d’un ton solennel.

— La déesse a parlé… Nous devons obéir…

Et d’un geste brusque, il trancha les liens de Guerwolf.

— Non ! dit quelqu’un, d’un ton horrifié.

Il était trop tard. Le guerrier se relevait déjà, ôtant de son corps immense les cordes qui l’entravaient encore. Tout le monde recula et attendit sa réaction. Ceux qui avaient leurs armes avec eux les dégainèrent, se tenant prêt au combat. Le Loup prit une inspiration et posa sur Leif un regard plein de haine. Il ne voyait que lui, les autres ne comptaient pas.

— Je respecterai mon serment, lança-t-il. Je t’aiderai à tuer Erioch.

Il grimaça de souffrance. Il se redressa de toute sa hauteur, soufflant comme un sanglier blessé, dominant les rebelles de plus d’une tête. Il s’approcha de Leif, faillit tomber, et se rattrapa de justesse à une branche. Il se pencha en avant, murmurant pour le garçon seul :

— Le serment du sang te protège. Je ne peux rien faire contre toi. Je tiendrai ma promesse. Je tuerai Erioch pour toi. Mais méfie-toi. Dès que le sorcier sera mort, le sortilège prendra fin … et alors plus rien ne pourra te protéger. A ce moment là, veille à ne pas te trouver dans les parages… Je jure de te tuer, sur la mémoire de Fridda et Gellir !

Il eut un sourire carnassier. Leif hocha la tête d’un air sombre. Il ne s’attendait pas à autre chose.

 

Le lendemain, Rolf et un groupe de cinq hommes rejoignit les rebelles au camp. Le bûcheron avait définitivement résolu de quitter Burval. Tôt où tard, Erioch apprendrait ce qui s’était passé, et il saurait que les bûcherons en étaient responsables. Pour ne pas attirer le malheur sur les siens, il préférait partir. Mais cinq hommes seulement le suivirent, les autres refusèrent de quitter leurs familles.

— C’est folie que se dresser contre Erioch, tu le sais bien Rolf !

Il ne le savait que trop bien. En fait, il craignait moins les pouvoirs magiques du maître des runes que les guerriers qui étaient avec lui. Des hommes redoutables, bien armés, entraînés au combat. Que pourraient faire quelques paysans avec des bâtons et des coutelas contre des épées et des armures de maille ? Mais il était déjà allé trop loin pour s’arrêter.

Leif fut soulagé de le voir. Il avait une peur bleue de Vyrmar, qui lui semblait aussi impénétrable et glacé qu’une vipère. Rolf ne lui manifestait aucune amitié, son humeur était sombre, mais on comprenait plus facilement ce qu’il pensait et on pouvait prévoir ses réactions. Vyrmar, Rolf et Guerwolf se réunirent pour discuter de la situation. Brean et Leif se joignirent à eux, ainsi qu’un autre homme que le garçon ne connaissait pas encore, et qui se nommait Gunnar.

De tous ceux qui étaient ici, ce dernier était le plus amical. C’était un homme de haute taille et de puissante stature, quoique moins grand que Guerwolf, avec une longue barbe et des cheveux de jais. Il souriait presque toujours et riait souvent, et les hommes se réunissaient naturellement autour de lui, écoutant ses paroles et guettant ses réactions, même lorsqu’il ne disait rien. Leif se demanda pourquoi ce n’était pas lui qui était le chef au lieu de Vyrmar, qui était si sombre et si froid.

— Nous ne pouvons rien faire, affirma Vyrmar. Erioch est à Galadhorm, entouré de nombreux guerriers qui se sont ralliés à lui ou qu’il a ensorcelé et il a également ses démons ailés, à la forme de corbeaux…

— Je suis d’accord, approuva Gunnar. L’attaquer de front serait un suicide.

— Nous avons besoin de renforts !

— Sigvar semble prêt à nous aider. Et d’autres seigneurs pourraient se relier à lui…

— Les gens du Nelung adorent Voden et les autres puissances des Brumes. Ils détestent les sorciers autant que nous. Ils nous débarrasseront d’Erioch.

— Bandes d’idiots ! gronda Guerwolf. Vous êtes vraiment stupides et naïfs si vous pensez que les hommes des plaines vont traverser les montagnes pour venir ici et prendre Galadhorm d’assaut à votre place !

— Sigvar a promis…

— Sigvar n’est pas le seigneur de Kjorval, coupa le Loup. Pourquoi Siger ou les autres hommes des plaines combattraient-ils Erioch ? Ils ne le feront que s’ils y sont obligés, que si Erioch fait mine de vouloir s’emparer de leurs terres et il n’est pas assez stupide pour cela. Dans le meilleur des cas, ils enverront quelqu’un à Ingünn et préviendront les Gardiens qu’il y a un seigneur runique à Galadhorm – c’est tout. Il ne faut pas espérer plus de leur part. Nous devrons agir nous même, et non attendre comme des enfants que d’autres viennent se battre à notre place !

Vyrmar et Rolf fixèrent le guerrier avec ressentiment, car il disait tout haut ce qu’ils pensaient sans oser le dire. Gunnar ne se départit pas de son expression amicale.

— Que proposes-tu ?

— Combien d’hommes avez-vous ?

— Ceux que tu as déjà vus…. Vingt cinq ou trente à peine – et la plupart sont des bûcherons, des éleveurs ou des fermiers, non des guerriers. Il y a des disciples d’Assaréel, des fermiers chassés de chez eux par les soldats d’Erioch, des hommes d’Arvarn qui sont restés fidèles à leur seigneur même après sa mort et veulent le venger, ainsi que quelques hommes qui, comme Rolf, sont ici simplement par haine des seigneurs runiques. Une troupe plutôt hétéroclite…

— Mais toi et moi sommes les seuls à avoir une véritable expérience du combat, ajouta Gunnar en caressant de la main l’opale sertie à l’extrémité du pommeau de son épée.

— Est-il possible d’en recruter d’autres dans la vallée ?

Gunnar secoua la tête.

— Ils ne se battront que si leurs terres ou la vie de leurs familles sont menacées.

— Il y en a beaucoup qui continuent de croire en Assaréel et qui attendent son retour, protesta Brean. Ceux-là se joindront à nous si nous leur demandons.

Vyrmar secoua la tête.

— Ceux qui servent vraiment la déesse n’aiment pas plus les fils de Beorc qu’Erioch, lâcha-t-il d’un air mauvais, et Leif comprit que c’était sa propre pensée qu’il exprimait.

— Pour qu’ils combattent à nos cotés, il faudrait pour cela qu’ils voient une chance raisonnable de triompher ! indiqua Rolf. Personne ne va au combat sans espoir de vaincre. Mais nous ne serons jamais assez nombreux pour prendre d’assaut Galadhorm.

— Certains des guerriers qui se sont rangés du coté d’Erioch l’ont fait par opportunisme et par lâcheté, intervint Brean. Ils se détourneront de lui s’ils découvrent que le fils d’Arvarn est avec nous.

Rolf secoua la tête.

— Ils ont pris le parti du sorcier contre Thorsen lui même alors ce n’est pas ce gamin qui les fera changer d’avis !

Gunnar questionna Leif.

— Tu es vraiment le fils d’Arvarn ? Tu ne lui ressembles pas du tout.

Leif était trop intimidé pour dire un mot.

— C’est le dernier des fils de Beorc ! répondit Brean à sa place.

— Je ne savais pas qu’Arvarn avait un autre fils en dehors de Thorsen. Comment cela fait-il que je n’en aie jamais entendu parler ?

Les hommes observèrent un silence embarrassé.

— Quelle importance ? gronda Guerwolf que toutes ces palabres exaspéraient.

Il avait le sentiment que les hommes agitaient vainement leurs langues pour mieux exorciser leur peur. Gunnar l’ignora.

— Tu es un bâtard ?

Le sourire amical avec lequel il posa la question en atténua quelque peu la brutalité, mais Leif sentit pourtant son cœur se glacer. Il secoua la tête.

— C’est le fils légitime d’Arvarn, expliqua Brean. Né de Myrun, la femme d’Arvarn… Elle est morte en lui donnant naissance.

Il hésita un moment et ajouta.

— Je me souviens encore de cette nuit, il y a plus de quinze années de cela… J’étais un jeune garde à l’époque… Presque un enfant… Il y avait un orage terrible ! Le tonnerre grondait, les éclairs déchiraient le ciel… Des trombes d’eau s’abattaient sur Galadhorm comme pour pleurer la mort de Myrun.

Il se tut. Il ne dit rien des hurlements de douleur qui descendaient du haut de la tour et des seaux pleins de sang que les serviteurs livides avaient ramenés de la chambre. Il ne parla pas des rumeurs qui avaient circulé à l’époque, racontant comment Arvarn avait voulu tuer son fils nouveau né, survivant de cette terrible nuit de souffrance, et comment Hagvar l’en avait empêché.

— Leif est le vrai fils d’Arvarn, affirma-t-il. Moi, Brean, je peux en témoigner.

En disant cela, un sentiment de culpabilité l’envahit. Leif le fils d’Arvarn ? Personne au château – et surtout pas Arvarn – ne l’avait jamais traité comme tel… A part Hagvar peut-être, et encore ? Tous le voyaient comme un monstre, doublé d’un voleur… Arvarn le détestait sans qu’on sache si c’était à cause de ses yeux de saphir ou parce que Myrun était morte en le mettant au monde. Les gens haïssaient ses manières de fouine, sa façon de se cacher dans les ténèbres et de roder un peu partout. Mais comment aurait-il pu agir autrement, ignoré, méprisé et tenu à l’écart comme il l’était ?

Etait-ce pour cette raison que la déesse l’avait choisi comme émissaire ? Etait-il possible qu’elle ait voulu, dans sa profonde sagesse, leur donner à tous une leçon ? Brean était prêt à présent à faire amende honorable. Il voulait se racheter et rattraper ses torts envers Leif !

— Leif est l’héritier d’Arvarn et le nouveau seigneur de Galadhorm ! Mais c’est aussi le Veneur que le peuple d’Erda attend depuis si longtemps. Il est l’Elu ! Nous tous ici nous lui devons doublement allégeance. C’est à lui de décider de ce que nous allons faire.

Guerwolf émit un grognement de dérision. Les regards se tournèrent vers le garçon qui baissa les yeux, incapable de prononcer le moindre mot.

— Si l’enfant est l’Elu, lança brusquement une voix mauvaise, quel besoin aurait-il de nous ? Pourquoi la déesse ne l’aide-t-elle pas ? Pourquoi ne l’a-t-elle pas sorti elle-même des griffes des gens de Kjorval ?

Les hommes se retournèrent vers celui qui avait parlé, qui semblait avoir surgi de nulle part. C’était un petit homme trapu, avec des cheveux noirs en bataille et une barbe de quelques jours. Une balafre ancienne courait sur sa joue droite montant presque jusqu’à l’œil.

Brean le toisa d’un regard furieux. Il s’accrocha à une branche au dessus de sa tête et se leva pour lui faire face

— Quelle folie ! lança Brean. Cela fait des centaines d’années que le pacte a été rompu, des centaines d’années que la déesse ne s’est pas manifestée à nous, sinon pour sceller la tour lorsque Urtaür a été tué, et à présent qu’elle nous envoie un signe, tu oses encore douter et réclamer plus ?

— Il n’y a que toi, Brean, qui puisse témoigner que la déesse se soit réellement manifestée. Tu dis que tu as vu des lueurs vertes dans la tour, mais quelle preuve avons-nous ?

— Tu n’as pas confiance en ma parole ?

— Tu étais blessé, en proie à la fièvre ! Ce que tu as vu, ce n’était peut-être qu’un rêve. Tu ne serais pas le premier à prendre tes désirs pour des réalités.

Brean secoua la tête, furieux, mais avant qu’il ne puisse dire quoi que se soit, Vyrmar intervint :

— Il a raison. Il faut une preuve. Un signe. Quelque chose de tangible.

— Que la déesse se manifeste à nouveau, pour nous tous ici ! s’écria l’homme à la balafre, le regard tourné droit vers Leif. Qu’elle fasse entendre sa voix et qu’elle désigne clairement le Ljosalvar comme son nouveau Veneur. A cette condition seulement je vous suivrai.

— Montre moi l’épée runique, intervint Gunnar.

Rolf sortit l’arme de son fourreau, afin que tous puissent la contempler. La lame brillait à la lueur du jour, les runes semblaient scintiller doucement.

— C’était celle de Beorc n’est-ce pas ?

Brean secoua la tête.

— Pas du tout ! Beorc ne l’a jamais eu en main. Rodgar l’a forgée pour son fils Bor, et celui-ci l’a utilisée pour tuer Eredor.

— Les signes gravés sur cette lame, expliqua-t-il encore, sont les runes de la Négation. Les mêmes que celle qui ornent le fronton d’Ingünn à ce qu’on raconte… Elles absorbent la magie et la dissipent dans le néant. Elles purifient le monde des maléfices des sorciers !

Gunnar tendit la main.

— Pourtant c’est un sorcier qui les a tracées… Puis-je la prendre ?

Rolf lui tendit l’arme, mais Guerwolf s’en saisit au passage.

— C’est moi qui prendrais cette épée. Je m’introduirai dans le château et je tuerai Erioch.

Guerwolf le Loup préférait agir seul. Il trouverait bien un moyen de s’introduire à l’intérieur de Galadhorm, même s’il devait pour cela escalader les remparts.

— Les légendes racontent que Rodgar la forgea pour Bor, et que seul Bor ou l’un de ses descendants peut la manier, objecta Brean.

Guerwolf haussa les épaules.

— C’est Leif lui-même qui m’a demandé de la prendre.

Les regards se tournèrent vers le garçon qui acquiesça d’un signe presque imperceptible.

— Si l’épée lui est confiée par son légitime propriétaire, dit Rolf d’un ton hésitant, alors il est probable que Guerwolf pourra l’utiliser, car il sera comme le bras de Leif, l’extension de sa volonté.

Brean secoua la tête d’un air sceptique, mais avant qu’il n’ait pu protester, Gunnar le devança :

— Tu ne peux pas te battre dans l’état où tu es, remarqua-t-il en jetant un œil sur les bandages de Guerwolf.

— Mes blessures guériront. Dans quelques semaines, un mois tout au plus, je serai prêt.

— Je suis avec toi, lança Brean d’un ton hésitant, si Leif le veux ainsi.

Guerwolf s’emporta.

— Si Leif le veut ainsi ! Comment veux-tu qu’il veuille autrement ? Que crois-tu ? Qu’il va aller lui-même à Galadhorm et défier Erioch ? Ce n’est qu’un gosse ! Cessez donc de vous réfugier derrière des légendes ! Vous avez choisi de vous battre, alors allez jusqu’au bout !

L’image de Gellir lui traversa l’esprit sans prévenir, le coupant net dans son élan et le laissant paralysé de douleur. Gunnar intervint :

— Comment comptes-tu t’y prendre pour t’introduire dans le château ?

Guerwolf ne répondit pas. Il n’avait même pas entendu.

— Tu auras besoin d’aide… Je peux te seconder.

Le silence retomba. Les regards restaient fixés sur le guerrier, qui était appuyé de deux mains sur l’épée, ses puissantes épaules secouées de tremblements. Indifférent à tout le reste, il  songeait à tout ce qu’il avait perdu. Mais l’homme à la balafre reprit :

— Moi et les miens nous ne resterons pas plus longtemps ici. Nous n’avons pas confiance.

— Tu parles pour toi ou au nom de tous les autres ? demanda Gunnar d’une voix douce.

— Cela fait des centaines d’années que la déesse est restée invisible… Et tout cela à cause des fils de Beorc ! Pourquoi se manifesterait-elle tout d’un coup ? Et pourquoi à lui, un enfant du peuple maudit des Ljosalvars, tous des suppôts infâmes du dieu noir, et en plus un fils de Beorc, l’homme qui l’a trahie, et non à nous, qui sommes ses fidèles disciples et qui avons attendu sa venue pendant d’innombrables générations ? Pourquoi la déesse est-elle restée sourde à nos prières ?

Il jeta un regard mauvais à Brean.

— Toi-même, tu n’as jamais été un fidèle d’Assaréel… Comme tous les guerriers de Galadhorm, tu servais les dieux de la Montagnes des Brumes. Et à présent tu nous demandes de nous fier à ta parole ?

Il s’anima brusquement, sa voix enfla de fureur.

— Les fils de Beorc ont attiré le malheur sur nous ! Pourquoi Assaréel exigerait-elle que nous reconnaissions l’un d’eux comme notre Veneur ?

— Je ne sais pas, dit Brean. Mais je sais ce que j’ai vu. Tu as raison, je n’étais pas un disciple d’Assaréel. J’étais aveugle. Mais tout a changé lorsque j’ai vu la déesse.

Il se pencha en avant.

— Voici ce que je propose. Je voulais aller au lac noir, pour parler à Vagmar le chef du village d’Eruïr et le convaincre de se joindre à nous. J’emmènerai Leif avec moi. Ensemble, nous irons trouver la déesse dans la tour, et nous prouverons à tous qu’il est bien le Veneur. Viens avec moi ! Lorsque tu reviendras, tu pourras témoigner de ce que tu auras vu.

L’homme fronça les sourcils, visiblement peu enchanté de cette proposition.

— Tu peux à peine marcher et tu veux traverser toute la vallée ?

— Viens ! insista Brean. Tu sais pourquoi je veux aller là-bas. Tu connais les légendes aussi bien que moi. Si le Veneur parvient à rentrer dans la tour, il rétablira l’alliance qui unissait jadis le peuple d’Erda avec la déesse Assaréel. As-tu peur ?

Gunnar intervint d’une voix apaisante :

— Seul un fou n’aurait pas peur dans les circonstances. Et je ne crois pas qu’il soit opportun de traverser toute la vallée maintenant.

— Viendras-tu ? insista Brean, le regard brûlant. M’accompagneras-tu jusqu’à la demeure d’Assaréel ?

Lentement, comme à regret, l’autre hocha la tête. Brean se tourna alors vers Leif.

— La déesse se manifestera si tu es avec nous. Elle ouvrira les portes de sa tour  et son pouvoir inondera la vallée.

Leif hocha la tête, trop effrayé pour seulement songer à refuser. Au fond de lui il préférait aller n’importe où plutôt que rester ici. Mais il n’aimait ni le fanatisme aveugle de Brean ni le scepticisme hostile de l’homme balafré.

— Cela ne servira à rien, indiqua Guerwolf. La déesse ne vous aidera pas.

— Qu’en sais-tu ?

— Elle ne l’a pas fait lorsque nous nous sommes présentés à elle.

— C’est que nous n’étions pas prêts, nous le peuple d’Erda ! Nous n’avions pas encore entendu son appel.

— C’est elle-même qui nous a dit de quitter la vallée et d’emporter l’épée.

Brean secoua la tête avec obstination.

— Vous avez mal interprété ses paroles ! Elle voulait vous mettre à l’épreuve. Jauger votre foi ! Si nous nous présentons de nouveau à elle, elle nous répondra. Les portes s’ouvriront, comme les légendes l’annoncent.

Guerwolf émit un grognement de dérision mais n’ajouta rien. Il était las de discuter avec ce fanatique. Il était fatigué de toutes ses présences humaines autour de lui. Il préférait être seul. Il jeta un coup d’œil à Leif qui baissa les yeux.

Ce fut à ce moment que les guetteurs postés au sommet des rochers signalèrent l’arrivée d’un groupe d’hommes montant de la vallée. Les rebelles se saisirent en hâte de leurs armes et Vyrmar et Rolf se portèrent aussitôt à leur rencontre, prêts au combat. Mais il n’y avait que trois individus maigres, vêtus de tuniques trempées de sueur et munis de simples bâtons de marche.

— Ils sont avec nous, indiqua Vyrmar d’un ton sobre. Je les avais envoyés recueillir des informations dans la vallée.

Il serra la main des éclaireurs.

— Quelles sont les nouvelles de Galadhorm ?

— Erioch ne sait pas que nous sommes ici. Ses hommes nous cherchent du coté du lac noir.

Vyrmar hocha la tête d’un air soulagé. Ils avaient réussi à éviter les corbeaux et les patrouilles… pour l’instant. Mais le chef savait que cela ne durerait pas.

— Personne ne peut nous aider ?

— Certains fermiers seraient prêts à nous fournir des provisions, mais c’est tout.

Un silence accueillit cette affirmation.

— Il faut les comprendre… Ils ont peur… Et puis, les fils de Beorc imposaient sur Erda un joug pesant. Ils n’étaient pas aimés.

—  Arvarn a toujours fait régner l’ordre.

— Mais il exigeait des fermiers un tribut important… Au fond, qu’est-ce que cela change pour eux que ça soit Erioch ou Arvarn qui règne à Galadhorm ?

Un jeune homme, qui brandissait une fourche dans son poing crispé, le reprit alors avec feu:

— Tu ne sais pas de quoi tu parles si tu compares Erioch à Arvarn ! Erioch a engagé de nombreux mercenaires dans la plaine et à présent ils pillent les fermes pour s’approvisionner. Veux-tu savoir pourquoi je suis parti de chez moi ? Des guerriers, sont venus au printemps. Nous venions de rentrer la première récolte, nous avions travaillé dur, pendant des jours, de l’aube au coucher du soleil. Et ils nous ont tout pris. Ils ont même emporté notre vache ! Mon père a tenté de s’y opposer et ils l’ont battu. Mon frère leur a jeté une pierre, ils l’ont attrapé et l’ont pendu. Il n’avait pas quinze ans. Voilà pourquoi je suis ici. Beaucoup de fermiers dans la vallée haïssent Erioch autant que vous !

—  Tu as raison, reconnurent les éclaireurs. Mais ils ne se battront pas contre lui, ou alors seulement lorsqu’ils penseront que la victoire est proche.

—  Ils pensent d’abord à leurs familles. Qui pourrait le leur reprocher ?

— Venez manger et boire un peu d’eau fraîche, proposa Vyrmar.

Les nouveaux venus s’assirent au milieu du camp, saluant par des poignées de mains et des signes de la tête les hommes qu’ils connaissaient. Soudain, le regard de l’un d’eux se figea en apercevant Leif qui se réfugia aussitôt derrière Guerwolf.

— Il est ici ? Le fils d’Arvarn ? Le gamin avec les yeux bleus ?

Vyrmar hocha la tête.

— Il était prisonnier de Sigvar de Kjorval. Nous l’avons libéré et à présent Sigvar est prêt à nous aider.

L’homme secoua la tête d’un air sombre. Il s’assit sur le sol et prit l’outre que lui tentait quelqu’un. Puis, lorsque l’attention des autres fut retombée, il se pencha en avant, vers Vyrmar et Rolf et murmura à leur intention seulement:

— Erioch a offert mille thalers d’or à celui qui lui ramènerait l’enfant.

— Mille thalers ?

Les autres le contemplèrent d’un air horrifié. Cela représentait une somme énorme, plus d’argent qu’aucun des fermiers de Galadhorm n’avait jamais vu ou possédé.

— Cet or ne lui coûtera pas bien cher, ricana Vyrmar. Tiré des coffres de Galadhorm…

Rolf secoua la tête d’un air incrédule. La somme dépassait son imagination et pourtant il se considérait comme un homme riche. Un thaler d’or… Voici ce qu’il espérait léguer à sa fille comme dot après une vie de travail.

— Mille thalers ? Pour ce gosse ? Tu es sûr ?

Il ne pouvait imaginer ce qui poussait un homme tel qu’Erioch à dépenser une telle somme. Rolf ne pensait pas qu’il ait pu la trouver dans les coffres d’Arvarn, épuisé par des années de guerre.

— Ce n’est pas l’épée runique qu’il veut ?

Cela bouleversait tout ce qu’il croyait savoir. Il avait pris de grands risques pour s’emparer de l’épée dont il connaissait les pouvoirs et il n’aurait pas été surpris qu’Erioch veuille la récupérer… Mais le fils d’Arvarn ?

— Il ne cherche pas Guerwolf ?

Guerwolf le Loup était un ennemi redoutable, d’une férocité et d’une opiniâtreté sans égales si la moitié de ce que l’on racontait sur lui était vrai… On aurait pu comprendre qu’Erioch soit prêt à payer cher pour en être débarrassé.

— Il veut le gosse. On n’a pas parlé de l’épée, ni de personne d’autre. Le fils d’Arvarn, le gamin aux yeux bleus. Il le veut de préférence vivant.

Une nouvelle fois Rolf secoua la tête. Cela n’avait absolument aucun sens. A moins ? A moins que Brean soit dans le vrai et que Leif soit le seul homme capable de manier l’épée de Rodgar ? Le Veneur ?

Des cris d’alarme interrompirent ses réflexions.

— A couvert ! cria quelqu’un. A couvert ! Voici les corbeaux !

Les hommes se dressèrent aussitôt sur leurs pieds et se réfugièrent sous les arbres. Certains piétinèrent le feu à la hâte et jetèrent dessus de grandes branches de sapin, pour le couvrir. Les cabanes et les tentes avaient été installées de telle façon qu’elles étaient invisibles depuis le ciel. Les cris rauques des corbeaux retentirent soudain, et on aperçut à travers les arbres, les silhouettes menaçantes de grands oiseaux noirs.

Tapis contre les troncs, ou cachés derrière les rochers, les rebelles n’osaient faire un mouvement. Les espions ailés passèrent au dessus d’eux sans les voir, décrivirent de larges courbes en poussant des plaintes lugubres, puis poursuivirent leur vol vers les montagnes.

— Ils n’ont jamais volé si loin de Galadhorm… chuchota quelqu’un.

Rolf approuva de la tête. Il avait le sentiment étrange que le pouvoir d’Erioch n’avait pas encore atteint sa plénitude. Plus son emprise s’installe sur la vallée, songea-t-il, plus sa force s’accroît.

— Ils peuvent revenir à tout instant, indiqua Vyrmar. Soyez très prudent. Ne faites pas de feu. Ne restez pas à découvert.

Les hommes obéirent et une ombre de peur recouvrit le camp.

 

Dès que les corbeaux se furent éloignés, Rolf réunit Brean et l’homme balafré, qui se nommait Horval, à l’abri sous une tente.

— Il faut renoncer à votre projet. Il serait folie de vouloir traverser la vallée dans la situation actuelle.

— Pas question ! répondit aussitôt Brean.

— Allez à la tour tous les deux si vous voulez. Mais le gamin doit quitter la vallée au plus vite.

— Il sera autant en sécurité avec moi qu’ailleurs !

Rolf secoua la tête.

— C’est trop dangereux. Il y a une récompense offerte pour sa capture. Une forte récompense.

— Combien ? demanda Horval.

Rolf ne répondit pas. Il ne connaissait pas très bien cet homme, et il ne savait pas jusqu’où il pouvait lui faire confiance. Brean reprit, une lueur étincelant dans le regard.

— La déesse est avec lui. Elle le protège ! Il n’a rien à craindre des hommes. N’as-tu pas foi en elle, Rolf ? Les gardes d’Erioch étaient plus qu’assez nombreux pour l’arrêter la dernière fois, mais la déesse s’est interposée. Elle recommencera si besoin est. Autant de fois qu’il le faudra.

Horval émit un ricanement incrédule.

— Alors pourquoi n’a-t-elle rien fait lorsqu’il était prisonnier de Sigvar ?

— Elle l’a fait ! Elle est intervenue, par notre entremise… Nous avons été les instruments d’Assaréel et nous avons accompli sa volonté ! Comment expliquer autrement que des bûcherons et des paysans aient pu vaincre des guerriers entraînés ?

— Une embuscade soigneusement préparée, et le courage d’un homme qui a donné sa vie pour notre cause ! Ce sont là les seules explications.

— Rien de tout cela n’aurait suffit si la volonté d’Assaréel ne nous avait pas soutenus !

Horval secoua la tête, avec un sourire de dérision et Brean tendit vers lui un index accusateur.

— Comment oses-tu rire de pareille chose ? Toi qui es l’un des fidèles disciples d’Assaréel ?

Un homme souleva l’étoffe qui bloquait la porte de la tente et entra. C’était Gunnar. Il sourit avec bienveillance.

— Qu’avez-vous décidé ? lança-t-il en jetant un regard interrogateur à Rolf.

— L’enfant doit quitter la vallée au plus vite…

— Je peux l’amener chez moi. Erioch ne viendra pas le chercher jusque là bas.

— Vous ne comprenez pas, lança Brean d’un ton hargneux. Il est absolument indispensable que Leif vienne avec nous à la tour d’Assaréel.

Gunnar lui jeta un regard réprobateur.

— Pourquoi ? Tu veux risquer sa vie et la tienne juste pour prouver que tu as raison ?

— La tour d’Assaréel est fermée depuis que les disciples de la déesse pourchassés par Alrun s’y sont réfugiés et se sont donné la mort pour éviter de tomber aux mains du démon. Depuis lors, personne n’a pu pénétrer à l’intérieur. Si Leif parvient à y entrer ce sera le signe que la déesse nous a enfin pardonnés et que l’ancienne alliance est rétablie.

— Je connais la légende… confirma Horval, comme à regret. Lorsque la déesse aura pardonné au peuple d’Erda elle élira un nouveau Veneur et lui ouvra les portes de sa forteresse… Mais je refuse de croire qu’elle ait pu choisir ce gamin, ce Ljosalvar, descendant de Beorc, du même sang qu’Alrun le Boucher ! Je n’y crois pas !

— Si la tour est ouverte, le pouvoir de la déesse rejaillira dans la vallée ! dit Brean avec force. Le mal, la peur, la souffrance et la guerre en seront bannis… La vallée redeviendra le paradis qu’elle était jadis.

Rolf secoua la tête.

— Ce ne sont que des légendes…

Brean le toisa avec réprobation.

— Tu n’es pas un vrai fidèle ! s’exclama-t-il.

Rolf interrogea Gunnar du regard. Il faisait plus confiance à son jugement qu’à celui de Brean, devenu fanatique depuis qu’il était revenu des terres interdites. Le guerrier eut un sourire apaisant.

— Ce n’est pas à nous de décider. C’est au garçon. Laissons Leif faire son choix. Même s’il n’est pas le Veneur, il est toujours le fils d’Arvarn.

 

A Galadhorm, Erioch se rongeait, sentant croître sa rage au fur et à mesure que le temps passait et que les recherches demeuraient infructueuses. La récompense qu’il avait offerte avait mobilisé tout ce qu’Erda comptait d’hommes disponibles, et certains commençaient à arriver d’au-delà des montagnes, attirés par la soif de l’or. Les corbeaux, poussés par sa volonté de fer, sillonnaient sans relâche le ciel. Pourtant, l’enfant et le guerrier demeuraient introuvables, et Erioch avait à présent la quasi-certitude qu’ils avaient quitté la vallée. Où avaient-ils pu aller ? Quel seigneur avait osé leur donner refuge ? Pour retrouver le dernier fils d’Arvarn, pour assouvir sa vengeance, Erioch était prêt à détruire pierre par pierre la plus haute forteresse que l’homme n’ait jamais construite.

Quand était née la haine qui le consumait ? Le sorcier n’aurait pu le dire avec certitude. Elle n’avait pas commencé lorsqu’il avait lu le manuscrit de Vermon, ni même à la mort de sa mère, elle était encore plus ancienne avec des racines profondément enfouies dans son âme. Il avait le sentiment que la haine faisait partie intégrante de lui même. Il avait haï les villageois qui l’avaient chassé hors de chez lui et qui avaient laissé mourir sa mère de misère et de chagrin, les prêtres qui lui avaient interdit l’accès aux runes, les Gardiens qui l’avaient brisé puis reforgé comme un glaive armant leur bras, les runes elles mêmes si perverses, si froides et si inaccessibles, comme des perles de glace. Il les haïssait autant qu’il les aimait et les désirait. Toutes ces haines à présent concentrées en un point unique emplissaient son cerveau, s’écoulaient hors de lui en un torrent furieux, suppuraient tel un venin.

Sa main se crispa sur le médaillon qu’il portait autour du cou. Oserait-il aller jusqu’à libérer le pouvoir qu’il renfermait ? S’il le faisait, peut-être aurait-il assez de puissance pour localiser Leif dans l’immensité des territoires qui l’entouraient, mais il risquait du même coup de libérer une force plus terrifiante que toutes celles que le monde avait connues depuis l’Armageddon, une force qu’il ne pourrait sans doute jamais contrôler. Oserait-il aller jusque là ? Il risquait de devenir l’esclave de ce pouvoir, tout comme il était devenu celui des Gardiens.

Erioch avait tout sacrifié pour sa vengeance. Pour voir mourir Arvarn et ses fils, il avait renoncé à tout le reste : sa liberté, sa vie et même son âme. Les Gardiens lui avaient même pris les runes, car bien qu’elles vibraient encore à son appel, il savait parfaitement qu’il ne pourrait plus jamais les tracer librement.

Il lâcha le médaillon. Le temps n’était pas venu. Il lui fallait se montrer patient. Il était encore loin d’être arrivé au bout de ses ressources. Si Leif avait réussi à lui échapper jusqu’ici malgré tous ses efforts, cela voulait dire qu’il avait dû se réfugier chez un seigneur des environs, probablement à Kurwan. Si c’était le cas, il lui faudrait livrer bataille et s’emparer de cette forteresse, coûte que coûte. Et pour cela, il aurait besoin de renforts, car les hommes qu’il avait à Erda ne suffiraient pas : la plupart de ceux qui s’étaient mis à son service n’étaient que des paysans mal dégrossis motivés par la soif de l’or. Heureusement, il savait parfaitement où il pouvait trouver les renforts qui lui étaient nécessaires.

Une fois de plus, il versa son sang, et une fois de plus, il traça les runes.

            Des runes pour les trouver, des runes pour les appeler, des runes pour les contrôler.

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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