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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

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Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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De retour à Erda

Celui qui se tient sur un seuil inconnu
Doit être prudent avant de le franchir,
Jeter un œil tout autour
Car qui sait d’avance sur quels bancs
Sont assis les ennemis dans la halle ?

(Le Havamal, 1)

Les hautes falaises noires ressemblaient à des murailles d’obsidienne, contrastant avec les pics étincelants qui scintillaient dans le soleil. Les chevaux peinaient depuis des heures sur des pentes couvertes de rochers aux formes tortueuses et ils n’avaient pas encore tout à fait atteint le col.

Sigvar n’avait jamais quitté la plaine. Les montagnes qui le cernaient de toutes parts lui semblaient étranges et hostiles et il se sentait de plus en plus oppressé. Il avait l’impression de marcher à la lisière d’un autre monde et il lui semblait percevoir une présence maléfique à l’affut devant lui, comme si le sorcier les attendait déjà derrière le col. Il jeta un coup d’œil à Leif, qui, affaissé sur sa selle, gardait les yeux baissés, la tête penchée en avant comme s’il était endormi ou évanoui. Le garçon avait sombré dans une sorte de stupeur depuis qu’ils l’avaient repris. Sigvar avait compris qu’il avait été encore plus anéanti par la trahison d’Horik que par l’échec de sa tentative d’évasion. Le jeune guerrier haïssait ce qu’il allait faire, mais il ne pouvait rien y changer. L’honneur lui commandait d’obéir à son père. Mais quel honneur y avait-il à livrer un enfant à un seigneur des runes ? S’il tranchait ses liens et le laissait s’enfuir ferait-il preuve de courage ou de lâcheté ? Sigvar secoua la tête, comme pour repousser cette coupable tentation.

Le jeune seigneur était plongé dans ses réflexions lorsque la troupe franchit le col et commença à descendre le long d’une route étroite et sinueuse qui serpentait entre les rochers. En contrebas, se dressaient de hauts mélèzes noirs, et on distinguait les toits de chaume d’un village entre les arbres.

— Nous ferons halte dans ce hameau, annonça le jeune chevalier.

Il se sentait encore plus tendu maintenant qu’il était sur le territoire d’Erioch. Les montagnes lui faisaient l’effet de murs de prison. Un paysan courtaud vêtu d’une tunique déchirée vint à leur rencontre lorsqu’ils approchèrent du hameau et il s’inclina avec obséquiosité. Les villageois étaient habitués à voir passer des voyageurs et ils possédaient même une grande halle qui tenait lieu d’auberge où la troupe de Sigvar trouva sans peine à loger. Les paysans s’occupèrent de leurs chevaux et leur fournirent des provisions et de l’eau fraîche tirée de leur puits. Ils se montrèrent serviables et respectueux, mais le chevalier ne put s’empêcher de ressentir une sorte de malaise qu’il ne savait pas à quoi attribuer. Peut-être à leur accent, très différent de celui de la plaine ? Ou à leurs silhouettes trapues et robustes ?

— Nous allons à Galadhorm, précisa-t-il inutilement. Nous sommes venus rendre visite au seigneur Erioch.

Où pourraient-ils bien aller en suivant cette route, sinon à Galadhorm ? Le paysan s’inclina avec courtoisie.

— Vous y serez demain avant la nuit. Suivez la route et vous verrez la forteresse, à coté de la rivière.

Au crépuscule, le village s’alluma et s’emplit d’hommes robustes aux torses luisants de sueur, qui transportaient avec eux des haches, des scies et des charrettes chargées de billots de bois. L’un d’eux vint s’asseoir au coté de Sigvar pendant qu’il mangeait.

— Je suis Rolf, le chef de ce village.

C’était un homme de très petite taille, mais large et robuste, avec des épaules et des bras surdéveloppés et un collier de barbe qui commençait à grisonner.

— Soit le bienvenu à Burval. Tu vas à Galadhorm ?

Sigvar hocha la tête.

— Tu lui amènes l’enfant ?

Quelque chose d’indéfinissable dans la voix de Rolf éveilla la méfiance de Sigvar, qui observa le bûcheron avec plus d’attention. Son visage buriné était étrangement tendu et son regard encadré de rides profondes était fixé sur le guerrier.

— L’enfant est le fils d’Arvarn ? Tu vas le livrer à Erioch ?

Sigvar dut se faire violence pour hocher la tête. Il eut envie de s’excuser, de dire qu’il n’avait pas voulu cela, et la colère le saisit. Il n’allait pas se justifier devant ce paysan rustaud ! A sa grande surprise, le vieux hocha la tête en signe d’approbation.

— C’est une bonne chose. Qu’on soit enfin débarrassé des fils de Beorc ! Il y a trop longtemps qu’ils font peser leur tyrannie sur Erda.

Son attitude sonnait faux. Elle paraissait forcée. Il se leva et ordonna :

— Apportez de la bière pour les guerriers de Kjorval !

Les hommes d’armes accueillirent cette offre avec des exclamations joyeuses. Les paysans se hâtèrent de remonter de la cave un tonneau qu’ils mirent aussitôt en perce. La bière se mit à couler à flot, et les chopes passèrent de mains en mains. Des rires et des plaisanteries fusèrent.

— Vous êtes les premiers voyageurs à venir des plaines depuis le début du printemps, expliqua Rolf. Quelles sont les nouvelles de Kjorval ?

Sigvar n’avait guère envie de parler. Il se sentait de plus en plus mal à l’aise. L’amabilité de Rolf lui semblait contrefaite et outrancière. Le bûcheron avait-il peur de lui et jouait-il la comédie pour gagner ses bonnes grâces ? Le prenait-il pour un ennemi ? Il s’efforça de se montrer courtois mais ne parvenait pas à prononcer plus que quelques phrases évasives. Rolf le regardait avec une expression étrange, que Sigvar aurait pu qualifier de calculatrice. Un feu crépitait au centre de la salle et une odeur de viande grillée se répandit dans l’air. La musique cristalline de Wyrid s’éleva dans le vacarme des conversations. Les hommes frappaient leur chope sur les tables en cadence.

— Tu ne bois pas ? demanda le bûcheron au bout d’un moment.

Il lui mit dans la main une chope d’un demi-litre. Sigvar secoua la tête et la reposa sur la table, pris d’une méfiance soudaine.

— Je n’ai pas soif.

Une telle attitude était contraire aux lois de l’hospitalité. Le regard de Rolf se couvrit d’un voile de contrariété, Sigvar crut même y lire une fureur soigneusement contrôlée.

— Tu n’as pas confiance en moi ? Tu crois que ma bière est malsaine ?

Il s’empara de la chope et but une longue rasade avant de la laisser retomber bruyamment sur la table. Il essuya d’un geste rageur la mousse accrochée à sa barbe.

— J’ai confiance en toi, dit le guerrier qui n’en pensait pas un mot. Il se força à avaler quelques gorgées d’alcool, juste pour respecter les rites. Autour de lui, les hommes d’armes et les bûcherons riaient et conversaient librement. Sigvar n’aimait pas les manières de Rolf. L’autre dut le sentir car il le salua d’un bref signe de tête et il s’éloigna. Sigvar s’approcha de d’Ilian et lui souffla à l’oreille.

— Ne laissons pas les hommes s’enivrer !

Il n’ajouta rien mais Ilian comprit aussitôt et hocha la tête. Il se leva et aboya quelques ordres brefs. La musique s’arrêta brusquement. Les hommes poussèrent des grognements de surprise et de protestation, les paysans le regardèrent d’un air atterré, mais Ilian insista avec une autorité irrésistible. Les fermiers remportèrent le tonneau de bière, ne laissant que les chopes qui avaient été déjà servies, puis le chevalier leur fit quitter la grande halle, refermant les portes derrière eux. Sigvar, qui surveillait Rolf avec attention surprit sans peine l’éclair de colère qui fusa dans ses yeux lorsqu’il se vit chassé de sa propre halle. Etait-ce simplement la fureur de voir son hospitalité ainsi bafouée et sans doute de devoir renoncer à la récompense qu’il espérait ou y avait-il autre chose, de plus sournois ? Il n’y avait plus maintenant dans la grande salle que leurs propres hommes, ainsi que Leif et Guerwolf qui étaient liés à des poteaux dans un coin sombre.

Sigvar ne révéla pas à personne l’idée qui lui était venue, à savoir que Rolf et les siens cherchaient à les enivrer pour leur tomber dessus à l’improviste durant la nuit. C’était une idée qui paraissait absurde – pour quelle raison des paysans et des bûcherons prendraient-ils le risque de s’attaquer à des guerriers bien armés et entraînés ? Les gens du peuple ne se battaient que lorsqu’ils y étaient forcés. Guerwolf émit un rire rauque.

— Tu as peur de ces gueux ?

Sigvar sursauta. Il s’approcha de l’homme entravé qui le regardait à présent d’un air narquois. Le guerrier expérimenté avait tout de suite compris le fond de sa pensée. Il aurait voulu pouvoir l’interroger pour lever ses doutes. Ces paysans avaient-ils une raison valable pour s’en prendre à eux ? Etaient-ils des ennemis d’Erioch ? Mais il ne voulait pas le faire devant ses hommes qui le regardaient à présent avec une curiosité mêlée d’inquiétude. Sigvar se dit que les bûcherons voulaient peut-être simplement s’emparer de leurs prisonniers pour les livrer à leur place à Erioch, de façon à s’octroyer toute la récompense.

— Sigvar de Kjorval, fils de Siger a peur de quelques serfs armés de bâtons, persifla Guerwolf. Tu aurais dû venir ici avec une armée ! Quelques dizaines de chevaliers pour te protéger !

Sigvar comprit qu’il essayait de le provoquer, dans l’espoir d’un duel. Il avait assez de sagesse pour se rendre compte que se battre avec Guerwolf le Loup aurait signifié sa mort.

— Tue le ménestrel, suggéra-t-il encore, sinon on parlera jusqu’à la fin des temps de la lâcheté de Sigvar Sigerson !

— Bâillonnez-le ! ordonna le jeune chevalier.

Sigvar croisa le regard d’azur de Leif, y lut une détresse sans limite. Il détourna aussitôt les yeux, gêné.

 

Ils passèrent la nuit au village sans pratiquement quitter l’auberge. Sigvar mit en place des tours de garde durant la nuit, s’assurant que deux hommes au moins restaient éveillés en permanence, prêts à donner l’alerte au moindre mouvement suspect. Les hommes, privés de bière, chuchotaient avec ressentiment.

— Crois-tu réellement que ces gueux pourraient attaquer ? demanda Ilian à voix basse, d’un ton sceptique. Avec leurs cognées et leurs couteaux contre nos épées et nos armures ?

Il paraissait mécontent et réprobateur, même vaguement méprisant. Sigvar se contenta d’un haussement d’épaule évasif. Cela semblait difficile à croire et pourtant… il ne pouvait oublier ce qu’il avait lu dans le regard du chef. Il détestait passer pour un lâche, mais il préférait un excès de prudence à un excès de confiance mal placée.

Que ce soit à cause de ces précautions ou d’une autre raison, la nuit passa sans incident. Ilian éveilla les hommes à l’aube, et ils partirent presque aussitôt, dans la fraicheur du petit matin, alors qu’une brume légère et bleutée couvrait la forêt et les montagnes aux alentours. Les bûcherons les regardèrent s’éloigner avec des expressions pleines de ressentiment. Ils suivirent durant quelques heures une route de terre battue qui descendait en lacet le long d’une pente particulièrement ardue, à travers une forêt de conifères aux troncs très sombres. La piste n’avait visiblement pas été entretenue depuis l’hiver. Elle était couverte de creux et de bosses, et les ronces qui poussaient sur les bas cotés la recouvraient partiellement. A un endroit, ils durent enjamber un arbre mort, tombé à travers du chemin durant l’hiver.

La forêt était plongée dans un profond silence, un silence qui parut à Sigvar de mauvais augure. La brume se leva rapidement, et au-dessus des arbres le soleil brillait, mais les sous-bois restèrent sombres et humides, avec des gouttes de lumière accrochées aux branches. Un étrange pressentiment hantait le cœur du chevalier. Ils atteignirent un pont jeté au-dessus d’une rivière aux eaux grondantes, enflée par la fonte des neiges. Assis sur la margelle, un petit homme trapu au visage sombre, avec des vêtements de cuirs rapiécés, semblait les attendre. Il se mit debout à leur approche et marcha sans hésiter au devant du cheval de Sigvar.

— Je n’irais pas plus loin si j’étais vous, seigneur !

— Et qui nous en empêcherait ? demanda Sigvar.

— Les bûcherons vous ont trahis ! Tout en affectant de se soumettre à Erioch, ils le haïssent en secret et veulent se débarrasser de lui. Ils ont vu les yeux du Ljosalvar, ils savent que vous avez l’épée runique, l’épée de Rodgar et ils sont prêts à tout pour la récupérer car ils croient que cette lame possède le pouvoir de tuer Erioch. Pendant que vous dormiez, Rolf a envoyé quelqu’un prévenir leurs complices. Ils sont plus de trente en bas, cachés dans la forêt à vous attendre, avec des haches, des poignards et des gourdins. Si vous continuez sur cette route, ils vous tomberont dessus à l’improviste et ils vous tueront.

— Ce n’est pas une bande de paysans qui va nous faire peur, gronda Ilian d’un ton hautain. Nous savons comment les recevoir !

Avec un orgueil glacé, il posa la main sur le pommeau de son épée. L’homme eut un ricanement moqueur.

— Ils ne vous laisseront aucune chance. Ils ont tout prévu. Faites-moi confiance ! Je vous guiderai jusqu’à Galadhorm par des sentiers détournés. Avec moi vous atteindrez le château sains et saufs. Je vous le garantis.

— Pourquoi ferais-tu cela ? demanda Sigvar.

— Je n’ai pas dit que je le ferai gratuitement ! Je veux dix pièces d’argent, payables d’avance.

Sigvar hésitait. L’homme soutint son regard avec un sourire torve.  Cette histoire d’embuscade ne le surprenait même pas. Il s’était inconsciemment attendu à cela depuis sa rencontre avec Rolf. Mais il n’aimait guère l’idée d’accorder sa confiance à un inconnu.

— Qu’est-ce qui nous dit que tu ne vas pas nous mener dans un piège ?

Le montagnard haussa les épaules.

— Je suis à votre merci. Quelle meilleure garantie pourrais-tu espérer ? Si je vous mène dans une embuscade, vous n’aurez qu’à me tuer. Je réponds de votre sécurité sur ma vie.

Cela décida Sigvar.

— Paye-le, ordonna-t-il à Ilian.

Le chevalier lui jeta un coup d’œil désapprobateur.

— Nous n’avons pas besoin de lui ! Continuons sur la route principale… Si ces gueux attaquent nous leur ferons leur affaire.

Sigvar le fustigea du regard. Le chevalier était plus âgé et plus expérimenté que lui, mais il ne pouvait le laisser parler ainsi devant les hommes.

— Oublies-tu à qui tu parles ? Je suis le fils de Siger et je commande cette troupe. Nous ferons comme je le déciderai !

Ilian ouvrit sa bourse et compta dix pièces d’argent, qu’il jeta d’un air méprisant dans la boue au pied du guide. Celui-ci les ramassa une à une et les examina avec soin avant de les faire disparaître dans les replis de ses vêtements.

— Nous sommes prêts à te suivre, lui dit Sigvar. Mais nous devons prendre quelques précautions… pour être sûr que tu ne nous trahisses pas.

Il fit un signe, et aussitôt deux soldats sautèrent à bas de leurs montures et s’emparèrent de l’homme.

— Qu’est-ce qui vous prend ? demanda celui-ci, l’air plus surpris qu’effrayé.

— Attachez-le, ordonna Sigvar.

— Jamais je ne pourrai passer ainsi entravé par les endroits où je compte vous mener, se plaignit le montagnard tandis que les hommes d’armes lui liaient les mains à l’aide de cordes solides.

— Nous verrons cela, répondit froidement Sigvar. Et surtout n’oublie pas : à la moindre attaque, au moindre mouvement suspect, tu es un homme mort.

Ils franchirent le pont puis quittèrent la route principale pour emprunter un sentier qui se frayait péniblement un passage à travers les sous-bois. Il était si étroit que les chevaux ne pouvaient avancer qu’en file indienne. La forêt était à présent plus clairsemée avec de grands hêtres aux troncs gris, droits et minces. Des fougères et des ronces poussaient dans les trouées et l’air bourdonnait d’insectes. Bientôt, les cavaliers durent mettre pied à terre pour dégager le passage à l’aide de leurs épées. Ils passèrent entre de grands blocs de rochers couverts de mousse, plus hauts qu’un homme, puis le sentier parut s’affaisser, devenant d’un seul coup plus abrupt. Ils s’arrêtèrent au sommet d’une pente particulièrement raide qui s’enfonçait sous des frondaisons obscures. Le sol était jonché de boue.

— Les chevaux ne passeront pas, s’inquiéta Ilian. Revenons en arrière et reprenons la route principale !

Il jeta un coup d’œil mauvais au guide, comme s’il le soupçonnait de leur avoir fait perdre leur temps.

— C’est le seul passage vraiment difficile, se hâta de dire l’homme attaché. C’est plus facile ensuite.

Sigvar s’engagea le premier sur le chemin, comme pour prouver qu’il était praticable. Il avançait avec prudence, tenant son cheval par la bribe, mais en le laissant descendre à son gré, sans le tirer ni le forcer. Le sol était humide et glissant. L’animal se laissa descendre tranquillement, les antérieurs en avant, et parvint sans encombre jusqu’en bas, avec encore plus d’aisance que Sigvar, qui embarrassé par son armure, glissa et faillit tomber à terre. Encouragés par son exemple, les hommes le suivirent, s’engageant à la file indienne dans le sentier.

— Détache-moi, demanda le guide à Ilian. Je ne peux pas descendre avec les mains liées.

L’autre eut un haussement d’épaule méprisant. Il le poussa en avant, le faisant rouler dans la boue jusqu’en bas de la pente puis se mit à son tour à descendre, tenant son cheval par la bride. L’animal s’ébroua et poussa un hennissement nerveux. Au pied du sentier s’étendait une forêt de hêtres si dense qu’on ne voyait pas à plus de quelques mètres devant soi. Sigvar sentit sa méfiance se réveiller. Un silence profond régnait : aucun chant d’oiseau, ni même le moindre bourdonnement d’insecte. Pris d’un pressentiment subi, il dégaina son épée.

— Qu’y-a-t-il ? demanda Ilian qui avait surpris son geste.

Sigvar n’eut pas le temps de répondre. Du haut de la pente, des craquements se firent entendre, et l’un des énormes rochers moussus qui se dressaient au dessus d’eux s’anima brusquement. Il oscilla durant quelques secondes, puis bascula et roula sur le sentier, broyant tout sur son passage, écrasant les jambes des chevaux qui s’effondrèrent avec des hennissements de douleur. Les hommes durent plonger sur le bas coté pour l’éviter, certains furent pris sous leurs montures. Des flèches sifflèrent, des javelots fendirent l’air. Une hache de jet tournoya dans l’air et vint se ficher dans un tronc juste à coté de Sigvar.

Les buissons parurent soudain prendre vie et vomir des hordes de montagnards couverts de branches et de feuilles en guise de camouflage. Ils brandissaient des haches, des bâtons, des coutelas et des fourches. Ils poussèrent de sauvages cris de guerre et se ruèrent en avant, frappant les hommes tombés à terre, bondissant sur eux à plusieurs pour les bloquer sous leur masse avant qu’ils ne puissent se relever.

— Traîtrise ! rugit Ilian.

Il dégaina son épée d’un geste rageur. Le guide se rua en avant et tenta de lui saisir le bras, mais le chevalier évita son attaque sans peine et lui passa la lame au travers du corps. L’homme s’effondra en râlant à ses pieds.

— Repliez-vous ! cria Sigvar, épée brandie. A moi !

L’énorme bloc de rocher qui s’était immobilisé au pied de la pente bloquait complètement le passage et il ne pouvait même pas distinguer ce qui se passait en haut. Quelques hommes seulement, en plus de lui même, avaient pu atteindre le bas de la pente sains et saufs.

Sigvar hésita un instant. Il se dit qu’il serait suicidaire de vouloir charger à travers les bois. La pente était encombrée par les chevaux affolés qui ruaient sur le sol, les jambes brisées. Des hurlements de douleur et des cris de triomphe se firent entendre. Les bûcherons avaient pris leur arrière garde complètement au dépourvu et massacraient impitoyablement les hommes tombés à terre. Les guerriers qui avaient réussi atteindre le bas de la pente firent aussitôt demi-tour et commencèrent à contourner le rocher pour voler au secours de leurs compagnons mais Sigvar les rappela d’un ordre bref.

— Non ! Laissez les venir.

Il était confiant sur leurs chances de remporter la victoire, à condition qu’ils puissent se battre regroupés sur un terrain plat et dégagé. La supériorité numérique de leurs ennemis ne compenserait pas la faiblesse de leur armement et de leur entraînement. Mais s’il les laissait les isoler ou les attirer dans les buissons, l’issue du combat pourrait basculer.

Les chevaux hennissaient de terreur. L’un des guerriers tombé au sol réussit à se relever, tua un assaillant d’un revers de son épée, en repoussa un autre d’un coup d’épaule, mais un troisième lui planta un coutelas dans la gorge. Un fermier armé d’une fourche voulut enfoncer son arme dans le corps d’un chevalier, mais les pointes de l’arme se brisèrent net sur l’armure. Le guerrier saisit la fourche, l’arracha aux mains de son adversaire et lui ouvrit le ventre d’un puissant coup d’épée. Mais un coup de hache en plein sur le sommet du crâne le laissa étourdi malgré son casque et deux hommes s’abattirent sur lui et le mirent en pièces.  Sigvar hésitait encore, en proie au doute. Il ne savait plus quoi décider. Pouvait-il laisser ses hommes se faire massacrer ? Un chevalier reculait vers le bas de la pente, tenant en respect les assaillants avec de larges moulinets de son épée.

Soudain, un hurlement sauvage retentit. Guerwolf le Loup se dressa de toute sa hauteur et s’abattit comme un démon dans le dos du chevalier, les mains encore attachées. Il passa ses bras interminables autour de son corps, le souleva dans les airs en dépit du poids de son haubert en le serrant avec la force d’un ours. L’homme se tortilla et se débattit, ruant dans les airs sans parvenir à se libérer. Sa colonne vertébrale se rompit avec un horrible craquement. Guerwolf desserra son emprise et l’homme retomba au sol comme une poupée désarticulée.

Sigvar prit enfin une décision. Si Guerwolf arrivait à se libérer et si la moitié de ce que l’on racontait sur lui était vrai, il était capable de remporter la victoire à lui tout seul. Il fallait le réduire à l’impuissance et le faire tout de suite ! Il leva son épée, et rugit :

— Chargez !

Mais au même instant, un choc d’une violence inouïe s’abattit sur son crâne, et il eut l’impression que le sol se dérobait sous ses pieds. Il tomba à genoux, étourdi. Il y eut un nouveau choc encore plus puissant que le premier et tout devint noir. C’est à peine s’il eut le temps d’apercevoir les silhouettes qui jaillissaient des arbres, juste derrière eux.

 

Le combat était terminé. Sigvar gisait sur le sol, inconscient, le casque à moitié fracassé. Guerwolf le Loup avait tué Ilian, fendant le casque et le heaume d’un même coup puissant. Les hommes de Rolf étaient occupés à abréger les souffrances des chevaux qui, les pattes brisées par les rochers, poussaient de pitoyables hennissements, à rassembler les armes des chevaliers, à achever les blessés qui ne pouvaient être transportés et à lier ceux qui étaient encore susceptibles de présenter une menace.

Guerwolf avait récupéré une épée et une hache, des armes moins impressionnantes que celle qu’il brandissait auparavant, mais malgré tout redoutables. Il avait une apparence si sauvage et farouche que nul n’osait s’approcher de lui.

La plupart des guerriers de Kjorval avaient été tués ou blessés. Aucun n’avait pu s’enfuir, et une poignée de survivants avait été capturée. Wyrid n’avait pas participé au combat. Il s’était jeté au sol dès le début de l’attaque et s’était caché sous un buisson, à l’écart de la mêlée, serrant contre lui sa précieuse lyre, tandis que le combat faisait rage. A la fin, des hommes qui fouillaient les cadavres à la recherche de survivants l’aperçurent et s’approchèrent de lui, brandissant leurs armes d’un air menaçant. D’un geste plein de grâce, le ménestrel se releva et effleura les cordes de sa lyre. Aussitôt ils sentirent leur colère s’apaiser, laissant la place à un élan irrésistible de sympathie et de bienveillance envers le ménestrel. Ils rangèrent leurs armes au fourreau et sourirent béatement.

— Je me nomme Wyrid. Je suis un musicien vivant des faveurs de son art. Je ne suis pas votre ennemi !

Ils hochèrent mécaniquement la tête, gobant benoîtement ces paroles, mais Guerwolf s’interposa, sa silhouette massive couvrant le soleil. Il eut un rictus cruel.

— Comme on se retrouve, hein, maudit scalde ? Lorsque tu m’as vendu à Siger, tu aurais dû t’assurer qu’il me fasse mettre à mort. A présent tu es à ma merci !

— Si tu me tues, rétorqua Wyrid sans se troubler, une terrible malédiction s’abattra sur toi. Tu ne sais pas qui je suis…

— Et je ne veux pas le savoir. Les malédictions ne me font pas peur. Je suis déjà maudit !

Le ménestrel eut un mince sourire, dans lequel Guerwolf crut déceler une nuance de dédain. Saisi d’un accès de rage, il voulut à toute force effacer ce sourire. Wyrid leva de nouveau sa lyre, mais avant qu’il n’ait pu en tirer la moindre note, le Loup poussa un grognement de fureur inarticulé et lui  plongea son épée dans la poitrine. Le musicien s’abattit sans un cri, mais les deux hommes qui se tenaient à coté de lui poussèrent des exclamations de fureur.

— Pourquoi as-tu fait cela ? Il n’était pas un ennemi !

— Tuer un ménestrel indispose les dieux !

Guerwolf les toisa d’un air féroce et ils baissèrent les yeux, effrayés. Il leva ses armes ruisselantes de sang.

— C’est lui qui m’a dénoncé à Sigvar, gronda-t-il. C’est lui qui l’a prévenu lorsque je suis passé sur ses terres. Je n’ai pas pour habitude de laisser une offense impunie.

Il y en avait une pourtant, la plus terrible d’entre toute, qu’il n’avait jamais pu venger.  Bjorn, qui avait sur ses mains le sang de sa famille, était encore vivant et il gouvernait le Raklein. A cette pensée, son visage se crispa de fureur et les deux hommes, épouvantés, reculèrent en hâte.

— Tu es Guerwolf le Loup ? demanda Rolf.

Le guerrier se retourna vers lui.

— Tu me connais ?

— Je connais ta légende… Elle est venue jusqu’à nous, du Raklein, portée par un mauvais vent d’hiver.

Il marqua un temps de silence puis reprit d’un ton circonspect.

— Nous n’avons rien contre toi… Tu n’es pas un allié d’Erioch. Tu étais prisonnier de nos ennemis et tu nous as aidés à les vaincre. Tu peux partir…

Guerwolf haussa les épaules. Il n’avait nul besoin de permission. Il partirait lorsqu’il le souhaiterait et pas avant. Rolf le regarda d’un air soupçonneux. Il ne l’appréciait pas plus que Sigvar – en fait il se méfiait encore plus de lui que des chevaliers de Kjorval.

— Je ne partirai pas sans l’épée runique ! aboya le Loup.

— Il ne faut pas la lui laisser ! cria aussitôt Leif.

Il était encore en haut de la pente lorsque l’attaque avait eu lieu. Il avait tout d’abord voulu s’enfuir, mais l’un des assaillants l’avait attrapé au passage et l’avait maintenu à l’abri derrière un buisson tant que le combat avait duré. Ensuite il l’avait transporté jusqu’en bas de la pente, comme un sac. Et à présent il gisait au pied d’un arbre à proximité, les poignets toujours entravés. Il se redressa et contempla les hommes d’un air effrayé. Les regards se tournèrent vers lui, emplis d’un mélange de méfiance et de curiosité. Une ombre passa sur leurs visages lorsqu’ils distinguèrent la couleur de ses yeux.

— Coupe ses liens, ordonna Rolf.

L’homme obéit. Rolf s’avança, saisit le garçon par le col de la tunique et le poussa au milieu du cercle pour que tous puissent le voir.

— Regardez tous ! dit Rolf d’un ton plein d’une ironie mordante. C’est le seigneur de Galadhorm ! Le dernier fils de Beorc ! Devons-nous lui jurer allégeance ? Nous agenouiller devant lui ?

Il y eut quelques rires brefs et des sifflements moqueurs. On percevait dans la voix du chef un mélange de dérision et de ressentiment. Les visages des rebelles étaient glacés, leurs expressions étaient dures, féroces, leurs poitrines encore haletantes après la bataille, leurs armes étaient pleines de sang. L’angoisse saisit le cœur de Leif à la vue de tous ces regards accusateurs.

— L’épée m’appartient, dit Guerwolf le Loup. Je ne partirai pas sans elle.

Il ne reçut en réponse que des regards haineux et des murmures réprobateurs. Il toisa la foule d’un air féroce et celle-ci, ébranlée, recula. Le loup s’en détourna et s’efforça de déterminer où se trouvait l’épée runique. Les hommes reportèrent toute leur attention sur Leif.

— Les yeux… murmura quelqu’un. Comment un fils de Beorc peut avoir ces yeux ?

Deux hommes s’approchèrent, en portant avec précaution un troisième. Ils le déposèrent doucement aux pieds de Rolf. Celui-ci se baissa et prit la main du mourant. Leif reconnut le guide qui les avait conduits jusqu’ici, celui qui avait donné sa vie pour les attirer dans cette embuscade soigneusement préparée. L’épée d’Ilian l’avait transpercé de part en part. Il poussa un râle pitoyable, lutta pour se redresser, mais sa tête retomba sur sa poitrine.

— Assaréel… gémit-il, Assaréel, protège moi…

Son visage se crispa d’un dernier spasme de douleur, puis se détendit, apaisé. Sa tête retomba sur sa poitrine, inerte. Rolf lui ferma les paupières, puis leva les yeux vers l’un de ses hommes.

— Cette victoire, nous a coûté cher. Vaut-elle le prix que nous l’avons payé ? Es-tu satisfait de toi, Brean, de nous avoir entraînés dans cette aventure ?

— Ceux qui ont péri aujourd’hui ne sont pas morts en vain ! répondit l’homme que Rolf avait interpellé. Nous avons l’épée runique, l’épée magique de Rodgar, et nous avons sauvé l’envoyé de la déesse.

Le nommé Brean était blessé à la jambe, une blessure ancienne qui avait déjà été pansée, et s’appuyait sur un bâton. Il parlait d’une voix emplie de tant de ferveur et de force de conviction que tous les hommes valides levèrent les yeux et se turent pour mieux écouter.

— Leif Arvarnson est le nouveau Veneur d’Assaréel ! En l’arrachant aux griffes de ses ennemis, nous avons accompli la volonté de la déesse et nous avons tout lieu d’en être fiers.

Brean toisa la foule, comme pour la mettre au défi de contester ses dires. Leif sentit l’espoir renaître en lui. Il avait reconnu celui qui venait de parler. C’était l’un de ceux qui était avec Svart, l’un des guerriers rescapés du massacre de Garholm qu’il avait croisés près du lac, avec Guerwolf.

— Nous avons l’épée runique, dit quelqu’un. C’est une lame d’un grand pouvoir, si toutefois les légendes sont vraies. On dit qu’elle tranche le métal et que nulle magie ne peut l’affecter ! Mais de quelle utilité peut-être ce Ljosalvar ?

— L’enfant est le protégé d’Assaréel. J’ai vu les lueurs vertes à la tour d’Assaréel. J’ai vu, de mes yeux, la déesse apparaître. Sa lumière a jailli et a terrassé les hommes d’Erioch !

La foule restait dubitative et réprobatrice. Brean reprit :

— J’étais dans les territoires interdits avec Svart. Nous avons combattu à Garholm avec Thorsen et nous sommes parmi les rares à avoir réussi à échapper au massacre. Nous nous sommes réfugiés dans les terres interdites, au bord du lac noir. Nous voulions fuir la région car nous avions perdu tout espoir. Nous croyions que Erioch ne pouvait pas être vaincu, que son pouvoir était trop immense… Et c’est alors que nous avons croisé ce garçon. Le fils d’Arvarn. Il nous a parlé… il nous a révélé le moyen de vaincre Erioch, mais fous que nous étions, nous ne l’avons pas écouté. Nous nous sommes moqués de lui. Nous n’allions pas tarder à payer cher notre aveuglement !

Le visage de Brean semblait habité par une sorte de ferveur. Guerwolf se demanda ce qui avait pu amener le guerrier à changer à ce point depuis qu’il l’avait rencontré dans les montagnes. Devait-il le laisser poursuivre ou prendre lui-même la parole ? Avait-il intérêt à intervenir pour l’empêcher de raconter ce qui s’était passé ce jour là ? Ou bien valait-il mieux profiter que l’attention de tous soit fixée sur lui pour s’emparer de l’épée ? Avant qu’il ne se décide à agir, Brean reprit :

— Les hommes d’Erioch nous ont rejoints dans les montagnes. Ils ont tué Svart et tous mes compagnons, et moi seul, Brean fils d’Erean, ai pu m’enfuir. Grièvement blessé à la jambe, presque incapable de marcher, je me suis caché dans les rochers. J’ai attendu la nuit. J’espérais que nos ennemis repartiraient à Galadhorm et que je pourrais fuir dans les montagnes. Je croyais qu’ils étaient venus pour nous, qu’ils nous avaient pourchassés depuis Garholm. Mais je me trompais ! Ce n’était pas moi que les cavaliers cherchaient, ni Svart ou les autres ! Ce n’était pas même pas le guerrier, le géant qui avait tué Grimlor. C’était lui, l’enfant, le Ljosalvar, le fils d’Arvarn ! Le Veneur !

Il tendit le doigt vers Leif et celui-ci frémit. Un murmure parcourut la foule. Dans les yeux des hommes brillait à présent une lueur d’intérêt, un émerveillement naïf mêlé d’un reste de méfiance. Brean continua :

— Jadis la déesse choisissait un homme parmi les meilleurs pour la servir et porter Sa parole. Il était nommé le Veneur, car seul habilité à conduire la chasse sur les terres de la Dame d’Erda, et il était respecté et honoré par tous. Après qu’Eredor ait brisé le Pacte, les prêtres d’Assaréel continuèrent à être appelés « Veneurs », comme le voulait la tradition. Urtaür fut le dernier d’entre eux. A présent, Leif Arvarnson lui a succédé, annonçant le réveil de la Dame du lac !

— Tu as vu la déesse de tes yeux ? demanda quelqu’un.

— De mes yeux, oui qu’elle prenne aussitôt ma vie si je mens !

Brean attendit quelques instants, comme pour laisser le temps à la déesse de le frapper si tel était son désir, puis il reprit bruyamment sa respiration et poursuivit, triomphant :

— Je me suis glissé hors de ma cachette à la faveur des ténèbres, et là j’ai vu la lueur verte briller au sommet de la tour !

— La déesse nous est apparue en effet, confirma Guerwolf, mais ce n’est pas à l’enfant qu’elle a donné l’épée. C’est à moi.

Mais une nouvelle fois, il sembla que ses paroles étaient ignorées – comme si les rebelles choisissaient de ne pas l’entendre pour retarder le moment où ils auraient à l’affronter.

— La lueur verte, dit quelqu’un avec une sorte de ferveur dans la voix. Elle n’a plus brillé depuis la fin d’Urtaür. Comment est-ce possible ? C’est un fils de Beorc… C’est à cause des fils de Beorc que la déesse s’est détournée de nous. Ce sont eux qui ont brisé le pacte en s’alliant avec Eredor ! Et c’est pour sauver l’un d’eux que tu nous as fait risquer notre vie, Brean ?

— Maudits soient les fils de Beorc !

Il y eut des grognements approbateurs et des hochements de tête. Le grondement se mit à enfler. Portée par une vague inexorable, l’hostilité avait repris ses droits sur la foule.

— Maudits soient-ils ceux qui ont trahi Assaréel ! cria quelqu’un en levant un poignard encore couvert de sang.

Son regard était fixé droit sur Leif. Il paraissait prêt à se jeter sur lui et à lui planter sa lame dans le corps. Mais un homme maigre, dont la barbe grise était pleine de sang s’exclama :

— Certes, c’est Beorc qui a accueilli le Banni et a fait alliance avec lui, mais en revanche, c’est Bor son fils qui a pris l’épée de Bertil et qui a tué Eredor, rachetant ainsi les fautes de son père ! Moi, je crois Brean et je suis avec lui !

Une voix l’interrompit :

— C’est Alrun, le fils d’Eredor qui a tué Urtaür, le dernier Veneur ! Maudit soit-il et maudits soient les fils de Beorc !

— Ce sont eux qui sont responsables de tout !

Un nouveau mouvement de colère anima la foule et Leif tressaillit, prit de terreur. Guerwolf s’était écarté, laissant les hommes discuter entre eux et s’était mis à chercher l’épée parmi les cadavres qui jonchaient le sol. S’il pouvait s’en emparer avant tout le monde, il ne pensait pas que les bûcherons auraient le courage d’essayer de la lui reprendre.

— Fous que vous êtes ! reprit Brean, dont les yeux brillaient d’une telle énergie que tous se turent et écoutèrent. Fous que vous êtes si vous doutez de mes paroles ! Svart était aussi aveugle que vous. Lui aussi a refusé de croire l’enfant lorsqu’il lui a parlé, et au lieu de lui prêter assistance il s’est moqué de lui et il est parti dans les montagnes. Voyez ce qu’il en est advenu. Il a été tué, et vous aussi vous périrez si vous vous écartez du chemin tracé par Assaréel !

Il pointa de nouveau son doigt vers l’enfant.

— Assaréel l’a choisi ! cria-t-il avec une telle force de conviction que plusieurs reculèrent. Peu importe qui il est, peu importe qu’il soit un fils de Beorc ou non, peu importe qu’il soit un Ljosalvar ou un être humain ! La déesse l’a protégé, elle l’a laissé pénétrer dans le tombeau de Rodgar et s’emparer de l’épée runique. Lui seul peut vaincre Erioch ! Nous devons lui jurer l’allégeance !

Leif ne pouvait en croire ses oreilles. Jamais il n’aurait pu imaginer qu’un guerrier puisse parler de lui de cette manière. Une bouffée de chaleur emplit sa poitrine. Il se surprit à espérer de nouveau. Un homme s’avança, portant avec précautions une épée dont la lame nue était couverte de runes. Les hommes s’écartaient, saisis de respect, certains inclinèrent le buste ou mirent un genou à terre. Guerwolf eut un sursaut de rage. Il s’avança droit vers l’épée, bousculant au passage ceux qui ne s’écartaient pas assez vite. Brean parlait :

— Rodgar a forgé cette arme. Il a tracé avec son sang les runes de la négation, et son sacrifice lui a insufflé la vie. L’âme de Rodgar vit encore dans cette épée !

— Assez de tous ses bavardages, gronda Guerwolf. Ce n’est pas à lui que la déesse a confié l’épée. C’est à moi. L’épée m’appartient !

Cette fois-ci, il avait parlé d’une voix forte, bien décidé à faire valoir ses droits, et le silence s’abattit. Les hommes regardaient le guerrier d’un air réprobateur. Ils se méfiaient de lui, encore plus qu’ils se méfiaient de Sigvar, car il était un étranger, un barbare du Raklein et un tueur sauvage et sans pitié. S’il n’avait pas réussi à se libérer, ils n’auraient pas hésité à le tuer. Les rebelles avaient risqué leur vie pour s’emparer de l’épée, elle représentait leur meilleur espoir. Ils ne s’en sépareraient pas de leur plein gré. Guerwolf se redressa de toute sa hauteur, les défiant du regard. Certains levèrent leurs armes, les yeux pleins de fureur, mais la plupart reculèrent.

— L’épée est à nous, dit quelqu’un. Nous sommes les fidèles de la déesse !

Rolf s’avança et prit l’arme par la garde.

— C’est nous qui avons vaincu Sigvar. Tu peux partir librement, mais l’épée nous revient.

— Battons nous en duel ! proposa Guerwolf aussitôt. Celui qui triomphera gardera l’épée.

Rolf le toisa d’un air sombre. Il savait qui était Guerwolf le Loup. Se battre avec lui aurait signifié la mort. Aucun des rebelles ne pouvait lui tenir tête. Il n’était pas un guerrier et il ne se sentait aucunement lié d’agir selon les règles de l’honneur. Il fit un signe discret de la tête et des hommes s’approchèrent sournoisement de Guerwolf par derrière, brandissant des poignards et des gourdins.

Mais averti par son instinct, le guerrier fit volte face. Il lança aux assaillants un regard mauvais, et ils reculèrent immédiatement. A lui seul, le guerrier semblait capable de tenir tête à toute la troupe. Nul n’osait soutenir son regard. Il leva ses armes d’un air farouche, dominant d’une tête le plus grand de ses adversaires.

— Attaquez moi tous ensembles ou l’un après l’autre, lança-t-il d’un ton plein de morgue, peu importe. Mais je ne partirai pas d’ici sans l’épée.

Il fit tournoyer ses deux armes, tenant la foule en respect. Celle-ci reculait, saisie de crainte devant sa puissance et sa présence physique. Mais un fermier au teint sombre et au visage émacié s’avança, se frayant un passage dans la foule.

— Pourquoi reculez-vous comme des enfants devant lui ? lança-t-il en jetant à ses compagnons un regard de mépris. Ce n’est qu’un homme, il est seul et nous sommes nombreux ! Il peut souffrir, il peut saigner et il peut mourir ! Ne vous laissez pas impressionner !

— Viens m’affronter si tu l’oses ! rétorqua Guerwolf.

— Sans nous, il serait entravé comme un goret que l’on mène à l’abattoir ! Etes-vous des femmes ou des hommes ? Montrons à cet homme du nord que nous autres d’Erda ne sommes pas des lâches !

Le regard des rebelles se durcit. Ils resserrèrent les rangs, se sentant forts de leur nombre. La peur qui les avait paralysés durant quelques instants reflua brusquement et fit place à la colère. Ils se reprochaient d’avoir cédé comme des enfants à la frayeur que le guerrier leur inspirait, et pour faire oublier leur lâcheté, brûlaient à présent de le tuer au plus vite. Ils s’avancèrent en rangs serrés, armes aux poings. Guerwolf comprit qu’il devait vaincre immédiatement ou succomber sous le nombre. Il lui fallait tuer rapidement tous ceux qui osaient se dresser contre lui afin que les autres soient saisis d’épouvante – à ce prix là seulement il pourrait remporter la victoire.

Tel un fauve aux griffes déployées, il bondit en direction de l’homme qui avait osé le défier. Mais celui-ci esquiva son attaque avec agilité, et une masse compacte d’hommes décidés à en découdre apparut à la place, un mur de bâtons, de poignards et d’épieux qui se dressait devant lui. Résolu à se frayer coûte que coûte un passage, il abattit un homme d’un coup de hache à l’épaule, en blessa un autre à la jambe, en repoussa un troisième d’un coup de pied. Il détourna une attaque maladroite d’un puissant revers de sa hache, brisa un épieu de son épée. Il bondit en avant et ses adversaires s’écartèrent à la hâte de son chemin, comme des brebis devant un lion.

            A l’instant où il croyait atteindre enfin Rolf qui tenait l’épée runique, son pied se prit dans une racine, et il s’étala de tout son long sur le sol. Il roula aussitôt sur lui même pour se relever, mais une pierre de fronde lancée avec adresse le heurta violemment à tempe, le laissant à demi étourdi. Ses adversaires bondirent aussitôt sur lui, avec de sauvages cris de haine, et l’attaquèrent avant qu’il n’ait pu recouvrer son équilibre. Des bâtons et des gourdins s’abattirent sur ses membres, son dos et son crâne. La pointe d’un épieu perça son flanc gauche, la lame d’un poignard mordit son épaule. Il riposta au juger, d’un coup d’épée qui manqua son but. Un choc violent ébranla son bras gauche et sa hache lui échappa. Il roula sur lui-même pour briser le cercle qui le pressait de toutes parts, et se retrouva soudain nez à nez avec Rolf.

            Il lui porta une attaque sauvage que l’autre para avec l’épée runique. Les deux lames se heurtèrent et celle de Guerwolf se brisa avec un tintement métallique. Avant qu’il lui puisse se reprendre, ses ennemis étaient sur lui. Tenant son épée d’une main qui ne tremblait pas, Rolf lui posa la pointe sur la gorge. Il hésita. Il lui répugnait de tuer un homme sans défense.

— Tue le ! dit quelqu’un ! Qu’est-ce que tu attends, Rolf ?

Rolf secoua la tête.

— Nous ne sommes pas des assassins, ni des animaux assoiffés de sang. Attachez-le ! Nous déciderons de son sort plus tard.

Encore tremblants de colère, les hommes bondirent sur le guerrier étendu, lui arrachèrent ses armes et l’entravèrent dans les liens si serrés qu’il ne pouvait plus bouger d’un centimètre. Du sang coulait de ses blessures, et il sentait étrangement engourdi, comme détaché de la réalité. Il n’arriverait pas à réaliser qu’il avait été vaincu par de simples bûcherons, et il avait l’impression terrifiante que toute sa force était en train de lui échapper. Il ne pouvait pas bouger un seul muscle.

Brean s’approcha, s’appuyant sur son bâton.

— C’est à l’enfant de prendre l’épée. Lui seul a le droit de la manier – le dernier des fils de Beorc à être encore en vie. Qu’il la prenne et qu’il s’en serve pour terrasser Erioch.

— Nous verrons cela, grogna Rolf en lui jetant un regard peu amène. Je dois parler au chevalier.

Sigvar avait repris conscience. Ses deux mains étaient liées derrière son dos. Un pansement sommaire entourait son crâne, et du sang séché avait coulé sur son visage et ses sourcils. Il regardait autour de lui d’un air désemparé.

— Pourquoi vous êtes vous ralliés à Erioch ? lui demanda abruptement Rolf.

Sigvar le regarda sans comprendre. La douleur qui pulsait à l’intérieur de son crâne rendait ses pensées confuses, il n’arrivait pas à réaliser ce qui s’était passé, ni à penser à l’avenir. Il s’étonnait seulement de ne pas être mort.

— Erioch est un maître des runes ! insista Rolf. Il règne par la magie et la peur. Il n’a aucun droit sur Erda. Pourquoi les gens de Kjorval ont-ils pris son parti contre nous ? Pourquoi lui faire cadeau de l’épée runique qui est notre seule chance de le vaincre ?

— C’est un Gardien, finit par dire Sigvar, avec effort. Que pouvons-nous faire d’autre ? Mon père, Siger de Kjorval, est un homme qui respecte les dieux.

Rolf secoua la tête.

— Un Gardien n’utilise son pouvoir que contre les maîtres des runes ou ceux qui se sont alliés aux forces du mal. Erioch utilise sa magie pour asservir et pour dominer. Il a envoûté Grimlor pour l’obliger à tuer Arvarn. Il a invoqué des corbeaux qui sillonnent la vallée et espionnent pour son compte. Il tue tous ceux qui refusent de lui jurer allégeance. Ce n’est pas ainsi qu’agissent les Gardiens.

Sigvar se rembrunit. Ces paroles, il lui semblait les avoir prononcées lui-même à Kjorval, presque mot pour mot… Mais son père n’avait pas voulu l’écouter.

— Je ne suis pas le seigneur de Kjorval. J’obéis à Siger, mon père. C’est lui qui a ordonné que l’enfant et le guerrier soient conduits à Galadhorm, comme l’exigeait Erioch. Je dois obéir à mon père.

Mais Siger est peut-être tombé sous l’emprise d’Erioch, songea Sigvar et à cette pensée son cœur se troubla. Paralysé par un sentiment de loyauté envers sa famille, il ne parla pas de ses soupçons aux rebelles.

— Erioch se fait passer pour un Gardien, expliqua Brean, mais il n’en est pas un. Aucun de ceux qui sont restés fidèles à la déesse Assaréel n’acceptera de se plier à sa loi.

— Aucun homme sain d’esprit ne se pliera jamais de son plein gré à la volonté d’un seigneur runique, trancha Rolf. Personne n’a oublié l’Armageddon.

Leif prit une profonde inspiration et intervint :

— J’ai vu le pendentif à Galadhorm, autour du cou d’Erioch. J’ai vu la marque du Banni. Erioch n’est pas un Gardien. Erioch est Eredor ! C’est le dieu Noir en personne, revenu du monde des morts !

Les hommes le regardèrent avec un mélange d’incrédulité et de ressentiment et le garçon baissa les yeux, regrettant d’avoir parlé. Il lui semblait que tout ce qu’il pouvait dire ou faire ne pouvait que renforcer leur animosité et pourtant il aurait tellement voulu qu’ils cessent de le regarder comme un monstre… qu’ils l’acceptent comme l’un des leurs… non comme leur seigneur ou leur prophète, mais simplement comme un allié ou un frère d’arme. Après tout n’était-ce pas lui qui avait le premier compris ce qu’était en réalité Erioch ? Il avait l’impression de l’avoir su dès la première fois qu’il l’avait vu, à Galadhorm.

Sigvar hésita un instant et dit :

— Je ne sais pas si Erioch est Eredor ou non, mais je crois qu’il est un seigneur des runes, et un ennemi des hommes de Kjorval. Laisse-moi repartir à Awarkan. J’essayerai de convaincre mon père.

Rolf le fixa un moment d’un air indécis, semblant se demander s’il pouvait ou non lui faire confiance.

— Je te donne ma parole, insista Sigvar. Je le jure sur mon sang.

Si Rolf avait été un guerrier, il était certain que cela aurait été suffisant, mais le bûcheron ne raisonnait pas de la même façon. Il continuait à le regarder avec méfiance.

— Gardons le comme otage, suggéra quelqu’un. Tant qu’il sera ici, le seigneur de Kjorval ne pourra rien faire contre nous…

— Ne dis pas d’idioties, gronda Rolf. A quoi cela nous avancerait ? Ce n’est pas de Siger de Kjorval que nous devons nous protéger !

Il se tourna vers Sigvar.

— Même avec l’épée, nous ne pouvons lutter contre Erioch tout seul. Il nous faut de l’aide.

— La déesse nous a envoyé toute l’aide dont nous avons besoin ! s’exclama Brean avec une emphase théâtrale. Leif Arvarnson avec l’épée de Rodgar.

Il y eut quelques cris d’approbations. Les rebelles commençaient à être gagnés par la ferveur de Brean, attirés par l’espoir nouveau qu’il leur offrait. Exaspéré, Rolf eut un geste impatient.

— Silence, vous tous ! Laissez-moi parler seul à Sigvar !

 Les hommes s’écartèrent en protestant. Leif voulut s’éloigner, mais Rolf le saisit au collet et le garda avec lui.

— Toi tu restes ici !

Vyrmar demeura également. C’était l’homme qui avait défié Guerwolf, un paysan maigre, au teint sombre, avec des cheveux noirs et emmêlés et une courte barbe pointue. Il était assis sur une racine à proximité.

— Erioch ne sait pas pour l’instant que vous autres de Burval vous avez pris notre parti, lâcha-t-il à voix basse. Si nous laissons repartir le chevalier vivant, nous te faisons prendre un bien gros risque, Rolf.

Rolf haussa les épaules.

— Erioch l’apprendra tôt ou tard, s’il ne le sait pas déjà… Qui sait ce qu’il a pu voir par l’entremise de ses corbeaux ?

Leif eut un frisson et jeta un regard vers le ciel, comme s’il s’attendait à voir l’un de ces oiseaux noirs au-dessus de leurs têtes. Mais ils étaient totalement protégés par le couvert des arbres. Vyrmar ne frémit pas, et ne jeta même pas un coup d’œil vers les arbres. Il se contentait de fixer Rolf d’un air dubitatif.

— Je parlerai à mon père, continua Sigvar, et je ferai tout pour le convaincre cette fois. S’il apprend qu’il y a à Galadhorm des hommes prêts à se battre, cela peut changer sa décision. De toute façon, je vous donne ma parole de ne plus jamais prendre les armes contre vous, et cela quelle que soit la décision de mon père.

— Nous sommes très peu nombreux à résister à Erioch, dit alors Vyrmar, même en comptant les bûcherons de Burval. Nous sommes tous des braves, mais nous ne pouvons nous battre seuls.

— Les hommes des plaines pourraient-ils nous venir en aide ? demanda Rolf.

— Erioch a envoyé des émissaires chez tous les seigneurs des environs, indiqua Sigvar et tous les seigneurs les ont reçus. La plupart ont peur… Ils obéissent à Erioch parce qu’ils craignent ses pouvoirs. Mais s’ils voient que l’emprise du sorcier sur Erda n’est pas totale et qu’il y a un espoir de le vaincre, ils pourraient changer d’avis. Aucun d’entre eux n’apprécie les seigneurs runiques et au fond d’eux-mêmes, ils craignent de subir le même sort d’Arvarn.

— Amar de Kurwan a refusé de recevoir les envoyés d’Erioch quand ils sont venus le trouver, indiqua Vyrmar. Il les a chassés de ses terres. Je le sais parce qu’Aïnur a un frère à Kurwan et qu’il est venu nous prévenir.

— Aragus, qui est au service des bourgeois de Thorem, pourrait vous aider, dit Sigvar en se souvenant du vieux guerrier qu’il avait rencontré durant son voyage. Il m’a fait l’effet d’un homme qui attend une bonne occasion pour livrer un dernier combat et mourir.

— Il faut leur proposer une alliance… Peux-tu t’en charger ?

Rolf laissa finalement Sigvar repartir pour Kjorval avec tous ses hommes valides, contre la promesse de tenter de convaincre les seigneurs des plaines – à commencer par son propre père – de s’unir contre Erioch. Il garda les blessés graves avec lui à Burval en promettant de les soigner de son mieux. Au fond il était plutôt satisfait de leur présence : ils lui tiendraient lieu d’otages. Il promit également de s’occuper des morts et de leur donner une sépulture décente.

Quant aux rebelles, commandés par Vyrmar, ils repartirent presque aussitôt, emmenant avec eux Leif, Guerwolf et Brean. Ils montèrent à l’assaut d’une pente abrupte qui menait vers les plus hautes falaises des montagnes environnantes. Ils marchèrent durant plusieurs heures à travers une forêt sombre et sauvage, empruntant des sentiers étroits qui n’étaient pour la plupart que des pistes d’animaux. De grands conifères aux troncs noirs remplacèrent bientôt les hêtres et des chênes. Leif remarqua que Vyrmar prenait soin de toujours rester à couvert sous les arbres, faisant parfois de longs détours pour éviter les endroits où ils pourraient être visibles depuis le ciel. Pourtant, ils ne virent aucun corbeau, ni n’entendirent leurs lugubres croassements. Pour finir, ils arrivèrent à un campement d’aspect sommaire, blotti contre des rochers surmontés de hautes falaises.

Le camp était presque désert, avec seulement quelques hommes de garde, qui brandissaient des propulseurs et des gourdins. Ils étaient trapus et massifs avec des vestes de laine et des barbes fournies. Ils jetèrent à Leif des regards intrigués et suspicieux. Des tentes en peaux de chèvre se dressaient, adossées à la paroi rocheuse, dissimulées sous des branches de sapin.

Vyrmar installa Leif sous la sienne. Il ne lui avait pas adressé la parole de tout le voyage et semblait refuser obstinément de le regarder.

— Repose-toi, ordonna-t-il. Nous verrons plus tard quoi faire.

Leif remarqua qu’il évitait de le regarder dans les yeux. Lui aussi le haïssait, à moins que cela soit de la peur.

Brean entra, apportant avec lui une outre et un morceau de pain. Le garçon s’en empara aussitôt et commença à manger. Il réalisait seulement maintenant qu’il mourait de faim et de soif après cette longue marche dans les montagnes. Il sursauta lorsque Brean lui mit la main sur l’épaule et il s’écarta vivement, se réfugiant dans le fond de la tente comme si l’homme avait voulu le battre.

— J’ai confiance en toi, dit celui-ci en s’asseyant sur une couverture de peau d’ours.

Il semblait surpris et un peu troublé par cette réaction craintive.

— Je sais à présent que tu es celui que la déesse a choisi. Je regrette de ne pas t’avoir écouté la première fois. Tu te souviens ? Nous nous sommes rencontrés près du lac noir. J’étais avec Svart.

Il le regardait avec des yeux brillants mais Leif avait l’étrange impression qu’il ne le voyait pas réellement, que son regard le traversait, comme s’il n’était pas vraiment là et qu’il contemplait une image sans rapport avec ce qu’il était réellement. Des silhouettes apparurent dans l’ouverture, le fixant comme une bête curieuse. Leif éprouva le désir de disparaître sous terre. Il aurait voulu ne jamais être venu ici. Il se sentit plus seul qu’il ne l’avait jamais été.

 

Pendant ce temps, dans la forêt au pied des monts, les cadavres des hommes de Kjorval tués par les rebelles gisaient toujours en désordre sur le sol. En dépit de la promesse qu’il avait faite à Sigvar, Rolf n’avait pas pris le temps de leur dresser la moindre sépulture. Craignant d’être surpris par une patrouille, ou plus vraisemblablement par les corbeaux d’Erioch, il avait repris sans tarder le chemin de Burval.

Les guerriers tombés au combat avaient été soigneusement dépouillés de leurs armes, de leurs boucliers et de la moindre chose qui pouvait avoir de la valeur. Des charognards avaient déjà commencé à ronger leurs chairs, qui grouillaient à présent de fourmis. De noirs corbeaux, les yeux d’Erioch, croassaient d’un air sinistre, perchés sur les corps. L’ombre s’étendait peu à peu sur les sous-bois.

Il y eut un mouvement parmi les cadavres et un corbeau s’envola en poussant un cri d’alarme. Wyrid se redressa, encore couvert de sang et de terre. Il se mit sur son séant et promena son regard aux alentours. Ses yeux brillaient d’une expression étrange. Ses vêtements étaient déchirés et couverts de sang à l’endroit où l’épée de Guerwolf l’avait frappé, mais il n’était pas blessé. Son visage avait une pâleur spectrale. Les corbeaux se mirent à pousser des croassements furieux et battirent des ailes, comme s’ils étaient troublés par ce réveil contre-nature.

Wyrid se mit à fouiller à tâtons autour de lui, marchant à quatre pattes parmi les cadavres jusqu’à ce qu’il ait trouvé ce qu’il cherchait. Sa lyre était demeurée miraculeusement intacte. Les rebelles n’avaient pas jugé utile de s’en emparer. Il la serra sur son cœur avec soulagement, puis laissa ses doigts agiles courir doucement sur les cordes, en tirant quelques notes délicates qui résonnèrent étrangement dans le silence. Les corbeaux se turent. Les insectes eux même parurent s’immobiliser. On aurait dit que la forêt tout entière retenait son souffle.

— Tu n’apprends pas grand-chose de tes erreurs, Guerwolf le Loup… murmura Wyrid d’une voix privée de souffle. Tu m’as pris une vie, je prendrai la tienne en retour. Je le jure par les dieux !

Il se leva avec peine et porta la main à sa poitrine. Il sentait encore l’atroce douleur, là où la lame du Loup l’avait transpercé. Il avait l’impression que son sang était fait de glace. Le visage figé dans un étrange rictus, il s’éloigna et s’enfonça en titubant dans les sous-bois. Il ne prit pas la direction de la vallée, mais remonta la pente en suivant les traces laissées derrière eux par les rebelles. Dans leur hâte à s’éloigner du lieu du combat ceux-ci avaient tracé une piste facile à suivre.

 

Des rebelles partirent chasser dans les montagnes, mais le gibier qu’ils ramenèrent ne pouvait suffire à les nourrir tous. Il fallut se serrer la ceinture. Ils dévorèrent leur maigre pitance d’un air morose, réunis au milieu du camp, discutant entre eux à voix basse, jetant à Leif des regards dont il s’efforçait de ne pas tenir compte. Le garçon estima qu’il devait y avoir environ une vingtaine de personnes, surtout des hommes, avec quelques femmes et deux ou trois enfants en bas âge. Aucun vieillard et aucun enfant de son âge. Il n’en connaissait aucun. Il se demanda d’où ils venaient, et pourquoi ils avaient quitté leurs foyers pour venir se réfugier ici. Qu’est-ce qui les avait poussés à risquer la mort pour braver Erioch ?

— Comment ferons-nous lorsque l’hiver viendra ? demanda quelqu’un.

Brean sursauta et lui jeta un regard de reproche.

— D’ici là, Erioch aura été vaincu et nous pourrons regagner nos foyers !

Ou bien, pensa Vyrmar en secret, nous aurons tous fui ou péri… La seconde hypothèse lui semblait la plus probable. Les regards revenaient en permanence vers Leif, qui se sentait tellement mal à l’aise qu’il n’arrivait pas à avaler une bouchée. Qu’était-il venu faire ici ? Il gardait les yeux obstinément baissés vers le sol. Il n’avait jamais imaginé cela… Il avait cru au pouvoir de l’épée, jusqu’à oser pénétrer dans le tombeau de Bertil pour la prendre, mais il avait toujours imaginé qu’un autre la brandirait, qu’un autre prendrait la tête de la guerre contre Erioch… Un autre… Thorsen, ou Guerwolf…

Il ne voulait que montrer le chemin à suivre, mais il avait à présent la sensation que ces gens attendaient plus que cela. Tout en le haïssant et en le méprisant, ils espéraient qu’il affronte Erioch et le tue. Mais Leif savait qu’il en était incapable.

C’est Guerwolf qui doit prendre l’épée, se dit-il. Guerwolf ou Rolf ou Vyrmar… Un adulte, quelqu’un de fort… quelqu’un de normal

Il avait l’impression que tout ceci n’était qu’une sorte de malentendu. Leif ferma les yeux, et eut la vision de son père dressé devant lui, le regardant d’un air mauvais.

— Tu n’es pas mon fils, dit l’apparition. Tu n’as jamais été mon fils.

Gunvor était mort, Thorsen également, et lui seul demeurait, lui qui n’avait jamais été censé régner.  Leif se mit à trembler de tous ses membres. L’angoisse lui tordait les entrailles. Tout était allé si vite…

Brean se mit à raconter une fois de plus ce qu’il avait vu à la tour d’Assaréel, donnant de nombreux détails. Il parlait d’une voix vibrante, pleine de ferveur. Les hommes l’écoutaient sans rien dire. Leurs mines étaient sombres et leurs visages impénétrables, mangés par de longues barbes fournies, ne laissaient rien apparaître des pensées qui s’agitaient sous leurs crânes. Leif ne put plus tenir, il se leva et s’enfuit aussi vite qu’il l’osa. Il croisa au passage Vyrmar qui revenait au camp, et qui lui jeta un regard glacial.

— Où vas-tu ? demanda-t-il.

Leif l’ignora et disparut dans la forêt. Il ne me croit pas, songea-t-il frappé par la défiance qu’il avait décelée dans les yeux du chef. Lui, il sait bien que je ne peux pas tuer Erioch…

            Il courut dans les ténèbres jusqu’à ce que les bruits du camp aient disparu. Alors il se laissa tomber à genoux sur le sol, au pied d’un vieux chêne massif dont les racines émergeaient à demi de terre. Il enlaça le tronc et, collant sa joue contre l’écorce noueuse, il laissa l’angoisse et le chagrin l’envahir et déborder hors de lui, ruisselant en un torrent de larmes amères.

Chapitre suivant : Guerwolf fait une promesse

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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