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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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Leif fait une étrange rencontre

Le pin livré seul aux vents ploie puis pourrit
Perdant aiguilles et écorces protectrices ;
Ainsi est le destin de l’homme sans compagnons :
Comment pourrait-il vivre longtemps ?

(Le Havamal, 50)

Siger chargea son fils Sigvar de ramener les prisonniers à Galadhorm. Il hésita jusqu’à la dernière minute et en fin de compte il lui confia également l’épée runique. Erioch avait expressément exigé qu’elle lui soit remise et le seigneur n’osa pas lui désobéir. Il s’efforça de se persuader qu’il agissait ainsi par piété et non par lâcheté. Les Gardiens n’étaient-ils pas les messagers des dieux ?

En dépit de sa répugnance, Sigvar ne pouvait se soustraire à son devoir. Parmi les hommes d’armes qu’il réunit pour former son escorte, se trouvait Ilian, le chevalier qui l’avait aidé à capturer Guerwolf. Ce dernier était un guerrier grand et massif, d’une loyauté confinant à la bêtise. Il obéissait sans aucun état d’âme aux moindres des ordres de Siger. Sigvar, qui se perdait dans des atermoiements sans fin, lui enviait ses certitudes aveugles et sa détermination sans faille. La discussion qu’il avait eue avec Wyrid avait fait taire ses doutes pour un temps mais son trouble ressurgissait à chaque fois qu’il croisait le regard de Leif. Il ne comprenait pas pourquoi son père obéissait avec un empressement aussi servile aux ordres d’Erioch et il en était même humilié. Il croyait lire dans le regard du vieux guerrier une peur intense et abjecte, ce que jamais il n’aurait cru possible. Comment imaginer que Siger soit devenu l’esclave d’un maître des runes ?

Le seigneur de Kjorval avait apprécié la musique de Wyrid et aurait souhaité qu’il demeure à Awarkan, afin de se distraire de ses sombres pensées, mais, à la surprise de tous, le ménestrel préféra se joindre à la petite troupe qui partait pour Galadhorm. Il comptait proposer ses services au nouveau roi d’Erda. Sigvar le soupçonnait de vouloir rencontrer le maître des runes, soit sous l’effet d’une curiosité à vrai dire tout à fait naturelle, soit pour une raison plus impérieuse et plus obscure. Cette pensée renforça encore sa perplexité.

La troupe quitta Kjorval en début de matinée. La journée s’annonçait resplendissante et le soleil ne tarda pas à illuminer le ciel tandis que les rares nuages s’étiraient et s’étiolaient jusqu’à disparaître entièrement dans l’azur. Sigvar dédaigna les sentiers abrupts et sinueux que Guerwolf et Leif avaient empruntés pour franchir les montagnes et choisit un chemin plus long mais aussi plus facile : une grande route de pavés qui contournait le pic Ieken et abordait la vallée par le coté ouest. Autour de cette paresseuse ligne de pierres grises, se dressaient des fermes fortifiées et des hameaux perdus au milieu de vastes champs d’orge, de millet, de lin et de blé. Des vaches aux longues cornes recourbées paissaient dans la plaine, leurs pattes robustes solidement plantées dans l’herbe drue. La saison était celle des déplacements et des échanges, et ils croisèrent de nombreux voyageurs : des troupes de mercenaires patibulaires partant pour le Raklein ou en revenant, des marchands dont les chariots grinçaient et brinquebalaient sous le poids de cargaisons hétéroclites, des fermiers se rendant aux marchés de Thorem ou d’Arveg, des baladins rieurs et bariolés.

Ils longèrent les montagnes qui formaient une muraille titanesque à laquelle il semblait insensé de se mesurer, laissèrent derrière eux l’immense pic Ieken dont le cimier d’argent disparaissait dans les nuages, et obliquèrent en direction du nord. Après trois jours de voyage, ils arrivèrent à Thorem, avec ses tanneries aux quatre coins des rues, et l’odeur du crottin et de la bouse des bœufs que les bourgeois faisaient venir par troupeaux entiers. Après avoir été lavées, frottées et récurées, les peaux étaient laissées à fermenter des jours durant, exhalant une immonde puanteur qui imprégnait la ville tout entière. A Thorem, la route se divisait en trois. Au nord, elle montait vers le Raklein et ses rumeurs de guerre. A l’ouest, elle rampait à travers de hautes collines jusqu’à la mer. Et à l’est elle s’incurvait en une pente légère qui s’élançait à l’assaut des montagnes. Ils ne passèrent qu’une seule nuit en ville et s’engagèrent sans attendre sur la piste de l’est au bout de laquelle se trouvait le col donnant accès à Erda. Avant la fin de la première journée ils arrivèrent en vue d’une tour de guet solitaire dressée au milieu de collines dépouillées. Ce fort appartenait aux bourgeois de Thorem. Ils en avaient confié la garde à un vieux chevalier du nom d’Aragus, avec une garnison minimale.

Aragus était presque un vieil homme, avec un teint rouge et couperosé et un ventre proéminent. Un excès de bière, de nourriture grasse et de regret avait transformé un guerrier jadis redoutable en un vieil ivrogne amer. Il accueillit Sigvar avec une indifférence à peine polie.

— Tes hommes logeront avec les miens dans la tour. Il y bien assez de place. Et toi et tes officiers, vous viendrez partager mon repas. Si cela ne vous gêne pas de trinquer avec moi, évidemment.

Sigvar ne pouvait guère refuser cette offre. Il dîna donc avec Ilian en compagnie d’Aragus, mais il n’y prit aucun plaisir. Le vieil homme était d’humeur sombre et buvait beaucoup trop. Il parlait sans cesse et sa conversation était confuse et erratique. Il se lançait dans des récits laborieux de combats oubliés, ressassait de vieilles rancœurs auxquelles Sigvar ne comprenait pas un traître mot, s’emportant parfois de manière ridicule lorsque le vin lui montait à la tête. Afin de briser cette atmosphère pesante, le jeune seigneur pria Wyrid de jouer en l’honneur de leur hôte. Celui-ci s’exécuta de bonne grâce et tira de sa lyre des mélopées subtiles qui parurent illuminer les moindres recoins de la salle obscure et austère où ils prenaient leur repas, mais Aragus ne parut guère y prendre de plaisir. Il bougonnait dans sa barbe, les mains tremblantes, les yeux rougis.

Le chevalier décida de profiter de l’occasion pour en apprendre plus sur la situation dans les montagnes.

— Et Galadhorm ? Quelles sont les nouvelles de l’autre coté du col ?

Aragus lui jeta un regard mauvais.

— Galadhorm est tombée entre les mains d’un bandit ! Un Gardien à ce qu’il paraît… L’ancien roi de Thorem ne l’aurait jamais toléré ! Les Gardiens ne valent pas mieux que les seigneurs des runes.

Il remplit son verre.

— Des messagers sont venus ici de sa part. Ils cherchaient le fils d’Arvarn…

Sigvar garda le silence. Retenu par une espèce de honte, il n’avait pas osé révéler au chevalier le véritable motif de son voyage.

— Ils ont été reçus à Thorem… Ces misérables qui ont trahi leur seigneur et baissé leurs braies devant le premier sorcier venu ont été reçus en ville avec tous les honneurs ! Les bourgeois ne pensent qu’à leurs peaux puantes et à l’or qu’ils peuvent en tirer. Ils se sont empressés de se mettre à plat ventre devant cet usurpateur. Ils ne connaissent pas le sens des mots honneur et loyauté. Du temps de l’ancien roi…

— Ils ont dit pourquoi ils le cherchaient ? coupa Sigvar.

Aragus lui jeta un regard incompréhensif, troublé par les vapeurs d’alcool.

— Quoi ?

— Pourquoi Erioch cherche-t-il le fils d’Arvarn ?

Aragus ricana.

— C’est évident, non ? Qu’est-ce que tu crois ? Il en a peur évidemment… Il craint qu’il ne vienne un jour lui reprendre son trône.

— Ce n’est qu’un jeune garçon.

— Pas si jeune que cela ! Il doit avoir au moins quinze ou seize ans à présent. Et les enfants grandissent vite, ils gardent des rancunes tenaces, surtout ceux de la race de Beorc. Erioch tremble, lâche et fourbe comme sont tous ces maudits jeteurs de sort.

— Et il a raison de trembler, ajouta le vieux soldat après un silence. Car les fils de Beorc sont d’une autre trempe que le commun des mortels. On raconte des histoires terribles sur leur compte. Une lignée de guerriers comme il n’en existe plus beaucoup, impitoyables et féroces. Si le gamin a hérité d’un dixième de leur force de caractère, je ne donne pas cher de la peau d’Erioch.

 

Ils reprirent leur voyage aux premières lueurs de l’aube. Sigvar chevauchait en tête et Guerwolf boitait à l’arrière, les poignets entravés par des liens dont la solidité était éprouvée chaque soir et chaque matin. Les gardes le craignaient comme l’incarnation de la mort. Ils avaient entendu parler de sa légende, apportée tout droit du Raklein par des voyageurs tour à tour admiratifs, incrédules ou épouvantés, et même Sigvar ne pouvait s’empêcher d’éprouver de l’appréhension lorsqu’il croisait son regard brûlant. Il avait l’impression d’escorter une bête féroce, un fauve mortellement dangereux. Wyrid chevauchait à l’arrière, sa lyre toujours à portée de main, comme si elle était une extension de lui même. De temps à autre, il la caressait de ses longs doigts blancs et des notes tintaient et tournoyaient dans le vent. Leif était également à cheval, les mains attachées ensemble devant lui, de telle sorte qu’il pouvait malgré tout tenir les rênes. Il portait une cape par-dessus sa tunique, une cape d’un bleu pâle que Sigvar lui avait offerte.

Le chevalier ne pouvait regarder l’enfant sans honte. Il lui paraissait lire au fond de ses étranges yeux d’azur une sorte de reproche muet, chargé d’amertume et de désespoir. Il était le fils d’Arvarn. Le seigneur légitime de Galadhorm. Et il avait été trahi par ceux qui étaient ses alliés, ceux-là mêmes qui auraient dû l’aider. Si Aragus avait su la vérité, il leur aurait certainement craché tout son mépris à la figure. Sigvar secoua la tête, essayant de nouveau de mettre un terme à ses tergiversations interminables et d’enfouir au plus profond de lui le sentiment de honte qui le harcelait. Il ne faisait qu’obéir aux ordres de son père. Il tentait de se convaincre que Siger avait pris la bonne décision, la seule possible. Se dresser contre les Gardiens était dangereux.

Mais plus le voyage se poursuivait, plus ses doutes le tarabustaient. Et si Leif avait raison ? Et si Erioch n’était pas un Gardien ? S’il était un imposteur ? S’il était véritablement la réincarnation du dieu mauvais ?

Leif n’avait pas été surpris du revirement de Sigvar. L’espoir timide qui avait germé dans son cœur après sa conversation avec le jeune seigneur s’était brusquement dissipé lorsqu’il avait appris qu’il allait être conduit à Galadhorm, sans qu’il en éprouve de colère, ni même de surprise. Cette réaction lui semblait dans l’ordre des choses.

 

La route s’engagea entre de hautes collines escarpées et couvertes de forêt qui constituaient les premiers contreforts des montagnes. On apercevait déjà le col, au loin, encadré de deux sentinelles abruptes et enneigées. Ils voyagèrent pendant toute une journée sous le couvert des arbres et campèrent à la belle étoile. Sur cette route, les auberges et les fermes se faisaient rares.

En apercevant les montagnes, Leif comprit qu’il devait agir maintenant, avant qu’il ne soit trop tard. Demain ou après demain, ils seraient de retour à Erda, ce qui en soit ne pouvait que le satisfaire – après tout c’était Guerwolf qui l’avait forcé à quitter la vallée. Mais il éprouvait une terreur croissante à l’idée du sort qui l’attendait à Galadhorm. Il fallait qu’il trouve le moyen de s’évader cette nuit. Cela ne semblait pas une tâche insurmontable : les gardes se préoccupaient surtout de Guerwolf et ne lui accordaient qu’une attention distraite. Il attendit qu’il fasse nuit noire, se forçant à garder les yeux grands ouverts, repoussant la torpeur qui l’engourdissait peu à peu. La plupart des hommes d’arme dormaient et leurs ronflements le cernaient de toutes parts. Parfois, certains s’agitaient ou se retournaient dans leur sommeil. Les chevaux étaient calmes et silencieux. Les dernières braises s’étaient éteintes dans les foyers à présent aveugles et froids.

Avec prudence, Leif se redressa et jeta un regard circulaire autour de lui. Deux hommes seulement montaient la garde. On distinguait leurs silhouettes massives et confuses dressées dans l’obscurité. Le garçon éprouva la solidité de ses liens. Ses poignets étaient liés ensemble par une corde attachée à un arbre et il n’aurait jamais la force suffisante pour se libérer sans aide. Il se redressa tout à fait et s’assit, regardant les gardes sans chercher à se dissimuler, mais sans non plus les appeler, de peur de réveiller toute la troupe. L’un d’eux finit par remarquer son manège et s’approcha.

— Qu’est-ce que tu veux ? demanda-t-il d’un ton peu amène.

— Il faut que j’aille me soulager.

— On ne t’y a pas déjà mené tout à l’heure ?

— Si. Mais j’ai encore envie.

Il ne pouvait distinguer dans l’ombre le visage de l’homme, ni lire son expression. Celui-ci hésita un instant, puis le détacha.

— Dépêche-toi !

Tenant l’extrémité de la corde d’une main ferme, il conduisit le garçon dans d’épais buissons un peu à l’écart du camp. Leif réfléchissait à toute vitesse. Il fallait trouver un moyen de couper ses liens. Mais comment ? A tâtons, il fouilla le sol sous ses pieds, cherchant une pierre tranchante, mais il n’y avait que des brindilles et des feuilles mortes.

— Alors tu grouilles ?

Le garçon baissa son pantalon et s’accroupit. L’homme se détourna. Il attendit un peu, puis remonta son pantalon.

— J’ai fini, murmura-t-il.

Le garde le ramena au camp. Leif traînait des pieds, essayant de ralentir la marche, mais l’homme tirait sans arrêt sur la corde pour le faire avancer. Le garçon gardait la tête baissée, cherchant des yeux quelque chose qui pouvait faire office de lame, mais n’y avait que de l’herbe et des branches brisées. Ils passèrent au milieu des soldats endormis. Soudain Leif eut une idée. Il s’arque-bouta sur la corde, comme pour éprouver sa résistance et aussitôt le garde, impatient, réagit en tirant sur l’autre extrémité avec une telle force que le garçon fut propulsé en avant. Il s’écroula sur un homme endormi. Celui-ci poussa un grognement et se retourna dans son sommeil, mais il ne se réveilla pas. Vif comme l’éclair, Leif saisit la dague qui était passée à la ceinture posée à coté du guerrier et la cacha sous sa tunique.

— Qu’est-ce que tu fous ? Tu vas réveiller tout le monde !

Leif se remit debout et reprit sa marche, le cœur battant. Il n’osait pas croire à sa chance. Le plus dur était fait ! Encore un petit effort et il serait libre. A moins que le garde prenne la précaution de le fouiller…

Mais il n’en fit rien. Il se contenta de nouer de nouveau la corde autour de l’arbre et s’éloigna sans un regard en arrière. Le garçon se laissa retomber au sol, immobile et soulagé, et fit semblant de dormir, le temps que les battements de son cœur s’apaisent quelque peu. Alors seulement il sortit la dague de sa cachette, et, avec d’infinies précautions, entreprit de scier les liens qui le retenaient prisonnier. Il procédait sans hâte, de peur d’éveiller l’attention des sentinelles, tranchant la corde brin par brin et cela lui prit un long moment avant qu’elle ne cède tout à fait.

Lorsqu’il fût enfin libre de ses mouvements, il glissa la dague à sa ceinture et jeta un nouveau coup d’œil aux environs. Tout semblait calme. Les sentinelles ne regardaient pas dans sa direction. Il commença à ramper, centimètre par centimètre, vers la forêt toute proche. Les arbres se dressaient à quelques pas de lui seulement, prêts à lui offrir le rempart de leurs troncs noueux, leurs branches tendues vers lui comme pour l’encourager et lui souhaiter la bienvenue.

Lorsqu’il parvint à la lisière des sous-bois, il marqua une nouvelle pause et jeta un dernier coup d’œil en arrière. Personne ne semblait avoir remarqué son manège. Alors il se redressa brusquement, et vif comme l’éclair, s’enfuit dans la forêt. Dès qu’il jugea s’être suffisamment éloigné, il se mit à courir, indifférent à présent au bruit qu’il faisait, soucieux surtout de mettre le plus de distance possible entre lui et les hommes de Sigvar avant qu’ils ne se rendent compte de sa disparition. Son cœur battait à se rompre. L’obscurité était profonde et il ne cessait de trébucher sur les racines et de se cogner aux branches.

Lorsqu’il fut en nage et à bout de souffle, il s’arrêta et grimpa dans un arbre. Caché dans ses feuillages luxuriants, il se sentait en sécurité. Dans quelques heures, l’aube commencerait à poindre. Leif était à bout de force. L’excitation et la joie qu’il avait ressenties en retrouvant la liberté cédaient peu à peu la place à une fatigue irrésistible. Ses yeux se fermaient d’eux même. Il avait besoin de dormir.

En dépit de son épuisement, il ne pouvait s’empêcher de songer à l’épée runique, à présent aux mains de Sigvar. Conformément aux ordres de Siger, celui-ci allait la remettre à Erioch, réduisant à néant tout ce qu’il avait accompli. Il l’avait retirée en vain du tombeau où elle reposait. C’était en vain qu’il avait trahi Guerwolf et l’avait transformé en un ennemi mortel. Que pouvait-il faire de plus ? Pourquoi est-ce que personne ne le croyait ? Erioch était Eredor, cela ne faisait plus aucun doute à ses yeux. L’image du grand sorcier aux yeux de braise, à la maigreur décharnée et le portrait du brillant seigneur runique dans le livre de Hagen se confondaient à présent entièrement dans son esprit enfiévré. Jadis, il avait cru qu’il suffisait de clamer haut et fort la vérité pour que son pouvoir s’accomplisse, mais plus le temps passait, plus il se heurtait à une muraille d’incompréhension et d’hostilité. Tous les signes encourageants que semblait lui envoyer le destin se muaient en grimaces moqueuses. D’abord Guerwolf, que tout désignait pour tuer Erioch, ensuite Siger qui aurait pu prendre d’assaut Galadhorm avec ses soldats… Tous ceux qu’il croisait et qui auraient pu – qui aurait – l’aider se détournaient de lui. Hagen et Thorsen d’abord, puis Ogar, Hagvar, Guerwolf, Sigvar… Les adultes étaient comme des marionnettes aveugles entre les mains d’Erioch. Leif avait l’impression de lutter contre un destin impitoyable qui le ramenait toujours, inexorablement à son point de départ.

Il pouvait revenir en arrière, se glisser dans le camp et voler l’épée. Mais à quoi bon ? Il n’avait pratiquement aucune chance de réussir et même si, par miracle, il parvenait à la récupérer qu’en ferait-il ? Il n’était pas un guerrier. Il n’était pas Sigvar, Guerwolf ou Thorsen. Il n’était qu’un enfant faible et chétif.

Un Ljosalvar. Un monstre, un démon.

Il se contorsionna pour essayer de trouver une position stable sur la branche sur laquelle il se tenait puis ferma les yeux et essaya de dormir. En vain. Malgré sa fatigue, il ne parvenait pas à trouver le sommeil. Les minutes passèrent, avec une lenteur insupportable, puis se changèrent en heures. Les premières lueurs de l’aube apparurent. Leif ne dormait pas. Perclus de crampes et de courbatures, il restait immobile, songeant à son père, à Alrun, à Galadhorm.

Ce n’est que lorsque le soleil commença à monter dans le ciel, qu’il se résolut à quitter son perchoir, épuisé et affamé. Il se laissa tomber au pied de l’arbre, s’effondrant de fatigue sur la terre humide de rosée.

Que faire à présent ? Trouver à manger, un abri où il se sentirait suffisamment en sécurité pour pouvoir dormir. Il fallait atteindre un village rapidement sinon il mourrait de faim. Leif n’avait pas l’habitude des terres sauvages et le peu qu’il avait appris avec Guerwolf ne lui semblait pas suffisant pour lui permettre de survivre seul.

Leif ne réfléchissait pas à ce qu’il ferait après, le lendemain ou les jours qui suivraient. Il ne songeait plus à l’avenir. Il ne pensait qu’au présent et à un passé chargé d’amertume et de regret.

Il roda un moment dans les bois. Les hommes de Sigvar s’étaient certainement aperçus de sa disparition à présent et peut-être étaient-ils en train de le chercher. Mais Leif ne pensait pas qu’ils le traqueraient bien longtemps. Quelle importance pouvait-il avoir, impuissant et misérable comme il était, aux yeux de ces chevaliers à ceux d’Erioch ?

Mais Erioch a envoyé des hommes à ta recherche quand tu t’es enfui de Garholm, lui susurra une voix à l’intérieur de lui-même. Il a chargé Grimlor, son meilleur chevalier, de te retrouver… Il a même envoyé des messagers jusque dans la plaine…

Troublé et déconcerté, il redoubla de prudence. Il surveillait le ciel avec inquiétude, en se demandant si les corbeaux d’Erioch pouvaient voler jusqu’ici. Il découvrit finalement un sentier creusé de profondes ornières boueuses dans lequel il s’enfonçait jusqu’aux chevilles. La piste le mena à une ferme avec de grands bâtiments de rondins et de chaume se dressant au milieu de champs d’orge et de pâturages. La matinée était déjà bien avancée et des paysans étaient au travail à l’extérieur des chaumières, des adultes et des enfants plus jeunes que lui. Son estomac criait famine. Il ne pensa même pas à aller réclamer à manger : il avait très vite appris à ne pas compter sur la générosité des autres. Il résolut plutôt de se glisser jusqu’au aux cabanes pour y dérober du pain ou un pichet de lait. Il sortit doucement du couvert des bois et s’aplatit sur le sol, derrière un fossé rempli d’herbe folle, mesurant ses chances de parvenir jusqu’à la ferme sans être vu. Ce n’était pas une tâche facile : il y avait presque cent mètres à parcourir à découvert.

Il était prêt à se lancer malgré les risques, lorsqu’un bruit de pas le fit se retourner. Quelqu’un se dressait dans l’ombre des bois, un homme grand et mince, portant une épée au coté et une cape jetée sur ses épaules

— Pourquoi tu te caches ? s’enquit-il d’une voix amusée.

Leif se dressa brusquement sur ses pieds et recula, prêt à s’enfuir en courant. Mais à ce moment l’inconnu fit un pas en avant et son visage apparut dans la lumière du jour. Sa bouche s’arrondit en une mimique stupéfaite.

— Par tous les dieux, siffla-t-il. Un Ljosalvar.

Leif lui-même ne songeait plus à fuir. La bouche ouverte, les yeux écarquillés, il était paralysé par une stupeur incrédule. Il secoua la tête, comme pour chasser cette vision qui ne pouvait être qu’un mirage.

— Qui es-tu ? D’où viens-tu ? demanda l’homme.

Leif était incapable de répondre. L’apparition lui semblait tellement étrange, tellement incongrue, qu’il s’étonnait qu’elle puisse émettre le moindre son. Ses jambes se dérobèrent sous ses pieds et il s’effondra sur le sol.

— Qu’est-ce que tu as ?

Le voyageur était jeune, certainement pas plus de trente ans. Sa stature mince rehaussait son maintien gracieux et agile, de longs cheveux noirs et soyeux encadraient un visage émacié à l’expression insondable. Mais Leif ne voyait rien de tout cela. Il ne voyait qu’une seule et unique chose. Ses yeux.

Car l’homme qui se tenait devait lui était un Ljosalvar. Ses yeux couleur turquoise brillaient dans le soleil, très exactement semblables à ceux de Leif, incontestablement et impossiblement bleus. Il sourit d’un air amusé.

— Un Ljosalvar… Ici… Je n’aurais jamais cru cela possible.

Il eut un petit rire.

— On dirait que tu as vu un fantôme…

Il tendit le bras et aida Leif à se remettre debout.

— Tu es en fuite, n’est-ce pas ?

Leif acquiesça, trop stupéfait pour parler. Un Ljosalvar en chair et en os, un autre Ljosalvar, un Ljosalvar adulte se tenait devant lui, lui parlait et lui souriait. C’était tellement inattendu qu’il ne savait ni quoi faire ni quoi penser. Jamais il n’aurait songé qu’il puisse exister quelque part un être semblable à lui.

— Viens, allons chercher à manger !

Il l’entraîna de force jusqu’à la ferme. Les paysans laissaient tomber leurs outils et se retournaient sur leur passage, stupéfaits.

— Ils n’ont pas eu souvent l’occasion de voir un Ljosalvar, souffla le jeune homme, alors deux en même temps, tu penses ! Ils en parleront encore dans trois générations !

 Des chiens se mirent à aboyer. Des enfants s’enfuirent en pleurant. Des femmes poussèrent des cris épouvantés. Le cœur de Leif battait comme un marteau. Un fermier s’approcha, trapu et crasseux, le visage méfiant, les ongles noirs.

— Vous voulez quoi ?

Le voyageur s’arrêta juste devant lui et le toisa avec une morgue princière. Leif lui-même se sentit frémir devant l’expression glacée de son visage.

— Apportez-nous à manger ! ordonna-t-il.

Le fermier hésita un moment. Le jeune homme mit la main sur le pommeau de son épée, le caressant d’un geste négligeant. Le regard du paysan se voila et il alla chercher une miche de pain et un pot de lait. Le voyageur les prit et les tendit à Leif. Celui-ci ne savait pas ce qu’il devait faire de ces provisions, s’il pouvait les manger ou non. Il se contenta de les tenir en main.

— Merci, dit le jeune homme froidement.

Il tourna le dos au fermier et s’éloigna sur la route, l’air dédaigneux, Leif lui emboitant aussitôt le pas. Ils marchèrent un moment sous le regard haineux des fermiers et disparurent entre les arbres. Lorsqu’ils furent hors de vue, l’homme eut un sourire et entraîna le garçon dans les sous-bois. Il se mit à rire à la vue de sa mine déconfite. Il lui prit le pot de lait des mains et but une longue rasade. Puis il se coupa un morceau de pain et se mit à manger en mastiquant bruyamment.

— Tu n’as pas l’air très dégourdi… Tu viens d’où ?

Leif ne savait pas quoi répondre. Un obscur sentiment de méfiance lui interdit de révéler la vérité.

— De Thorem…

— Ils n’aiment pas trop les Ljosalvars à Thorem, n’est-ce-pas ?

Il eut un étrange sourire qui mit Leif encore plus mal à l’aise. Il ne pouvait s’habituer à ce regard bleu turquoise braqué sur lui. Il commençait à comprendre ce qu’éprouvaient les autres en le voyant. Le jeune homme n’était pas laid, mais son aspect lui semblait pourtant indubitablement malsain, sans qu’il ne puisse en déterminer la raison.

— Je m’appelle Horik. Je viens des environs d’Argaël. Mais j’ai beaucoup voyagé.

Il attendit un peu et ajouta :

— Tu as l’air d’un demeuré. Dis-moi quelque chose, enfin !

— C’est la première fois…

— Que tu rencontres un autre Ljosalvar ? Je m’en serais douté… Il y en a très peu comme nous à présent. Mais personne n’a oublié qui nous étions. Et ça nous sert…

Il montra le pain.

— Tu sais pourquoi les fermiers ne nous ont pas fait payer les provisions qu’ils nous ont données ?

— Parce que tu as une épée ?

— Non… Ils ont peur c’est vrai, mais ce n’est pas à cause de l’épée… C’est de notre magie qu’ils ont peur !

Il se mit à rire.

— Les Ljosalvars ont une réputation de sorciers. Les humains nous craignent… Quand ils se sentent en force ils nous traquent comme des bêtes malfaisantes, mais si on fait face et leur tient tête ils se montrent tels qu’ils sont réellement : des lâches… Tremblant comme des enfants face au pouvoir des runes !

Tu t’appelles comment ?

— Lei… Lug.

— Et bien Lug, ou quel que soit ton nom, je ne sais pas ce qu’on a pu te raconter sur nous, mais tu ne dois pas oublier ceci : notre peuple fut grand. La plus brillante de toutes les races qui n’aient jamais foulé cette terre. Les Ljosalvars ont vécu et régné bien avant l’Armageddon. Ils étaient les meilleurs magiciens, connaissaient tous les secrets des runes. Leurs pouvoirs étaient si puissants que tous les craignaient.

— Ce n’étaient pas des démons ?

Horik éclata de rire.

— Idiot ! Est-ce que j’ai l’air d’un démon ? Les Ljosalvars n’étaient pas des démons, mais ils étaient beaucoup plus que des êtres humains. Leurs yeux étaient capables de voir l’invisible ! Notre peuple a décliné et presque disparu, bien avant que nous ne venions au monde, toi et moi, mais nous ne devons pas oublier ce que nous étions, et ce que nous pouvons être si nous le voulons, si nous trouvons en nous même suffisamment de force et de détermination…

— Pourquoi ont-ils disparu ? coupa Leif.

Le jeune homme lui inspirait à présent un mélange étrange d’attirance et de répulsion. Il avait l’impression qu’il se jouait de lui. Il n’aimait ni son sourire, ni ses manières, ni l’éclat d’azur de ses yeux. Exactement les mêmes sentiments, songea-t-il soudain, que les autres devaient éprouver en lui parlant. Il en fut troublé jusqu’au plus profond de lui-même.

Horik haussa les épaules.

— Comment savoir ?… Leurs ennemis se sont peut-être ligués contre eux et ont fini par les vaincre, tels des hordes de rats submergeant des lions… Ou peut-être ont-ils fait l’erreur de se mêler aux autres peuples et ont-ils été peu à peu absorbés ? Mais notre race n’a pas complètement disparu ! Ta présence et la mienne en sont la preuve. Des Ljosalvars naissent de temps à autre au sein des familles humaines, reconnaissables à la couleur de leurs yeux et à leur longévité. Le sang perdure en dépit de tout et il ressurgit parfois sans prévenir. Les hommes nous craignent. Ils savent que nous sommes mille fois plus puissants qu’eux !

Il tendit le reste de la miche de pain à Leif. Celui-ci la prit sans même s’en rendre compte, et se mit à la grignoter du bout des lèvres.

— Les Ljosalvars avaient des runes une compréhension plus intime que n’importe quel peuple. Ils furent les premiers et les plus grands de tous les seigneurs runiques.

— Ce sont les seigneurs des runes qui ont provoqué l’Armageddon, protesta Leif. Ils étaient maléfiques et avides de pouvoir…

— Ce sont des sorciers humains qui ont provoqué le courroux des dieux ! Les Ljosalvars n’auraient pas fait cette erreur. Les hommes ont voulu acquérir un pouvoir trop grand pour eux… et dans leur stupidité, dans leur arrogance imbécile, ils ont provoqué l’Armageddon.

Il se remit sur ses pieds.

— Viens avoir moi ! Je te prends comme serviteur. Tu auras à manger tous les jours.

Leif ne savait pas quoi répondre. Cette offre était inespérée, miraculeuse en réalité, mais pourtant il ne pouvait effacer le sentiment de méfiance qu’il éprouvait pour le jeune homme. Depuis qu’il était en âge de comprendre, les Ljosalvars et leurs yeux de saphir étaient associés à un mal si terrible que personne n’en parlait jamais clairement. Revenir sur tout cela à présent lui donnait le tournis, comme si tout ce qu’il connaissait du monde était en train de chavirer.

— Viens donc ! Ou irais-tu ?

— Je ne sais pas, dit Leif entre ses dents. N’importe où.

— Ils finiront par t’attraper… Tu sais ce que les fermiers font aux Ljosalvars lorsqu’ils les capturent ? Ils leur arrachent les yeux à la pointe d’un couteau !

Le garçon frémit d’épouvante.

— N’aie pas peur ! Tu m’es sympathique, je ne sais pas pourquoi. Je vais bien te traiter.

Il caressa la joue du garçon dans un geste qui se voulait amical, quoique non dépourvu d’arrière pensées perverses, et celui-ci se déroba comme si un serpent l’avait mordu. L’homme haussa les épaules et se redressa en réajusta la courroie de sa besace.

— Allez, suis-moi.

Leif hésita un moment et lui emboîta le pas, sans parvenir à dissiper la méfiance que lui inspirait le voyageur. Etait-elle simplement due à la couleur de ses yeux ? Il avait le vague sentiment qu’il y avait autre chose dont il n’avait pas pleinement conscience.

Ils marchèrent pendant des heures sous le soleil qui montait dans le ciel. La route serpentait à travers la plaine, des champs cultivés et des fermes s’étendaient aux alentours, mais les voyageurs prenaient soin de s’en tenir à bonne distance. Au-delà, la forêt élevait une barrière vert sombre que Leif regardait avec envie. Ils avaient pris la direction des montagnes. Le garçon ne cessait de se retourner pour regarder la route derrière eux, tremblant d’y voir apparaître les cavaliers de Kjorval. Horik remarqua très vite son manège.

— Qu’est-ce que tu as ?

— Il y a des gens à mes trousses.

L’homme fronça les sourcils d’un air inquiet. Il ne posa aucune question. Leif sentit qu’il avait l’habitude de vivre ainsi, comme un fugitif.

— Tu aurais dû le dire avant. Nous allons quitter la route. Ce sera plus prudent.

Un village se dressait un peu plus loin avec des tentes et des enclos à bestiaux tout autour. Horik jugea plus sûr de le contourner. Au-delà, s’étendaient des collines voûtées et boisées qui constituaient les contreforts des montagnes noires. Mettant sa main en visière pour se protéger du soleil, Leif leva les yeux vers les pics enneigés et inaccessibles derrière lesquels devaient se trouvait Galadhorm.

— Tu faisais quoi à Thorem ? lui demanda soudain Horik.

Surpris, le garçon ne trouva rien à répondre et haussa les épaules.

— Tu as encore tes parents ?

Il secoua la tête. Horik palpa la cape de Leif, éprouvant la qualité de l’étoffe.

— Un beau vêtement que tu as là… Et la tunique aussi… Qui te l’a donnée ?

— C’est mon maître. Je travaillais comme domestique et je me suis enfui.

Horik s’arrêta brusquement et secoua la tête. Une lueur de méfiance s’alluma dans ses yeux.

— Tu me racontes n’importe quoi…

Il regarda de plus près la tunique.

— Bleu et or… Ce sont les couleurs de Kjorval. Tu étais au château ?

Leif hocha la tête. Horik fronça les sourcils.

— Pourquoi m’as-tu dit que tu étais à Thorem ? Et ce n’est pas le genre de vêtements que porterait un simple larbin…

Il frappa le garçon sur la joue, sans prévenir, avec une telle violence que celui-ci s’effondra sur le sol, puis il lui mit le pied sur la poitrine, lui coupant le souffle.

— Dis-moi la vérité ! Qui es-tu vraiment ?

— Je ne mens pas ! gémit Leif. J’étais au service de Sigvar de Kjorval. J’ai volé ces vêtements avant de m’enfuir !

Horik parut accepter cette version. Il relâcha son emprise. Leif se mit à craindre qu’il ne le fouille et ne trouve la bague, le sceau de Galadhorm que Sigvar lui avait laissé. Mais Horik se détourna et lança par-dessus son épaule :

— Dépêche-toi ! Nous avons du chemin à faire. Je veux être aux montagnes avant la nuit.

Leif se releva et le suivit, haletant et massant ses côtes endolories.

— Où allons-nous ? osa-t-il demander.

— A Galadhorm. Il y a un sorcier là-bas, un maître des runes.

Leif s’immobilisa, saisi de terreur. Horik lui lança un regard brillant.

— Je veux devenir son apprenti ! Il ne refusera pas. Il connait les pouvoirs des Ljosalvars. Il m’enseignera les secrets des runes.

Le garçon le regardait avec une expression qu’il prit pour de la réprobation et il sentit sa colère se rallumer.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Tu as peur après tout ce que je t’ai dit ? Suis-moi et ne lambine pas, sinon je t’abandonne dans les terres sauvages !

Ils reprirent le chemin des montagnes, suivant des sentiers étroits, à l’écart de la route principale. Horik marchait d’un pas si rapide que Leif avait toutes les peines du monde à se maintenir à sa hauteur. Il songeait à ce qu’il venait d’apprendre. Horik se rendait chez Erioch ! Il voulait devenir son disciple ! Il y avait du bon dans cette nouvelle : l’homme l’aiderait à revenir à Erda. Cependant il faudrait lui fausser compagnie avant qu’il l’arrive à Galadhorm.

Ils passèrent la première nuit dans les collines et campèrent dans les rochers. Horik était de bonne humeur et il se mit à parler de ses voyages. A l’entendre, il semblait qu’il avait sillonné le pays en tout sens depuis des années. Il décrivit les brillantes cités du sud, aux remparts d’or, qui se dressaient aux abords du grand désert couleur d’ambre et de miel ainsi que la fureur de l’océan qui montait en grondant à l’assaut des côtes déchiquetées de l’est. Il narra des anecdotes comiques de ces voyages et Leif, qui l’écoutait bouche bée ne put s’empêcher de rire. Il le soupçonnait d’en rajouter un peu et d’inventer la plupart de ses histoires. Il ne semblait pas très vieux, et à l’écouter, on aurait cru qu’il avait arpenté pendant des dizaines d’années toutes les routes du Nelung !

Mais Leif se sentait bien en sa compagnie. Sa méfiance avait disparu. Il rit de nouveau, juste pour le plaisir. Il avait l’impression de ne jamais avoir ri auparavant. Horik lui sourit en retour.

— Je t’aime bien, petit. Tu sais écouter… Obéis moi, ne me raconte plus de mensonges et tout se passera bien. Au fait c’est quoi ton nom déjà ?

— L… Leif.

Horik sourit.

— Leif… Enchanté de te connaître ! Cela fait longtemps que je voyage seul… Et je ne pourrais jamais voyager avec un humain. Je suis heureux de t’avoir rencontré. Ce sont les dieux qui t’ont mis sur ma route. Dormons à présent.

Leif ne répondit pas. Il demeura ainsi immobile, les yeux brillant, trop ému pour parler ou pour dormir. Jamais personne ne lui avait parlé ainsi, même pas Hagvar. « Je t’aime bien petit »… « Ce sont les dieux qui t’ont mis sur ma route ». Son cœur se souleva d’un sentiment de gratitude et de joie si intense qu’il ne pouvait pas le contenir. Il avait envie de rire et de crier, il avait envie de se jeter à genoux aux pieds de Horik et de lui raconter toute la vérité, en le suppliant de lui pardonner de ne pas l’avoir fait plus tôt.

— Dors à présent ! lança celui-ci.

 

Il le réveilla à l’aube et les deux compagnons reprirent leur route. La piste devenait plus escarpée au fur et à mesure que l’on se rapprochait des montagnes, mais Leif se sentait léger et plein d’entrain. Il avait l’impression qu’il aurait pu bondir par-dessus des collines et sauter d’un seul coup jusqu’au ciel. Il riait pour n’importe quoi – en voyant le dessin des nuages dans le ciel, ou le vol des oiseaux… Ils marchèrent pendant une journée pratiquement sans s’arrêter, ramassant au passage des racines, des baies et des champignons.

— Il faudra trouver des provisions avant d’arriver dans les montagnes, indiqua Horik.

Leif hocha la tête. Tout lui paraissait si simple et si facile à présent ! Il riait même de sa faim et de sa fatigue. Horik le regarda comme s’il était maboul et il se mit à rire de plus belle, sans pouvoir se contenir.

Le soir venu, ils arrivèrent à une colline au sommet de laquelle se dressait un bâtiment fortifié. La nuit tombait, mais on apercevait de la lumière en hauteur, et lorsqu’ils approchèrent, les compagnons entendirent de la musique : le son d’une lyre et l’écho de chants joyeux. Leif s’arrêta brusquement, sentant ses craintes lui revenir. La lyre lui faisait penser à Wyrid.

— Qu’y a-t-il ?

— Je ne veux pas aller là bas… Ceux qui me cherchent y sont peut-être.

— Ca m’étonnerait bien qu’ils t’aient suivi jusqu’ici !

Horik croisa le regard de Leif et la peur qu’il y lut le fit hésiter.

— Si tu préfères, attends-moi à l’extérieur. Je vais acheter des provisions. Je passerai la nuit dans la salle commune et nous nous rejoindrons demain à l’aube.

Leif sourit, visiblement soulagé, et hocha vigoureusement la tête.

— On fait comme ça, alors… confirma Horik. Je viendrai te chercher demain.

Il poursuivit seul son ascension vers le sommet de la colline. Leif le regarda disparaître dans la lourde bâtisse et il sentit son humeur s’assombrir. La nuit résonnait de craquements et de bruits inquiétants. Il faisait extrêmement sombre sous les arbres, et il eut brusquement très faim. Il se mit en quête de baies ou de nids d’oiseaux à piller, mais ne trouva rien à se mettre sous la dent et ne réussit qu’à déchirer ses beaux vêtements dans les ronces. Alors il revint à son point de départ, poussa un soupir et s’assit au pied d’un arbre. Ses muscles étaient raides et endoloris. Ses sandales n’étaient pas faites pour la marche et elles étaient déjà si usées qu’il se mit à craindre qu’elles ne tombent en lambeau avant qu’ils n’arrivent à Galadhorm.

En pensant à la forteresse, le garçon se rembrunit. Erioch le tuerait s’il revenait, Leif en avait l’absolue certitude. Il fallait qu’il parle à Horik, qu’il lui dise qui il était en réalité. Que ferait-il alors ? Continuerait-il sa route vers Galadhorm en le laissant seul ?

Il fallait qu’il lui dise qui était en réalité Erioch. Il devrait également lui parler de l’épée runique. Peut-être qu’ensemble ils réussiraient à reprendre l’épée à Sigvar et à tuer le sorcier ?

Leif se sentit coupable de n’avoir pas dit toute la vérité à Horik, de ne pas lui avoir fait entièrement confiance dès le début. Pourquoi ne lui avait-il pas dit qui il était vraiment ? Il se promit de se rattraper dès l’instant où ils seraient de nouveau réunis. L’homme était son semblable, le premier qu’il croisait sur sa route. Il s’était montré bon pour lui, il lui avait donné à manger, alors que rien ne l’obligeait à le faire, il lui avait parlé avec une gentillesse qu’il n’avait jamais connue, même de la part de Hagvar. Il l’avait battu, certes, mais non sans raison.

Leif s’endormit et plongea dans des rêves enchantés. La première chose qu’il ferait lorsqu’il verrait Horik redescendre de la colline serait de courir vers lui de se jeter à ses pieds pour tout lui avouer et le supplier de le garder quand même avec lui.

 

Le garçon fut réveillé d’une manière plutôt brutale, par des coups de pieds dans les côtes. Lorsqu’il se redressa, l’esprit encore embrumé de sommeil, son cœur se figea de terreur. Ilian se dressait devant lui, le toisant d’un regard féroce. Il brandissait une cravache de cuir.

— Misérable petit démon ! lança-t-il en lui décocha un coup venimeux qui le plia en deux de douleur. Tu nous as fait cavaler… On a sillonné toutes les routes à ta recherche.

Il leva la cravache et l’abattit de toutes ses forces. Leif eut l’impression qu’une lanière de feu le brûlait jusqu’à l’os. Il hurla de douleur. Sigvar se précipita et attrapa le bras du chevalier.

— Que fais-tu ? C’est le fils d’Arvarn que tu as devant toi, un homme d’une naissance supérieure à la tienne, pas un vulgaire serf !

Ilian jeta un regard de mépris au garçon.

— Ce n’est pas le fils d’Arvarn ! Arvarn lui-même l’a renié. Ce n’est même pas un humain… Rien qu’un maudit Ljosalvar. Une abomination !

— Payez-moi à présent, dit quelqu’un. Vous avez ce que vous voulez.

Horrifié, Leif reconnut la voix de Horik, qui se tenait un peu en retrait, regardant les chevaliers d’un air nerveux. Le garçon ne pouvait en croire ses yeux. Il se demanda s’il n’était pas prisonnier d’un cauchemar. Des larmes jaillirent de ses yeux, coulèrent sur ses joues. Le sentiment de trahison et d’abandon était pire que la morsure du fouet d’Ilian.

— Pourquoi ? cria-t-il. Pourquoi ?

L’autre haussa les épaules sans répondre.

— On était amis ! s’exclama-t-il encore, le cœur débordant d’une révolte insupportable et impuissante. J’avais confiance !

Ilian se retourna et le frappa sur la bouche avec une telle force que sa lèvre supérieure explosa, inondant son menton de sang.

— Arrête, Ilian, ordonna encore une fois Sigvar. Paye le Ljosalvar et reprenons la route. Qu’on en finisse !

Avec mépris, Ilian jeta une pièce d’argent aux pieds du voyageur, qui la ramassa et ôta soigneusement la terre qui y était attachée. Un fugace sentiment de gêne traversa l’esprit de Horik et il se hâta de le recouvrir d’un masque de colère outragée.

— Tout est de ta faute. Tu m’as menti. Tu ne m’as pas dit qui tu étais vraiment.

Leif lui jeta un coup d’œil hagard, la bouche pleine de sang. Il avait l’impression que quelque chose venait de se briser à l’intérieur de lui même.

— Je vais à Galadhorm également, déclara Horik. Puis-je vous accompagner ?

— Certainement pas, répondit Sigvar. Va ton chemin !

Le chevalier n’éprouvait que haine et mépris pour le Ljosalvar, non pas parce qu’il leur avait livré Leif, mais à cause de cela. Au fond de lui, il aurait préféré que le garçon reste introuvable, mais il n’avait pas assez de volonté pour le laisser partir. Il se sentait avili et lâche, mais en même temps il savait qu’il ne pourrait jamais se pardonner s’il désobéissait à Siger.

Leif sentit qu’on lui liait les mains, qu’on lui essuyait la bouche et qu’on le tirait en avant. Il suivit le mouvement avec docilité, incapable de penser.

— Si tu essayes encore de fuir, chuchota la voix d’Ilian à son oreille, je te brise la cheville.

Chapitre suivant : De retour à Erda

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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