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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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Les seigneurs de la plaine

Le lâche croit qu’il vivra toujours
S’il se tient loin de la bataille,
Mais la vieillesse le privera d’une paix
Que les lances lui auraient accordée.

(Le Havamal, 16)

Leif courait à perdre haleine entre les arbres, bondissant tel un lièvre par-dessus les fougères et les racines. Il ne voyait plus Guerwolf, mais il entendait les hurlements des chiens qui se rapprochaient. Ceux-ci poussaient des grognements si féroces qu’il chercha des yeux un arbre où il pourrait se réfugier. Il en aperçut un auquel il crut pouvoir grimper sans mal, s’élança et empoigna l’un de ces rameaux. Tenant l’épée de la main gauche, il se balança et noua ses chevilles autour de la branche. Mais au moment où il essaya de se rétablir, elle se brisa net. Il tomba à l’instant précis où le premier des chiens arrivait à sa hauteur. L’animal, l’écume aux lèvres, planta ses crocs dans son mollet, lui arrachant un cri perçant. Il avait laissé échapper l’épée dans sa chute. Plutôt que de perdre son temps à la ramasser, il saisit la branche qu’il étreignait encore et en balaya l’air pour tenir les chiens à distance. L’animal qui l’avait mordu fut heurté en pleine tête et recula avec un gémissement outré. Mais un second molosse bondit et attrapa la branche dans ses puissantes mâchoires, un autre le mordit cruellement à la cuisse. Leif hurla de nouveau et se débattit, ripostant aux morsures par des ruades qui ne faisaient qu’exciter la hargne des chiens. Il ne dut sa vie qu’à l’intervention d’un cavalier lancé au triple galop.

— Arrière, rugit-il, laissez le !

Il fit avancer son cheval et agita son épée pour disperser la meute, qui s’éloigna en grondant de dépit. Leif, recroquevillé sur le sol, hoquetait de douleur. Il leva les yeux vers le chevalier et celui-ci fronça les sourcils en croisant son regard. C’était la première fois qu’il voyait un Ljosalvar. Il se reprit rapidement et mit pied à terre.

— Tu es Leif Arvarnson ?

Le garçon ne put que hocher la tête. L’homme se pencha et prit l’épée. Il l’éleva dans la lumière du soleil, admirant les runes gravées sur sa lame, puis abaissa son regard sur l’enfant gisant à ses pieds.

— Je suis Sigvar Sigerson. Tu es sur les terres de mon père, Siger, le seigneur de Kjorval et je vais te mener à lui.

 

Guerwolf et Leif furent conduits à Awarkan, un puissant château à double enceinte carrée, qui trônait au sommet d’une colline, dominant les fermes et les champs de Kjorval. Le donjon se dressait à plus de vingt mètres au dessus du sol. Le guerrier fut jeté dans la plus profonde des oubliettes, un cul de basse fosse crasseux et humide, mais Leif fut emmené dans la plus haute partie du donjon, là où demeurait Siger et sa famille. Sigvar le confia à des servantes qui eurent pour tâche de le rendre plus présentable. Elles le baignèrent et le récurèrent des pieds jusqu’à la tête, lui coupèrent les ongles et les cheveux, pansèrent les plaies ouvertes par les crocs des chiens et les multiples coupures et écorchures qui parsemaient son corps. Elles l’oignirent d’huile et le frottèrent de parfum. Elles brûlèrent ses vieilles hardes répugnantes et le vêtirent d’une belle tunique d’un bleu d’azur, à bordure d’or, qui avait appartenu à Sigvar lui-même, mais qu’il n’avait pas eu le temps d’user. A ses pieds, elles nouèrent d’élégantes sandales de cuir qui montaient sur le mollet. A son pouce elles passèrent le sceau de Galadhorm, qui brillait de mille feux à la lueur du jour. Leif se sentait tout étourdi dans cet habit de prince. Jamais il n’en avait porté de tel – ni n’avait connu de si doux traitement.

Lorsque cela fut terminé, il fut de nouveau présenté à Sigvar, et le jeune chevalier le contempla d’un air satisfait. L’enfant avait enfin l’apparence d’un prince, les yeux seuls dépareillaient – mais on ne pouvait rien y faire. Le jeune seigneur remarqua cependant que leur étrange couleur azur était d’une nuance presque identique à celle de la tunique. Il en fut troublé. Les Ljosalvars portaient dans leur chair les couleurs de Kjorval ?

— Voilà qui est mieux, dit-il d’un ton guindé. J’espère que tu as été satisfait de la façon dont tu as été traité ici.

L’adolescent ne répondit pas.

— Ma sœur devait épouser Thorsen Arvarnson, poursuivit Sigvar avec prudence.

— Mon frère est mort, dit aussitôt Leif et il baissa immédiatement les yeux, regrettant d’avoir parlé, craignant d’encourir la colère du chevalier.

— Je sais cela fort bien, dit le jeune seigneur d’une voix douce. Je sais qu’Arvarn et Thorsen sont morts… A présent c’est toi l’héritier légitime de Galadhorm. Tu es le dernier des fils de Beorc.

A ces mots Leif sentit brusquement une bouffée d’espoir envahir son cœur. Le chevalier reconnaissait sa suzeraineté sur Galadhorm ! Allait-il l’aider à tuer le sorcier ?

— Mais le vrai maître de Galadhorm est Erioch à présent, continua Sigvar. Un seigneur des runes. Un sorcier invincible sur lequel les lames glissent comme sur du métal, si on en croit ce qu’on raconte.

— Je sais comment le tuer.

Sigvar lui jeta un regard interrogateur. Leif prit une grande inspiration et poursuivit :

— L’épée que j’avais lorsque tu m’as capturé est celle de Rodgar, le premier intendant de Galadhorm, qui était aussi un seigneur des runes. Mon ancêtre Bor Beorcson l’a utilisée pour tuer Eredor il y a très longtemps. Elle a le pouvoir d’annihiler la magie des runes. Celui qui la porte est immunisé contre les sortilèges, tels que ceux d’Erioch, et il peut transpercer toutes les protections runiques.

Sigvar fronça les sourcils.

— Comment sais-tu cela ?

— Je l’ai lu dans les grimoires d’Hagvar. L’épée a été fabriquée par Rodgar, le premier intendant et son sang est mêlé à la lame. Il a retourné la magie des runes contre elle-même, en traçant les runes de la négation… Elles peuvent neutraliser n’importe quel pouvoir. Avec cette épée, il n’y plus rien à craindre de la magie d’Erioch. Il sera sans défense… Un vieillard inoffensif…

Sigvar se gratta la barbe d’un air pensif. Il s’assit sur un fauteuil à large dossier et invita d’un geste le garçon à faire de même. Celui-ci hésita un instant puis obéit. Il semblait minuscule entre les accoudoirs sculptés de cet immense fauteuil aux formes altières.

— Hagvar ou Hagen peuvent-ils confirmer ton récit ?

— Hagen est mort. Mais Hagvar te le confirmera si tu veux… Il te montrera les grimoires où tout est écrit. Il habite près du lac noir… dans les terres interdites.

Une ombre passa sur le visage du guerrier. Il était hors de question d’aller jusqu’à Erda simplement pour parler à Hagvar. Il se reprit, eut un sourire contrefait, et frappa dans ses mains. Alors entrèrent des serviteurs, portant avec eux des plateaux couverts de fruits, de galettes, de fromage et de vin. A cette vue Leif sentit l’eau lui monter à la bouche. Les domestiques posèrent le plateau devant lui et s’éclipsèrent sur un signe de leur seigneur. Celui-ci versa lui-même du vin dans une coupe d’argent et la tendit à Leif qui la but presque d’un trait tant il se sentait assoiffé. Le vin était fort et lui monta aussitôt à la tête. Il s’empara d’une grappe de raisins et la dévora à pleine poignée.

— Erioch est un Gardien, dit Sigvar. Il vient d’Ingünn. Du moins c’est ce qu’il prétend.

Leif secoua la tête, la bouche pleine. Il avala tout ce qu’il put et répondit :

— Il ment. Tu veux savoir qui est vraiment Erioch ?

Il plongea son index dans le vin et dessina quelque chose sur la table.

— Tu connais ce signe ?

Sigvar avait pâli.

— C’est la rune d’Eredor.

Leif hocha la tête et effaça le dessin de sa paume. Le vin aidant, il se sentait en confiance avec ce jeune chevalier qui en fin de compte n’était pas beaucoup plus âgé que lui-même.

— Erioch est Eredor. Il porte son médaillon. Le pendentif d’émeraude où ce signe est inscrit, et qui contient son essence divine, emprisonnée sur la terre pendant l’Armageddon.

— Je connais l’histoire, dit Sigvar abruptement. Mais comment Eredor aurait-il pu revenir à la vie ? Et pourquoi maintenant ? Après tout ce temps ?

Leif haussa les épaules. Il ne s’était jamais posé la question. A quoi bon chercher le pourquoi ? Les choses étaient comme elles étaient, et voilà tout.

— J’ai vu le pendentif. Je suis sûr de ce que je dis.

— Si Erioch est Eredor, pourquoi les Gardiens n’interviennent-ils pas ? C’est leur rôle… Ils sont là pour combattre les sorciers, pour éviter un autre Armageddon. Alors pourquoi ne font-ils rien ?

— Ils ne savent peut-être pas…

Sigvar demeura un moment pensif. Leif l’observait à la dérobée, avec un mélange de malaise et d’espoir. Le vin lui tournait la tête. Son cœur s’emballait, coincé dans sa poitrine chétive. Le chevalier se dressa brusquement.

— Reste ici, et restaure-toi. Il faut que je parle de tout cela à mon père.

Il posa sa main sur l’épaule du garçon dans un geste d’apaisement et d’amitié, et celui-ci se recroquevilla sous ce contact.

Sigvar quitta la grande salle et rejoignit le seigneur Siger, qui déjeunait à l’étage, en compagnie de son épouse, de sa plus jeune fille (les autres étaient déjà mariées), et de quelques chevaliers. Un ménestrel jouait pour eux une musique spectrale qui semblait embrumer toute la pièce. Sigvar resta un moment immobile sur le seuil, n’osant avancer de peur d’en troubler l’harmonie. Jamais il n’avait entendu de notes plus délicates. Il avait l’impression que les sons cristallins flottaient dans l’air, rebondissaient doucement contre les murs et résonnaient à l’intérieur de lui-même, faisant vibrer son cœur comme une corde.

Wyrid s’interrompit brusquement. Il regardait Sigvar. Un étrange sourire déformait les traits du ménestrel. Le guerrier sortit de la rêverie dans laquelle la musique l’avait plongé et regarda son père. Il chercha les mots qui seraient susceptibles de le convaincre.

— Le jeune fils d’Arvarn est en bas. Veux-tu le voir et lui parler ? Je l’ai fait préparer.

— A quoi bon ? grogna le vieux seigneur. Nous le livrerons à Erioch demain.

C’était un homme lourd et trapu, à la stature imposante. Ses cheveux et son collier de barbe étaient d’un gris sale et terne, avec quelques touffes d’argent. Sigvar poussa un soupir.

— Je parlerai à sa place, alors.

— Nous en avons déjà discuté… J’ai pris ma décision, pourquoi revenir là-dessus ?

Siger tendit son verre et un page s’avança pour le servir. Il fit un signe et Wyrid se remit à jouer, enveloppant de nouveau l’assistance d’une musique aérienne. Sigvar vint s’asseoir aux cotés de son père, sans se soucier des regards désapprobateurs qui étaient fixés sur lui.

— L’enfant dit qu’Erioch est Eredor, le dieu noir, et qu’il est revenu d’entre les morts.

Siger sursauta, manquant de renverser son vin. Un murmure se répandit parmi les convives, recouvrant la musique.

— C’est absurde, grogna le seigneur.

— Il est complètement fou ! ajouta quelqu’un. Qui pourrait croire à une histoire aussi insensée ?

— Le dieu noir a disparu depuis l’Armageddon. Pourquoi ressurgirait-il maintenant ?

— Il dit aussi que l’épée runique peut tuer Erioch, poursuivit Sigvar, sans prêter la moindre attention aux convives. Que les runes tracées sur sa lame ont le pouvoir d’annihiler ses sortilèges.

Siger fronça les sourcils. Il avait tenu l’épée en main et l’avait longuement examinée avant de la ranger dans l’un des ses coffres les plus solides. Il se remémora les signes d’argent brillant sur le métal, sentit une vague de convoitise monter en lui.

— Si ce qu’il dit est vrai, ajouta le jeune chevalier, alors nous n’avons rien à redouter d’Erioch. Nous pouvons lui tenir tête sans craindre ses maléfices.

— C’est inutile, répondit Siger. Je lui livrerai l’enfant et il nous laissera en paix.

— Crois-tu que le sorcier se contentera de Galadhorm ? S’il est si puissant qu’on le dit, ne crains-tu pas qu’une fois son pouvoir consolidé dans les montagnes, il se retourne contre nous et tente de s’emparer de tes terres comme il a volé celles d’Arvarn ?

— Gardons l’épée, suggéra quelqu’un. Livrons-lui le fils d’Arvarn mais gardons l’épée pour le combattre en cas de besoin.

Siger hocha la tête. Pourquoi pas ? Il aimait cette épée depuis le moment où ses yeux s’étaient posés sur elle et il brûlait de la tenir de nouveau dans sa main, de caresser sa lame de sa paume. Mais à l’idée de la conserver, une étrange angoisse cisaillait ses entrailles. Il avait l’impression de sentir le regard féroce d’Erioch fixé en permanence sur lui. Il lui semblait même que le sorcier était présent quelque part dans cette salle, silhouette maigre et sévère, drapée de ténèbres. Il sentit ses cheveux se hérisser sur sa nuque.

— Pourquoi s’incliner aussi facilement devant la volonté d’Erioch ? demanda Sigvar. Arvarn était notre allié. Pourquoi obéir à l’homme qui l’a abattu ? Même si c’est un Gardien, il n’a strictement aucun droit sur Galadhorm. Nous ne sommes pas ses vassaux !

Siger s’humecta les lèvres, se racla la gorge pour cacher son trouble. Il secoua la tête, tentant d’oublier l’image du sorcier au regard de braise qui dansait devant lui.

— Les gens d’Erda se sont ralliés à lui… Je ne vais pas leur faire la guerre pour remettre ce gamin sur son trône ! Et si Erioch est un Gardien, il serait dangereux de vouloir se dresser contre lui. Tous ceux qui se sont opposés à Ingünn ont été balayé.

Il souligna ses paroles d’un revers de la main.

— Et si c’est un imposteur ? Un sorcier se faisant passer pour un Gardien ?

— Dans ce cas c’est leur problème et non le nôtre. C’est à eux de s’en occuper.

Sigvar hésita un instant et ajouta d’un souffle timide :

— Et si… et si l’enfant a raison ? Si c’est vraiment Eredor ?

— Là encore, cela concerne les Gardiens… Comment pourrions-nous combattre un dieu ?

Siger ne voulait pas révéler la véritable raison qui le poussait à livrer Leif à Erioch. Il ne voulait pas parler de la terreur incoercible que le sorcier lui inspirait sans qu’il ne sache pourquoi, au point qu’il se réveillait en sursaut en plein milieu de la nuit, couvert de sueur, en ayant l’impression d’avoir entendu la plainte d’un corbeau dans la nuit ou aperçu un grand spectre encapuchonné dans un coin de sa chambre. Il ne l’avait vu qu’une seule fois, mais il sentait depuis ce moment son pouvoir le ronger de l’intérieur comme une bougie dévorée par une flamme.

— Thorsen devait épouser Gelta, rappela Sigvar en jetant un coup d’œil à l’adolescente assise près de sa mère. Cela devait sceller notre alliance avec Galadhorm… Les plaines et les montagnes enfin unies.

Il joignit les deux poings devant sa poitrine pour matérialiser cette alliance, qui réunirait les deux royaumes en une force aussi puissante que le Nelung, capable de résister même à Thorkin et au Raklein tout entier.

— Thorsen est mort, rétorqua son père. L’accord est donc caduc.

— Pas forcément. Il reste un fils de Beorc. Gelta pourrait épouser Leif.

— Ce gamin ?

Siger eut une moue dégoûtée. Gelta frissonna et plissa le nez. Partager la couche d’un Ljosalvar… Plutôt se jeter du haut des remparts !

— Hors de question que ma fille épouse ce monstre, décréta la femme de Siger.

Un murmure approbateur parcourut l’assemblée.

— Les Ljosalvars sont des démons, dit quelqu’un. Ils sont plus dangereux que les seigneurs runiques.

— Cela ne me surprend pas que le sang maudit des Ljosalvars ait corrompu la lignée des fils de Beorc, grogna Siger. On raconte d’étranges histoires sur leur compte.

— Galadhorm est puissante, et la grandeur suscite la jalousie, protesta Sigvar. Ces histoires ont sans doute été inventées de toutes pièces.

— Et la façon dont Alrun a vaincu les Almoréens ? Cette histoire-là n’a pas été inventée ! Tous les chroniqueurs en parlent.

— Ce n’est pas surprenant que les Gardiens aient décidé d’anéantir cette lignée, remarqua un chevalier. Le plus étonnant est qu’ils ne l’aient pas fait avant.

— Aucune fille de roi ne devrait épouser un Ljosalvar ! s’exclama quelqu’un.

— Arvarn aurait dû se débarrasser de cette abomination à sa naissance, intervint un autre. C’est ce que la plupart des gens auraient fait. Le laisser vivre était une offense envers les dieux.

— Il faut le mettre à mort !

— Nous le livrerons à Erioch qui s’en chargera, conclut Siger d’un ton sans appel.

Sigvar comprit que la partie était perdue. Rien ne pourrait fléchir son père. Il était sûr que si Thorsen ou Arvarn était venu à Kjorval solliciter l’appui de Siger, celui-ci les aurait soutenus. Mais les yeux de Leif suffisaient à sceller sa perte. Wyrid souligna son désarroi d’une note ironique.

 

L’après midi, le jeune seigneur partit à la chasse, essentiellement pour ne pas être obligé de parler à Leif. Il se sentait honteux. Au plus profond de son cœur il savait que son père faisait erreur, mais il n’avait pas d’autre choix que de lui obéir. Il croisa Wyrid dans le couloir et le fustigea du regard. Le ménestrel s’inclina devant lui avec un respect affecté.

— Tu es en colère contre moi, seigneur ? lui demanda-t-il d’une voix onctueuse.

Sigvar ne s’y trompa pas. Il n’y avait aucune crainte dans les yeux du troubadour, rien qu’une lueur moqueuse. Il grinça des dents.

— C’est de ta faute… C’est toi qui as dit à mon père que Guerwolf et Leif se trouvaient ici.

Le ménestrel eut un sourire.

— J’avais un petit compte à régler avec Guerwolf le Loup, reconnut celui-ci. Mais je n’ai rien fait de plus que de confronter le seigneur Siger avec la possibilité du choix.

Sigvar sera les poings, mais ne répondit pas. Il savait que Wyrid avait raison. C’était Siger et lui seul qui avait choisi de ce comporter ainsi, obéissant servilement à un usurpateur et prenant son parti contre l’héritier légitime de Galadhorm. Le visage pâle et creusé de Leif lui apparut soudain et le rouge de la honte lui monta au front. Si seulement il n’y avait pas eu ces yeux maudits, cette couleur étrange et honnie qui voilait son regard… Peut-être alors aurait-il pu convaincre son père. Soudain le jeune homme se frappa le front. Une idée venait de le traverser.

— C’est Erioch ! s’exclama-t-il.  Les runes !

Wyrid le regarda avec curiosité.

— Que veux-tu dire ?

— Ce ne peut-être que cela… Il a ensorcelé mon père ! Il l’oblige à obéir à sa volonté !

A ces mots, il sentit son cœur se glacer, mais sa peur fut immédiatement balayée par une colère outragée. Erioch, lors de son bref passage à Awarkan, durant le dernier hiver avait peut-être fait de son père, le seigneur de Kjorval, un esclave, soumis à sa volonté maléfique… Les mains de Sigvar se mirent à trembler de rage. Il lui avait été aisé de tracer ses runes pernicieuses et perverses sans que personne ne s’en aperçoive… Comment avait-il osé… Wyrid eut un petit rire.

— Si c’est le cas, et que l’enfant dise vrai, ne vois-tu pas qu’il y a là une contradiction ?

— Que veux-tu dire ?

— Le seigneur Siger a eu l’épée en main… Il l’a examinée lorsque tu la lui as remise et il la garde à présent avec lui. Or l’épée de Rodgar est censée annihiler la magie des runes ! Si Siger avait été envoûté et si l’épée avait vraiment le pouvoir que tu dis, ne penses-tu pas que le sortilège aurait dû être dissipé ?

Sigvar se rembrunit. Ce que disait le ménestrel lui paraissait d’une logique imparable.

— Qu’en conclus-tu ?

— Soit Siger a pris sa décision tout seul en son âme et conscience et tu dois la respecter, soit l’enfant ment ou se trompe et dans ce cas il est vain de lui accorder ta confiance. Qu’en penses-tu ?

Wyrid sourit d’un air malicieux. Sigvar réfléchit un moment, puis hocha la tête, un peu à contrecœur, mais avec malgré tout l’impression d’être soulagé d’un grand poids. Il avait maintenant la certitude d’avoir pris la bonne résolution. Il partit chasser d’un cœur plus léger. Le sourire de Wyrid s’agrandit et ses yeux se mirent à briller. Que les humains étaient faciles à duper !

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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