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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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Le siège

Mieux vaut ne pas trop les invoquer que de trop les engager
Car un don réclame toujours un retour ou un échange ;
Mieux vaut ne pas trop les invoquer que de les effacer.

(Le Havamal, 145)

Forteresse de Galadhorm, début du règne d’Alrun, cent vingt trois ans avant le Long Hiver.

La défaite semblait inéluctable. Un grand nombre d’années s’était écoulé depuis la mort de Beorc le Juste, le premier roi d’Erda, et beaucoup d’autres s’écouleraient avant qu’Erioch ne voie le jour. Les descendants de Beorc régnaient toujours dans son antique forteresse de Galadhorm – celle qu’avait élevée pour lui le dieu noir en personne – mais plus pour longtemps à ce qu’il semblait, car des hommes armés et déterminés se pressaient sous les remparts, assoiffés de sang, animés d’une joie mauvaise à la pensée qu’ils allaient enfin pouvoir s’emparer de cette place-forte légendaire. A l’intérieur des murs, la peur et le désespoir se lisaient dans les regards hébétés des soldats.

Alrun leva les yeux vers son maître d’arme, dont le visage était couvert de sang. Une longue coupure s’ouvrait sur son front, et son casque, orné des bois de cerf qui étaient l’emblème ancestral de la lignée de Beorc, avait été fendu en deux. Sa mine était sombre.

— Tout est perdu… Il n’y a plus aucune chance.

Alrun lui jeta un œil effaré et serra les poings, sentant à ces mots sa colère se raviver. Il ne pouvait croire que c’était Arwolf qui venait de parler. Il n’avait jamais vu le vieux guerrier céder au découragement. Même dans les pires moments, le maître d’arme avait toujours été un roc solide dans la tempête. Il avait envie de le prendre par les épaules et de le secouer jusqu’à ce qu’il redevienne enfin lui même. Il se leva et brandit son épée d’un geste rageur.

— Nous les avons repoussés !

Sa colère retomba aussitôt et il se sentit accablé par le poids de la fatigue. Sa faiblesse physique lui pesait plus que jamais – surtout avec la rage qui l’habitait à présent. Il n’avait jamais eu la force de Peregorm ou d’Arwolf. Tant d’heures passées à attendre et à se battre… Cela faisait combien de temps qu’il n’avait pas dormi ? Deux jours ? Trois jours ? Il n’aurait même pas pu le dire avec exactitude. Depuis qu’il avait succédé à son père, le temps s’était fondu en une sorte de long cauchemar sanglant. Il venait à peine de devenir seigneur de Galadhorm et roi d’Erda, et il allait tout perdre en quelques jours seulement. Un effroyable sentiment d’amertume et de révolte l’envahit. Les chroniques retiendraient son nom comme celui du dernier descendant de Beorc à régner sur Galadhorm et celui dont le règne aurait été le plus court. Pathétique. Il se sentait tragiquement faible, lui l’indigne rejeton d’une glorieuse lignée, et son cœur s’emplissait de rancœur devant l’injustice de son destin.

— Nous les avons tenu en échec cette fois-ci, poursuivit sombrement Arwolf, mais nous ne tiendrons pas un second assaut. Et ils le savent…

— Si les renforts…

— Personne ne viendra, coupa le maître d’arme, et le jeune seigneur lui jeta un tel regard de haine qu’il s’interrompit et détourna les yeux, saisi de surprise.

Il n’y avait plus rien de commun entre le jeune homme farouche qui se tenait devant lui, l’épée à la main, le sceau de saphir de Galadhorm passé au doigt et le gamin souffreteux qu’il s’était efforcé de former et d’entraîner, au fils de ces années.

Alrun ne voyait plus son vieux maître d’arme. Son regard était perdu dans le vide et son visage avait pris une expression songeuse. Une idée terrible lui était venue – si épouvantable qu’il ne pouvait l’envisager sans sentir son esprit vaciller au bord de la folie. Mais il y avait un espoir… Le dernier peut-être… Le moyen de vaincre ses ennemis, de les chasser hors d’Erda, voire de les détruire… Un sourire étrange et cruel – pareil à celui d’un dément – déforma ses lèvres.

Arwolf recula, épouvanté. Jamais il n’avait vu son jeune maître sourire ainsi. Jamais il n’avait vu pareille expression sur le visage de quiconque.

— Seigneur ?

L’horrible sourire d’Alrun s’effaça et il secoua la tête. Non… Il ne pouvait envisager cela… Du moins pas tant qu’il y subsistait un espoir de vaincre, si minime fût-il. Galadhorm avait connu des déboires par le passé. Plusieurs fois déjà, la forteresse avait failli être conquise et elle avait tenu bon. Pourquoi n’en serait-il pas de même aujourd’hui ? Si Gunard ou Arakh pouvaient venir avec leurs chevaliers… Ils repousseraient facilement les barbares ! Il posa sa main sur l’épaule d’Arwolf.

— Les dieux sont avec nous. La victoire nous appartient.

Sa voix était tremblante et mal assurée. Il désigna la grande salle vide et ténébreuse, aux énormes poutres noircies et au sol dallé. Une grande tête de cerf aux bois immenses semblait les épier, dans la pénombre, accrochée au mur. Il reprit la parole, essayant de donner à ses propos plus de conviction.

— Bientôt nous festoierons ici même pour la célébrer et nous rirons de nos doutes et de notre faiblesse ! Nous boirons dans les crânes de nos ennemis et nous rendrons grâce aux dieux de nous avoir accordé la victoire.

C’était une phrase que Peregorm le Vaillant aurait pu prononcer, mais dans la bouche de son fils, elle sonnait faux. Arwolf hocha la tête. Il savait parfaitement qu’ils ne pouvaient remporter cette bataille, mais il préférait voir Alrun faire face et lutter avec honneur plutôt que contempler ce sourire hideux sur ses lèvres.  Le maître d’arme sentait confusément qu’il y avait des choses pires que la mort, des choses plus atroces encore que perdre une bataille, que mourir en voyant tous les siens périr autour de soi. Des choses auxquelles il valait mieux pour un homme sage ne même pas penser, de peur de voir son esprit sombrer dans la folie.

Arwolf quitta la salle, laissant son jeune seigneur épuisé se reposer, et alla inspecter les troupes qui lui restaient, décimées et meurtries. Il tenta d’insuffler aux soldats des forces nouvelles. Mais à l’intérieur de l’esprit d’Alrun, resté seul dans la grande salle ténébreuse, l’idée terrible qui lui était venue tournait et retournait insidieusement, à la lisière de sa conscience tourmentée.

Chapitre suivant : A l’approche de l’hiver

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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