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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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Leif s’empare de l’épée runique

Rien de moins bon, la croyance voulant que
La boisson soit bonne pour les fils des Hommes :
Plus un homme boit, moins il sait,
Et devient un fou hébété.
 (Le Havamal, 12)

Ce n’est qu’au milieu de la nuit que les six voyageurs rassemblèrent assez de courage (ou furent assez ivres) pour oser s’attaquer à Guerwolf. Ils se glissèrent à travers l’obscurité, aussi furtifs qu’une bande de rats dans l’antre d’un lion, tenant dans leurs poings crispés des poignards et des coutelas. Ils avancèrent à pas de loup jusqu’au bâtiment où logeait le guerrier, de l’autre coté de la cour, derrière la grande maison commune et les écuries. Leif, petite silhouette d’ombre couchée sur le toit, n’avait rien perdu de leur manège. Une étoile scintillait au creux de son poing, invisible dans les ténèbres. L’un des hommes l’aperçut et l’interrogea d’un ton sec.

— Tu as la bague ?

Leif hocha la tête.

— Montre.

Il fit un signe de dénégation.

— Ton ami l’a vue. Il sait que je ne mens pas. Apportez-moi l’épée et elle est à vous.

Les hommes poussèrent des grognements de frustration.

— Il doit dormir… chuchota Ugor. Il suffit de forcer la porte et de lui bondir dessus, tous ensembles… Il n’aura même pas le temps d’ouvrir un œil.

Les autres hochèrent la tête. Leif recula et se tapit sur le toit, le cœur battant. Ils allaient tuer Guerwolf, cela ne faisait aucun doute. Ils étaient six, armés et déterminés… Le géant, quelles que soient sa force et son habilité, n’avait pas la moindre chance. Leif se remémora comment le guerrier lui avait sauvé la vie à Erda en tuant Grimlor, comment il l’avait nourri et protégé, envers et contre tout, lorsqu’ils étaient dans les montagnes. Il serra les dents et repoussa ces pensées au plus profond de lui-même. Il avait besoin de l’épée. Ce n’était pas pour lui qu’il faisait cela, mais pour Galadhorm, pour la lignée de Beorc, et cela justifiait tous les sacrifices.

Les hommes défoncèrent la porte à coups d’épaule et se ruèrent à l’intérieur avec des hurlements sauvages. On entendit un rugissement, le bruit d’un meuble qui se renverse, un choc sourd. Quelqu’un poussa un terrible cri de douleur – Leif crut reconnaître la voix d’Ugor. Un homme vola à travers la porte et s’écrasa dans la cour, la cage thoracique défoncée. De nouveau des cris et des bruits de lutte, et trois des hommes qui s’étaient introduits dans le bâtiment ressortirent par la porte disloquée et reculèrent dans la cour, les visages épouvantés, tenant leurs coutelas avec des mains tremblantes.

Guerwolf apparut, silhouette immense et large d’épaules, au poitrail puissant. Ses longs bras pendaient presque jusqu’à terre, comme ceux d’un gorille, et ses yeux brûlaient tels des braises. Il boitait légèrement. Un poignard était fiché dans sa cuisse jusqu’à la garde. Sur son torse nu et musculeux s’ouvraient des entailles qui ruisselaient de sang. Il ne portait pas sa hache, mais brandissait à la place une épée courte qui dans ses mains avait l’air d’un jouet. Sans hâte, il marcha vers ses adversaires, d’une démarche presque nonchalante, comme un fauve avançant vers des brebis sans défense, tête penchée en avant. Il arracha la lame qui était plantée dans sa chair sans qu’un seul muscle de son visage ne frémisse. L’un des hommes tourna les talons et s’enfuit, mais Guerwolf lança le poignard d’un geste puissant et vif, et celui-ci se ficha dans le dos du fuyard. Dans le même mouvement, il bondit en avant et s’abattit sur ses ennemis sans pousser le moindre cri de guerre.

Leif en avait assez vu. Les six hommes qu’il avait choisis n’étaient visiblement pas à la hauteur, mais il avait une chance de s’emparer de l’épée runique et il ne devait pas la laisser échapper. Avec la souplesse d’un chat, il descendit de son perchoir et se glissa dans la chambre où logeait le guerrier. C’était une salle assez vaste, plongée dans les ténèbres, avec un lit et une grande armoire renversée. La hache de Guerwolf était posée contre le mur. Le guerrier n’avait pas eu le temps de s’en saisir au moment où il avait été attaqué. Les corps d’Ugor et d’un de ses compagnons gisaient dans une mare de sang. Leif les ignora et se mit à fouiller la pièce obscure. L’épée devait bien se trouver quelque part… Il repéra dans l’ombre la silhouette d’un coffre, mais lorsqu’il voulut s’en approcher, Ugor s’anima brusquement et le saisit à la cheville.

— Vas en enfer, coassa-t-il. Maudit Ljosalvar… Tout est de ta faute !

Leif se débarrassa du mourant en lui décochant un coup de talon en pleine figure. Il courut jusqu’au coffre mais le couvercle était verrouillé. Où pouvait se trouver la clef ? Avant même qu’il n’ait le temps de se mettre à la chercher, une silhouette immense le recouvrit. Leif crut que son cœur allait s’arrêter de battre. Guerwolf se tenait au seuil de la porte, brandissant son épée pleine de sang. Il plongea sa main gauche dans la poche de son pantalon et en tira une longue clef de bronze.

— C’est ça que tu cherches ? siffla-il d’une voix mordante.

Il sait… se dit Leif avec un sentiment d’effroi, auquel s’ajoutait une honte brûlante, dont l’intensité le déconcerta. Guerwolf avait deviné que c’était lui qui avait envoyé les assassins. Peut-être qu’il avait pressenti cette trahison même avant que les imbéciles ne l’attaquent, averti par un instinct similaire à celui d’un loup. Le garçon chercha une issue des yeux mais les seules fenêtres qu’il aperçut étaient si étroites que même lui n’aurait pu s’y glisser. Il vit sa mort approcher dans les yeux du guerrier. Une voix se fit entendre, lui octroyant un bref sursis.

— Qu’est-ce qui se passe ?

L’aubergiste accourait, brandissant une torche. Il était accompagné d’un de ses employés qui tenait en laisse un gros chien grognant et écumant de rage. L’homme tressaillit en voyant le carnage. Il s’avança jusqu’au seuil de la chambre et jeta un coup d’œil à l’intérieur, tendant la torche pour mieux éclairer la scène. Son visage était pâle et hagard.

— Par les dieux ! Qu’as-tu fait ?

— Ce sont eux qui m’ont attaqué, gronda Guerwolf. Je me suis défendu. J’en avais le droit.

Son visage semblait habité par le feu.

— Ils t’ont attaqué ?

L’homme recula, saisi d’un mélange de frayeur et d’incrédulité. Il se sentit brusquement vulnérable et sans défense, à la merci du guerrier. Il avait compté six cadavres ! S’il prenait l’envie au barbare de le tuer, lui et ses domestiques, et de piller son auberge, qui serait de taille à l’arrêter ?

— Ils se sont glissés dans ma chambre pour me tuer.

Leif profita de la diversion pour échapper au géant et se glisser à l’extérieur. Il se réfugia derrière les deux nouveaux venus. Le chien grogna, excité par l’odeur du sang et tenta de le saisir à la cheville, mais l’animal était infiniment moins dangereux et féroce que le Loup. Le cœur du garçon battait comme un marteau pilon dans sa poitrine. Il repoussa le sentiment de culpabilité absurde qui l’étreignait et secoua la tête comme pour démentir les paroles du guerrier. L’aubergiste fixait les corps étendus, l’air interdit, comme s’il ne pouvait croire à ce qu’il voyait.

— Tu les as tué tous les six ?

— Ce sont eux qui ont répandu le sang en premier.

Guerwolf comprit qu’il devait partir tout de suite, avant que l’aubergiste n’ait le temps d’appeler du secours. Il était dans son droit, mais cela importait peu. Il était un étranger du Raklein et les hommes qu’il avait tués étaient d’ici. Il avait pris leurs vies, et s’il restait, les villageois s’efforceraient de prendre la sienne en retour. Il lui faudrait tuer encore une fois, déclenchant de nouvelles et interminables vendettas.

Il remit sa tunique et rassembla ses affaires, jetant sur ses épaules sa cape à capuchon et son sac. A chaque pas, une vague de douleur déchirait sa cuisse. Il ouvrit le coffre à l’aide de la clef de bronze, prit l’épée qu’il contenait et la glissa à sa ceinture. L’aubergiste s’écarta à la hâte pour le laisser passer, les yeux encore écarquillés dans une stupéfaction horrifiée. Une poignée d’hommes à demi dévêtus, des domestiques et des voyageurs, s’étaient rassemblés dans la cour. Guerwolf marcha au milieu d’eux sans daigner leur jeter un seul regard. Leif lui emboîta furtivement le pas, restant aussi loin derrière lui qu’il était possible sans le perdre de vue dans les ténèbres. Là où allait l’épée, il irait, même s’il devait pour cela marcher jusqu’au Raklein.

Guerwolf reprit la route détrempée, droit vers le nord. Chaque pas cisaillait sa cuisse et lui arrachait une grimace de douleur, mais il avançait pourtant à un rythme soutenu, si vite que Leif avait peine à le suivre et devait parfois se mettre à trottiner pour rattraper son retard. Aux alentours s’étendaient des fermes et des champs noyés dans l’obscurité. Des chiens aboyaient sur leur passage. Puis, la route pénétra sous de hautes frondaisons, serpentant entre de vieux chênes aux feuilles dentelées. Ils marchèrent longtemps, puis aux premières lueurs de l’aube, l’homme quitta la route et s’enfonça droit devant lui dans les sous-bois. Leif le suivit à bonne distance, redoutant une ruse. Mais Guerwolf s’était simplement arrêté pour prendre un peu de repos et laver sa blessure dans un ruisseau.

Il demeura quelques heures allongé au pied d’un arbre, immobile, tandis que le soleil se levait et montait dans le ciel. Leif, embusqué derrière un buisson, attendait, le cœur battant. Il n’avait pas dormi une seule minute de toute la nuit et se sentait presque défaillir d’épuisement. Ses yeux se fermaient malgré lui et il devait lutter pour ne pas sombrer dans le sommeil. Il ne pensait qu’à l’épée. S’il pouvait la reprendre… Se glisser jusqu’au guerrier et la dérober sans qu’il ne s’éveille… En aurait-il le courage ? Il craignait que Guerwolf ne lui ait tendu un piège, qu’il fasse mine de dormir pour l’attirer à portée de ses longs bras et de ses mains puissantes.

A la fin il n’y tint plus et commença à ramper vers l’homme étendu. Il progressa avec une prudence infinie, centimètre par centimètre, guettant le moindre signe suspect, le moindre mouvement. La poitrine du guerrier se soulevait lentement à intervalles réguliers. La hache posée contre le tronc jetait des éclats sinistres dans la lueur du matin. L’épée sacrée reposait sur le sol, tout contre lui. Il s’était endormi la main sur la garde. Enfin, Leif arriva à portée, si près qu’il ne lui restait plus qu’un seul geste à faire. Il hésita quelques secondes, bloqua sa respiration et tendit le bras. Sa main se referma sur le pommeau de l’arme. Mais à cet instant précis, des aboiements retentirent et Guerwolf ouvrit les yeux. Saisissant l’épée, l’adolescent se dressa d’un seul bond et détala aussi vite qu’il le put.

Un grognement de rage inarticulé jaillit de la gorge du Loup – un cri qui n’avait rien d’humain. Il se lança immédiatement à la poursuite du voleur. Leif courut en zigzag à travers les arbres, l’épée serrée contre lui, Guerwolf sur ses talons. S’il trébuchait, s’il ralentissait ne serait-ce qu’une seconde, c’en serait fini de lui – l’homme l’attraperait et lui tordrait le cou comme un poulet. Les arbres clairsemés et les sous-bois dégagés ne constituaient ni un obstacle ni une cachette. Derrière eux les aboiements redoublèrent d’intensité, mêlés à un bruit de cavalcade. Ni l’adulte ni l’enfant n’y prirent garde, aveuglés l’un par la fureur, l’autre par la peur.

Leif se rua dans un sentier boueux qui longeait une haie d’épine et Guerwolf lui emboîta le pas avec un temps de retard. En dépit de sa puissance physique, il perdait du terrain. La douleur le transperçait comme un coup de poignard à chaque fois qu’il posait le pied sur le sol. Il poussa un cri de rage en voyant sa proie lui échapper et redoubla d’efforts, au mépris de la souffrance.  Leif déboucha sur une route plus large, garnie de pavés, qu’il traversa comme une flèche. De l’autre coté s’étendait un champ en friche, séparé de la route par une barrière de bois, et plus loin la masse sombre de la forêt. Presque sans ralentir, il prit appui d’une main sur la clôture et la franchit d’un seul bond. Au même instant, Guerwolf parvint sur la route, soufflant et écumant de rage.

            Deux chevaux lancés au grand galop apparurent sur sa gauche et s’abattirent sur lui au moment où il voulut traverser. Guerwolf se tourna vers eux et porta la main à sa ceinture, mais il n’avait pas eu la présence d’esprit de prendre ses armes, même pas un poignard. Le cavalier fit tournoyer son épée et il dut plonger au sol pour l’éviter. Au moment où il essayait de se relever, le second des deux assaillants arriva en trombe et lui jeta un filet qui l’enserra étroitement. Il se débattit pour se libérer, mais ne réussit qu’à s’emmêler encore plus dans les cordes. Il cria de rage, comme une bête prise au piège et gonfla ses muscles pour rompre les liens qui l’enserraient – en vain. La pointe d’un épieu se posa sur sa poitrine. Le cavalier qui l’avait attaqué en premier fit faire volte face à sa monture et revint vers lui au trot. C’était un homme de haute taille, ceint d’une cuirasse de métal qui jetait des éclats bleutés dans la lueur de l’aube.

— Guerwolf la Bête, lança-t-il avec mépris. L’assassin du Raklein.

Des aboiements se firent entendre et d’autres cavaliers apparurent, accompagnés de chiens à l’aspect féroce, avec des colliers cloutés. La plupart des hommes portait de simples plastrons de cuir épais et des lances, mais l’un deux était un chevalier, avec un corset de maille étincelant et un casque finement ciselé.

— Trouvez le Ljosalvar ! ordonna-t-il. C’est le seul à avoir la moindre importance !

La barrière empêchait les cavaliers de se ruer à la poursuite de la petite silhouette que l’on voyait courir au loin, disparaissant déjà dans les fourrés.

— Lâchez les chiens ! ordonna le guerrier portant la cuirasse. Il ne faut pas qu’il nous échappe !

— Non ! le contredit aussitôt le chevalier. Ne faites pas ça !

Il était trop tard. Les molosses s’élancèrent comme des flèches vivantes, grondant et aboyant avec férocité. En voyant cela, le chevalier éperonna sa monture et lui fit franchir la barrière d’un bond puissant. Il partit au galop à travers champ à la poursuite de la meute. Il savait qu’elle mettrait l’enfant en pièces si jamais elle le rattrapait avant lui.

Chapitre suivant : Les seigneurs de la plaine

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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