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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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Le miroir d’Erioch

Si tu es conscient des menaces d’un autre, dis-toi ceci :
Ne fait aucune trêve et ne laisse jamais ton ennemi en paix !

(Le Havamal, 127)

Farmir hésita un long moment avant d’oser frapper à la porte d’Erioch. Les domestiques qui passaient et repassaient parfois dans le couloir lui jetaient des regards intrigués. Son cœur battait avec force, et la sueur coulait le long de son échine. Il frotta ses mains l’une contre l’autre. Elles étaient moites de sueur. Enfin, il prit une profonde inspiration, et frappa à la porte, quelques coups rapides et discrets. Il aurait donné n’importe quoi pour être loin d’ici. Il attendit un moment, tremblant d’entendre la voix d’Erioch, mais personne ne répondit. Le soulagement envahit son cœur. Allait-il pouvoir revenir d’où il venait ? Quitter cet endroit qui lui hérissait la nuque ?

Il se résolut à frapper une nouvelle fois, plusieurs coups assenés avec plus de conviction. Enfin une voix sinistre lui répondit, étouffée par le panneau de bois.

— Entrez !

Le cœur de Farmir se serra et l’impression de soulagement qu’il avait ressentie à l’idée qu’il allait pouvoir échapper à cette confrontation tant redoutée disparut brusquement. Il obéit, poussa la porte d’une main tremblante et entra.

La pièce était plongée dans la pénombre. Il flottait une odeur étrange, celle des herbes que le sorcier faisait brûler pour accroître ses facultés magiques. Farmir promena un regard craintif aux alentours. Jadis cela avait été les appartements d’Arvarn, mais à présent la marque d’Erioch y était clairement perceptible. Un grand miroir nu, de la taille d’un homme, était dressé contre le mur. Une carte d’Erda reposait à plat sur la table.

Une silhouette sévère et étirée apparut brusquement dans les ténèbres et Farmir déglutit en reconnaissant le maître des runes. Il avait l’impression que sa langue était soudainement faite de plomb. Erioch darda sur l’homme qui avait interrompu sa lecture un regard impatient.

— Alors ? interrogea Erioch d’un ton revêche. Quelles nouvelles m’apportes-tu ?

Sa voix était froide, Farmir eut l’impression qu’une eau glaciale coulait le long de sa colonne vertébrale. Il dut faire un violent effort pour répondre.

— Seigneur… Ils sont introuvables… L’enfant et le guerrier. Nous avons parcouru toutes les routes, chaque sentier, personne ne les a vus nulle part. Ils ont dû fuir dans les montagnes. Quitter la vallée.

Un rictus de fureur déforma le visage d’Erioch. Farmir se tut brusquement et baissa les yeux. Il avait le sentiment que le regard brûlant du sorcier était fixé sur lui. Farmir n’était pas lié par les runes à Erioch – mais la peur qu’il lui inspirait suffisait à garantir sa parfaite loyauté. Il tremblait comme un enfant à l’idée d’encourir sa colère.

— Il faut le retrouver, lança Erioch d’une voix chargée de haine. Le guerrier, je m’en fiche, il n’a pas d’importance, mais le fils d’Arvarn je le veux – et je le veux vivant. Envoyez des cavaliers vers les cols, sur toutes les routes, à Thorem et dans les baronnies des environs. Trouvez-le !

A l’idée que sa proie puisse lui échapper, Erioch se sentait pris d’une rage incoercible. Il serra les poings et darda sur le jeune guerrier qui lui faisait face un regard féroce.

— Si vous retrouvez le garçon, vous serez récompensés au-delà de vos rêves les plus fous. Mais si vous le laissez s’échapper une nouvelle fois… ma colère sera terrible !

Farmir hocha la tête, trop effrayé pour répondre. Il s’enfuit à la hâte, sur un signe d’Erioch. Il avait l’impression de sentir l’esprit du sorcier fixé sur lui comme un œil auquel il ne pouvait échapper.

Resté seul, Erioch se tourna vers son miroir. Il attendit quelques instants, s’efforçant de contenir sa rage, de la canaliser. L’enfant ne devait pas lui échapper… Le seul fils d’Arvarn encore en vie… En se replongeant dans le journal de son ancêtre, il avait eu l’impression de le sentir à coté de lui, lui communiquant toute sa rage. Il devait achever la tâche que Vermon n’avait pu accomplir !

Lorsque les battements de son cœur s’apaisèrent enfin, il leva les mains, rassemblant une nouvelle fois ses forces déclinantes. Un grondement inarticulé jaillit de ses lèvres, se mua en une sorte d’incantation rauque. Avec une douloureuse impression de déchirement, il sentit son esprit quitter son enveloppe charnelle, et, au prix d’un effort de volonté intense, se projeta hors des murs de la salle. Il grandit, grandit encore, monta dans le ciel ténébreux, puis s’étendit sur la vallée comme un voile plus obscur que la nuit. Il franchit la forêt, gravit en un clin d’œil les falaises vertigineuses, monta le plus haut et le plus loin possible, vers les pics déchiquetés que l’on apercevait dans l’ombre. Sa conscience était à présent si vaste et si diluée qu’il courait à tout instant le risque terrible de se voir emporté dans le néant. Toute son énergie, toute sa force était tendue vers un seul but, un seul objectif : trouver Leif. Il ne l’avait aperçu qu’une seule fois, et de manière fugace, mais il se souvenait très bien de son visage, de ses yeux immondes de Ljosalvar qui le narguaient…

Mais une nouvelle fois, ses efforts restèrent vains, et il se laissa tomber, épuisé, sur une chaise. Le miroir restait obstinément vide. Leif était hors de sa portée.

Erioch était inquiet. Où était-il ?

Le fils d’Arvarn était-il vraiment au lac noir, où le pouvoir de la déesse s’opposait à lui et le tenait en échec ? Avait-il réussi à pénétrer dans la tour ? Les hommes qu’il avait envoyés au lac n’étaient jamais revenus. Il grinça des dents à cette pensée. Il avait besoin de plus hommes ! Tous les hommes valides à Erda s’il le fallait – peu importe ce que cela coûterait. Leif devait mourir !

Il se demanda ce qu’il adviendrait s’il parvenait à atteindre la tour et à rencontrer Assaréel. La dame d’Erda accepterait-elle de lui venir en aide ? Trahirait-elle le vieux serment qu’elle avait fait au maître de la Montagne des Brumes ? Le sorcier ne croyait pas cela possible – jamais Assaréel n’oserait déclencher un nouvel Armageddon ! Mais il ne voulait pas courir de risque. Dans le doute, il fallait faire surveiller le bâtiment jour et nuit, installer tout autour du lac un cordon de gardes infranchissable… en espérant qu’il ne soit pas déjà trop tard !

Il ferma les yeux, le visage crispé par la fatigue et la souffrance. Une image remonta soudain du passé. Il revit sa mère étendue sur son lit de mort, maigre et décharnée, la peau d’une pâleur cadavérique, déchirée par la souffrance et les affres de la maladie, mais les yeux encore brûlants de haine.

— Jure-moi, souffla-t-elle. Jure-moi que tu trouveras un moyen… Cette lignée maudite doit s’éteindre… Tu dois le faire en mémoire de nos ancêtres, de Behor, d’Isa et de son fils Vermon qui durent fuir Erda comme des voleurs.

Je te le jure, mère, murmura Erioch à mi voix, seul dans la pièce ténébreuse. Quoi qu’il puisse arriver, je vengerai notre famille ! Je les tuerai tous. Jusqu’au dernier fils de Beorc !

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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