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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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Le ménestrel

Les amitiés peuvent rapidement déchoir
Lorsque les hommes s’assoient à la table de la halle :
Les conflits naîtront toujours entre les hommes,
L’étranger se querellant avec l’étranger.

 (Le Havamal, 32)

L’auberge était presque vide. Un petit groupe de voyageurs avait trouvé refuge ici au tout début de l’après midi, au moment où une averse s’était abattue sur la région, détrempant les routes. Wyrid était assis un peu à l’écart, seul à une table. Une chope de bière posée devant lui, il laissait ses doigts agiles courir sur les cordes de sa lyre, qui lui répondait par des sons plaintifs.

— Joue donc quelque chose, gronda l’un des voyageurs, cela nous fera paraître le temps moins long !

Wyrid sourit. La pluie tambourinait sur le toit. La température avait baissé de presque dix degrés, mettant un terme à la période de chaleur inusuelle qui avait marqué ce printemps tardif, et rappelant à tous que l’été était encore à venir. Les regards des voyageurs étaient tournés vers Wyrid. Ils avaient ôté leurs vestes de cuir mouillées et les avaient étalées près du feu.

— Il ne jouera pas, dit l’un d’eux, sauf si on le paye. Je connais les ménestrels… Ils sont tous pareils !

Le sourire de Wyrid s’élargit, il pinça les cordes en une note ironique. Il jouait son rôle à la perfection, y prenant même une sorte de plaisir pervers. La vie qu’il aurait pu mener, si les choses avaient été différentes… Les voyageurs secouèrent la tête avec mépris et se replongèrent dans leur conversation. L’aubergiste apparut, un petit tonnelet de bière sous le bras. Wyrid l’interpella d’une voix amicale.

— Peux-tu me montrer la route d’Erda ?

L’homme parut se rembrunir à la seule mention de ce nom.

— Je croyais que tu voulais aller à Kjorval ?

— Après Kjorval, je pourrais me rendre à Erda… On dit qu’il y a un nouveau roi à Galadhorm ?

Les voyageurs s’étaient tus. Le nom de Galadhorm, prononcé à haute voix avait attiré leur attention et les regards étaient fixés sur le ménestrel.

— Tu serais idiot d’aller là bas… Le nouveau roi d’Erda est un sorcier. Un maître des runes ! Il a tué Arvarn, l’ancien seigneur de Galadhorm et son fils Thorsen.

— Et que dit Siger à ce sujet ? coupa Wyrid.

La question prit les hommes au dépourvu. Ils s’entreregardèrent d’un air gêné.

— Demande-le-lui lorsque tu le verras.

— Siger n’était-il pas allié à Arvarn ? Sa fille ne devait-elle pas épouser Thorsen ?

— Peut-être, dit un homme sans se compromettre. Mais Thorsen est mort.

Le silence retomba. Les voyageurs regardaient l’aubergiste avec des mines étranges, comme s’ils attendaient qu’il dise quelque chose. Wyrid comprit qu’ils le soupçonnaient de renseigner Siger et que pour cette raison ils n’osaient pas parler librement en sa présence. L’aubergiste posa le tonnelet de bière sur la table et le fixa d’un air méfiant.

— Siger avait juré éternelle amitié à Arvarn, rappela le ménestrel. C’était des paroles en l’air ?

— Arvarn est mort. La lignée de Beorc s’est éteinte.

Wyrid sourit à nouveau, mais il ne répondit rien.

La porte de l’auberge s’ouvrit à la volée, et un homme apparut, dégoulinant de pluie. Il était si grand qu’il devait se pencher pour ne pas se cogner aux poutres noircies du plafond. Ses bras immenses et son allure voûtée lui donnaient un air simiesque, à peine humain. Son dos semblait déformé par une sorte de bosse visible sous la cape. Son visage avait un aspect féroce, avec des traits lourds et un front bas. Les voyageurs lui jetèrent des regards méfiants – il ressemblait plus à une bête, frustre et sauvage, qu’à un homme.

Le géant marcha jusqu’à la première table libre et posa à coté de lui son sac et une hache immense qui atteignait la taille d’un homme. Il décrocha également une épée qu’il portait dans son dos, enveloppée soigneusement dans un morceau de fourrure, et la garda sur ses genoux. Derrière lui venait un jeune garçon qui ne devait pas avoir plus de treize ou quatorze ans, un adolescent crasseux et misérable. Il allait pieds nus, les yeux baissés, tout couvert de boue, emmitouflé dans une sorte de tunique beaucoup trop longue pour lui. Les voyageurs eurent un mouvement de recul lors qu’ils croisèrent son regard fuyant.

— Démon… murmura l’un d’eux.

Un autre, trop stupéfait pour parler, porta la main à sa poitrine, où il conservait son médaillon sacré. Il implora en silence la protection des dieux.

— Pas de ça chez moi, gronda l’aubergiste. Toi l’homme tu peux rester, tu es le bienvenu, mais le Ljosalvar doit partir…

Les voyageurs approuvèrent. Guerwolf riposta avec un regard si féroce que l’aubergiste pâlit d’effroi.

— Nous resterons ici tous les deux que cela te plaise ou non. Apporte nous à manger.

Il ôta sa cape ruisselante et la posa sur la table à coté de lui. Une flaque s’était formée à l’endroit où il était assis. Le garçon s’approcha, courbant la tête sous les regards de tous et s’installa à la même table, mais le plus loin possible de Guerwolf. Il resta immobile, les yeux baissés vers le sol. Il aurait voulu disparaître sous terre ou devenir invisible pour ne plus sentir ces regards haineux pointés sur lui.

Quelques notes s’égrainèrent soudain dans le silence. Wyrid laissa ses doigts agiles courir sur les cordes. Une mélodie amère et mélancolique prit forme et emplit peu à peu l’espace.

— Les yeux des Ljosalvars, chantonna Wyrid. Un peu de poussière d’étoile jetée sur la terre… Des joyaux perdus encore imprégnés de la magie d’Orûl…

— Il va attirer le malheur sur cette maison, dit quelqu’un, interrompant la mélodie. Qu’il s’en aille ! Qu’il aille dormir ailleurs ! Dans la grange… ou dehors !

Guerwolf fit mine de ne rien avoir entendu. Leif ne savait pas s’il devait rester ou partir, il gardait les yeux obstinément baissés vers le sol.

Ses yeux… Au lieu d’être noirs, gris ou marrons comme ceux de tous les autres hommes, les iris étaient d’un bleu très intense, comme deux agates brillantes. Un regard insupportable, chargé de magie. Nul n’avait jamais vu pareille chose – mais tous avaient entendu parler des Ljosalvars, les redoutaient, les méprisaient et les haïssaient tout à la fois.

Guerwolf frappa du poing sur la table avec une telle force que tous sursautèrent.

— A manger ! rugit-il.

L’aubergiste se hâta de disparaître dans sa cuisine. On entendit des bruits de vaisselle remuée. Les voyageurs détournèrent les yeux et se mirent à chuchoter entre eux, jetant encore des coups d’œil haineux en direction des deux nouveaux venus. Aucun n’osa se dresser contre le géant. La musique continua un moment, vacilla et s’interrompit.

Guerwolf se redressa de toute sa hauteur, contourna la table et vint s’asseoir près de Leif, qui se recroquevilla sur sa chaise mais ne fit rien pour s’enfuir.

— Ne sois pas idiot, murmura le guerrier. A quoi ça sert ? Je ne te rendrai pas l’épée.

Il tenait l’arme des deux mains, serré contre lui, comme un trésor. Il s’anima brusquement.

— Je l’ai gagnée, elle m’appartient. Sans moi tu serais mort depuis longtemps. C’est moi qui ai tué Grimlor.

Leif gardait les dents serrées, les yeux obstinément baissés.

— Qu’est-ce que tu ferais de cette arme ? Tu ne pourrais même pas la soulever ! persifla l’homme. Et tu veux te battre contre un sorcier ? Laisse-moi rire !

Il attendit un moment. Le silence obstiné du gamin attisait son trouble. Il aurait voulu pouvoir se mettre en colère. Les choses auraient été plus faciles si Leif s’était défendu.

— Je t’emmènerai à la ville. Où tu voudras. Je te protégerai. Tu as le sceau. Je te le laisse. Il vaut beaucoup d’argent.

Silence. Guerwolf s’humecta les lèvres. Il avait envie de prendre l’enfant par le col, de le secouer et de le jeter au sol. Sa voix se fit plus basse, un chuchotement presque imperceptible.

— Ce qui s’est passé dans les montagnes – ce n’était qu’un rêve. Cela ne veut rien dire…

Leif s’anima enfin.

— Ce n’était pas un rêve.

— De toute manière tu as entendu la déesse…

— Elle n’a pas pardonné, dit Leif d’une voix sourde. Elle s’est détournée de nous lorsque Bor a tué Gamnir, le Grand Cerf et a pris ses bois… Elle ne nous aidera pas. Mais le pouvoir de l’épée vient des runes – et non d’Assaréel. Les runes que Rodgar a tracées avec son sang. Donc, le pouvoir est toujours là… Et il peut détruire Erioch.

— Je ne te la donnerai pas, s’obstina Guerwolf.

Lui aussi avait sa vengeance à accomplir… Avec l’épée il pouvait vaincre Bjorn, le roi du Raklein… Bjorn dont les mains étaient rouges encore du sang de Gellir et de Frigga… Bjorn le traître…

Il se vit, brandissant l’épée, fauchant ses ennemis, tranchant leurs lances et leurs boucliers sur les remparts d’Ardval, la forteresse de Bjorn, plongeant sa lame dans le cœur de son ennemi… Il avait fui le Raklein, il avait cherché la mort, il l’avait appelée à lui, de tout son être, le cœur brûlant d’un feu insupportable. Mais l’épée lui promettait à présent la vengeance.

— Pourquoi est-ce que tu fais tout ça ? Arvarn est mort. Thorsen aussi. Même si tu arrivais à tuer Erioch tu crois que les hommes t’accepteraient pour chef ? Qu’ils suivraient un gamin avec des yeux de démon ?

Leif ne répondit rien.

— Viens avec moi, insista Guerwolf. Je t’aiderai à te construire une nouvelle vie, loin de Galadhorm…

Il hésita et ajouta.

— Je t’apprendrai à te battre. Je ferai de toi un guerrier. Et lorsque le temps sera venu, tu pourras revenir ici et reconquérir Galadhorm… mais pas seul… Il te faudra une armée. Avec de l’argent tu peux recruter des hommes.

Le garçon secoua la tête.

— Pourquoi t’obstiner ?

Leif ne savait pas quoi répondre. Il avait l’impression confuse qu’il n’avait pas le droit de quitter la vallée, il se sentait comme physiquement relié à Galadhorm. Partir aurait été confirmer ce que les autres avaient toujours pensé de lui, à commencer par Arvarn lui-même, et il ne voulait plus se conformer à cette image.

Il avait senti avant tout les autres venir le Long Hiver… Il avait ressenti avec une acuité tout particulière l’influence que le démon faisait peser sur la région à tel point qu’il ne pouvait presque plus dormir… Il avait cherché la réponse dans les livres de Hagen, mais en vain. Puis Hagen était mort, à l’instant même où il avait accepté de l’écouter. Alors il s’était rendu dans sa chambre et avait pris les livres pour les consulter à loisir, mais il n’avait rien trouvé, pas une seule ligne en rapport avec Eredor, Alrun, ou sur la magie des runes. Ce n’était que des archives sans intérêt. Hagvar avait emporté tout ce qu’il y avait de vraiment utile. Au lac noir… Hors de sa portée… Ogar s’était rendu chez Hagvar, mais il ne l’avait pas emmené avec lui et il était mort, sans dire à personne ce qu’il y avait trouvé…

Lorsqu’Erioch était arrivé à Galadhorm il avait été le seul à comprendre ce qu’il était réellement. Et une fois encore, il n’avait rien pu faire. Personne ne l’avait écouté. Thorsen l’avait frappé, parce qu’il avait bu trop de vin, lorsqu’il avait essayé de lui parler. Personne ne l’écoutait jamais… Il ne lisait que mépris et méfiance dans leurs yeux. Tout comme son père, ils auraient préféré qu’il ne soit jamais venu au monde.

Il se débattait de toutes ses forces pour briser ce carcan de haine et de mépris qui pesait sur lui jusqu’à l’étouffer. S’il parvenait à tuer Eredor, sous sa forme d’Erioch, il aurait prouvé qu’il était réellement un fils de Beorc… et non une abomination ou une erreur de la nature. Il ressentait tout cela confusément, mais il ne savait pas comment le traduire en mots.

Mais au fond, il devait bien se rendre compte que le guerrier avait raison. Qu’aurait-il pu faire de toute façon contre Erioch ? Même si Guerwolf lui avait rendu l’épée, il avait à peine la force de la soulever. Il regarda ses bras maigres. Le souvenir de la nuit où il avait affronté le spectre de Ljosalvar dans le tombeau commençait à s’estomper, il se demandait si tout cela n’avait pas été qu’une sorte de rêve éveillé.

C’était à Guerwolf de prendre l’épée ! La déesse elle-même la lui avait confiée. Mais comment le convaincre de l’utiliser pour tuer Erioch ? Cela faisait des jours que le garçon se posait la question, durant tout le voyage à travers les montagnes jusque dans cette taverne.

L’aubergiste revint au bout d’un moment, apportant avec lui une écuelle de soupe au lard. Il la posa ostensiblement près du guerrier, et fit mine de s’éloigner, mais celui-ci l’empoigna par le col avant qu’il n’ait fait un pas.

— Apporte-en pour lui aussi ! gronda l’homme en désigna Leif du menton. Et du pain ! Une miche de pain pour chacun de nous.

Il repoussa l’aubergiste vers la cuisine avec une telle force que celui-ci perdit l’équilibre et s’effondra sur le sol. Les clients levèrent la tête, mais Guerwolf les regarda d’un tel air qu’ils se hâtèrent de replonger dans leur assiette.

— Tu ferais bien d’obéir, dit une voix douce. Car c’est un homme brutal et sans pitié que tu héberges aujourd’hui.

Wyrid s’approcha, sa lyre à la main. Il sourit, peu intimidé par la fureur du guerrier et aida l’aubergiste à se relever. Puis il se tourna vers Guerwolf.

— Je sais qui tu es.

L’homme lui jeta un regard noir et baissa les yeux vers son assiette. Il s’empara d’une cuillère de bois qui surnageait dans une soupe si épaisse qu’elle semblait presque consistante. Le ménestrel insista.

— Tu es Guerwolf le Loup. Tu étais au Raklein… Et tu as combattu contre Thorkin le sanguinaire.

Les voyageurs relevèrent la tête, intrigués. La mention de ces noms quasi-mythiques semblait avoir éveillé leur intérêt.  Le ménestrel pinça les cordes de sa lyre en tira quelques notes triomphales. Il se mit à déclamer d’un ton grandiloquent et chargé d’ironie :

— Vous tous ici ! Oyez donc ! Car c’est un grand héros qui se trouve ici devant nous. Le plus fort d’entre tous les sauvages guerriers du Raklein, un brave parmi les plus braves, un héros aux multiples victoires, plus indomptable et plus impitoyable qu’un loup…

Guerwolf mangeait bruyamment sans paraître prêter attention à ces paroles. Mais le crispement de sa mâchoire trahissait sa colère. Leif, qui commençait à bien connaître le guerrier, comprit soudain que le troubadour courait un danger mortel. Il eut envie de le prévenir, mais une longue habitude de silence et d’esquive le fit ravaler les mots au fond de sa gorge.

— Oui un grand héros… Vainqueur de multiples batailles… Mais les héros peuvent être dangereux parfois… Dangereux pour leurs amis comme pour leurs ennemis !

Un sursaut de rage secoua le corps de Guerwolf… Il dut se faire violence pour ne pas se ruer vers le ménestrel. Celui-ci continuait, inconscient du danger mortel qui le menaçait à se tenir si près du guerrier.

— Quel malheur ! persifla-t-il. Avoir été obligé de fuir le Raklein sans même pouvoir venger sa famille ! Mais si tu étais resté, c’est Rugor lui-même qui t’aurait tué, n’est-ce pas ? Rugor le Sage, Rugor le père d’Araldr, et non Thorkin ou Bjorn… Eux, auraient préféré te couvrir d’or, pour tous les services que tu leur as rendu ! Ou peut-être l’ont-ils fait ?

Guerwolf lâcha sa cuillère.

— Tais-toi, réussit-il à dire. Tais-toi ou je te tue.

— Nous diras-tu ici pourquoi tu as assassiné Araldr le Juste, le meilleur et le plus sage d’entre les hommes ? Nous révèleras-tu la raison de ce meurtre insensé ? Qui t’a payé ? Thorkin ? Bjorn ? Combien as-tu touché des ennemis du Raklein pour couper la seule tête susceptible de se dresser devant eux ?

Guerwolf fut secoué par un spasme de colère incontrôlé. Sa main se crispa sur le pommeau de l’épée et il saisit le ménestrel par le cou.

— C’est faux ! rugit-il.

Les yeux de Wyrid se plantèrent dans les siens. Etrangement, il ne semblait pas effrayé.

— Nieras-tu que tu as sur les mains le sang d’Araldr le Juste ? Je sais ce qui s’est passé. Je l’ai entendu de la bouche même de l’un des fils d’Araldr. Il a vu la tête de son père rouler dans la neige…

— Je ne savais pas que c’était Araldr ! J’ai été pris de folie !

— Une folie bien commode ! Si Araldr avait vécu, tout aurait pu être différent… affirma Wyrid, impitoyable. Le Raklein serait uni – aurait de nouveau un roi, au lieu d’être à feu et à sang, déchiré entre Bjorn, qui n’est que l’homme de paille de Thorkin, et les autres seigneurs. Araldr était le seul à pouvoir les unir. Le seul à pouvoir repousser Thorkin et ses armées.

Le poing de Guerwolf jaillit et atteignit le ménestrel à la mâchoire. Celui-ci alla s’écraser contre le mur, à moitié assommé. Les voyageurs se levèrent brusquement, mais Guerwolf les regarda d’un air si menaçant qu’ils baissèrent les yeux et se rassirent. Le ménestrel se releva, la main sur sa mâchoire. Il avait du sang sur la bouche. Leif fut surpris de voir qu’il ne semblait pas sérieusement blessé. Le coup porté par Guerwolf avait été si puissant qu’il craignait qu’il ne lui ait brisé la mâchoire. Il se dit que le ménestrel devait être plus solide qu’il n’y paraissait à priori.

— Tu as eu grand tort de faire ça, dit Wyrid d’un ton glacial.

— Si tu reparles encore de cette histoire, je te tuerai, gronda Guerwolf.

Le silence retomba. Wyrid se pencha et ramassa sa lyre. Guerwolf se rassit et se prit sa tête dans ses mains, essayant de se calmer. Oui il avait perdu sa famille… Et Bjorn était encore en vie… Bjorn, qui avait juré fidélité à Thorkin avait reçu le Raklein en cadeau pour le prix de sa trahison… Et Thorkin vivait également, jouissant de son triomphe… Thorkin qui avait ordonné le massacre des siens … Il serra le pommeau de l’épée de toutes ses forces, et il lui sembla que son cœur se vidait peu à peu, ne laissant dans sa poitrine qu’un bloc de glace.

Il avait en main l’instrument de sa vengeance ! Avec cette épée il pouvait unir le Raklein… Il pouvait tuer Bjorn et Thorkin… Et tous ceux qui se dresseraient contre lui.

Leif le regardait par en dessous, ses yeux d’agate débordant d’une colère impuissante. Il avait admiré Guerwolf jadis – il l’avait envié, parce qu’il était fort, parce qu’il était courageux, parce que ses yeux étaient normaux… A présent il le haïssait, à sa manière chétive et impuissante. Il songea que le moment était venu d’agir. Durant toute la traversée des montagnes, lorsqu’il voyageait avec Guerwolf, il n’avait cessé de repousser l’échéance, à moitié par crainte, à moitié par espoir de voir le guerrier changer d’avis. A présent, il était au pied du mur. Ils avaient déjà quitté Erda et ils allaient s’engager sur la route du Raklein.

Il lui fallait échafauder un plan. Il regarda les autres voyageurs. Prendraient-ils son parti ? Bien sûr que non ! Ils avaient vu ses yeux et ils connaissaient la réputation de Guerwolf. Cependant il possédait le moyen de les convaincre.

L’aubergiste apporta une autre écuelle de soupe, et la jeta devant l’enfant pendant que Guerwolf terminait son repas. Leif qui n’avait pas de cuillère, se mit à manger avec ses doigts, engloutissant la nourriture le plus vite possible avant qu’on ait l’idée de la lui prendre. Par acquis de conscience, il essaya de nouveau de persuader le guerrier.

— Je te donnerai le sceau de Galadhorm en échange de l’épée. Le sceau d’un roi contre une épée… C’est équitable, non ?

Guerwolf secoua la tête.

   — Si tu abordes une nouvelle fois le sujet, je te tords le cou.
 

Leif se rembrunit. Il n’avait plus le choix. Il termina sa soupe aussi vite que possible, lapant directement dans l’écuelle comme le ferait un animal.

 

La nuit était tombée. A l’extérieur, il ne pleuvait plus. De la grande salle montaient des rires et des bruits de conversation. Le guerrier avait quitté la salle commune et s’était retiré dans une chambre qu’il avait louée à l’aubergiste, à l’intérieur d’une petite bâtisse de l’autre coté de la cour intérieure, et le gamin aux yeux bleus avait disparu. En leur absence la tension s’était brusquement dissipée et la gaieté était revenue. Ugor en profita pour aller inspecter les chevaux, vérifier qu’ils avaient été bien traités et qu’ils avaient assez à manger. Ce qu’il vit lui convint – l’aubergiste était honnête et connaissait son affaire. Il sortit et s’éloigna pour satisfaire un besoin naturel. La route de terre battue était boueuse et pleine de flaques. Les buissons des alentours étaient humides.

Quand il revint à l’auberge, le garçon était là à l’attendre, adossé au mur. Il le regardait avec insistance de ses yeux démoniaques, et Ugor sentit son poil se hérisser.

— Ne me regarde pas comme ça !

Le gosse baissa les yeux. Il sortit de sous sa tunique un objet minuscule qui jeta un éclat de saphir.

— J’ai quelque chose à te proposer. A toi et à tes compagnons…

— Quoi donc ?

Leif mit le doigt sur la bouche. L’homme avait parlé fort et il craignait que Guerwolf ne l’entende.

— Viens avec moi…

Ugor hésita – il se méfiait de cette créature – ce démon travesti en adolescent, ce monstre trahi par ses yeux de saphir. Mais il était un homme robuste, dans la force de l’âge et il avait son couteau. Qu’avait-il à redouter d’un gamin ? Il lui emboîta le pas et Leif le conduisit un peu à l’écart, derrière un muret qui délimitait une sorte de petit potager plongé dans la pénombre.

— Regarde cette bague, dit le Ljosalvar en la levant dans la lueur de la lune. Elle est en argent avec une pierre précieuse. Elle vaut très cher. Si tu la veux elle est à toi.

Il lui en coûtait de dire cela, mais il n’avait pas d’autre choix. Le sceau avait rempli son office. A présent c’était l’épée qu’il lui fallait. Ugor tendit le bras, son œil s’allumant de convoitise. Leif recula aussitôt et tint le bijou hors de sa portée.

— Mais en échange, j’ai une tâche à te confier. Toi et tes amis vous devez tuer le guerrier qui m’accompagne et me remettre son épée.

Ugor le regarda d’un air interloqué.

— Tuer Guerwolf le Loup ? Tu es fou ?

— Tu veux la bague ? C’est mon prix.

Les yeux étranges luisaient comme des saphirs. Ugor leur jeta un regard mi méprisant, mi haineux.

— Guerwolf a forcé l’aubergiste à t’accueillir sous son toit et à te donner à manger. C’est comme cela que tu le remercies ?

Leif s’empourpra et ne répondit pas. Il n’avait pas le choix. C’était le géant lui-même qui le forçait à agir ainsi. Le sentant troublé, Ugor tendit la main.

— Donne-moi cette bague !

Le garçon s’écarta avec la vivacité d’un renard.

— Apporte-moi l’épée de Guerwolf et elle sera à toi !

L’adulte voulut se ruer à sa poursuite, mais il n’avait pas fait deux pas qu’il glissa dans la boue. Lorsqu’il recouvra son équilibre, l’enfant s’était évanoui dans les ténèbres. Ugor secoua la tête. S’attaquer à Guerwolf… Cela aurait été une pure folie. Il ne s’y risquerait pas pour tout l’or du monde.

Il rentra à l’auberge et rejoignit ses compagnons, mais le souvenir de la bague en argent et du saphir étincelant qui y était serti continuait de le hanter. Il se demanda comment ce Ljosalvar crasseux avait pu entrer en possession d’un pareil objet. Où et à qui l’avait-il volé ? Il avait envie de partir à la recherche de Leif, mais il savait qu’il ne pourrait pas le trouver dans le noir. Il regarda autour de lui. Ils étaient six en comptant sa propre personne, et chacun d’eux savait se servir d’une épée. Guerwolf devait dormir, épuisé par un long voyage. Il ne se doutait de rien. Après tout pourquoi pas ? Le risque lui semblait minime. Mais il se souvint de la hache immense que portait le guerrier et surtout de l’éclat sauvage de ses yeux de loup.

Ses compagnons étaient occupés à boire et à chanter à présent. Ils avaient acheté de la bière. Ugor s’en servit une chope, mais il ne cessait de penser à la bague… et à Guerwolf… Le Loup n’était qu’un meurtrier après tout…  L’assassin d’Araldr, le héros du Raklein, le meilleur des hommes… Le tuer serait justice. Et il avait levé la main sur un ménestrel ! La bague semblait briller devant lui comme un œil rond et bleu, l’œil pervers et tentateur d’un Ljosalvar. Il secoua la tête. C’était trop risqué, même à six contre un… Guerwolf était Guerwolf.

Chapitre suivant : Le miroir d’Erioch

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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