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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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Le survivant

Un boiteux peut dompter et monter un cheval,
Le manchot peut garder et mener le bétail,
Un sourd peut être un preux combattant,
Etre aveugle vaut mieux que de brûler sur le bûcher :
Il n’y a rien que puisse faire un mort !

(Le Havamal, 71).

La tour d’Assaréel, Règne d’Alrun.

Ulthark ne voulait pas mourir. Les autres étaient prêts à donner leur vie pour la déesse, ils auraient accepté de marcher dans les flammes pour elle, de subir milles tortures, mais pas lui… il tenait absolument à vivre, quel qu’en soit le prix. Il était trop jeune, il avait encore en lui trop d’attentes et de désirs inassouvis, et un profond sentiment de frustration le tenaillait à la pensée que son existence allait prendre fin, avant même qu’il n’ait pu en jouir. De cette vie il n’avait connu qu’un dur labeur d’esclave et si peu de plaisir… Il était venu ici pour échapper à Alrun, il croyait qu’Assaréel les protégerait… Et à présent il avait l’impression d’avoir été trahi.

Il étreignit convulsivement son poignard. Il ne laisserait pas le Veneur prendre sa vie ! Il se battrait s’il le fallait. Il était prêt à tout pour ne pas finir égorgé comme un animal sous la lame sacrificielle du vieux prêtre.

Autour de lui résonnaient des chants et des mélopées à la gloire d’Assaréel, la déesse presque oubliée d’Erda, qui en cet instant lui parut aussi hideuse et glacée que la Mort elle même. Pourtant, les chants n’étaient ni tristes ni désespérés, au contraire, ils paraissaient emplis de ferveur et d’espérance, vibrant de joie et d’espoir en une vie nouvelle, un espoir qui pour Ulthark paraissait faux, insensé et chargé d’une amertume insupportable.

Les adeptes de la déesse étaient joyeux. Là où ils allaient, ni Alrun, ni Arkiel ne pourrait les pourchasser et ils seraient enfin à l’abri de la cruauté et de la malfaisance corruptrice du démon qu’était devenu leur seigneur. Mais dans le cœur d’Ulthark, pareille espérance était absente, et il ne voyait devant lui qu’un néant éternel qui l’emplissait d’une terreur indicible.

La voix d’Urtaür s’éleva soudain, sereine et douce, mais Ulthark était trop terrifié pour écouter. Des larmes se mirent à couler sur ses joues sans qu’il s’en rende compte, des larmes de terreur et d’impuissance.

— Ne craignez point ! dit le Veneur. Car la mort n’est qu’un passage. Votre Etre Réel ne connaît pas de fin, ni dans le temps ni dans l’espace. Il fait partie du Grand Tout, et le Grand Tout fait partie de vous. Bientôt vous serez auprès de la déesse, et alors toutes les questions trouveront leurs réponses.

La main d’Urtaür se posa avec tendresse sur l’épaule du plus jeune de ses disciples. L’enfant leva vers lui des yeux brûlants de ferveur et d’amour, dans un abandon de tout son être. Il mit lui-même le poignard dans les mains de son maître, une lame droite qui jeta un éclat rougeoyant dans la lueur des flammes. Dans les yeux d’Urtaür il y avait des larmes. Il n’eut même pas à frapper – l’enfant vint s’empaler de lui-même sur le couteau. Son visage se crispa de douleur puis se détendit et prit une expression sereine, empli d’une sorte de ravissement lumineux.  Urtaür le rattrapa au moment où il allait tomber à terre et le coucha sur la roche.

— Il est avec la déesse… souffla-t-il d’une voix douce.

Il pleurait, à genoux devant le cadavre, les épaules secouées par de longs sanglots silencieux, comme s’il ne croyait pas lui-même en ses propres paroles, mais personne n’y fit attention, car le sacrifice de l’enfant avait donné le signal du carnage. Les couteaux se dressaient, luisant dans la lumière des flammes, les hommes égorgeaient leurs femmes et leurs enfants avec des sourires de déments avant de se donner eux même la mort ou de s’entretuer dans des mêlées confuses et terribles.

— Assaréel ! cria quelqu’un. Assaréel, protège-nous !

— Nous sommes tes enfants ! hurla un autre, d’une voix stridente. Accueille-nous dans Ta demeure !

Le cri s’arrêta brusquement en un gargouillis immonde. Des râles de souffrance et des sanglots montèrent des ténèbres. Ulthark recula, saisi d’horreur. Du sang jaillit, lui éclaboussa la figure. Il voulut s’enfuir, résolu à se glisser dans le passage qui menait au souterrain pour échapper à cette vision macabre, quitte à se jeter dans le lac et à courir le risque de tomber entre les mains d’Alrun, mais un homme le saisit au passage.

— Où vas-tu mon frère ? lui demanda-t-il doucement.

Une lueur effrayante brillait au fond de ses yeux.

— Laisse-moi ! cria le jeune homme, paniqué. Je veux vivre ! Vivre !

— C’est la vie éternelle que je t’offre, répondit le fanatique.

Il saisit Ulthark par la tignasse, et d’un geste sans haine, presque avec douceur, lui ouvrit la gorge. Le jeune homme tomba à genoux sur le sol, un flot de sang inondant sa poitrine. Un froid mortel l’envahit rapidement. Son meurtrier retourna le couteau contre lui-même et le plongea dans sa propre poitrine. Il s’effondra sans un cri, le sourire aux lèvres.

Les ténèbres recouvrirent rapidement Ulthark qui tomba à plat ventre sur la roche, l’esprit chargé de rage et d’amertume. Des sanglots résonnaient à ses oreilles. Ses yeux ne voyaient plus. Il ne pensait qu’à une seule chose : il voulait vivre. Même au seuil de la mort, sur le point de basculer dans les ténèbres, il refusait de se résigner, et continuait à lutter, avec la moindre parcelle de son être, ne serait-ce que pour gagner une seconde de vie supplémentaire, un instant qui avait pour lui la valeur d’une vie entière.

Il eut soudain le sentiment d’une présence, et les ténèbres parurent refluer. Il se dressa, toute faiblesse envolée. Que s’était-il passé ? Avait-il rêvé ? La salle était pleine de corps étendus, pêle-mêle, les uns sur les autres, baignant dans leur propre sang. On n’entendait plus aucun son. Ulthark se leva et fit quelques pas. Que c’était-il passé ? Pourquoi était-il encore vivant ?

            Il porta la main à sa gorge sentit sous ses doigts l’affreuse blessure, encore béante et pleine de sang coagulé. Il n’avait pas rêvé. Il était mort et en même temps il était toujours vivant… La peur explosa en lui, jointe à une horreur incrédule, mais tout cela fut vite balayé par un sentiment de revanche et de jubilation. Il était toujours vivant… Il avait réussi à triompher de la mort, à échapper à ses griffes… Il se mit à rire, un son qu’il ne reconnut pas, un rire de dément. Il continua de rire, encore et encore, titubant parmi les cadavres dont les yeux vitreux semblaient lui lancer des regards réprobateurs.

Chapitre suivant : Le ménestrel

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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