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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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Dans le tombeau du Veneur

Lorsque le fou acquiert biens et fortune,
Ou gagne l’amour d’une femme,
Sa sagesse décline alors que grandit son orgueil
Puis son esprit déraisonne et devient mesquin pour finir.
(Le Havamal, 79)

La nuit tomba plus rapidement qu’on aurait pu s’y attendre. Au froid rigoureux d’un hiver terrible avait succédé un printemps de feu, à tel point qu’on aurait pu se croire en plein cœur de l’été, mais les jours n’avaient pas encore atteint leur plénitude. La lumière se désagrégea en lambeaux écarlates sur les pics déchiquetés et l’ombre des montagnes recouvrit la forêt.

Lorsque la nuit fut suffisamment sombre, Guerwolf et Leif se glissèrent hors des bois et se mirent à gravir avec précautions la pente qui menait vers les rochers. Ils marchaient courbés vers le sol afin de profiter du couvert des buissons et jetaient des regards attentifs tout autour d’eux, à l’affût du moindre signe de présence. Le ciel était dégagé et la lueur blafarde de l’astre lunaire éclairait la pente. Ils contournèrent les cadavres grouillant d’insectes, que l’ombre dérobait charitablement à leur vue. Guerwolf se demandait si leurs ennemis étaient toujours tapis dans les ténèbres à guetter leur arrivée ou s’ils s’étaient enfin résignés à abandonner la poursuite.

Ils grimpèrent plusieurs minutes dans le noir sans voir ni entendre personne. La pente devenait de plus en plus raide. On devinait devant eux la masse sombre des falaises, et celle de la tour qui se découpait au dessus sur le ciel étoilé. Ils atteignirent finalement une petite crête, derrière laquelle s’étendait un cratère étroit envahi par des buissons épineux.

Leif, plus agile et plus léger, parvint au bord de la dépression un peu avant son compagnon. Il jeta un regard en bas et aussitôt il poussa une petite exclamation étouffée en se jetant à plat ventre sur le sol. Guerwolf lui décocha un regard furieux. Du doigt, le garçon lui désigna avec insistance quelque chose tout au fond du trou. Le guerrier se pencha pour y jeter un coup d’œil. Des rayons de lune éclairaient le cadavre d’un cheval, gisant sur le flanc dans les buissons. Des morceaux de corps humains couverts de sang étaient éparpillés pèle mêle à coté de lui.

Un sombre pressentiment recouvrit le cœur de Guerwolf. Il jeta un coup d’œil aux alentours, scrutant la nuit nimbée de lumière d’argent. Il avait à présent la réponse à sa question : ces cadavres étaient sans nul doute tout ce qu’il restait de leurs ennemis. Mais qui avait massacré ces hommes ? Tout semblait désert, figé, sans aucun son ni mouvement. Même le vent s’était tu. Le guerrier éprouvait une curieuse sensation au creux de l’estomac, un malaise diffus qu’il ne pouvait s’expliquer. Il fit descendre sa lourde carcasse dans le cratère, piétinant les buissons en s’efforçant de faire le moins de bruit possible. Les corps avaient été tailladés à coups d’épée avec une effroyable sauvagerie, les jambes et les bras séparés des troncs, les visages lacérés. Guerwolf avait vu beaucoup de charniers dans sa vie, avait participé à nombre de batailles, mais jamais il n’avait vu de spectacle pareil à celui-ci. Les cadavres avaient été littéralement mis en pièces avec un acharnement macabre. Le cheval seul avait été épargné : il semblait endormi, gisant sur le flanc sans trace de la moindre blessure. Un frottement lui fit faire volte face, mais ce n’était que Leif qui l’avait rejoint et qui contemplait le spectacle d’un air morose. La lune conférait à son visage creusé un aspect blafard.

Un long bâton était fiché dans le sol, approximativement au centre du cratère, tel une hampe portant un étendard invisible. Le guerrier s’en approcha et l’arracha à la terre pour mieux l’examiner. C’était une lance de fantassin plutôt longue, avec une pointe barbelée en acier. Au moment où il s’en saisit, elle se désagrégea dans sa main et tomba en poussière. En quelques secondes, il n’en resta plus qu’un amas de rouille.

— Quelle est cette sorcellerie ? demanda Guerwolf à voix haute, sans plus se soucier de se dissimuler.

Il fallait qu’il fasse du bruit pour dissiper son trouble. Il lui semblait qu’une présence était tapie dans les ténèbres autour de lui, un esprit malveillant porteur d’une telle épouvante que ses cheveux se hérissaient sur sa nuque. Pour contrer ce sentiment abject qu’il sentait sourdre en son âme, il devait défier son ennemi, quel qu’il soit.

— Chut ! s’exclama Leif.

Un râle lui répondit, suivi par un bruit de branche brisée. Guerwolf leva sa hache. Le garçon se figea, les jambes tremblantes. Il lui semblait que la peur faisait se liquéfier ses entrailles. Les histoires que l’on racontait à Galadhorm au sujet du lac et des démons qui rodaient aux alentours lui revinrent subitement en mémoire. Pourquoi était-il venu ici ? Pourquoi n’avait-il pas tenu compte de ces avertissements ? Il avait l’impression de sentir les féroces sentinelles d’Assaréel à l’affut tout autour d’eux, prêts à bondir et à les déchiqueter de leurs griffes et de leurs crocs. Il lui suffisait de fermer les yeux pour contempler leurs silhouettes abominables. Guerwolf ne fit pas un geste pour reculer mais lui aussi sentit un étau glacé se refermer sur son cœur. Quelque chose marchait devant eux dans les ténèbres, haletant et titubant. Elle s’approcha en râlant comme un ours blessé et s’affaissa presque aux pieds du colosse qui leva haut sa hache. Mais l’homme qui gisait à présent sur le sol ne pouvait plus représenter le moindre danger pour personne : ses yeux n’étaient plus que deux orbites vides et sanglantes dans un visage blême.

— Aidez-moi, gémit l’aveugle d’une voix suppliante. Pitié… Aidez-moi.

La hache levée au dessus de son visage vacilla, puis, comme à regret, s’affaissa lentement.

— Qui vous a attaqué ? gronda le Loup.

Le moribond ne sembla pas l’entendre.

— Sauve-moi, supplia-t-il. Je t’en prie… Ne me laisse pas ainsi…

Guerwolf secoua la tête.

— Tue-le ! suggéra Leif. Je le connais, il est au service d’Erioch. Il nous aurait tués sans hésiter s’il nous avait capturés… Ou pire… Il nous aurait livrés à son maître.

Le guerrier releva sa hache, mais il éprouvait quelque répugnance à frapper un homme sans défense. Il abaissa son arme, et jeta un œil au garçon.

— Les aveugles sont protégés par les dieux. Tue le toi !

Leif sembla percevoir dans sa voix comme un défi. Il chercha des yeux une arme et aperçut une épée courte gisant sur le sol à quelques pas. Il s’en empara et la leva devant lui.

— Pitié, dit encore l’homme. Aidez-moi.

L’adolescent s’humecta les lèvres, serrant son arme des deux mains. Il n’avait jamais tué personne – même pas un animal. Il sentait une obscure soif de sang remonter du plus profond de son passé – telle une vague de revanche contre toutes les souffrances et les humiliations qu’il avait endurées. Une cruauté sauvage envahit son cœur, faisant briller ses yeux de monstre, et il ressentit l’envie de plonger sa lame d’acier dans de la chair vivante et palpitante. Il fit un pas en avant, mais au même instant un oiseau de nuit poussa un cri plaintif dans le lointain, et le garçon se figea. Toute sa rage le quitta d’un coup et il ouvrit la main, laissant échapper la lame.

— Je ne peux pas répandre le sang sur la terre de la déesse, dit-il. Ce serait mal.

Guerwolf ne l’écoutait pas. Il était déjà en train d’escalader l’autre versant du cratère. Leif le suivit. Il voulut contourner l’homme sans yeux, mais celui-ci le sentit et bondit sur lui. Il le saisit par le pan de ses haillons, mais l’enfant se dégagea d’un geste brusque et se mit hors de sa portée.

— Maudit sois-tu, glapit l’aveugle. Maudit sois-tu et maudit soit ta famille ! Maudit soit le sang de Beorc et tous ses descendants jusqu’à la fin des temps !

Leif frissonna. Comment savait-il qu’il était le fils d’Arvarn ? L’avait-il reconnu à sa voix ? Il courut sur les rochers à la poursuite du guerrier, qui, parvenu au sommet de la pente, le dominait de toute sa hauteur. Il dut s’aider de ses mains pour grimper et lorsqu’il rejoignit son compagnon, celui-ci se pencha, le saisit par le col et le souleva sans le moindre effort. Il frémit et se raidit à ce contact – il savait que le colosse était capable de le tuer d’une seule main. Allait-il profiter qu’il soit à sa merci pour lui voler le sceau ?

— Alors ? gronda Guerwolf. C’est par où ?

Il montra les masses sombres des montagnes à l’aide de sa hache. Celles-ci, à présent toutes proches, paraissaient énormes. La tour était discernable, juste au dessus de leurs têtes. Leif déglutit. Il n’avait pas la moindre idée du chemin à prendre – il ne savait même pas s’il y avait vraiment une route de ce coté – et il croyait que Guerwolf le tuerait s’il lui disait la vérité. La seule chose dont il était sûr, c’était que le tombeau de Bertil se trouvait quelque part au pied de la tour.

— Il y a une piste… Mais dans les ténèbres elle est difficile à trouver… Il faut attendre le jour.

Le son étranglé de sa voix ne le convainquit pas lui-même. Derrière eux, l’aveugle poussa un glapissement de douleur puis se tut à jamais. L’être qui l’avait mutilé venait de finir le travail. Guerwolf lâcha Leif et se retourna vers le cratère. Il crut discerner une vague silhouette confuse qui se fondit aussitôt dans l’obscurité. Il lui parut aussi entendre une sorte de ricanement.

— Qui êtes-vous ? rugit le guerrier. Montrez-vous ! Etes-vous des ennemis d’Erioch ? Si c’est le cas, nous pouvons être alliés !

Qui étaient les auteurs de cette sanglante tuerie ? Des guerriers de Garholm qui avaient échappé au massacre, comme Svart et son groupe ? Guerwolf n’y croyait pas plus que Leif. Aucun humain n’aurait laissé les corps dans l’état où ils les avaient trouvés, complètement démembrés.

— Allons-nous en, dit l’enfant. Il avait si peur que les larmes lui venaient aux yeux et coulaient sur son visage sans qu’il puisse les retenir. Il en éprouva une honte brûlante. Gunvor, Thorsen et Arvarn n’auraient pas eu peur, ils se seraient avancés hardiment dans les ténèbres et auraient défié les inconnus – humains ou démons.

Ils se détournèrent et prirent la direction de la tour. Leif sentit soudain des pavés rugueux sous ses pieds nus. Sans s’en apercevoir, ils avaient rejoint une vieille route qui se frayait un passage à travers les rochers.

— Nous sommes sur la bonne piste ! s’exclama-t-il, essuyant ses larmes de sa manche.

— La tienne ou la mienne ? demanda Guerwolf d’un air mauvais.

La route montait vers le vieux fortin en faisant un détour pour éviter les falaises. Ils marchèrent un moment dans les ténèbres, les muscles endoloris par l’effort, le souffle court, puis atteignirent un premier palier, un plateau dégagé au milieu de pentes abruptes. Dans les rayons de lune, apparaissaient des murs de roc qui évoquaient des remparts crénelés, mais on ne pouvait déterminer s’il s’agissait réellement de fortifications ou simplement de rochers naturels aux formes particulièrement régulières. La tour émergeait au dessus de cette barrière sombre. La route qu’ils suivaient la contournait pour poursuivre vers les montagnes, mais un escalier de pierre sinueux s’en échappait pour grimper jusqu’au bâtiment, escaladant le mur et disparaissant dans un passage ténébreux. Leif s’arrêta pour reprendre son souffle. Il sentit peser sur lui le regard de Guerwolf et il s’écarta aussitôt de lui, saisi de crainte.

Le tombeau devait être tout proche à présent. Fallait-il emprunter l’escalier menant à la tour ? Ou prendre la route des montagnes ? Ou encore trouver un abri pour attendre le lever du soleil qui permettrait enfin d’y voir un plus clair ? Leif ne pouvait même pas songer à dormir dans un lieu pareil, avec l’abomination qui devait encore roder par ici.

Guerwolf s’appuya sur sa hache. Il avait toujours l’impression de sentir la présence hostile roder tout autour de lui. Etrangement, il ne la sentait pas derrière lui, venant du lieu du carnage, mais plutôt devant lui, comme si elle était tapie à l’intérieur de ces vieilles pierres abandonnées. Des hommes sont morts ici même, se dit-il soudain, sans savoir d’où lui venait cette brusque certitude. Beaucoup d’hommes – et d’une manière atroce.

Le garçon profita que l’attention de Guerwolf était distraite pour s’éclipser discrètement et se blottir derrière un rocher. Il décida d’attendre que le guerrier s’éloigne. Il en avait peur. Il craignait qu’il ne lui vole le sceau. Et de quelle utilité pouvait être le guerrier s’il refusait de l’aider à trouver le tombeau ? Mais Guerwolf prit une brusque inspiration et s’assit à même le sol, posant sa hache sur ses genoux.

— Je n’irai pas plus loin aujourd’hui, affirma-t-il d’un ton brusque.

Il ne lâcha pas sa hache. Il se sentait observé. Les rochers aux alentours l’oppressaient comme les murs d’une prison. Mais il ne voulait pas partir. Fuir n’était pas dans sa nature, il voulait faire face. Il attendait le moment où ses ennemis se montreraient et où il pourrait renaître au combat.

Leif se demanda s’il devait le laisser et monter jusqu’à la tour. Il réfléchissait furieusement, cherchant à se souvenir des vieilles chroniques qu’il avait lues à Galadhorm, chez Hagvar. Où était le tombeau exactement ? Près de la tour, dans les montagnes environnantes, ou dans la tour ? Ou à l’intérieur de souterrains creusés en dessous ? Il lui semblait pourtant qu’il était question d’une caverne. La sueur avait trempé ses vêtements et son cœur battait aussi vite que celui d’un oiseau.

Il s’aperçut brusquement que quelque chose bougeait dans sa poche, comme un petit animal pris au piège. Sous l’effet de la surprise, il poussa une exclamation étouffée. Une lueur apparut, transperçant ses vêtements comme une étoile d’azur.

Guerwolf se remit sur ses pieds et s’approcha.

— Pourquoi tu te caches ? grogna-t-il. Tu as peur ? J’aurais pu te tuer avant si j’avais voulu.

Leif poussa un cri strident. La chose le brûlait à travers ses haillons, il les arracha pour s’en débarrasser, et le sceau roula au sol, brillant d’une intense lueur turquoise.

Vif comme l’éclair, Guerwolf abattit sa hache entre le garçon et le bijou, puis se pencha pour le ramasser. Mais il retira aussitôt sa main. La bague bleue brûlait comme du métal chauffé au rouge.

— Quelle est cette sorcellerie ?

— C’est parce que nous sommes tout près du tombeau. Laisse-moi le ramasser.

Le guerrier ôta sa hache et la posa sur son épaule.

— Prends-le si tu le peux.

Leif s’avança, reprit le bijou et le tint au creux de sa paume. Il sentait sa chaleur mais elle ne le brûlait pas. Guerwolf s’avança, le lui enleva d’une tape sur la main, mais ne put le tenir tant il était brûlant.

— Pourquoi tu peux le prendre et pas moi ?

L’adolescent ramassa de nouveau la bague tombée au sol.

— Je suis l’héritier de Galadhorm.

Il prononça cette phrase avec un mélange d’orgueil et de ravissement. C’était la première fois qu’il réalisait exactement tout ce que cela signifiait. Le sceau le reconnaissait, le propre sceau de Beorc, qu’avait tenu Bor son fils, et dont il s’était servi pour sceller le tombeau de Rodgar… Le sceau qui avait orné la main de générations de nobles et puissants seigneurs, de la même façon qu’il avait orné la main de son propre père. Arvarn ne l’avait jamais considéré comme son fils, mais le sceau, lui, le reconnaissait et l’acceptait. La pierre bleue ressemblait à un œil unique de Ljosalvar qui le scrutait au plus profond de lui-même.

Pris d’une subite inspiration, il passa le sceau à son pouce. Il éprouva une sensation inexprimable de fierté lorsqu’il le vit ainsi, et il rit de contentement, sans pouvoir s’arrêter.

— Qu’est-ce qui te fait marrer ? Tu es timbré !

Un murmure s’éleva des ténèbres, des voix mornes et tristes. Le rire de Leif mourut sur ses lèvres. La lueur du bijou devint plus éclatante encore, et les deux compagnons distinguèrent une piste étroite qu’ils n’avaient pas remarquée jusqu’à alors, une sorte de tout petit chemin sinueux qui s’écartait à la fois de la route principale et de celle de la tour et descendait sur leur gauche. Baigné dans la lueur du sceau, le sentier semblait irréel - d’ailleurs avait-il été seulement dévoilé par la lumière magique ou créé par elle ?

— C’est par ici ! dit Leif.

Guerwolf remarqua que sa voix était différente, plus mûre et plus assurée comme si un autre parlait par sa bouche. L’enfant passa devant, marchant d’un pas rapide et assuré sur un sentier large comme une main. Le géant le suivit avec plus de précautions, et il ne tarda pas à se faire distancer. Il voyait la lueur bleue étinceler devant lui, et sentait une sueur froide lui couvrir l’échine. Il entendit soudain derrière lui une sorte de murmure et des cliquetis de métal sur les rochers. Il se retourna rapidement, mais il n’y avait personne. Il reprit sa route, sentant peser sur sa nuque le regard de dizaines d’yeux hostiles et malveillants. Les voix mornes résonnaient toujours dans sa tête, mais il ne comprenait pas ce qu’elles disaient. Une sourde colère l’envahit. Comment combattre ce qu’il ne pouvait voir ?

L’enfant et l’étoile à son doigt le menèrent jusqu’à un trou béant au flanc de la montagne.

— Nous y sommes, dit Leif, d’une voix que le Loup ne reconnut point, une voix d’homme.

Ils pénétrèrent dans une vaste caverne obscure, où la lueur du sceau dévoilait d’étranges ombres. Les murmures leur emboîtèrent le pas. Guerwolf jeta un nouveau regard derrière son épaule. Il n’y avait rien que des ténèbres.

Mais Leif se retourna à son tour et tendit la main vers le sentier, et la lumière bleue qui luisait à son pouce fit apparaît des silhouettes de guerriers à l’aspect sévère, armés de longues lances ornées de barbelures et de courtes épées à large lame. Ils se tenaient debout sur les hauteurs ou sur le sentier, certains à quelques pas d’eux seulement.

Guerwolf recula saisi de stupeur. Comment avait-il pu ne pas les voir ? Les yeux des guerriers brillaient tels ceux d’un Ljosalvar. Ils étaient pleins de haine et de malveillance.

— Qui êtes-vous ? demanda Leif d’une voix qui ne tremblait pas.

On aurait dit qu’il avait grandi de quelques années en quelques minutes.

— Va-t-en, répondirent les guerriers d’un ton glacial. Ne trouble pas le repos de celui qui gît ici.

A ses mots, Guerwolf sentit une peur innommable prendre possession de son corps, et ses membres se mirent à trembler si fort qu’il laissa échapper sa hache. Jamais il n’aurait cru pouvoir éprouver une telle terreur – lui qui avait déjà tout perdu et qui avait depuis longtemps cessé de craindre la mort.

— Je suis Leif, le dernier fils de Beorc. J’ai le droit d’être ici.

Un murmure de fureur parcourut la masse des spectres.

— Tu as le sceau de Beorc, mais cela ne fait pas de toi son héritier. Va-t-en, ou nous te tuerons, comme nous avons tué tout ceux qui sont venus ici.

Il leva le sceau aussi haut qu’il le put.

— Je suis ici pour m’emparer de l’épée de Rodgar, et je ne repartirai que quand je l’aurai trouvée !

Un mouvement de colère parcourut la masse des spectres et ceux-ci se mirent en branle, brandissant leurs armes, pointes tournées droit vers l’enfant. Guerwolf leur jeta un regard d’épouvante, et fit quelques pas en avant, mais à cet instant sa vue se brouilla et l’aspect des êtres parut se transformer. Ils prirent la forme de grands guerriers barbus, portant des casques à corne et des fourrures. Des motifs runiques étaient peints sur leurs visages ou sur leurs boucliers.

Aussitôt, Guerwolf sortit de sa léthargie. La peur l’abandonna d’un seul coup, faisant place à une bouffée de haine ardente. Ramassant sa hache, il s’avança à la rencontre des guerriers. Au passage, il saisit Leif par le col et le repoussa en arrière, vers l’entrée de la caverne, s’interposant entre lui et les spectres. En réalité ce n’était pas Leif qu’il voyait : dans sa vision brumeuse, le garçon ressemblait à Gellir et les guerriers qui s’avançaient avaient les traits de ses assassins.

—Je ne vous laisserai pas le tuer une nouvelle fois ! gronda-t-il, et cette pensée étrange ne lui semblait pas un paradoxe.

Les spectres se mirent à rire, et la rage déferla en lui. Il s’élança et fit tournoyer sa hache, mais les fantômes s’évanouirent brusquement dans le néant et son arme ne rencontra que le vide.

La colère de Guerwolf disparut aussitôt, laissant place à la stupeur. Il s’était cru de retour au Raklein ! Il tremblait encore de haine au souvenir des guerriers et de leurs runes maléfiques. Les mêmes Signes que portaient les hommes de Thorkin, celles que gravaient les seigneurs des runes dans les îles glacées du septentrion… Les épaules secouées de tremblements convulsifs, il se retourna vers Leif, évitant soigneusement son regard. Mais ce qu’il vit le fit se figer de surprise.

Une nouvelle silhouette était apparue à l’entrée de la caverne, celle d’un homme drapé dans une longue robe blanche. Leif suivit le regard du guerrier et il se retourna. Il eut un sursaut de joie en apercevant le nouveau venu.

— Hagen !

Il se rendit compte immédiatement de sa méprise. Ce n’était pas Hagen, bien qu’il lui ressemblait de façon frappante, ni même Hagvar. La silhouette le toisa d’un air sévère, se détourna et disparut dans les ténèbres.

— Attends !

Leif s’élança à sa suite. La grotte se poursuivait un moment, se rétrécissant jusqu’à former un goulet qui descendait en pente douce et s’interrompait brusquement, fermé par un énorme bloc de pierre. La silhouette blanche avait disparu, comme si elle s’était fondue dans la roche.

Le garçon s’acharna sur la pierre, mais ne réussit pas à la faire bouger d’un millimètre. Il se tourna vers Guerwolf, dont la silhouette se dressait devant lui, sa hache à la main, un éclat étrange brillant au fond de ses yeux.

— Aide-moi ! supplia-t-il.

Le guerrier posa sa hache contre le mur, s’avança et saisit le rocher des deux mains. Ses muscles se contractèrent, son visage se tordit sous l’effort et il poussa un rugissement. Le rocher vacilla brusquement et bascula en arrière, relevant un passage étroit.  De l’autre coté, s’ouvrait une grotte aux contours irréguliers, avec en son centre un gisant de pierre soigneusement scellé. La silhouette d’argent les attendait. Elle les fixait d’un regard peu amène. Sa barbe et ses cheveux étaient blancs comme la neige, mais son visage n’était pas celui d’un vieil homme. Son regard avait la dureté de l’acier.

— Rodgar ? demanda Leif.

— Pourquoi es-tu venu ? dit l’apparition en retour.

Son ton était glacial et son visage était fermé.

— J’ai besoin de ton épée.

Le spectre secoua la tête. Leif insista.

— J’en ai besoin pour tuer Erioch !

— Tu ne peux la prendre, et même si tu le pouvais elle ne te servira à rien.

— J’ai le sceau ! Je suis le seigneur légitime de Galadhorm.

— Va-t-en pendant que tu le peux encore, ordonna le fantôme, comme s’il n’avait rien entendu.

Il fit un geste et l’éclat du bijou vacilla et disparut. La seule lumière qu’il restait dans la grotte émanait à présent de la silhouette blanche. Leif sentit les larmes lui monter aux yeux.

—Je suis le fils d’Arvarn ! cria-t-il d’une voix désespérée.

Cette affirmation lui sembla tout d’un coup grotesque, et il lui parut qu’Arvarn lui-même se soulevait de colère à cette pensée. Il jeta un coup d’œil craintif aux alentours comme s’il craignait de le voir surgir pour contester cette parenté indue. Il serra les dents et poursuivit.

— Donne-moi l’épée ! Je te l’ordonne. Tu es Rodgar, tu étais au service de Beorc, tu me dois donc obéissance car je suis son descendant.

L’ombre le fixa d’un regard glacial dans lequel on ne pouvait distinguer aucune trace de pitié.

— Tu la veux vraiment ? Alors prends-la !

Il désigna le tombeau. La silhouette paisible d’un homme allongé était gravée sur la roche, le visage noble et beau, les deux mains de pierre croisées sur sa poitrine. Des runes décoraient le pourtour nimbant le tombeau d’une aura de maléfice. Leif s’approcha, tenta de soulever le couvercle de pierre, mais il ne pouvait même pas le déplacer. Il força autant qu’il put, bandant ses muscles chétifs, et ne réussit qu’à se briser les ongles sur la pierre. Guerwolf l’écarta avec autorité.

— Laisse-moi faire !

Il fléchit les genoux, empoigna le couvercle du sarcophage de ses énormes mains, ramena les bras contre la poitrine, et poussa, de toute la puissance de ses membres de gorille. Dans un effroyable raclement, la pierre glissa puis bascula en arrière et se brisa sur le sol avec un vacarme terrifiant.

Leif poussa un cri de joie. Il bondit en avant, mais le guerrier le saisit au passage et le repoussa en arrière. Guerwolf se pencha sur le tombeau et jeta un coup d’œil à l’intérieur. Les restes d’un squelette blanchi s’y trouvaient encore, avec une longue épée à la lame couverte de motifs argentés posée sur sa poitrine. Les mains décharnées du cadavre étaient encore refermées dessus. Guerwolf les écarta, s’empara de l’arme et la leva devant ses yeux, admirant son tranchant étincelant et l’éclat du métal, que les siècles passés dans les ténèbres n’avaient pas terni.

La silhouette blafarde poussa un ricanement sinistre. A l’intérieur du tombeau, on entendit un raclement d’os et de pierre. Le squelette s’anima et se dressa sur son lit de mort.

— Croyais-tu que ce serait si simple ? demanda Rodgar. L’épée a été confiée au Veneur, et jamais il ne te laissera t’en emparer !

Guerwolf recula bien décidé à défendre son butin coûte que coûte. Il ne pouvait même plus imaginer se séparer de l’arme. Il aurait préféré mourir plutôt que d’y renoncer. Le squelette s’avança vers lui, les deux mains tendues, le crâne grimaçant, les orbites vides. Guerwolf lui porta un premier coup de taille, d’une puissance à couper un bœuf en deux. Mais dans une gerbe d’étincelle, la lame rebondit sur son adversaire comme ses os étaient en métal. Le spectre tendit l’une de ses serres décharnées et saisit le guerrier à la gorge. L’autre main se referma sur son poignet, luttant pour lui arracher son arme.

— Nul autre qu’un fils de Beorc n’a le droit de prendre cette épée, fit la voix impitoyable de Rodgar. Ainsi le veulent les runes – je les ai tracées moi-même. Tu vas maintenant payer le prix de ton sacrilège.

Avec un craquement sinistre, le poignet de Guerwolf se brisa. L’épée lui fut arrachée des mains. Le squelette le repoussa en arrière avec une telle force qu’il heurta la roche et s’effondra, à moitié assommé.

— Non ! cria Leif.

Sans même réfléchir à ce qu’il faisait, il bondit sur le squelette et tenta de lui arracher l’arme.

— Elle est à moi ! Je suis le fils d’Arvarn !

Il lui sembla percevoir en réponse un ricanement de mépris. Le squelette le frappa au visage avec une telle force qu’il alla rouler à terre et que des estafilades sanglantes apparurent sur sa joue. Mais Leif refusait d’abandonner la partie.

— Elle est à moi ! J’en ai besoin !

Le squelette le prit par le cou, le souleva au dessus du sol sans le moindre effort apparent et retourna l’épée vers sa poitrine, se préparant à lui transpercer le cœur de part en part. Mais au dernier moment, il parut hésiter. Il s’immobilisa, desserra sa prise et laissa l’enfant retomber à terre.

Leif se releva d’un seul bond avec l’impression que sa gorge avait été broyée par un étau de fer. La lueur bleutée du bijou réapparut et jaillit avec une force terrible, l’environnant d’un halo aveuglant. Le garçon eut l’impression fugace de voir un visage apparaître devant ses yeux, un visage de femme, d’une beauté sans égale. Puis l’image disparut et une vigueur nouvelle déferla en lui, emplissant ses muscles. Il se sentit tout d’un coup plus fort, plus grand et plus sûr de lui qu’il ne l’avait jamais été.

Le squelette devant lui semblait soudain plus petit, de même que la caverne où il se trouvait. Il avait l’impression de tout voir par les yeux d’un géant. La créature leva l’épée runique, qui était nimbée à présent d’un halo couleur turquoise.  La voix de Rodgar se fit entendre.

— Renonce ! Quitte cet endroit ! Tu ne peux rien contre les runes.

Sa voix ne semblait plus aussi assurée qu’auparavant. On y percevait une sorte d’incrédulité, voire de peur. Leif n’entendait plus rien, ne voyait plus que l’épée et sa lame bleutée. Il regarda au alentour, cherchant une arme, et ses yeux tombèrent sur la hache de Guerwolf. Il se pencha et s’en empara, la soulevant sans aucun effort, ce qu’il n’aurait jamais cru pouvoir faire. Le guerrier se redressa et lui jeta un regard stupéfait. Il tenait son poignet tordu dans un angle impossible.

— Qui es-tu ? demanda-t-il d’une voix chargée d’hostilité.

Leif ne répondit pas. L’homme lui paraissait moins grand et moins effrayant qu’auparavant. Ses yeux brillaient d’une lueur sauvage. Il se sentait plein de force et d’assurance. Il se retourna vers le squelette, mais c’est Rodgar qu’il regarda lorsqu’il parla :

— Si tu ne me donnes pas l’épée, je te tuerai.

Le fantôme éclata d’un rire méchant.

— Imbécile ! Je suis mort depuis bien longtemps !

Le garçon bondit en avant, fit tournoyer sa hache et l’abattit sur le squelette avec une telle force qu’il fit exploser son crâne et le fendit de bas en haut.

— La déesse Assaréel est avec moi, indiqua Leif. J’ai vu son visage. Elle sait qui je suis ! Aucun pouvoir n’est de taille contre Elle.

Il se pencha et s’empara de l’épée que le squelette, à présent réduit à l’état de tas d’os, avait laissée échapper. Il leva la lame devant ses yeux, admirant le dessin des runes.

— Avec cette épée, je tuerai Erioch facilement !

— Pauvre fou ! rétorqua Rodgar d’un ton hargneux. Tu te trompes complètement - sur Erioch et sur toi-même. J’ignore d’où tu tiens ton pouvoir, mais l’épée ne te servira à rien…

Leif lui tourna le dos.

— Allons nous en, dit-il avec calme.

Ils ressortirent de la grotte sans être inquiétés. Les spectres avaient disparu, et la nuit semblait calme. Guerwolf traînait sa hache avec lui de la main gauche, la faisant racler sur la pierre et laissait reposer son poignet brisé sur son torse. Devant lui marchait Leif, qui était à présent presque aussi grand que lui. Lorsqu’ils furent à l’extérieur, il se retourna et Guerwolf put voir son visage. C’était à présent celui d’un adulte avec une courte barbe et de longs cheveux noirs, mais les yeux étaient restés pareils à eux mêmes. Ses vêtements trop petits étaient déchirés et laissaient apparaître un corps sec et noueux, musclé et parfaitement proportionné. Guerwolf le questionna d’un ton empli de méfiance.

— Qui es-tu réellement ? Tu es un sorcier ? Tu as pris l’apparence d’un enfant pour mieux me tromper ?

Il commençait à croire que Leif s’était joué de lui depuis le début. Mais celui-ci secoua la tête.

— J’ai vécu à peine seize hivers. C’est la déesse qui a fait de moi ce que je suis à présent. Elle m’a donné la force de vaincre.

Guerwolf le regardait d’un air incrédule.

— Crois-moi ! J’ai vu son visage… Elle est si belle !

Il se tut, troublé. Une étrange et douce chaleur pulsait au creux de son ventre. Il leva l’épée vers les étoiles et rit.

— Regarde ! J’ai la force de la manier ! Je vais aller défier Erioch et je le tuerai !

— Il y a ses gardes, objecta Guerwolf.

— Lorsqu’ils verront l’épée et les runes qui y sont gravés ils seront aussitôt libérés de son emprise. Ils se rangeront de mon coté, ou bien s’écarteront de mon chemin, de peur d’avoir à affronter le courroux de la déesse.

Il rit de nouveau, empli d’une étrange gaieté d’enfant. Il ne se souvenait pas d’avoir ri ainsi auparavant. Il ne se souvenait pas de s’être senti si joyeux. Mais en levant les yeux vers la tour, il vit qu’à son sommet brillait à présent une sorte de flamme verte. Il crut distinguer une silhouette perchée à son sommet, luisant d’un éclat d’émeraude, cheveux au vent.

— La déesse ! s’exclama-t-il. Elle m’appelle ! Elle nous attend !

Sans attendre de réponse, il s’élança en avant, courant presque sur le sentier obscur et étroit qui s’élevait vers les fortifications. Il bondissait sur les rochers, le cœur empli d’une étrange allégresse. Il se sentait fort et hardi. Guerwolf lui emboîta le pas avec un temps de retard, le cœur empli d’un lourd pressentiment. Une douleur aiguë pulsait dans son poignet et sa hache lui paraissait peser des tonnes. Il entendit un cri de guerre devant lui, sursauta et se mit à courir.

Lorsqu’il atteignit le cercle de pierre sous les remparts, il vit que des guerriers s’y étaient assemblés, des hommes en armure de fer brandissant de longues épées avec des heaumes sans visage. Ils s’étaient abattus sur Leif dès qu’il l’avait vu déboucher, et le pressaient à présent de toutes parts, la lueur bleue du sceau se reflétant sur leurs armures.

Le guerrier se battait farouchement, parant ou esquivant les attaques avec habilité, bondissant et virevoltant pour éviter d’être débordé sous le nombre. Il riposta d’un grand coup d’épée qui trancha le métal comme du papier, et un homme s’effondra au sol avec un cri de souffrance, rendant les autres plus circonspects.

Guerwolf hésita. Que pouvait-il faire ? Avec son poignet brisé il n’était pas question de manier sa hache. Il dégaina machinalement son épée courte de la main gauche, mais se contenta d’observer, avec une sorte de fascination, le jeune guerrier affronter ses nombreux adversaires. Il combattait avec une ardeur sauvage, plein d’allant et d’une énergie presque surnaturelle. Mais Guerwolf comprit rapidement qu’il n’avait aucune véritable expérience du combat et qu’il n’arriverait pas à remporter cette bataille. L’épée le rendait fort et vaillant mais elle ne faisait pas de lui un véritable guerrier. Avec une telle lame en main, Guerwolf songea que lui aurait pu remporter la victoire. Il regretta amèrement sa blessure qui le réduisait à l’impuissance.

Les adversaires de Leif se déployèrent pour l’encercler, et il bondit au milieu d’eux, au lieu de reculer et de trouver un point sûr dans les rochers comme l’aurait fait un guerrier expérimenté. Ceux-ci sans se démonter, se refermèrent sur lui, en une masse compacte de boucliers et de lames dressées. Guerwolf secoua la tête. Malgré son épée qui tranchait le métal, Leif était fichu. Il le sentait parfaitement, fort de toute son expérience. Il savait reconnaître quand un combat était perdu. La prudence commandait de fuir pendant qu’il était encore temps, car dès que Leif serait à terre, les hommes se retourneraient contre lui, et il ne pourrait leur tenir tête avec un poignet cassé. Mais il ne put s’y résoudre et il préféra se jeter dans la mêlée. S’il devait mourir, que ce soit maintenant, avec une épée à la main. Il n’y voyait aucun inconvénient, bien au contraire. Il frappa un guerrier dans le dos, avec une telle sauvagerie que la lame perça la cotte de maille et pénétra jusqu’au cœur.

Presque au même instant un éclair de lumière déchira la nuit. Un trait jaillit de la tour et vint frapper le groupe des guerriers. Ceux-ci furent brusquement repoussés en arrière, et Guerwolf lui-même se sentit basculer sur le dos et heurta le sol avec violence. Seul Leif demeura debout, interdit.

Du sang coulait de son front et de son épaule. Ses ennemis gisaient au sol tout autour de lui, tordus dans des postures bizarres. Guerwolf se releva, encore étourdi, l’épée brandie, prêt à frapper. Mais aucun des guerriers ne semblait capable de se redresser.

Ils se tortillaient sur le sol, grognant et râlant de douleur. Leurs membres se tordaient d’une manière impossible, leurs os craquaient et se brisaient comme des branches mortes.

Leurs armures se rompirent brusquement, libérant des corps à présent étrangement difformes, leurs vêtements se déchirèrent. Les râles à présent n’avaient plus rien d’humain. Leurs poils se mirent à pousser, leurs visages s’allongèrent, leur colonne vertébrale se courba et se rétrécit. Des appendices percèrent sur leurs fondements, leurs doigts se fondirent et se racornirent.

Bientôt, Guerwolf et Leif n’eurent plus devant leurs yeux qu’une meute de loups gris qui gémissaient d’une manière pitoyable en s’extirpant avec peine des armures tordues et des haillons déchirés qui avaient jadis été des vêtements. Guerwolf contemplait ce spectacle avec une stupéfaction mêlée d’épouvante. Il agita son épée en poussant un rugissement menaçant et les loups s’enfuirent avec des glapissements de terreur.

Il y eut un nouveau trait de lumière verte et Leif s’effondra au sol. Guerwolf recula immédiatement, craignant de le voir se changer lui aussi en loup, mais il n’en fut rien. Leif se releva presque aussitôt, indemne. Cependant, il était redevenu un enfant.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda Guerwolf tandis que son compagnon contemplait avec consternation son corps redevenu faible et chétif. Il palpa son visage, sentit une peau douce et sans barbe.

Guerwolf fit quelques pas dans sa direction. Pris d’inquiétude, Leif voulut ramasser l’épée qu’il avait laissé tomber dans sa chute, mais le guerrier fut le plus rapide. Il bondit et posa son pied sur la lame.

— Arrière ! rugit-il et Leif s’écarta en hâte.

L’homme avait un poignet cassé, mais ce n’était pas cela qui le sauverait s’ils se battaient. Un instant auparavant il aurait peut-être eu la force de le tuer, mais plus maintenant.

— Assaréel ! gémit-il. Je t’en prie…. Aide-moi ! J’ai besoin de ta force. De ma force d’adulte à venir !

Il y eut un rire cristallin. Perchée au sommet de la tour, la déesse demeurait immobile, se contentant de les regarder, nimbée d’une aura d’émeraude. Les deux compagnons entendirent ses paroles résonner à l’intérieur d’eux même, avec la force de milliers de voix mêlées.

— Tu ne peux pas vaincre Erioch. L’épée ne t’appartient pas.

Leif voulut protester mais ne réussit qu’à produire une sorte de sanglot étranglé.

— Cette vengeance n’est pas la tienne, dirent les voix avec une froideur inhumaine. Nous avons eu pitié de toi dans la caverne à te voir si faible et si déterminé. Mais si tu te dresses contre Erioch, nous ne pourrons t’aider.

A entendre ces mots, une joie perverse naquit dans le cœur de Guerwolf. Leif était de nouveau sans défense. Il avait le pied sur l’épée et il ne laisserait personne la lui ravir – pas même une déesse ! Celle-ci se tourna vers lui comme si elle avait lu dans ses pensées.

— Va-t-en, lui dirent les voix. Cette vallée n’est pas le lieu où tu trouveras la paix. Prends l’enfant. Emporte-le loin d’ici. Protège-le. Aide-le à atteindre l’âge d’homme. Ce combat n’est pas le tien.

Il inclina la tête, louchant sur l’arme qui gisait à ses pieds. Avec une telle épée il serait invincible… Personne ne pourrait plus rien contre lui. L’armée du Raklein toute entière ne serait pas de taille à l’arrêter… Il pourrait faire payer à Bjorn tous ses crimes ! Il fit un mouvement comme pour s’en saisir, mais la déesse fut la plus prompte. Elle eut un rire étrange et tendit la main. L’épée se dressa au dessus du sol, la pointe tournée vers lui. Guerwolf recula à la hâte. Leif s’avança, guettant le moment où il pourrait bondir en avant et se saisir de l’arme par le pommeau. Celle-ci flottait dans l’air, soutenue par la magie de la déesse.

— C’est cette épée que tu veux ? dirent les voix. Ce morceau de métal ? Et bien soit. Prends la donc ! Mais elle ne t’apportera ni la vengeance, ni la victoire – pas même la paix de l’âme.

L’épée tournoya dans l’air, et Guerwolf s’en saisit. Il s’aperçut qu’il pouvait la tenir sans douleur de la main droite – son poignet semblait mystérieusement guéri. La déesse disparut dans un éclair de lumière aveuglant. Un sourire de triomphe déforma les lèvres du guerrier et Leif enfouit son visage dans ses mains. L’aura de saphir qui brillait à son doigt vacilla et s’éteignit à jamais.

Chapitre suivant : Le survivant

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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