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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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Leif révèle son secret

Deux bûcherons se dressaient sur la plaine,
Je leur offris mes apparats :
Drapés de lin, ils paraissaient nés de rang nobles,
Mais moi, nu, je n’étais personne, jeté à l’opprobre.

(Le Havamal, 49)

Lorsqu’ils quittèrent la demeure d’Hagvar, ils remarquèrent que les loups avaient disparu.

— Il faut contourner le lac, annonça Leif d’une voix tendue. Le col est de l’autre coté.

Il montrait sur la rive opposée des falaises abruptes surmontées de pentes escarpées plantées de conifères.

— Pourquoi l’eau est-elle si sombre ? demanda Guerwolf.

Leif haussa les épaules en signe d’indifférence. C’était le lac noir, et c’était tout. Il n’y avait rien à en dire. Ils refirent en sens inverse le chemin qu’ils avaient déjà parcouru. Guerwolf, qui songeait aux corbeaux géants, jetait de temps à autre des regards vers le ciel. Dans la lumière brillante du soleil, le souvenir de ces créatures ressemblait à un cauchemar.

Leif surprit son regard.

— Les corbeaux ne peuvent pas voler ici. On est trop près du lac. Le pouvoir d’Erioch ne marche pas. Mais ses hommes d’arme pourraient nous voir depuis le haut de la montagne. Il vaudrait mieux rester à couvert.

Dès qu’ils en eurent la possibilité, ils s’enfoncèrent dans la forêt. Ils se sentaient plus en sécurité sous ses frondaisons épaisses. Leif réfléchissait, cherchant désespérément à trouver le moyen de convaincre le guerrier de l’accompagner jusqu’au tombeau du Veneur.

Ils mirent plusieurs heures pour contourner le lac. A son extrémité, coulait une rivière qui se jetait en cascade au fond de la vallée. Ils la franchirent en empruntant un passage à gué, Leif sur les épaules de Guerwolf. Le soleil était déjà très haut dans le ciel lorsqu’ils entamèrent leur ascension vers le col, suivant un sentier montant en pente douce à travers la forêt. La tour d’Assaréel émergeait de temps à autre au dessus des arbres, avec à l’arrière plan, les silhouettes altières de hauts pics enneigés. Leif, tout en menant le guerrier droit vers cette bâtisse, évitait soigneusement de la regarder, pour ne pas éveiller ses soupçons. Son architecture vive et élancée, couronnée d’une plate-forme crénelée, était celle d’un simple poste de guet, austère et dépourvu d’ornementation. En dépit des années qui s’étaient écoulées, elle ne portait aucune trace d’érosion. On aurait dit qu’elle venait à peine d’être achevée. Guerwolf ne lui jeta même pas un regard.

Des formes apparurent devant eux, marchant à leur rencontre à travers les bois. Aussitôt Leif se jeta à l’abri derrière un arbre, tandis que le guerrier raffermissait sa prise sur sa hache. Il y avait en tout quatre voyageurs. Leur allure était plutôt piteuse, avec des vêtements déchirés et tachés de sang, des barbes de quelques jours, et des mines épuisées et hagardes. Lorsqu’ils furent à portée de voix, le premier d’entre eux s’arrêta et jeta un coup d’œil inquiet à la hache gigantesque que levait Guerwolf.

— Qui es-tu ?

Il brandissait dans sa main droite une longue épée. Derrière lui venaient deux hommes armés de hachettes et un troisième qui trainait une lance, mais dont le bras gauche était noué en écharpe sur la poitrine.

— Je suis Guerwolf, gronda le guerrier en prenant un air féroce. Je viens du Raklein. Et toi qui es-tu ?

— Svart, dit l’homme. J’étais à Garholm…

Il scruta l’étranger, attendant une réponse ou un commentaire, mais en vain.

— Es-tu au service d’Erioch ?

Le Loup secoua la tête.

— Bien au contraire ! J’ai tué Grimlor.

Les hommes ouvrirent des yeux incrédules.

— Tu as tué Grimlor ? C’est impossible !

— Je l’ai vu… intervint le garçon en sortant de sa cachette. Il dit vrai. Il a tué Grimlor en duel. C’était un combat loyal. C’est le meilleur guerrier du monde. Il est plus fort que tous les mercenaires d’Erioch.

Les hommes le regardèrent avec méfiance.

— Tu es là toi aussi, Leif ? Comment as-tu réussi à t’en sortir ?

— Je me suis enfui de Garholm avant qu’Erioch attaque et je suis venu ici.

— Tu t’es débiné alors que Thorsen restait pour se battre ? grogna Svart en le regardant d’un air dégoûté.

Leif détourna les yeux, frappé de mutisme par l’injustice du reproche. Qu’aurait-il pu faire d’autre ? On ne lui avait même pas donné d’épée.

— Où est Thorsen ? finit-il par demander.

— Il est mort.  Il a tué beaucoup de guerriers, il a combattu Erioch avec bravoure et il a même réussi à le frapper de son épée. Le coup aurait suffit à tuer n’importe quel homme, mais la lame s’est brisée sans parvenir à percer la peau du sorcier.

Tout comme l’arme de Bertil s’est brisée jadis lorsque le Veneur l’utilisa contre Eredor, songea Leif.

— Erioch a attaché sa dépouille à un cheval et il l’a traîné derrière lui jusqu’à Galadhorm. A la fin, il ne restait de lui que des lambeaux sanguinolents, qu’il a donné à dévorer à des porcs.

Leif sentit son cœur se serrer. Il avait beau se douter du sort qui attendait Thorsen à Garholm, avoir la confirmation de sa mort lui faisait de la peine. Le jeune seigneur ne lui avait jamais manifesté d’affection, suivant en cela l’exemple de son père, mais il ne s’était jamais non plus montré trop brutal avec lui.

— Thorsen était le second fils d’Arvarn. L’héritier du trône de Galadhorm. Le dernier descendant de Beorc.

— Pas le dernier ! protesta l’un des hommes avec les hachettes.

            — C’est Erioch qui règne sur la vallée d’Erda à présent, coupa Svart. La lignée de Beorc n’existe plus. On était avec Thorsen à Garholm. Tous ses partisans étaient là bas, retranchés dans le bourg. On s’est battu avec acharnement. Nous avons résisté pendant des mois, durant l’hiver et le début du printemps. Mais nous avons été vaincus. Il ne pouvait en être autrement.

            — Lorsque les cols se sont ouverts, Erioch a recruté de nouveaux soldats dans la plaine, ajouta quelqu’un en guise d’explication. Des mercenaires expérimentés et bien armés. Nos ennemis étaient trop nombreux. Il était impossible de défendre Garholm.

— Ce n’est pas seulement tous les guerriers que le sorcier avait engagés… C’est la magie…

Rien qu’en repensant à ce qui s’était passé lors de la bataille qui avait mis fin au siège, ils se sentaient trembler de terreur rétrospective. Etrangement, ils ne gardaient qu’un souvenir confus de cette nuit de chaos, comme si l’horreur du combat avait été telle que leurs esprits se refusaient à en conserver une image fidèle. Des scènes de carnages leur revinrent en mémoire et ils crurent entendre de nouveau les cris rauques des démons ailés.

— Je sais comment tuer Erioch, intervint Leif.

Les hommes abaissèrent vers lui des yeux dédaigneux.

— Personne ne peut le vaincre ! Les armes sont sans effet sur lui, les meilleures lames ne peuvent percer sa peau. Thorsen lui-même n’est pas arrivé à le tuer, et toi qui t’es enfui comme un lâche sans même essayer de l’aider tu prétends pouvoir faire mieux ?

— Il faut qu’on trouve l’épée de Rodgar. Celle qu’il a forgée pour abattre Eredor. Elle peut annuler les sortilèges d’Erioch. Avec cette arme, il est possible de le tuer.

Les hommes se mirent à rire. Des rires méprisants et sans joie, qu’ils maniaient comme des lames, avec la même volonté de blesser.

— Tu crois ça ? Erioch est un Gardien ! Un messager des dieux de la Montagne des Brumes !

— C’est ce qu’il dit… Mais ce n’est pas vrai…

La détresse du garçon était si évidente que même Guerwolf s’en émut. Agacé par l’attitude suffisante des quatre guerriers, il intervint d’une voix sans appel :

— Les Gardiens ne combattent que les seigneurs des runes et ceux qui leur prêtent assistance.

C’était toutefois ce qu’on racontait au Raklein et il n’avait jamais eu de raison d’en douter. Svart lui jeta un regard circonspect et se remit à parler, d’un ton rendu moins catégorique par l’hostilité qu’il percevait dans la voix du gigantesque guerrier.

— On ne sait pas pourquoi les Gardiens s’en sont pris à Arvarn et à sa lignée, mais ils doivent avoir une bonne raison. Erioch a été envoyé ici pour tuer un démon du nom d’Alrun. Mais lorsque cette tâche a été accomplie, Grimlor et tous les autres guerriers se liguèrent avec le sorcier contre Arvarn. Le chevalier lui même a tué son propre seigneur avec le poignard runique qu’Erioch lui avait donné ! Ensuite, le sorcier est monté sur le trône de Galadhorm. Thorsen a dû s’enfuir pour ne pas être tué et il s’est réfugié à Garholm avec les fidèles qui lui restaient.

— Nous étions du nombre ! compléta un guerrier. Nous l’avons soutenu jusqu’au bout. Mais nous avons perdu…

— Nous n’avons pas démérité. Mais il n’y avait rien à faire contre le pouvoir d’Erioch.

— L’épée est ensorcelée, expliqua Leif, maîtrisant à grand peine son impatience et son désespoir de voir que personne ne semblait tenir compte de ses paroles. Elle porte les runes de la Négation qui neutralisent toutes les formes de magie. Rodgar a retourné le pouvoir des runes contre elles-mêmes. L’arme dissipera les sortilèges d’Erioch, le laissant sans défense.

— Quand bien même cela serait-il vrai, l’interrompit Svart, et même si tu avais cette épée, tu ne pourras jamais t’approcher assez près pour t’en servir.

Leif chercha un soutien dans les yeux des hommes, n’y trouva que du mépris, de l’indifférence, voire une sorte de haine. Pourquoi une telle hostilité ? Parce que Thorsen les avaient mené au désastre ? Ou parce qu’il était un Ljosalvar ? Il eut l’impression qu’ils brûlaient au fond d’eux mêmes de se venger sur lui de l’amertume de la défaite et qu’ils n’hésiteraient pas à le faire s’il leur en donnait le moindre prétexte. Il dut réprimer une brusque envie de s’enfuir, de disparaître.

— Je connais l’histoire de l’épée, lança le jeune homme avec le bras en écharpe. Hagen m’a raconté une fois comment Rodgar forgea une épée runique et comment Bor fils de Beorc l’utilisa pour tuer Eredor le dieu maléfique. Et il m’a dit aussi une autre chose : lorsque Bor eut placé la lame dans le tombeau de Bertil, il en referma l’entrée en utilisant son sceau. Dès lors, seul un homme de sa lignée, le seigneur en titre de Galadhorm muni du sceau pourrait pénétrer à l’intérieur du tombeau pour prendre l’épée. Tu vois : tu n’as aucune chance d’y parvenir.

— J’ai le sceau de Galadhorm, répliqua Leif, abattant sa dernière carte.

Il tira de sa poche une chevalière d’argent sertie d’un saphir étincelant. La pierre brillait du même éclat que ses yeux. Les hommes en restèrent un moment interloqués. Guerwolf regardait la bague avec stupéfaction. Comment aurait-il pu se douter qu’un chenapan crasseux avait sur lui un bijou pareil ?

— Tu as volé le sceau, misérable ! rugit Svart. Tu l’as dérobé à Thorsen avant de quitter Garholm !

Son visage se crispa de fureur. Il brandit son épée d’un air menaçant

— Je vais te tuer !

Il fit un pas en avant, mais Guerwolf s’interposa. Il avait agi par réflexe, et se retrouva devant le guerrier, hache brandie, sans même savoir pourquoi. Quelle raison avait-il de se battre pour un enfant qui ne lui était rien ? Ce n’est pas Gellir, se dit Guerwolf… Gellir était perdu… perdu à jamais…

Il recula d’un pas. L’homme abaissa aussitôt son épée. La stature du guerrier était si formidable qu’il disparaissait dans son ombre.

— Je n’ai rien contre toi, indiqua Svart avec prudence. Mais ce garçon est un voleur. Il s’est enfui de Garholm avec le sceau de Galadhorm ! Le sceau qui appartenait à Thorsen, et que son père Arvarn lui avait confié juste avant de partir à la recherche du démon. Il l’a volé au moment où Thorsen se préparait à se battre jusqu’à la mort contre Erioch ! Peux-tu imaginer un vol plus ignoble ?

— S’il ne l’avait pas fait, grogna Guerwolf, le sceau serait entre les mains du sorcier à présent. Vous devriez plutôt le remercier de l’avoir sauvé !

— Cet objet est à moi, cria Leif. C’est à moi qu’il revient, maintenant que Thorsen est mort !

Un silence glacial s’abattit.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? gronda Guerwolf.

— Arvarn n’aurait pas voulu qu’il te revienne, jeta Svart sans prêter attention au géant. Il ne t’a jamais considéré comme son fils. Il ne t’aimait pas. S’il t’a permis de rester à Galadhorm, c’est parce que Hagvar le lui avait demandé.

Son épée était de nouveau dressée, pareille à un serpent oscillant devant les yeux de Leif. Mais l’homme avec le bras en écharpe prit la parole d’une voix calme.

— Gunvor est mort, Thorsen est mort, Arvarn est mort, Leif est le dernier descendant de Beorc encore en vie. C’est le véritable seigneur de Galadhorm, et le légitime propriétaire du sceau.

Un silence hostile accueillit ses paroles. Guerwolf fronça les sourcils. Leif était le fils d’Arvarn ? Pourquoi ne lui avait-il pas dit plus tôt ? C’était un bâtard sans doute…

— Arvarn n’aimait pas Leif… répéta Svart. Il ne le considérait pas comme son fils. Et ses yeux…

Chacun de ses mots était un coup de poignard dans le cœur du garçon.

— Cela ne change rien… reprit l’autre. La loi est la loi.

— Il n’y a plus de loi ! Galadhorm est tombée ! C’est Erioch qui fait la loi maintenant.

— Vous devez m’aider, insista l’adolescent qui ne distinguait les adultes devant lui qu’à travers un brouillard humide. Trouver l’épée est notre seule chance.

Svart secoua la tête.

— Pas moi ! Débrouille-toi tout seul. Pour moi, la lignée de Beorc s’est éteinte avec Thorsen. Je quitte la vallée.

— Nous te suivons ! dirent aussitôt les autres.

Svart tourna les talons. Il lança un regard à Guerwolf par-dessus son épaule.

— Tu ferais mieux de partir aussi… Tu peux venir avec nous si tu veux. Nous allons chercher un nouveau seigneur à servir.

Il ne chercha pas à dissimuler tout le prix qu’il attachait à une alliance avec le Loup. Mais Guerwolf secoua la tête. La pensée de côtoyer d’autres hommes, après ce qui c’était passé, l’insupportait. Il préférait être seul. Un enfant insignifiant comme Leif était la seule compagnie qu’il pouvait endurer. L’homme au bras blessé hésita un instant, puis reprit la parole.

— Tu ferais mieux de renoncer, dit-il à Leif. Personne ne t’aidera. Et puis, l’histoire de l’épée… ce n’est peut-être qu’une légende ?

Il se détourna et rejoignit ses compagnons. Les hommes s’éloignèrent et disparurent sous les arbres. Guerwolf se tourna vers Leif.

— Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?

— Quoi ?

— Que tu étais le fils d’Arvarn.

— Tu m’aurais cru ?

Guerwolf toisa le garçon des pieds jusqu’à la tête. Ca, un fils de roi ? Même maintenant il n’y croyait qu’à demi.

— Il faut aller chercher l’épée, insista l’enfant. Trouver le tombeau. Avec le sceau nous pouvons l’ouvrir.

— Ce ne sont pas mes affaires.

Le désespoir envahit le cœur de Leif. Pourquoi personne ne voulait l’aider ? Pourquoi se détournaient-ils tous de lui alors qu’il leur offrait sur un plateau le moyen de vaincre Erioch ? C’était à croire que la magie du sorcier les avait aveuglés. Il eut soudain une idée.

— Il y a de l’or, dans le tombeau de Bertil. Des bijoux, des offrandes pour la déesse… Il n’a jamais été pillé, puisque seul le sceau peut l’ouvrir… Tu pourrais avoir tout cela, et aussi garder l’épée si tu veux lorsqu’Erioch sera mort.

Guerwolf secoua la tête.

— Ne me prends pas pour un idiot…

Il fit un pas en avant et Leif, saisi de crainte, recula aussitôt de plusieurs mètres.

— N’essaye pas de prendre la bague, dit-il d’une voix inquiète.

Constatant que le géant ne faisait pas mine de se ruer sur lui, il continua.

— Tout a été prévu… Les dieux le veulent ainsi. Tu as vaincu Grimlor… Ce n’est pas un hasard ! Tout est écrit. C’est Assaréel qui t’a envoyé ici. C’est toi qui as été choisi pour prendre l’épée et abattre le dieu noir ! C’est le destin, tel que le tissent les Nornes au centre du monde !

Il parlait d’une voix fiévreuse, cherchant à se convaincre lui-même autant que Guerwolf, qui secoua la tête d’un air incrédule.

— N’importe quoi… Ce sont des bêtises…

— Thorsen non plus ne voulait pas m’écouter. Il refusait de quitter Garholm ! Il pensait pouvoir vaincre Erioch tout seul, mais il se trompait. Il ne croyait pas en Assaréel, il refusait d’aller chercher l’épée qui pouvait lui donner la victoire. Alors j’ai volé le bijou pour trouver moi-même le tombeau de Bertil. Je savais que Thorsen finirait par être vaincu. Il ne pouvait pas en être autrement…

Il y eut un silence. Les larmes creusaient des sillons de feu sur les joues de Leif. Il ne savait pas comment dire tout ce qu’il avait sur le cœur, son désir de témoigner de ce qu’il savait être la vérité et sa frustration de ne pas être entendu et de voir tout le monde se détourner de lui avec méfiance ou horreur. Il avait pris le sceau, avait imaginé pouvoir se rendre au tombeau, prendre l’épée et l’offrir à Thorsen… alors peut-être l’aurait-il enfin considéré comme son frère ? Lui aurait-il offert un peu d’amitié s’il lui avait fait vaincre Erioch ? L’aurait-il félicité avec chaleur, l’aurait-il honoré devant les hommes ? Lui aurait-il donné des bottes, un cheval, une épée et une armure ?

Guerwolf éprouvait une exaspération croissante. Le gamin le faisait absurdement penser à Gellir et cela ravivait sa souffrance et sa colère.

— Je croyais qu’Hagvar, au moins, m’aiderait, geignit encore l’adolescent.

— Tu n’as jamais eu l’intention de me faire quitter la vallée ?

— Si… Lorsque nous aurons tué Erioch…

— Que les dieux t’emportent, toi et Erioch… Tu es complètement timbré. Tu crois qu’une vieille épée suffit pour remporter la victoire ?

— Bor a tué Eredor avec cette arme, rappela Leif d’un ton buté. Lorsque nous aurons l’épée runique, la magie d’Erioch ne pourra plus nous atteindre. Il sera sans défense.

Le silence retomba. Guerwolf ne voulait pas discuter, et le garçon ne savait plus quoi ajouter pour le convaincre.

— C’est vrai que tu es le fils d’Arvarn ? finit par demander le guerrier.

— Oui.

Cette réponse, bien qu’exacte, sonna comme un mensonge. La vision de l’adolescent se brouilla de nouveau. Etait-il vraiment le fils d’Arvarn ? Son sang coulait dans ses veines… Mais cela était-il suffisant ? Thorsen était le fils d’Arvarn, mais lui…

— Tu n’as pas l’air d’un fils de chef, dit encore Guerwolf. On dirait un jeune serf.

Il hésita un moment, puis ajouta :

— Ecoute ! Quittons la vallée tout les deux. Tu ne seras pas plus mal avec moi qu’ici, vu que les hommes d’Arvarn ne veulent plus de toi.

Un silence.

— Ils ne te suivront pas, ils ne t’aideront pas. Tu es trop jeune. Et puis…

Et puis comment des guerriers pourraient-ils suivre quelqu’un qui a des yeux pareils ? se dit Guerwolf, mais il ne prononça pas ces paroles.

— Oublie ces légendes idiotes… Même Hagvar, qui est un prêtre, n’y croit pas. Je t’emmène avec moi. On ira à Tharval ou Orborn. La bague est très précieuse. On la vendra à un marchand et on partagera. Tu auras assez d’argent pour acheter une situation dans la vie – tu pourrais te placer chez un bon artisan.

Leif secoua la tête. Il n’aimait pas la lueur qu’il voyait briller dans l’œil du guerrier.

— Ne sois pas idiot ! Qu’est-ce que tu espères ? Personne ne t’aidera. Tu veux te battre contre Erioch tout seul ?

Leif fit un pas en arrière. Il avait la nette impression que le guerrier essayait d’endormir sa vigilance et qu’il se ruerait sur lui pour lui arracher le bijou dès qu’il en aurait l’occasion. Il n’aurait jamais dû lui révéler qu’il possédait le sceau. Il n’aurait jamais dû lui dire qui il était.

Etait-il le fils d’Arvarn en réalité ? Jamais le seigneur ne l’avait traité comme tel. Sa haine et son mépris étaient clairement perceptibles, derrière le masque d’indifférence qu’il lui témoignait. Jamais il ne lui avait donné la moindre marque d’amour.

C’était Hagvar et non Arvarn qui avait fait venir à Galadhorm une paysanne aux mains calleuses et aux mamelles pleines de lait pour lui servir de nourrice. Tous s’attendaient à voir l’enfant périr rapidement, l’espéraient sans doute, mais il avait survécu dans une indifférence teintée d’hostilité, de mépris et de crainte, avec dans le cœur un vide terrifiant.

Plus tard, lorsqu’il s’avéra que Leif avait – par miracle – survécu à ses premières années, les plus périlleuses, c’était encore Hagvar qui avait entrepris de l’instruire. Mais il ne l’avait jamais aimé. Dès qu’il avait été en âge de pouvoir se déplacer par lui-même, Leif s’était mis à fouiner et à roder dans le château, explorant ses moindres recoins, fouillant les coffres et les salles les mieux verrouillés, épiant sans relâche ses habitants et tentant de surprendre leurs secrets, comme s’il espérait y trouver quelque chose qui pourrait combler le vide terrible et angoissant qu’il sentait en lui.

L’amour existait-il pour lui ? L’amour était pour Leif comme le dard du scorpion se débattant dans un cercle de flamme. Dans les yeux de ceux qui l’entouraient il ne voyait que le reflet du démon qu’il était et il en était venu à se haïr lui-même autant qu’ils le haïssaient. Arvarn, son père, lui semblait un dieu sombre et terrible, plus inaccessible que la plus ténébreuse des puissances de la Montagne des Brumes.

 

A cet instant précis, un hurlement se fit entendre, un long et effroyable cri de douleur qui venait du haut de la pente. De nouveau, Leif disparut derrière un arbre et Guerwolf leva sa hache, se redressant de toute sa hauteur. On entendit des hennissements de chevaux, des cris, des bruits de combat, puis un nouveau cri qui se termina en un glapissement étranglé.

Guerwolf jeta un regard aux alentours. Leif n’était visible nulle part. Il ne le reverrait probablement jamais. Il lui avait fait peur. Tant mieux après tout… Dommage pour le sceau mais au fond il n’avait pas besoin de cela. Il attendit un moment, tous les sens aux aguets. Le combat semblait terminé. Il n’avait duré que quelques secondes. Il crut entendre des éclats de voix et des bruits de discussion derrière les arbres mais sans parvenir à distinguer les paroles.

Le silence retomba. Il n’entendait plus que les craquements des branches dans le vent et le bruit de sa propre respiration. Il avait les doigts crispés sur sa hache, les jointures blanches. Il se détendit lentement. Son cœur battait avec force, mais il n’avait pas peur… Il éprouvait plutôt comme une sorte de déception. Le combat était le seul moment où il se sentait en paix avec le monde.

Un bruit le fit sursauter. Il se retourna, avec la vivacité d’une vipère, et leva sa hache. Mais ce n’était que Leif.

— Je croyais que tu t’étais enfui, grogna le guerrier.

— Tu as reconnu la voix ? C’était Svart. C’est lui qui a crié.

Il semblait tendu, nerveux, mais on ne pouvait dire s’il éprouvait du chagrin, de la peur ou autre chose. Guerwolf haussa les épaules, et ils poursuivirent leur ascension, prenant soin de rester sous le couvert des arbres. Ils n’avaient pas fait cent mètres qu’ils arrivèrent à la lisière de la forêt. Au-delà, on apercevait une élévation de broussailles épineuses et de rocailles, qui montait jusqu’à un amas de gros rochers gris. A mi-pente se trouvait le cadavre de Svart, allongé sur le dos, les bras en croix. Il avait été frappé au sternum et cloué au sol d’un coup de lance, qui l’avait transpercé de part et part. Son visage était encore figé dans les affres de l’agonie. Sa mort avait dû être particulièrement douloureuse. Plus loin, un autre homme gisait sur le ventre, son sang avait éclaboussé les buissons aux alentours.

— Où sont les autres ? souffla Guerwolf.

Il songea au hennissement qu’il avait entendu. Il laissa son regard errer sur les hauteurs, cherchant à repérer le cavalier, mais se fut Leif qui aperçut, au sommet de la pente, un casque étincelant qui dépassait de derrière un rocher.

— Ce sont des hommes d’Erioch.

— Je croyais que son pouvoir était sans effet ici ?

— Ses démons ne peuvent pas survoler le lac noir ou s’approcher de la tour, mais ses serviteurs humains peuvent y aller, bien que son œil ne puisse les suivre.

Ils demeurèrent un moment à couvert, et finirent par apercevoir un cavalier qui patrouillait sur les hauteurs, surveillant les environs. Il tenait dans sa main une longue lance dont la pointe étincelait au soleil. Ils repérèrent également au moins deux autres guetteurs, qui étaient cachés derrière des rochers ou des buissons.

— Ils nous attendent, comprit soudain Guerwolf. Ils veulent nous tendre un piège.

Comment ces hommes avaient-ils pu savoir qu’ils passeraient par ici ? Etait-ce la seule route praticable pour franchir les montagnes ? Ou peut-être qu’Erioch avait envoyé des cavaliers sur toutes les routes qu’il était susceptible d’emprunter ? Tenait-il tant que cela à venger la mort de Grimlor ?

Il se demanda s’il devait risquer un combat. Au fond de lui-même, il ne demandait que cela. Il y avait trois hommes, dont un à cheval, mais il pourrait peut-être les prendre par surprise et les abattre un par un. Et même s’il devait combattre à un contre trois, il se sentait de taille à remporter la victoire. Mais il songea qu’Erioch savait ce qu’il valait puisqu’il l’avait vu tuer Grimlor par l’intermédiaire de ses corbeaux, et il se dit qu’il n’aurait pas fait l’erreur d’envoyer trois guerriers seulement contre lui. Il comprit qu’il y avait sans doute d’autres hommes cachés sur les hauteurs, attendant qu’il se dévoile. Peut-être que ceux qu’ils avaient vu s’étaient montrés de manière délibérée, pour le mettre en confiance et l’inciter à sortir de sa cachette.

Que faire dans ce cas ? Retourner sur ses pas et chercher un autre passage ? Se dissimuler dans la forêt en attendant que les traqueurs se laissent ? La patience n’était pas le point fort de Guerwolf le Loup.

— Ils nous empêchent d’atteindre la tour… souffla Leif.

— Que les dieux t’emportent toi et ta maudite tour !

Elle les dominait de toute sa hauteur à présent, perchée au sommet des rochers. Elle semblait les narguer, complètement inaccessible.

— Le tombeau de Bertil est juste derrière… Quelque part dans ces rochers. C’est ce qu’il y a d’écrit dans les livres d’Hagvar.

Guerwolf étendit brusquement son bras immense et tenta d’attraper Leif, mais celui-ci fit un bond et arrière et il le manqua.

— Et la route pour franchir les montagnes ? gronda le guerrier.

— Elle passe par la tour… Si tu veux quitter la vallée, tu dois venir avec moi.

Guerwolf était sûr que l’enfant mentait. Un rictus féroce déforma son visage hideux, il fit un pas en avant et aussitôt Leif détala et disparut dans les buissons, aussi vif qu’un lièvre apeuré. Un rictus de loup déforma les lèvres de Guerwolf. Cette fois-ci il ne reviendrait pas.

Il s’assit à couvert sous un arbre, à un endroit où il pouvait surveiller les hommes sans être vu par eux, sa hache posée à coté de lui. Il ne lui restait qu’à attendre la nuit. A la faveur des ténèbres, il se glisserait jusqu’en haut. Si l’un des guetteurs essaierait de l’arrêter… alors malheur à lui.

Il lui restait un peu de provision et il les grignota lorsque la faim commença à se faire sentir. Il faudrait les économiser. Il en aurait besoin pour passer les montagnes. Arriverait-il réellement à trouver son chemin sans guide ? Guerwolf se demanda s’il ne ferait pas mieux de redescendre et de tenter sa chance dans la vallée. Il jeta un œil vers les pics qui se dressaient au dessus de sa tête. Ils paraissaient immenses et infranchissables, luisant d’un manteau de neige immaculé en dépit de la chaleur estivale du printemps.

Un bruit de souris attira son attention. Leif venait de reparaître, surgissant de derrière un tronc plus large que lui avec une mine de chien battu. Guerwolf lui jeta un coup d’œil, partagé entre la surprise, l’agacement et une sorte de soulagement. Pourquoi était-il encore là ? Qu’est-ce qu’il avait à s’obstiner comme cela ?

— Je te montrerai la route, dit le garçon. Si tu m’aides à trouver le tombeau.

Guerwolf haussa les épaules, un geste que Leif choisit de prendre pour une approbation.

— Et puis, si tu m’aides à prendre l’épée, tu pourras garder tout le reste.

 Le guerrier ne répondit pas.

— Mon ancêtre Beorc était un homme très riche… Et son fils Bor a voulu honorer Bertil et racheter ses fautes envers la déesse. Il y a beaucoup de richesse dans le tombeau : de l’or, des bijoux, des joyaux, des vases précieux… Tout cela m’appartient puisque je suis l’héritier de Beorc. Je te le donne, si tu m’aides à trouver l’épée. Ce ne sera pas bien difficile… Juste trouver l’entrée.

Guerwolf eut la vision d’une caverne ténébreuse où gisaient des monceaux de trésor, attendant sa venue depuis la nuit des temps. Il secoua la tête, mais l’image resta inscrite au fond de lui.

            Le garçon s’assit à l’écart, toujours en vue, mais trop loin de lui pour qu’il puisse l’attraper. Ils restèrent un instant immobile, guettant les bruits de la forêt. Guerwolf songeait à l’or de Beorc. Au bout d’un moment, il prit un morceau de pain et le jeta à Leif, qui s’en empara et le dévora.

Chapitre suivant : Dans le tombeau du Veneur

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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