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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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L’ermite

Comme l’aigle qui survole la grève de l’Océan,
Solitaire et avide de quelques denrées,
Ainsi est l’homme parmi la foule
Qui pourtant ne trouve aucun partisan à sa cause !

 (Le Havamal, 62)

Leif eut l’impression que son repos ne dura que quelques minutes. Une main le saisit par le col et le secoua sans douceur. Il s’éveilla aussitôt avec le sentiment qu’un piège venait de se refermer sur lui. Il ne s’était pas réveillé ! Terrassé par la fatigue, il avait dormi trop longtemps. Il leva la tête, ébloui et hébété. Lorsqu’il croisa le regard de Guerwolf, celui-ci eut un sursaut de surprise.

L’aube était passée depuis longtemps et le soleil étincelait déjà au sommet du ciel. Les cheveux du guerrier ruisselaient sur son torse énorme, nu et velu : il s’était baigné et lavé au lac. A présent qu’il faisait jour, il était impossible de ne pas voir les yeux monstrueux, inhumains, de Leif. Le garçon tenta de s’enfuir, mais le géant intrigué tendit l’un de ses bras immenses et l’attrapa. Il le prit par la tignasse pour observer ses iris à loisir.

— Quels yeux étranges ! grogna-t-il.

Avec un soulagement mêlé à une sorte de révolte chétive, Leif nota qu’il y avait dans sa voix plus de curiosité que de peur. Il ferma les yeux, mais l’homme les lui fit ouvrir de force. Le garçon fut saisi d’épouvante à l’idée qu’il puisse les lui arracher – un cauchemar qui le terrorisait durant des nuits entières.

— Pourquoi sont-ils ainsi ?

— Je ne sais pas, répondit le garçon d’un ton buté.

Il ne le savait que trop bien.

La marque du démon.

— Ils ont toujours été de cette couleur ?

Il hocha la tête. Comment Guerwolf pouvait-il ignorer ce qu’étaient les Ljosalvars ? Leif se débattit et le guerrier finit par le lâcher, sa curiosité assouvie.

— C’est bizarre, conclut-il en haussant les épaules. Je n’avais jamais vu quelqu’un avec des yeux pareils !

Ce fut son seul commentaire. Leif le surveilla un moment, prêt à détaler au moindre geste suspect. Il se raidit lorsque l’homme noua son ceinturon de cuir élimé autour de son torse musculeux, mais celui-ci ne fit pas mine de dégainer son épée. Le garçon en déduisit qu’il n’avait pas l’intention de le tuer – sinon il l’aurait déjà fait. Il dut malgré tout faire un effort de volonté considérable pour ne pas s’enfuir lorsque le guerrier ramassa sa hache.

— Tu es plein de crasse, remarqua Guerwolf. Tu devrais aller te plonger dans le lac.

Leif haussa les épaules. Il ne voyait pas le moindre intérêt à se laver – et surtout pas dans le lac noir. Seul un fou ou un ignorant aurait pris le risque de plonger dans ces eaux ténébreuses. Il était en vérité dans un piteux état, couvert de terre, de brindilles et de sueur. Ses vêtements étaient déchirés et sa peau était marquée par des ecchymoses et des coupures peu profondes. Ses pieds étaient encore douloureux à force de marcher sur les rochers et plusieurs de ses ongles d’orteil étaient cassés.

— Il faut aller trouver Hagvar, affirma-t-il sans prévenir.

L’homme haussa ses épaules bancales.

— Pour quoi faire ? Je ne suis pas venu ici pour parler à un prêtre. Je veux aller au Nelung.

Il avait voyagé droit vers le sud depuis qu’il avait fui le Raklein. Il avait chevauché au hasard tout d’abord, préoccupé seulement de mettre suffisamment de distance entre lui et les innombrables parents et amis d’Araldr qui avaient juré de le tuer, puis lui était venue la vague intention de traverser le Nelung et de se rendre dans les terres de sable et d’or du sud. Pour passer inaperçu, il avait décidé d’emprunter la route d’Erda, pensant que nul ne songerait à le suivre dans cette vallée hors du monde. A présent il jugeait préférable de quitter la région au plus vite. Il n’avait pas fui le Raklein pour chercher de nouveaux ennemis. Ceux du nord lui suffisaient.

Et à présent, comble de malheur, il avait perdu son cheval. Existait-il un moyen de quitter cette vallée maudite sans passer par Galadhorm ?

— Connais-tu un chemin pour franchir les montagnes ?

Pris d’une inspiration subite, Leif répondit :

— Hagvar les connaît.

Guerwolf lui jeta un regard dubitatif.

— Tu es sûr ?

— C’est un très grand savant. Il a voyagé à travers le Nelung. Il connaît toutes les routes.

— Dans ce cas, mène-moi à lui.

Leif se sentit heureux que Guerwolf l’accompagne chez Hagvar. Pourtant, il ne cessait pas de le craindre. A la lumière du jour, le géant semblait encore plus formidable. Son visage émacié et sombre avait quelque chose d’animal, de féroce. Son crâne affectait une forme inusuelle avec des yeux profondément enfoncés dans leurs orbites et une arcade sourcilière proéminente. Leif se demanda s’il était entièrement humain, ou bien le résultat d’une sorte de croisement immonde entre un troll et un homme.

En réalité, il ne savait pas précisément où habitait Hagvar – il avait juste entendu mentionner par hasard « près du lac noir », un jour, à Galadhorm. Il longea pendant un moment la rive du lac, n’osant confesser son ignorance, ses yeux voletant de tous côtés dans l’espoir de repérer une ferme, une cabane, le moindre signe d’une présence humaine. Ils finirent par rejoindre un sentier étroit qui courait parmi les joncs, mais le garçon préféra s’en détourner, craignant qu’il soit surveillé par les hommes d’Erioch. Il se demanda soudain qui avait pu tracer cette piste : normalement personne n’était censé vivre près du lac noir. Le soleil dardait sur eux des lances de feu, trempant leurs vêtements d’une sueur âcre. Lorsqu’il atteignit sa plénitude, ils aperçurent enfin la cabane  – celle où Ogar avait trouvé refuge durant le long hiver.

— C’est ici ! s’exclama Leif qui se mit à respirer plus librement.

Il était absolument certain que c’était bien la demeure d’Hagvar. Qui d’autre aurait osé habiter si près du lac ? Il réalisa soudain qu’il foulait de ses pieds nus la terre interdite et il en ressentit une pointe d’angoisse. Il contempla d’un œil inquiet les rochers et les arbres qui se dressaient autour de lui, tels des sentinelles attentives et méfiantes. Il avait l’impression que l’œil de la déesse était rivé sur lui, le contemplant d’un air sévère. Avait-il le droit d’être ici ? Les Ljosalvars étaient-ils tolérés sur le territoire de la Dame d’Erda ?

Guerwolf ne prêtait aucune attention à la cabane. Il désigna une tour que l’on apercevait au loin, de l’autre coté du lac, surplombant des éperons rocheux en bordure de l’eau.

— A qui appartient cette forteresse ?

— A Assaréel.

L’adulte fronça les sourcils d’un air incrédule et Leif se crut obligé d’ajouter :

— C’était là que vivaient ses derniers fidèles. Mais c’était il y a très longtemps. Personne ne vient par ici.

Il n’osa pas en dire plus. Lorsqu’ils approchèrent de la cabane, ils virent qu’un petit groupe de loups gris semblait les attendre, éparpillés en désordre devant la maison, couchés sur les flancs, le dos ou le ventre, langues pendantes. A leur approche, ils se dressèrent et grondèrent, dévoilant d’impressionnants crocs d’ivoire. Guerwolf brandit sa hache mais Leif l’arrêta :

— Ne fais pas ça ! Les loups sont les envoyés de la déesse. Ici, les animaux sont protégés. Et même les arbres ou les plantes… Dans les terres interdites, personne n’a le droit de les toucher. Ils sont sacrés.

L’homme l’ignora et marcha vers les loups en faisant tournoyer son arme gigantesque. Il n’avait peur ni des loups ni de la déesse qui les avait envoyés. Si l’un d’eux osait attaquer, il le couperait en deux.

— Il y a quelqu’un ici ? rugit-il.

En entendant ces mots sortir de sa bouche, les loups s’écartèrent prestement, laissant libre le passage vers la cabane. Il marcha sans hésitation jusqu’à la porte et Leif lui emboîta le pas, trottant pour le rejoindre et rester dans son ombre. Il avait l’étrange impression que les yeux des animaux étaient fixés sur lui et non sur le guerrier, et il lui semblait y lire une sorte d’hostilité sourde.

Guerwolf poussa la porte d’un geste brusque. L’intérieur de la demeure n’avait guère changé depuis qu’Ogar était venu s’y réfugier. Seule une partie du mobilier que le guerrier avait détruit pour se chauffer avait été remplacée. Il n’y avait aucune trace de présence humaine. Leif se glissa derrière le guerrier et inspecta la pièce.

— Il n’y a presque pas de poussière et pas de toile d’araignée, remarqua-t-il en frottant ses pieds sur le sol de terre battue. Hagvar ne doit pas être loin.

— Il n’y a personne ici, grogna le guerrier après avoir fait le tour de la maison. Tout est vide.

— Il est peut-être parti chercher des provisions.

— Il vit de quoi ?

— Je ne sais pas…

Il ne s’était jamais posé la question. L’adulte posa sa hache contre le mur et s’assit sur un petit tabouret de bois qui semblait minuscule sous sa masse. Dans la chaumière, sa taille et sa puissance paraissaient décuplées. Tel un ours captif, il devait se baisser pour éviter de se cogner aux poutres du plafond et il semblait emplir toute la pièce de sa présence.

— Je vais l’attendre. Mais demain, s’il n’est pas revenu, je m’en irai. Je trouverai bien tout seul un moyen de franchir les montagnes.

Leif secoua lentement la tête, sans oser répliquer. Il s’assit dans un coin, à l’opposé du guerrier et se fit tout petit. Mais celui-ci n’avait pas l’intention de le laisser en paix et il lui décocha un regard empli d’impatience.

— Parle-moi d’Erioch ! Qui est-il ?

La question sonna comme un aboiement, et l’adolescent, surpris, se recroquevilla de terreur. Il se sentait sans défense dans cet endroit minuscule, où toute retraite et toute dissimulation étaient impossibles.

— C’est un sorcier. Il est très puissant.

— Un seigneur runique ?

Leif hocha la tête et Guerwolf le regarda avec scepticisme.

— Je ne savais pas qu’il y avait encore des seigneurs runiques dans le sud. Je croyais qu’ils avaient tous été massacrés pendant l’Armageddon ?

Le garçon fit un vague signe de dénégation, mais il n’osa pas le contredire. Il ne voulait surtout pas le mettre en colère.

— On m’avait dit qu’Arvarn Berarson régnait à Galadhorm ?

— Plus maintenant… Il est mort… C’est Grimlor qui l’a tué.

Il se tut un moment, puis reprit, parlant par saccades, incapable de garder plus longtemps pour lui tout ce qu’il savait.

— Erioch est venu pendant l’hiver… Il a dit qu’il était venu pour combattre le démon… Le monstre qui avait tué Ogar… et beaucoup d’autres. Erioch a tracé des runes pour l’obliger à venir. Il y a eu un combat, Arvarn a été blessé. Grâce à la dague runique que lui avait donnée Erioch, Grimlor a abattu le démon. Ensuite il s’est retourné contre Arvarn. Il l’a tué avec la même arme…

Il marqua une petite pause, jetant un regard craintif à Guerwolf, mais voyant que celui-ci ne faisait aucun commentaire, il reprit, haletant et tendu :

— Erioch a ensorcelé Grimlor pour le forcer à lui obéir. On a dit que la magie était dans le poignard runique qu’il lui a donné. Il a ensorcelé les autres guerriers aussi. Personne ne peut lui résister. Ils le servent presque tous maintenant. Il s’est emparé de Galadhorm et Thorsen a failli être tué. Il a réussi à s’enfuir de justesse avec les quelques partisans qui lui restaient.

Leif ne dit pas qu’il en faisait parti. Cela lui paraissait aller de soi.

— C’est qui Thorsen ?

— Le fils d’Arvarn… Le seigneur légitime d’Erda. Mais la plupart des guerriers l’ont trahi. C’est à cause des runes…

Guerwolf émit une sorte de ricanement.

— Il n’y a pas besoin de magie pour corrompre un homme. L’avidité ou la crainte suffisent largement en général.

Leif ne répondit rien, mais il savait que ce n’était pas vrai. Pas Grimlor. De tous les chevaliers d’Arvarn c’était lui le plus loyal et le plus fort. Si lui pouvait succomber, personne n’était à l’abri.

— Erioch est un sorcier très puissant, insista-t-il d’une voix presque inaudible, craignant de mécontenter le guerrier.

Celui-ci parut ne rien entendre. Leif eut soudain une idée. Elle lui sembla si évidente qu’il s’étonna de ne pas y avoir songé avant. Il n’avait pas besoin d’Hagvar ! Il pouvait trouver seul les réponses qui lui manquaient.

Il se leva et se mit à farfouiller dans la pièce.

— Qu’est-ce que tu cherches ?

— Les livres.

Guerwolf en demeura stupéfait.

— Hein ?

— Hagvar possédait des livres. Il les a emportés avec lui lorsqu’il a quitté la forteresse – je m’en souviens très bien. Il les avait attachés sur le dos de sa mule.

Les grimoires… La cause de sa brouille avec Hagvar… Il sentit ses yeux d’embrumer à ce souvenir.

— Tu veux les voler ? gronda le guerrier.

Leif secoua violemment la tête.

— Non ! Mais je veux savoir… Je veux savoir qui est vraiment Erioch… si ce que je pense est vrai ou pas.

Il jeta un regard désemparé au guerrier et poursuivit, ne sachant exactement comment s’expliquer.

— Il a dit qu’il venait d’Ingünn… Qu’il avait été envoyé par les Gardiens pour détruire le démon. Mais je sais que ce n’est pas vrai… J’ai vu…

Un silence.

— Qu’est-ce que tu as vu ?

—  Je ne suis pas sûr… C’est pour ça qu’il faut que je trouve le livre…

            Les étranges yeux de Leif bougeaient dans tous les sens comme ceux d’un animal pris au piège, furetant aux quatre coins de la pièce. Ceux de Guerwolf brillaient d’une exaspération croissante. L’enfant explora minutieusement la salle principale sans trouver autre chose que des ustensiles de cuisine et quelques vêtements. Il explora également la pièce attenante où Hagvar entreposait des billots de bois, des outils, une vieille brouette, des seaux, de grandes cannes à pêche, et quelque chose qui ressemblait à un filet. Comme Ogar avant lui, le garçon dût se rendre à l’évidence : il n’y avait pas le moindre écrit dans la cabane.

— Que ferait un ermite avec des grimoires ? demanda Guerwolf. Il a dû les vendre depuis longtemps pour se procurer à manger.

            Il ne savait pas combien valait un livre, ni précisément quel bien en retiraient ceux qui les possédaient, mais il soupçonnait que la somme devait être importante. Leif secoua la tête. Hagvar aurait préféré mourir de faim plutôt que de se séparer de ces ouvrages. Mais peut-être les avait-il mis en sécurité quelque part ? Une nouvelle idée traversa l’esprit du garçon.

            Il s’approcha du lit, se pencha vers le sol, saisit la peau d’ours qui servait de tapis et la rejeta au loin. Dessous, la terre avait une apparence complètement différente du reste de la salle. Leif s’accroupit et se mit à gratter la terre de ses ongles. Guerwolf, intrigué, s’approcha pour mieux voir. Le garçon mit à jour une planche de bois qui dissimulait une petite cache rectangulaire creusée sous la surface. A l’intérieur, se trouvait un coffre de métal, si lourd qu’il eut du mal à le sortir du trou. Mais inutile de songer à l’ouvrir : le couvercle du coffre était fermé par un énorme cadenas.

— Tu n’arriveras pas à le briser, dit Guerwolf en examinant le coffre.

Le cadenas était fait d’acier forgé, avec une chaîne solide de plus d’un pouce d’épaisseur, et le coffre tout entier était fabriqué en métal. Guerwolf se demanda quel trésor il pouvait dissimuler. Leif n’entendait pas renoncer aussi facilement. Il bondit hors de la pièce, fila droit vers la remise et farfouilla parmi les outils. Il finit par trouver ce qu’il cherchait, un vieux clou long comme sa paume. Il le tordit pour lui donner une forme commode et l’introduisit dans le cadenas.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Guerwolf.

Agenouillé devant le coffre, le garçon luttait pour crocheter la serrure, réprimant l’impatience croissante qui pesait comme un poids sur sa poitrine. Ses mains tremblaient de convoitise à la pensée que les précieux ouvrages d’Hafgar étaient peut-être enfin à sa portée. Il les avait eus entre les mains, jadis. Il avait tourné de ses doigts avides leurs pages emplies d’antiques secrets, déchiffrant péniblement les caractères runiques à la lueur d’une bougie, tremblant de terreur à l’idée qu’on le surprenne… Il se maîtrisa et se força à se concentrer sur sa tâche. C’était une chose dont il avait l’habitude. A Galadhorm, les secrets les mieux dissimulés ne résistaient pas longtemps à ses efforts ! Il y eut un déclic, et la serrure céda. Leif ôta rapidement le cadenas et souleva le couvercle, le cœur battant.

La pile de vieux grimoires jaunis apparut dans la lumière. Il les sortit un à un, les maniant avec précautions, comme s’il redoutait qu’ils ne s’effritent dans ses mains et ne tombent en poussière. Il les posa sur le sol et les examina tour à tour, avec une avidité intense qu’il avait de plus en plus de mal à maîtriser. Les grimoires d’Hafgar étaient à présent à lui.

Guerwolf le regardait faire, les sourcils froncés. Enfin le garçon trouva ce qu’il cherchait : un livre à la reliure de métal, équipé d’un fermoir d’acier et dont la tranche était décorée de dorures. Sur sa couverture, des runes avaient été tracées à l’aide de poudre d’or.

— Cet objet a l’air très précieux, indiqua Guerwolf. Je n’en ai jamais vu de pareil.

A vrai dire c’était la première fois qu’il voyait un livre d’aussi près. Leif ne l’écoutait pas. C’était bien LE livre, celui qui trônait jadis en bonne place sur l’étagère d’Hagvar, celui qu’il avait contemplé pendant des jours et des jours en se demandant ce qu’il contenait et pourquoi Hagvar semblait lui accorder une telle importance.

Et puis, un jour, il s’était décidé. Il avait profité d’une absence momentanée d’Hagvar pour se glisser à l’intérieur de sa chambre et s’emparer du précieux grimoire. Il l’avait feuilleté un moment, admirant les dessins et les enluminures, puis l’avait reposé, saisi de terreur à la pensée de ce qu’il venait de faire.

Mais il avait recommencé. La tentation était trop forte. Les runes le fascinaient. Il se glissait secrètement chez Hagvar dès que l’occasion lui en était donnée, s’emparait de tous les écrits qu’il pouvait dénicher, tentait avec peine de les déchiffrer dans la pénombre, luttait pour graver au fond de sa mémoire les signes si redoutables et si convoités que traça jadis le dieu noir.

Cela avait duré un moment, et puis Hagvar l’avait surpris. Ce fut la seule et unique fois où son maître se mit en colère contre lui. Il le battit cruellement – il avait été le seul à ne pas le faire auparavant – et il le chassa. Leif craignit d’abord qu’il ne se plaigne à son père, mais il n’en fit rien. Cependant, il ne lui permit plus jamais de venir étudier dans sa chambre et ne lui donna plus aucune leçon. Il l’ignorait à présent – de même que son père et tous les autres. Leif venait roder auprès de ses appartements, mais il faisait mine de ne pas le voir. Il aurait préféré qu’il le fouette jusqu’au sang. Il ignorait si Hagvar aurait ou non fini par lui pardonner, car quelque temps plus tard le vieil homme se brouilla avec Arvarn et dût quitter Galadhorm. Après cela il fut définitivement seul.

A présent il avait les livres – et surtout LE livre – pour lui tout seul. Il pouvait l’étudier aussi longtemps qu’il le voudrait. Il palpa doucement la couverture, sentant sous sa paume le froid du métal. Puis il fit jouer le mécanisme et l’ouvrit largement. Les pages jaunies par le temps s’étalaient devant lui, couvertes d’enluminures, d’estampes hautes en couleurs et d’écritures runiques à l’encre noire.

Leif savait déchiffrer l’alphabet commun qu’employaient les hommes du sud, les marchands et les érudits. C’était un savoir qu’Hagvar avait eu le temps de transmettre avant de le laisser seul à Galadhorm. A son insu, il avait aussi appris les rudiments du langage secret des runes. Mais il était loin d’en savoir assez pour lire tout ce qu’il y avait d’écrit, et il lui semblait que le livre étalait devant lui des mystères insondables qu’il enrageait de ne pas être capable de percer.

Il pouvait cependant regarder les dessins, et il tourna rapidement les pages pour trouver ce qu’il cherchait. Il posa sans vergogne son petit doigt sale sur le vélin et souffla :

— Regarde !

Guerwolf se pencha par-dessus son épaule. La gravure occupait une pleine page, et constituait une œuvre d’art à elle toute seule, le travail d’un enlumineur de talent. Elle représentait un homme, grand et robuste, drapé dans une longue cape noire aux plis dessinés avec tant de soin qu’on s’attendait presque à les voir flotter dans le vent. Une barbe courte et bien taillée soulignait avec élégance le bas de son visage et des cheveux noirs tombaient sur ses épaules. Il brandissait dans sa main une longue épée dont la lame semblait faite de flamme. Guerwolf fut frappé par sa beauté virile. Ses traits étaient d’une harmonie et d’une grâce sans pareilles. Une aura presque tangible irradiait de sa personne, ses yeux brillant d’un tel éclat qu’ils paraissaient vivants.

— Qui est-ce ?

— Il s’appelait… Er… Eredor, souffla Leif, d’une voix chargée de crainte.

Il osait à peine prononcer le nom du sorcier. Il désigna une rune, gravée en bas de la page, évoquant une sorte de « E » majuscule.

— C’est son signe… « Sa » rune. Plus personne n’a jamais osé l’utiliser depuis l’Armageddon, de peur de le faire venir… C’est un symbole terrible – un signe de mort…

Guerwolf contempla le dessin d’un air sombre. Il ne lui évoquait rien, il ne se souvenait pas de l’avoir déjà vu, mais en dépit de sa beauté, il lui parut soudain hideux et chargé de péril.

— C’était un sorcier… le plus puissant de tous les seigneurs runiques… plus qu’un sorcier… un dieu. Il vivait il y a très très longtemps. C’est Bor, fils de Beorc l’Ancien qui l’a tué.

Leif pointa son doigt vers la poitrine d’Eredor.

— Regarde ça.

Une fois encore, Guerwolf se pencha pour mieux voir, avec l’impression absurde de sentir peser sur lui le regard plein de morgue de l’étranger. Il s’attendait à moitié à le voir s’animer et le frapper de sa lame de feu. Autour du cou du maître des runes, un médaillon brillait d’un éclat d’or injecté de sang. En l’examinant avec soin, Guerwolf distingua un rubis, serti au centre du médaillon, avec tout autour des feuilles d’or finement ciselées qui ressemblaient à du houx.

— Je savais que je ne m’étais pas trompé… dit Leif. Je savais que c’était bien ce médaillon.

— Vas-tu enfin t’expliquer ?

— J’ai déjà vu ce bijou. Je veux dire en vrai, dans la réalité… Je l’ai vu à Galadhorm. C’est Erioch qui l’a.

Guerwolf se redressa et haussa ses épaules contrefaites.

— Et alors ?

Leif ne comprenait pas pourquoi personne ne voyait ce qui lui sautait aux yeux. Il laissa passer quelques secondes, puis désigna le livre d’un mouvement du menton.

— Je crois qu’ « il » est revenu. Sous la forme d’Erioch.

— Eredor ?

Le garçon hocha la tête et jeta au guerrier un œil craintif. Celui-ci le regardait d’un air incrédule.

— Tu viens de me dire qu’il avait été tué par le fils de Beorc ?

— Il est mort… et depuis très longtemps. Depuis des siècles… Mais il est de retour. Il a pris l’apparence d’Erioch et il est revenu pour se venger.

— C’est absurde… dit Guerwolf. Tu dis des bêtises …

Au fond de lui-même il ne savait pas quoi penser. Les yeux d’Eredor le fixaient d’une étrange façon.

— Il a le médaillon, insista l’enfant d’un ton buté. Je l’ai vu.

Il ne voulait pas renoncer à son idée. Il était certain qu’elle était juste – ce qu’il venait de voir l’avait conforté dans sa certitude.

— Cela ne prouve rien…

— Erioch est un sorcier incroyablement puissant… tout comme l’était Eredor.

Une voix chargée de colère interrompit soudain leur conversation :

— Comment as-tu osé ?

Guerwolf et Leif tournèrent la tête vers la porte. L’homme qui se tenait sur le seuil ressemblait à Hagen de manière saisissante, mais sa barbe était plus grise et plus fournie, et son visage plus marqué. Ses yeux brûlants de fureur étaient fixés droit sur Leif.

— Tu as osé venir ici et voler mon livre encore une fois ? Misérable petit fouineur…

Il s’avança en levant son bâton d’un geste explicite, mais Guerwolf s’interposa. Il le fit d’instinct, sans même y penser, et s’étonna presque aussitôt de sa réaction. Il avait agi exactement comme il l’aurait fait pour Gellir. Qu’est-ce qui lui avait pris ? Leif ressemblait aussi peu à Gellir qu’il était possible – Gellir était mignon, aussi beau que son père était laid, tandis que Leif n’était qu’un sauvageon crasseux avec des yeux de monstre. Le vieux abaissa son bâton, semblant enfin s’apercevoir de la présence du colosse dressé devant lui.

— Qui es-tu ?

— Je suis Guerwolf. Je viens du Raklein. Et toi tu es Hagvar ?

L’ermite acquiesça d’un hochement de tête puis il désigna le garçon d’un air offusqué.

— Pourquoi amènes-tu ce voleur chez moi ?

— Je ne suis pas un voleur, protesta Leif. Je voulais juste voir le livre.

— Cet objet m’appartient. Il fallait demander la permission au lieu de te glisser chez moi sans y avoir été invité et de crocheter mon coffre.

Il s’empara du livre, l’inspecta pour vérifier qu’il n’avait pas été endommagé, essuyant avec soin les marques laissées par les doigts crasseux de Leif. Le garçon se réfugia dans le coin opposé de la pièce.

— Je veux quitter la région, dit Guerwolf. Connais-tu un passage à travers les montagnes ?

— C’est un long et difficile voyage. Tu ferais mieux d’aller à Galadhorm. Tu y seras en sécurité. Erioch n’a rien contre les étrangers du Raklein. Ce sont les partisans de Thorsen qu’il recherche.

— J’ai tué Grimlor.

Hagvar sursauta et lui jeta un coup d’œil intrigué.

— Tu l’as tué par traîtrise ou frappé dans le dos ?

— Nous nous sommes battus face à face. Lui à cheval, moi à pied.

Le vieux secoua la tête, comme s’il ne pouvait croire à ces paroles.

— Je sais qui est Erioch ! intervint Leif. C’est Eredor. Il est revenu.

Hagvar lui jeta un regard méprisant.

— Tu es fou.

— Je l’ai vu dans ton propre livre ! Le médaillon que portait Eredor, c’est Erioch qui l’a à présent !

L’ermite le fixa d’un air interloqué.

— Le sorcier a le médaillon d’Eredor ?

— Je l’ai vu !

Hagvar se tut. Il regardait Leif, et semblait ruminer ses paroles. Il fixait le garçon avec insistance, se demandant jusqu’à quel point il pouvait se fier à lui. Celui-ci baissa les yeux, gêné. Il n’aimait pas être regardé.

Guerwolf intervint :

— Tu connais ce médaillon ?

— Je connais toute l’histoire. Mais si tu veux l’entendre, autant que nous soyons assis et que les rites soient respectés.

Il ôta sa cape et posa son bâton contre le mur. Il empoigna un tabouret et le tendit au guerrier.

— As-tu soif ? As-tu faim ?

Il prit une cruche, la remplit dans un petit tonnelet d’eau douce et la tendit au guerrier. Celui-ci but longuement, puis la passa à Leif qui se jeta dessus avec avidité. Il se rendait compte seulement maintenant de la soif qui lui brûlait la gorge. Le vieux prit dans sa huche une miche de pain dur. Il le rompit et tendit la plus grosse part au guerrier. Puis, après une seconde d’hésitation, il sépara de nouveau le reste en deux parties et en jeta une à Leif qui la rattrapa au vol. Il lui semblait qu’avec ce pain, c’était son pardon qu’Hagvar lui offrait et il se sentit soudain le cœur un peu plus léger. Ils mangèrent un moment en silence, puis Hagvar reprit la parole.

— Eredor était un immortel, qui vivait avec ses pareils dans la Montagne des Brumes. Il fut le premier et le plus puissant de tous les seigneurs des runes. Or, il commit un jour un crime si abominable que les autres dieux s’en offusquèrent. Ils se réunirent en un grand conseil pour le juger. Le tribunal le reconnut coupable et lui fit subir le plus terrible des châtiments : il fut condamné à devenir mortel.

— Quel était le crime d’Eredor ? demanda Guerwolf.

— Nul ne le sait. Mais il devait être particulièrement effroyable pour que les dieux s’en émeuvent. Eredor avait du faire quelque chose d’épouvantable, de si affreux que les premiers conteurs qui retranscrivirent cette histoire n’osèrent même pas le mentionner. Or sous forme de mortel, Eredor séduisit Esmeria, la fille de Beorc et en l’épousant devint son fils et son conseiller. Il l’aida à vaincre ses ennemis, car bien qu’il fût mortel, il avait gardé une partie de son pouvoir, qu’il avait caché à l’intérieur de son médaillon. Grâce à ce pendentif, sa magie était restée redoutable.

Ce fut grâce à Eredor que Beorc put devenir le premier roi d’Erda et ce fut lui aussi qui construisit la forteresse de Galadhorm. Mais en retour, la déesse Assaréel lui retira son soutien et priva la vallée de ses bienfaits. Les animaux de la forêt, qui avaient jusqu’alors vécu en harmonie avec les hommes, devinrent hostiles et sauvages. Les récoltes furent ravagées par les insectes ou les sangliers, des renards se glissaient dans les fermes pour voler les poules, des loups assoiffés de sang rodaient aux abords du village. La terre devenait infertile. L’eau de la rivière se tarissait peu à peu.

Bertil le Veneur, qui était l’Elu d’Assaréel se retira sur la terre sacrée au bord du lac où nous nous trouvons actuellement et il implora longuement la déesse. Il jeûna pendant sept jours et sept nuits, passant tout son temps en prière et en méditation, sans prendre un seul instant de repos. Après quoi, la déesse le prit en pitié et lui envoya une vision. Il sut alors quelle était la vraie nature d’Eredor et pourquoi sa présence avait rompu le lien entre Assaréel et les gens d’Erda.

Lorsque Bertil revint au château, il s’en prit à Eredor et voulut le tuer, tant sa colère contre lui était grande. Il le frappa de son épée, mais celle-ci se brisa net. Tant qu’Eredor portait son médaillon magique, dans lequel se trouvait une partie de son essence divine, il était invincible, car les runes avaient tissé autour de lui une armure invisible. Le sorcier avait une telle emprise sur l’esprit de Beorc, que celui-ci resta sourd aux avertissements et aux suppliques du Veneur. Il se mit même en colère contre lui, l’accusant de trahison. Dans son ire, il alla jusqu’à le frapper de son épée, et il le tua, éclaboussant les dalles de son sang. De ce jour, le pacte qui unissait le royaume d’Erda à sa Dame fut définitivement rompu, et depuis lors Assaréel est restée sourde aux appels de ses humbles serviteurs. La déesse s’est détournée de nous et nous a abandonnés.

— On peut encore voir les traces de sang sur la pierre, souffla Leif. Dans la grande salle…

Hagvar le fustigea du regard, mécontent d’être interrompu. Il reprit :

— Beorc et Eredor prétendirent que Bertil avait été frappé de folie. Tous les habitants d’Erda acceptèrent cette version des faits, sauf Rodgar, mon ancêtre. Il avait étudié la magie des runes. Il comprit que, puisqu’Assaréel avait abandonné Erda, seule la sorcellerie pouvait vaincre Eredor, et il l’employa pour forger en secret une arme prodigieuse. On dit que cette épée était capable de trancher n’importe quel métal, qu’elle ne pouvait être brisée, et qu’elle donnait à son porteur la force de dix hommes. Mais surtout, Rodgar grava sur la lame de puissantes runes, des runes qui étaient capables d’annihiler toute forme de magie, un peu comme l’eau étouffe les brasiers les plus brûlants. Il mélangea son propre sang à l’acier, unissant son essence vitale à l’arme et ce sacrifice activa le pouvoir des runes. Rodgar comptait offrir l’épée à Bor, le fils de Beorc, afin qu’il se trouve libéré des enchantements qu’Eredor avait lancé sur lui, et qu’il voit sa véritable nature. Alors il utiliserait l’arme pour le tuer, car sa lame pouvait percer les plus puissants sortilèges de protection.

Mais Rodgar fut démasqué et assassiné par Eredor avant de pouvoir mettre son plan à exécution. Bor, fils de Beorc, réussit néanmoins à s’emparer de la lame et tua le sorcier, dissipant ainsi le maléfice qui aveuglait le cœur de Beorc et de ses chevaliers. Tous se trouvèrent alors libérés de leurs entraves et furent saisis d’horreur en voyant le dieu noir tel qu’il était. Beorc pria la déesse Assaréel de lui pardonner, mais il avait encore sur les mains le sang de Bertil et celle-ci resta sourde à ses appels. On dit qu’il avait le cœur si affligé qu’il laissa son fils régner à Galadhorm et qu’il se retira dans la montagne. D’autres prétendent qu’il finit par se jeter dans le lac, pour expier sa faute.

— Et le médaillon ? Qu’est-il devenu ?

— Son destin est mentionné dans de très vieilles chroniques. Un aventurier du nom de Vermon réussit à mettre la main dessus – l’histoire ne dit pas comment. Il prit la tête d’une puissante armée avec laquelle il tenta de s’emparer de Galadhorm. Il échoua, mais s’enfuit en emportant le médaillon avec lui. Nul ne sait ce qu’il est devenu.

— Pourquoi Vermon voulait-il s’emparer de Galadhorm ? demanda Guerwolf.

— Qui peut savoir ? Cela fait tellement de temps… Et si tu avais vu la forteresse, tu ne poserais pas la question : qui ne voudrait pas prendre le contrôle d’une telle place-forte ?

— Toute la magie du dieu noir est dans ce médaillon, rappela Leif. Son essence divine et immortelle. Pourquoi ne pourrait-il pas renaître ? Ne pourrait-il pas avoir pris une autre forme ou bien posséder l’esprit d’Erioch et agir à travers lui ?

— Peut-être, reconnut Hagvar, ou peut-être pas. Les dieux ont rendu Eredor mortel, il n’y a pas de raison qu’il ait pu échapper à son destin. Erioch a peut-être simplement trouvé un moyen de se rendre maître de la magie du médaillon. C’est possible.

— Et les corbeaux ! Tu n’as pas parlé des corbeaux !

— Ces oiseaux ont toujours été liés à Eredor, concéda Hagvar, même du temps où il était un dieu. Ils étaient ses agents, ils espionnaient pour lui et lui rapportaient tout ce qui se passait sur la terre des hommes.

— Comme Erioch ! insista Leif. Exactement comme Erioch !

Personne ne répondit. Pour Guerwolf cela ne faisait aucune différence, que Erioch soit Eredor ou non, il ne voyait pas ce que cela changeait. Quant à Hagvar, il ne voulait pas croire que le dieu noir soit de nouveau vivant, il ne voulait même pas l’envisager. Cette idée recelait un tel potentiel de terreur qu’il se sentait basculer au bord de l’abîme rien qu’à l’entendre. Le vieux refusait de songer à tout ce que cela impliquerait. Si les dieux s’apercevaient que leur ancien ennemi était de retour dans le monde des hommes, déclencheraient-ils un nouvel Armageddon ?

— Si Eredor avait vraiment trouvé un moyen de renaître, les Gardiens l’auraient su. Ils seraient intervenus pour l’en empêcher. C’est leur rôle. S’ils n’ont rien fait contre Erioch, c’est qu’il est des leurs.

Le ton était ferme et sans appel.

— Et l’épée ? continua l’enfant. L’épée qui a tué Eredor la première fois ?

Depuis qu’il avait vu le médaillon sur le portrait d’Eredor, il avait la certitude absolue que le dieu noir était revenu sous la forme Erioch. Il lui semblait incompréhensible qu’Hagvar ne s’en rende pas compte, qu’il préfère détourner les yeux plutôt que regarder la vérité en face.

— Quoi l’épée ?

— Elle est bien dans le tombeau de Bertil ?

Hagvar hocha la tête.

— Oui. Bor n’a pas gardé cette arme. Dans l’espoir de reconquérir les faveurs de la déesse, il a fait bâtir un tombeau pour honorer la mémoire du Veneur que son père avait assassiné. Il a déposé l’épée à l’intérieur, près du corps de Bertil. On raconte qu’il scella ensuite l’entrée du tombeau avec son sceau, celui qu’il avait hérité de son père, de telle sorte que nul ne puisse y pénétrer, à l’exception du seigneur légitime de Galadhorm…

— Si Erioch est Eredor… commença Leif, mais Guerwolf lui coupa la parole.

— Me diras-tu comment traverser les montagnes ?

Hagvar hocha la tête. Mais le garçon intervint, une lueur rusée s’allumant au fond de ses yeux inhumains.

— Je peux te conduire, si tu veux.

Guerwolf lui jeta un regard méfiant.

— Tu connais les passages ? Je croyais que tu ne savais pas.

— Je n’ai jamais dit cela. Mais je voulais venir ici avant. Je peux te conduire.

— Ne te fie pas à lui, dit Hagvar. Il ment comme il respire.

— Je ne mens pas !

— C’est un menteur, un voleur et un fouineur… continua l’ermite, impitoyable. Comment pourrais-tu connaître les routes dans les montagnes ? Tu n’as jamais quitté le château.

— A Galadhorm, il y a des cartes. Je les ai vues. Je saurais trouver mon chemin.

Guerwolf le regardait avec méfiance.

— Fais attention, dit Hagvar. Il est capable de te mener dans l’antre d’un troll !

L’homme haussa les épaules. Il n’avait pas peur des trolls et il préférait voyager avec un enfant comme Leif, qu’avec un vieux prêtre. Le Loup n’aimait pas les prêtres. Il ne goûtait pas la compagnie de ses semblables en général.

—  Sois donc mon guide, dit-il à Leif. Si tu me fais quitter Erda, je te donnerai une pièce d’or. Mais si tu cherches à me duper, je te jetterai du haut d’une falaise.

Leif hocha la tête. Il n’avait aucunement l’intention de quitter la vallée, mais il ne voulait pas parler de son plan maintenant, surtout pas devant Hagvar. Il venait de comprendre qu’il ne pouvait plus se fier au vieil homme. Il avait été jadis le soleil de son existence, le seul être qui lui ait témoigné de l’affection, mais à présent il ne le voyait que comme un lâche qui refusait de voir la vérité en face. Le dieu noir était de retour, et celui qui était à la fois l’héritier de Rodgar et l’un des derniers fidèles d’Assaréel restait ici à ne rien faire, indifférent aux maléfices sournois qui avaient envahi la vallée.

            Au fond, songeait Leif avec rancœur, Hagvar ne l’avait sans doute jamais vraiment aimé… sinon il aurait peut-être partagé avec lui le secret des runes ?

Chapitre suivant : Leif révèle son secret

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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