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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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Le loup solitaire

Jeune et solitaire sur une longue route,
Jadis, je perdis un jour mon chemin marchant sur mes pas :
Je me sentis comblé lorsque je trouvais mon semblable ;
L’homme se réjouit avec l’homme.

 (Le Havamal, 47)

Leif fuyait dans la forêt, courant aussi vite qu’il le pouvait à travers les sous-bois encombrés de branches, de racines et de fougères. Le cavalier était tout proche, mais heureusement, le couvert des arbres lui donnait une chance de lui échapper. Le garçon avait l’impression que son cœur allait éclater. Il lui semblait sentir peser sur sa nuque les regards féroces des chasseurs, croyait à tout instant entendre le galop de leurs chevaux et tout cela le poussait en avant, au mépris de la douleur brûlante qui lui déchirait la poitrine. Parvenu à l’extrême limite de ses forces, il se jeta derrière un tronc et s’arrêta quelques instants, le temps de reprendre son souffle. Ses poursuivants n’étaient plus en vue, mais Leif savait qu’ils n’abandonneraient pas la partie. Ils avaient lâché les chiens sur lui…

Il était habitué au mépris, à l’indifférence et aux coups, tout cela faisait partie de son quotidien à Galadhorm, mais jamais auparavant il n’avait connu une telle haine, un acharnement aussi féroce voué à sa destruction. Les guerriers avaient retourné toute leur rage contre lui, une fureur vengeresse qui se muait en une véritable folie destructrice. Il ne pouvait clairement s’en expliquer la raison – si ce n’est qu’il savait qui était en réalité Erioch.

Il reprit sa fuite et gravit la pente par le passage le plus abrupt. Aucun cheval ne pourrait le suivre jusqu’ici, encore moins les soldats avec leurs hauberts. Pour grimper, il devait s’accrocher aux branches avec ses mains. Les ronces déchiraient ses vêtements et éraflaient sa peau. Ses pieds nus étaient en sang. Il éprouvait une douleur aigüe dans le ventre et dans la poitrine.

Il escalada un amoncellement d’énormes rochers gris. Il jeta un coup d’œil prudent derrière lui, mais ne distingua qu’un enchevêtrement inextricable d’arbres et de buissons épineux, sans la moindre trace de présence humaine. Les sous-bois étaient si touffus qu’il s’étonna d’avoir réussi à s’y frayer un passage. Il scruta les environs avec attention, tremblant d’apercevoir un oiseau noir, mais tout était calme. Il essuya la sueur qui coulait sur son front. Ses haillons étaient trempés, non de transpiration, mais de l’eau de la rivière dans laquelle il s’était jeté pour échapper aux chiens de guerre. Mais il n’en avait cure – il faisait chaud et il aurait tôt fait de se sécher. Le soleil déclinait, nimbant la vallée d’une aura rougeoyante, la lumière d’un crépuscule de printemps. A l’horizon, le sommet des montagnes déchirait les nuages en des lambeaux sanguinolents.

L’adolescent reprit sa route, avec d’avantage de prudence et de sérénité. Il avait le sentiment d’avoir fait le plus difficile. Il était certain à présent d’échapper aux chasseurs, et bientôt il serait en sécurité, dans un endroit où ils n’oseraient pas le poursuivre. Il lui tardait pourtant de voir tomber la nuit. Il n’avait pas peur du noir, au contraire, les ténèbres l’aideraient à se dissimuler à la vue de ses ennemis – en particulier des corbeaux – les espions les plus dangereux d’Erioch. Leif était une créature de l’ombre – fuyant la lumière du soleil comme la peste.

Alors que l’obscurité commençait à s’étendre sur la vallée, il parvint à la lisière de la forêt. Devant lui une pente douce montait vers un col ouvert entre deux rochers, un passage qui ressemblait à un portail ouvert vers un autre univers – et c’était exactement comme cela que Leif le voyait. De ce coté c’était le monde des hommes où la force de l’acier faisait loi. De l’autre coté était le monde d’Assaréel et d’Hagvar, régi par les légendes et la magie.

Il avait un espace à franchir à découvert sur la crête et il hésita un long moment avant d’oser s’y engager. Il aurait préféré attendre qu’il fasse nuit noire…  Mais il était à bout de force, la faim lui tordait les entrailles, et tout son corps brûlait de souffrance. Il voulait arriver le plus vite possible au terme de son périple et son impatience le perdit. Il sortit du couvert des arbres et s’engagea sur le sentier.

Il parcourut sans encombre une vingtaine de mètres puis il eut l’impression que son cœur s’arrêtait de battre. La silhouette menaçante d’un cavalier apparut de derrière un rocher, une silhouette familière qu’il aurait reconnue entre mille.

— Grimlor… gémit-il.

De tous ses ennemis, c’était lui le plus redoutable, mis à part Erioch évidemment – et il lui semblait que même Erioch n’aurait pu le traquer avec autant d’efficacité et d’acharnement. Les ténèbres recouvraient le guerrier, ne laissant entrevoir de lui qu’une ombre massive et puissante, juchée sur un cheval noir. Il avait dû faire le tour par la grande route, se dit Leif avec désespoir. Le chevalier avait deviné avant tout le monde où il voulait aller et le précéder… à moins que ce soit Erioch qui l’ait guidé par magie.

Une vague de désespoir submergea le cœur de Leif. Il s’était cru sur le point d’échapper à ses ennemis, se pensait enfin hors de danger après cette longue fuite à travers la forêt, et à présent que le péril était de nouveau devant lui, il ne trouvait pas en lui la force d’y faire face. Il devait absolument s’enfuir, se réfugier dans la forêt, tout de suite. Mais il ne parvenait pas à bouger. Ses jambes se mirent à trembler. Comme dans un rêve, Leif vit l’épée du guerrier jaillir de son fourreau, vit son cheval se mettre en branle, prendre de la vitesse. Ses pieds restaient comme cloués au sol. Il ne pouvait qu’espérer qu’il le tue rapidement.

Les sabots ferrés martelèrent la roche, soulevant des gerbes d’étincelles, et ce fut ce bruit qui tira Leif de sa stupeur. Un sursaut instinctif le saisit, l’arracha de force à sa léthargie et il détala comme un lièvre avant même de l’avoir décidé. Le destrier lancé au triple galop le rejoignit avant qu’il ne puisse arriver à la forêt, mais l’adolescent réussit à esquiver la charge en plongeant sur le coté. Le temps que le chevalier fasse faire volte face à sa monture, il s’était relevé et s’était remis à courir. Inutile d’espérer atteindre le couvert des bois, car Grimlor bloquait à présent le passage, ni le col car il n’aurait aucun mal à le rattraper avant. Il ne lui restait qu’une seule solution : grimper sur les rochers, là où le cavalier ne pourrait le suivre.

Il se mit aussitôt à grimper, avec l’agilité d’un singe. Il progressait si vite qu’on aurait dit une araignée. Alors qu’il était presque parvenu au sommet, un rocher se détacha sous ses pieds et il bascula en arrière sans pouvoir se retenir. Durant une interminable seconde, il resta suspendu entre ciel et terre, le monde tourna autour de lui, puis se fut la chute brutale sur la roche. Le choc fut si violent qu’il resta étourdi durant de longues secondes, sans savoir s’il était mort ou vivant. Il n’osait pas bouger de peur de sentir la souffrance exploser dans tout son corps. S’était-il brisé des os ? Il était tombé si brutalement et de si haut qu’il ne pouvait imaginer être indemne.

Une ombre le recouvrit, immense et lourde de menace. Leif ferma les yeux pour ne plus la voir, pour ne pas contempler la lame qui lui ouvrirait la gorge, se sentant de nouveau envahi par le découragement – puis les rouvrit au bout de quelques secondes, saisi de surprise. Car l’ombre qui se dressait au dessus de lui n’était pas celle de Grimlor. C’était un second cavalier, plus grand et plus massif. Etait-il seulement humain ? On ne voyait de lui qu’une silhouette d’aspect étrangement bestial et voûté, avec des épaules incroyablement larges et une tête énorme et contrefaite. Il tenait une hache de bataille d’une taille démesurée. Son regard glissa sur l’adolescent étendu puis se reporta sur le chevalier, qui attendait, immobile, à quelque distance de là.

— Je suis Grimlor, dit ce dernier d’une voix calme. Je sers Erioch le Gardien, seigneur de Galadhorm et roi d’Erda. Tu es sur ses terres. Passe ton chemin !

L’être ne donna pas l’impression de l’avoir compris. Ignorait-il la langue des hommes ? Son regard allait de Grimlor à Leif et de Leif à Grimlor. On ne pouvait percevoir son visage dans l’ombre mais on voyait clairement ses longs bras velus semblables à ceux d’un singe, avec d’énormes mains aux doigts courts.

Le chevalier leva son épée.

— Tu entends ? Ecarte-toi ou je serai obligé de te tuer.

L’être sortit de sa stupeur. Un grondement sourd monta de sa gorge et se transforma en un murmure rauque et hostile.

— Je ne te laisserai pas tuer cet enfant.

— Je ne vais pas le tuer – du moins pas si je peux l’éviter. Erioch désire qu’il soit amené à Galadhorm – de préférence vivant.

— Je ne te laisserai pas le capturer, poursuivit l’autre, avec obstination.

Il raffermit sa prise sur la hache. Grimlor haussa les épaules.

— Tu veux périr pour sauver un voleur ?

A ces mots, un cri jaillit spontanément de la poitrine de Leif :

— C’est Erioch le voleur, et toi tu es un traître ! Tue-le, étranger ! Tue-le !

Il cria ses derniers mots d’une voix suraiguë, étranglée par un insupportable sentiment de révolte impuissante. S’il en avait eu la force, s’il avait eu une épée, avec quel plaisir, avec quelle rage il se serait lui-même rué au combat !

Grimlor éperonna son cheval et fondit sur l’étranger. Celui-ci au lieu de faire de même, sauta à bas de sa monture et se campa sur ses deux jambes qui avaient un aspect bizarrement torves et tordues. Il maniait sa hache comme un bûcheron. Leif roula hors du chemin pour ne pas être piétiné par le destrier de Grimlor et se dressa sur ses pieds, palpant ses membres, tout étonné de ne pas déceler de fractures. Il fallait fuir : l’étranger n’avait aucune chance contre Grimlor – qui était le meilleur chevalier de Galadhorm – mais son intervention providentielle lui donnerait peut-être le temps de disparaître.

Le cavalier s’abattit comme un ouragan sur son ennemi, épée brandie. Loin de se dérober, l’homme à la hache s’élança en avant, sans un cri. Le fer de l’arme décrivit une large courbe, et sectionna les pattes antérieures du cheval, qui s’effondra dans un hennissement déchirant. Grimlor bascula en avant, passa au dessus de sa tête et s’écrasa violemment sur le sol.

Il mit quelques secondes à reprendre ses esprits. Son adversaire attendait, hache brandie, sans chercher à profiter de son avantage pour achever son ennemi. Etait-ce stupidité, bravade ou noblesse ? Son adversaire se releva, meurtri et contusionné. Sa monture, les deux jambes avant coupées au niveau du genou, se tordait et ruait sur le sol en poussant d’effroyables hennissements.

Le guerrier inconnu s’était reculé pour éviter les coups de sabots. Il posait à présent sur son adversaire un regard étrangement détaché, comme si le sort du combat ne le concernait pas vraiment. Le regard, se dit brusquement Grimlor, d’un homme qui a déjà résolu de mourir et qui pour cette raison ne peut plus être vaincu.

Il s’approcha de lui, tenant son épée d’une main ferme. L’autre leva sa hache. A présent qu’il était à terre, sa taille paraissait stupéfiante. Il dépassait le chevalier d’une tête au moins, et encore se tenait-il voûté, légèrement penché en avant. Deux jambes arquées et minuscules soutenaient un torse grotesque taillé en triangle avec des épaules disproportionnées et des bras énormes. Son dos était étrangement tordu, avec une sorte de bosse qui lui déformait sa cape.  Grimlor s’arrêta à quelques pas devant lui. Il avait l’étrange sentiment qu’il ne pourrait pas remporter ce combat, en dépit de sa longue expérience des duels. L’autre hésita un instant et abaissa son arme. Ses bras démesurés et sa posture voûtée le faisaient ressembler à une sorte d’immense singe.

— Qu’est-ce que tu attends ? s’exclama Leif en le voyant hésiter. Tue-le ! Tue-le !

Il se sentait terrifié à l’idée que l’inconnu prenne le parti de Grimlor, que les deux guerriers se liguent contre lui.

— Qui es-tu ? demanda Grimlor.

L’autre haussa les épaules, un geste qui souligna la difformité de son dos tordu.

— Pourquoi veux-tu connaître mon nom ?

— J’aime savoir qui je tue.

L’autre hocha la tête d’un air approbateur, sans manifester ni peur, ni colère.

— On m’appelle Guerwolf le Loup.

Grimlor leva son épée en une esquisse de salut, puis se mit en garde. Le combat reprit. Il fut court et d’une sauvagerie effroyable. Le premier coup sectionna le bras du chevalier au niveau du coude, le second sépara sa tête du reste de son corps. Un cri rauque et furieux accueillit cette victoire: un grand corbeau, qui avait observé le combat, perché sur un rocher à proximité, s’envola brusquement et disparut dans la nuit.

Lorsque tout fut terminé, Guerwolf poussa un étrange soupir et se détourna. Il prit son cheval par la bride et l’entraîna vers la route qui s’étendait un peu plus loin, de l’autre coté du col. Il ne jeta même pas un regard en arrière. Leif se précipita derrière lui et l’interpella.

— Attends ! Où tu vas ?

L’adulte le toisa sans aménité.

— Va-t-en ! Laisse-moi en paix.

On aurait dit le grognement d’un ours plutôt qu’une voix d’homme.

— Si tu vas par là bas, dit Leif très vite, en désignant le chemin qui descendait vers Galadhorm, tu vas te jeter directement dans les griffes d’Erioch. L’homme contre qui tu t’es battu était son meilleur chevalier. Il te fera mettre à mort.

— Je ne vais pas lui dire que c’est moi qui l’ai tué…

— Il le sait déjà ! Tu n’as pas vu l’oiseau ?

L’autre lui jeta un regard incompréhensif. Leif fit quelques pas en avant, mais sans oser s’approcher de trop près. La méfiance était fermement ancrée en lui. Il redoutait ce guerrier, bien qu’il venait de lui sauver la vie. Il se réjouit qu’il fasse nuit, au moins il ne pouvait pas voir ses yeux.

— Je connais un endroit où Erioch ne pourra pas nous trouver. Où ses démons ne peuvent pas aller.

— Je ne veux pas me cacher, grogna encore Guerwolf.

Un croassement rauque retentit dans le ciel. Une grande silhouette ailée passa juste au dessus de leurs têtes, évoquant l’aspect d’un gigantesque corbeau, d’une taille supérieure à celle d’un aigle.

— C’est lui, cria aussitôt Leif, paniqué, c’est Erioch !

Le Loup leva sa hache, sourcils froncés. Il n’avait pas peur, mais il se sentait étrangement troublé. Jamais il n’avait vu de corbeau si énorme. Un frisson lui parcourut l’échine. L’oiseau monstrueux décrivit une courbe dans le ciel puis piqua dans sa direction. Guerwolf se baissa pour éviter l’attaque, et il eut la vision d’un corps recouvert de plumes noires et luisantes, d’un bec long et pointu, et de deux yeux cruels. Le corbeau géant croassa de dépit et reprit de l’altitude. Il paraissait capable de soulever sans effort un mouton de bonne taille ou un enfant. Il tournait en cercles au dessus d’eux et poussait des cris féroces.

— Il appelle ses frères, glapit Leif. Il faut fuir !

Le cheval était sa seule chance d’atteindre le lac à temps. Il voulut courir jusqu’à lui, mais le guerrier le repoussa en arrière du plat de sa hache.

— C’est notre seule chance ! Je t’en supplie ! Si on reste, ils te tueront toi aussi !

Un nouveau bruit se fit entendre, évoquant le son de dizaines de battements d’aile, mêlés de plaintes rauques. Le corbeau revint à la charge, et cette fois-ci, on distinguait derrière lui une sorte de nuage plus sombre que la nuit – un nuage qui s’avéra en réalité être une nuée de grands oiseaux noirs.

— Ils arrivent ! insista Leif. Vite !

Guerwolf prit enfin sa décision. Il se hissa sur la selle, empoigna le jeune garçon et le souleva de terre sans aucun effort apparent. Il était si grand et ses bras si longs qu’il n’avait presque pas eu besoin de se pencher. Leif s’installa en croupe derrière lui et s’accrocha à son dos, sentant son odeur écœurante de sueur et de crasse.

Guerwolf n’eut qu’à peine besoin d’éperonner sa monture : elle bondit d’elle-même en avant dès qu’il lâcha la bride et galopa droit vers le col. Le premier des grands oiseaux noirs se lança à leur poursuite. Leif jeta un coup d’œil derrière lui. Durant un instant, il crut que le cheval allait pouvoir distancer son poursuivant, mais l’oiseau se mit à battre des ailes avec plus de vigueur, et au même moment, la pente se fit plus abrupte, obligeant le cheval à ralentir son allure.

Leif poussa un cri de frayeur lorsque le corbeau s’abattit sur lui, ses serres grandes ouvertes comme des mâchoires de métal. Mais Guerwolf se retourna à demi sur sa selle, et frappa d’un revers de sa hache, en un coup circulaire qui balaya l’air derrière lui. Il tenait l’arme gigantesque à une seule main au bout de son bras – un exploit qu’aucun autre être humain n’aurait pu accomplir. L’oiseau, touché à l’aile, s’écrasa sur les rochers. Dans le mouvement que fit le cavalier, Leif faillit tomber, mais il se rattrapa de justesse et s’accrocha de toutes ses forces au guerrier, se collant tout contre lui et nouant ses bras maigres autour de son torse immense.

D’autres croassements se firent entendre, les cris d’une multitude de corbeaux d’une taille monstrueuse, qui semblaient à présent emplir le ciel. Guerwolf pressa son cheval de plus belle, et celui-ci fournit un effort terrible pour se lancer à l’assaut de la pente. Ils débouchèrent sur la vieille route qui s’étendait de l’autre coté du col franchirent d’un bond une souche qui barrait le passage.

— Le lac ! cria Leif, il faut atteindre le lac !

Le cheval couvert de sueur, l’écume aux lèvres, galopait dans la nuit sur les rochers au risque de se briser une patte, bondissant au dessus des buissons ou les piétinant au passage. Les plaintes des volatiles géants emplissaient l’air juste derrière eux et le garçon n’osait même pas se retourner pour savoir à quelle distance ils étaient. Il s’attendait à chaque instant à sentir leurs serres se refermer sur lui et l’emporter dans les airs.

— C’est moi qu’ils veulent se dit-il soudain. Ils sont venus pour moi.

C’était une pensée qui aurait pu paraître absurde : qu’est-ce qu’Erioch pouvait avoir à redouter d’un gamin tel que lui ? Guerwolf était une cible plus logique. Le mage, par l’intermédiaire du lien magique qui l’unissait aux corbeaux, avait dû être témoin de la mort de son plus fidèle serviteur, et il voulait à présent se venger… Leif n’avait aucun mal à imaginer sa rage. Pourtant le garçon savait que les serviteurs d’Erioch n’avaient cessé de le traquer depuis qu’il avait fui Garholm. Erioch avait même chargé Grimlor, son meilleur chevalier, de le pourchasser ! Pourquoi ? La seule raison qui lui venait à l’esprit était que le mage savait qu’il avait surpris son secret, et craignait qu’il dévoile la vérité. Mais qui accepterait de l’écouter et de le croire ?

Ils quittèrent la route et dévalèrent en trombe la pente abrupte qui menait au lac. Celui-ci s’étendait en contrebas, vaste miroir opaque dans les ténèbres. Soudain, l’une des pattes avant de l’animal se coinça entre deux rochers et se brisa net. Il s’effondra dans un terrible hennissement de souffrance, envoyant ses deux cavaliers valser cul par-dessus tête sur la route. Leif roula au bas de la pente et sa tête heurta un rocher avec une telle violence qu’il resta un moment étourdi, des cloches résonnant à l’intérieur de son crâne.

Guerwolf se remit aussitôt sur ses pieds. Sa grande carcasse se dressa dans la pénombre. Au dessus de la colline, la nuée des corbeaux venait d’apparaître, recouvrant les étoiles du ciel, emplissant l’air de leurs croassements rauques qui ressemblaient à présent à des cris de triomphe. Guerwolf se saisit du garçon, le mit sous le bras comme s’il était un vulgaire sac et s’élança à en avant.

Il était puissant, mais son corps était plutôt lourd et trapu, et ses jambes courtes et arquées n’étaient pas bien adaptées à la course. Il lâcha sa hache pour aller plus vite, et son bras gauche, immense, balançait à son coté, tandis que le droit portait Leif encore à demi inconscient. Derrière lui, les cris et les battements d’aile enflèrent, et Guerwolf, tout en continuant à courir, se saisit de l’épée qu’il portait à la ceinture, bien décidé à vendre chèrement sa vie si jamais il était rejoint. Il eut un mince sourire. Fuir le grand nord pour finir tué par une horde d’oiseaux monstrueux, quel étrange destin pour le Loup du Raklein !

Il atteignit les berges du lac, laissa tomber Leif et fit face à ses poursuivants.

La nuée ne l’avait pas suivi. Elle planait au dessus de la colline, mais aucun des immenses oiseaux noirs ne semblait disposé à attaquer. Ils tournoyaient à proximité, s’en approchant parfois au gré de leurs circonvolutions, mais s’en éloignant aussitôt après. On aurait dit qu’une force mystérieuse les repoussait.

— Ils ne nous suivront pas, dit Leif qui avait repris ses esprits. La déesse Assaréel protège cet endroit.

Guerwolf fronça les sourcils. Cette déesse mystérieuse lui semblait à sa manière aussi inquiétante que les monstrueux oiseaux. Ceux-ci tournèrent un moment dans la nuit, impuissants et furieux, puis disparurent derrière la colline. Le guerrier jeta un regard circulaire autour de lui. On ne voyait pas grand-chose, mis à part des rochers et quelques arbres poussant près du lac.

— Il ne faut pas rester ici, indiqua le garçon. Le lac est sous la protection de la déesse. C’est pour cela que les corbeaux n’y vont pas. Mais les hommes le peuvent. Même ceux qui sont au service d’Erioch. La déesse ne nous protégera pas contre eux.

— D’où venaient ces oiseaux géants ?

— Je te l’ai dit déjà, tu ne m’écoutes pas ? Ils sont envoyés par Erioch. Il peut les contrôler – et aussi voir à travers leurs yeux. Ils sont une extension de son propre corps…

Guerwolf jeta au garçon un regard méfiant.

— Je ne te mens pas…

Le guerrier haussa ses puissantes épaules. Il se sentait furieux. Il avait perdu son arme et son cheval et se trouvait à présent égaré dans une région sauvage et inconnue.

Il reprit la direction de la colline.

— Où tu vas ?

— Chercher ma hache.

Leif lui emboîta le pas, le suivant à distance sans trop savoir pourquoi. Craignait-il de le voir disparaître dans la nuit en le laissant seul ? Mais de toute façon, il n’était plus très loin de chez Hagvar à présent. Il n’avait plus besoin de lui. Le géant lui avait sauvé la vie, mais il n’en restait pas moins extrêmement redoutable et la méfiance était une seconde nature pour Leif.

Il suivit pourtant Guerwolf et l’aida à explorer les rochers à la recherche de son arme. Le cheval était été réduit en pièce par les corbeaux – on voyait des morceaux de cadavres éparpillés un peu partout. Guerwolf put cependant récupérer ses sacoches, dans lesquelles se trouvaient ses affaires et ses provisions. La hache gisait à proximité, pleine de sang.

— Lave-la dans le lac, proposa Leif d’une voix morne. Le sang des corbeaux est peut-être maléfique.

Il se sentait à bout de force. Le danger écarté, sa fatigue transparaissait de nouveau, il avait besoin de dormir et – si possible - de manger. Ses jambes tremblaient sous lui, son crâne le faisait souffrir, et ses yeux se fermaient malgré lui.

Guerwolf le rattrapa au moment où il s’affaissait au sol. L’enfant épuisé esquissa un mouvement pour se défendre, mais renonça et se laissa transporter sans résistance. Il se sentait mal à l’aise, paralysé de terreur. Le guerrier était si fort qu’il aurait pu lui tordre le cou d’une seule main.

Portant le garçon sur son épaule et traînant derrière lui sa hache, Guerwolf retourna au lac, le suivit un moment jusqu’à arriver à un petit bosquet où il s’enfonça sans hésiter. Il se sentait plus en sécurité ici, sous le couvert de la végétation, dissimulé à la vue de ce qui pouvait venir du ciel ou de la colline. En dépit des assurances de Leif, le guerrier n’arrivait pas à se fier entièrement à la protection d’Assaréel.

Guerwolf installa l’adolescent sous un arbre. Il le croyait endormi ou inconscient, mais celui-ci ouvrit les yeux au moment où il le posa à terre. Du sang coulait de son cuir chevelu sur sa nuque.

— Pourquoi tu m’as sauvé la vie ?

Le visage de Leif était complètement invisible dans le noir. Sa voix était morne – presque éteinte. Le guerrier lui jeta un regard mauvais. L’image d’un petit garçon au visage rieur apparut devant lui, sans prévenir. Ses puissantes épaules se mirent à trembler.

— Tu parles trop… Ferme-la.

Le garçon obéit. Il sentait parfaitement qu’insister aurait été dangereux. Guerwolf sortit de ses sacoches une miche de pain qu’il rompit. Il en jeta un bout à Leif qui l’attrapa au vol et se mit à la dévorer. Il n’avait pas mangé depuis le matin. Le guerrier l’interrogea d’une voix grondante, encore chargée de colère.

— Qu’est-ce que tu as fait ?

L’enfant lui jeta un regard craintif. Le ton lui avait semblé hostile. Il ne distinguait de l’homme qu’une masse énorme dans l’obscurité. La terreur le saisit soudain, il se remit sur ses pieds en dépit de sa faiblesse, et tout son corps se raidit, près à détaler au moindre signe suspect. L’autre dût le sentir car il reprit, d’une voix plus amène.

— Pourquoi le chevalier te poursuivait-il ?

Leif ouvrit la bouche, mais au moment de parler il s’aperçut qu’il ne savait pas quoi répondre. Pourquoi les hommes d’Erioch le cherchaient-ils ? Il n’avait cessé de se poser la question depuis qu’il avait fui Garholm. Il se rassit et dit la première chose qui lui passa par la tête.

— Ils voulaient m’empêcher de venir ici. M’empêcher de parler à Hagvar.

— Qui est Hagvar ?

— C’est un ermite. Un serviteur de la déesse. Il vit près du lac.

Le silence retomba. Leif ne savait pas s’il devait continuer à parler ou pas. Il ne voyait pas le visage de l’homme, ne pouvait déchiffrer son expression, ne savait pas s’il avait pour lui de la colère ou de la bienveillance. Il aurait aimé qu’il l’interroge encore, pour qu’il puisse tout lui expliquer, parler de ses espoirs et de ses craintes, mais l’homme demeurait obstinément silencieux, comme si toute l’affaire avait cessé de l’intéresser.

On n’entendait plus que des bruits de mastication. Au bout d’un moment, Leif porta son morceau de pain à sa bouche et l’engloutit rapidement. Il avait la gorge sèche, mais il n’osait pas réclamer à boire. Le guerrier lui inspirait une crainte croissante. Il se dit soudain qu’avec les ténèbres, l’homme n’avait sans doute pas remarqué ses yeux, et cela l’emplit d’une terreur incoercible. Il devrait tenter de fuir avant le matin… Avant qu’il voit ce qu’il était en réalité.

Pour le moment, il se sentait si épuisé qu’il n’aurait guère pu faire un pas. Tous ses muscles le faisaient souffrir. L’homme s’installa dans un coin, et s’allongea pour dormir, sa hache et son épée courte posées à ses cotés. Leif l’imita, prenant soin de mettre une distance confortable entre lui et l’adulte.

Chapitre suivant : L’ermite

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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