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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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L’arrivée du Gardien

Les occupants de la halle connaissent rarement
La parenté du nouveau venu ;
Le meilleur est entaché de fautes,
Le pire n’est pas sans valeur.

 (Le Havamal, 133)

Ce fut ainsi que les hommes de Thorsen le retrouvèrent, après des heures passées à patrouiller dans la forêt. Lorsque Thorsen découvrit le cadavre horriblement mutilé d’Ogar, il fut saisi d’une rage intense qui lui fit oublier toute prudence. Il envoya un homme rapporter la dépouille au château et, sans attendre les ordres de son père, s’élança une nouvelle fois sur la piste du monstre. Son sang brûlait comme un acide, l’emplissant d’une détermination âpre, douloureuse et sauvage. C’était la première fois que le démon tuait un homme qui lui était cher, un homme qu’il considérait comme un ami et un frère d’arme, et il avait l’impression qu’une partie de lui-même lui avait été brutalement arrachée. Grimlor, qui chevauchait à ses cotés, partageait sa colère, même s’il ne le montrait pas au grand jour. Il exhortait son seigneur à la prudence et réussit à le dissuader de scinder la troupe, mais c’était uniquement par sens du devoir, et son désir profond était de poursuivre la traque, quels que soient les risques, jusqu’au bout du monde s’il le fallait.

Une fois de plus, les efforts des guerriers demeurèrent vains. Le meurtrier d’Ogar semblait s’être évanoui dans la nature une fois son forfait accompli, et Thorsen, la mort dans l’âme, crucifié par la frustration et l’impuissance, dut se résoudre à faire demi-tour. La rage bouillonnait toujours en lui et il était bien décidé à repartir à la recherche du monstre dès l’aube suivante.

— Je ne prendrai aucune journée de repos tant que ce troll sera encore vivant, dit-il. Je le jure sur la mémoire d’Ogar le Brave.

Le visage lacéré du guerrier, avec ses yeux crevés et son étrange sourire, ne cessait de le hanter.

— Je suis avec toi, seigneur, dit simplement Grimlor. Jusqu’à la mort.

Or, en chevauchant le long de la route qui les ramenait au château, ils aperçurent un homme debout et immobile, appuyé sur un bâton de marche. Il était grand et mince, enveloppé dans un manteau de couleur noire dont les pans flottaient dans le vent glacial. On ne distinguait pas bien son visage sous le capuchon, mais on le devinait étroit et émacié. Un baluchon était posé à coté de lui, dans la neige. Il leva la main à l’approche de la troupe et Thorsen lui rendit son salut, se forçant à être aimable en dépit de la rage sourde qui lui étreignait les entrailles. Il se demanda d’où le voyageur pouvait venir – tous les cols étaient fermés par la neige.

— Sois le bienvenu à Galadhorm ! Il est rare de voir des étrangers se hasarder sur les routes par les temps qui courent.

— Sois sûr que ce n’est pas par plaisir que je suis ici, rétorqua l’inconnu d’un ton glacial. Mais une tâche m’attend à Erda – une tâche qui ne souffre nul délai.

— Quelle tâche ? demanda Thorsen étonné plus qu’offensé par cette attitude peu courtoise.

— Je m’en expliquerai devant Arvarn et nul autre que lui. Mène-moi à Galadhorm immédiatement ! Je n’ai pas de temps à perdre.

Un murmure stupéfait et furieux enfla parmi les cavaliers.

— Sais-tu à qui tu t’adresses ? gronda Grimlor, se faisant l’écho de la colère de toute la troupe. Le seigneur Thorsen Arvarnson te mènera à son père si tel est son bon plaisir, et si tu persistes à lui manquer de respect, il te fera fouetter.

— C’est toi qui ne sais pas à qui tu t’adresses, gronda l’étranger avec mépris, autrement tu n’oserais pas élever la voix devant moi !

Il fit un geste, et quelque chose brilla dans sa main, comme une étoile d’argent. Il la jeta à terre où elle explosa en soulevant des volutes de neige qui se dispersèrent dans le vent. Les chevaux effrayés se mirent à hennir et à se cabrer, certains des hommes d’arme ne purent contenir des exclamations de surprise.

— Je me nomme Erioch et je viens d’Ingünn. J’ai été mandaté par le Conseil des Gardiens. Menez-moi à votre seigneur !

Le silence s’abattit brusquement, troublé seulement par le sifflement du vent. Les guerriers fixaient l’étranger d’un air stupéfait. Aucun d’entre eux n’avait jamais vu de Gardien mais tout le monde en avait entendu parler - et savait ce qu’ils étaient : les instruments impitoyables de la colère des dieux. Thorsen s’assombrit. Il n’aimait pas cet étranger. Il n’appréciait ni son ton ni ses manières, son instinct lui commandait de se méfier de lui, et le fait qu’il se prétende envoyé par le Conseil d’Ingünn ne suffisait pas à effacer cette impression.

— Tu es peut-être un Gardien, dit-il avec froideur, mais c’est à mon père qu’appartient cette vallée et j’en serai le seigneur lorsque les dieux le rappelleront à eux. Alors, je te conseille de parler avec plus de courtoisie !

Une flamme dansait sinistrement au fond de ses yeux, et les hommes qui le connaissaient bien savaient que sa froideur équivalait chez lui aux pires explosions de colère d’Arvarn. L’inconnu devrait mesurer avec soin ses paroles, ou bien il pourrait y laisser la vie. Mais celui-ci ne se laissa pas impressionner :

— La vallée était là bien avant que tes ancêtres ne viennent s’y installer et ne la réclament pour eux. Mais peu importe, tu as raison. Je suis fatigué d’avoir si longtemps marché dans le froid et la neige, et cela rend ma langue mordante. Aie la bonté de me mener jusqu’à ton seigneur, chevalier.

Le ton était moins sec et la phrase tournée d’une manière plus courtoise, mais le visage avait gardé une expression de froideur. Grimlor crut même y lire une sorte de haine, soigneusement  dissimulée derrière un masque d’indifférence glacée. Thorsen hocha la tête, se forçant à contrôler sa colère et à maîtriser l’impulsion qui lui commandait de dégainer son épée et de la passer au travers du corps du magicien.

 

Lorsqu’Erioch parut dans la grande salle du château, sa haute taille, rehaussée par sa maigreur presque squelettique, sauta aux yeux de tous les guerriers : il devait mesurer plus de un mètre quatre-vingt, pour un poids qui n’atteignait même pas soixante kilogrammes. Il promena longuement son regard sur la salle, comme s’il avait voulu en graver le moindre détail dans sa mémoire. Il s’arrêta brusquement et baissa les yeux. De la pointe du pied, il effleura quelque chose sur le sol, une tâche sombre qui s’étalait sur une dalle de pierre, une tâche que ni le temps ni les efforts des domestiques n’avaient jamais pu effacer. Il la contempla quelques secondes, puis il releva la tête et reprit sa marche vers le trône d’Arvarn.

Le Gardien n’avait pas prononcé une seule parole depuis qu’il avait prié Thorsen de le conduire à Galadhorm. Ses yeux profondément enfoncés dans leurs orbites brûlaient d’un éclat que personne n’osait soutenir. Son visage était marqué comme celui d’un vieillard, avec un teint jaune et parcheminé, mais ses longs cheveux étaient d’un noir de jais, de même que le court collier de barbe qui ornait son menton pointu. Il avait la vigueur d’un jeune homme, et il était bien difficile d’estimer son âge. Ses mains aux doigts maigres étaient prolongées par des ongles épais et nacrés, si longs qu’ils ressemblaient à des griffes. Parvenu devant le trône, Thorsen salua Arvarn d’une brève inclinaison du buste

— Père, cet étranger se nomme Erioch. Il prétend avoir été envoyé par le Conseil d’Ingünn.

Ceux qui connaissaient le mieux le jeune seigneur perçurent dans sa voix une hostilité soigneusement maîtrisée. Erioch s’arrêta devant le fauteuil sculpté dressé sur l’estrade et il huma profondément, appuyé sur son bâton, emplissant ses poumons de l’odeur de la salle. Des bûches de chêne se consumaient dans la grande cheminée de pierre avec des craquements et des soupirs. Les guerriers demeuraient à distance, le regardant avec un mélange de méfiance et de curiosité. Erioch ne semblait même pas les voir. Il leva les yeux vers le trône, droit vers Arvarn, et plongea son regard dans celui du seigneur, qui tressaillit comme s’il l’avait touché. La lumière des braseros projetait sur le mur et le sol de grandes ombres qui ressemblaient à des spectres et celle d’Erioch s’étirait comme un long serpent.

— C’est le Conseil qui m’envoie, reprit le sorcier d’une voix basse qui parut emplir toute la salle comme le grondement d’un orage lointain. Il m’a envoyé à vous dans ces heures sombres pour vous aider à affronter le péril mortel qui menace vos terres.

— Si péril il y a, rétorqua Arvarn avec froideur, nous sommes suffisamment armés pour y faire face. Je ne crois pas avoir sollicité le secours des sorciers d’Ingünn.

Il éprouvait envers le Gardien la même hostilité instinctive que son fils - mais à la différence de Thorsen, il s’y mêlait également une véritable peur, non pas du Gardien en lui-même mais de tout ce qu’il pouvait découvrir ou deviner. Au dessus de lui sur le trône, se dressaient les imposants bois de cerfs qui étaient l’emblème de Galadhorm. Erioch eut une sorte de rictus de dédain qui dévoila des dents jaunes, avec de longues canines.

— C’est nous qui sommes juges de ce qui nécessite notre venue ! Le Mal se répand dans la vallée et si vous ne voyez pas alors c’est que vous êtes encore plus aveugles qu’on aurait pu le croire. Le démon rode parmi vous, attirant à lui les âmes faibles, et répandant mort et chaos sur son passage. Vous ne pouvez lutter seuls, et c’est pourquoi le Conseil m’a envoyé ici. Si nul ne l’arrête, Erda sombrera dans la violence et ensuite le Mal se répandra jusqu’à Kjorval ou au Nelung.

Arvarn fronça les sourcils. Il était peu dire qu’il n’aimait pas cet étranger. Tout son être se révulsait à sa vue, il éprouvait l’envie brûlante d’ordonner à ses gardes de le saisir et de le jeter aux fers, voire de se dresser lui-même de son trône et de le frapper de son épée. Il dut lutter pour lui répondre, d’une voix tremblante de rage contenue.

— Comment comptes-tu vaincre cette créature ?

Erioch le regarda droit dans les yeux. Pour la première fois, une sorte de sourire déforma son visage, mais on aurait plutôt dit un rictus carnassier.

— Avant de savoir comment on peut la vaincre, ne veux-tu pas savoir qui elle est ? Ou peut-être le sais-tu déjà, ô Arvarn, seigneur de Galadhorm, lointain descendant de Beorc le Juste ?

Sa voix était emplie d’une ironie étrange et mordante.

— Nous savons ce qu’elle est, rétorqua le vieux guerrier avec une hâte qui n’échappa à personne. C’est un troll que le vent de l’hiver a rendu furieux et intrépide. Trouve-le et tue-le, si tu as ce pouvoir, et retourne ensuite à Ingünn ! Tu n’es pas le bienvenu ici.

— Je le sais bien, ô seigneur et pourtant je parlerai, car la vérité doit être connue.

Un éclair de fureur passa dans les yeux d’Arvarn, et sa main se posa sur le pommeau de son épée. Erioch le toisa sans se troubler, une flamme rougeoyant au fond des yeux. Les deux hommes s’affrontèrent du regard, et à la surprise de tous, Arvarn se rassit et se recroquevilla sur son trône. Il aurait voulu se lever, ordonner à ses hommes de s’emparer de l’étranger, de le jeter dans la plus profonde de ses oubliettes, mais à sa grande horreur, il s’aperçut qu’il en était incapable. Sa main demeura crispée sur son arme. Il ne parvenait pas à bouger, ni même à prononcer le moindre mot. Ses mâchoires étaient contractées et sa langue était comme collée à son palais.

— Il y a de cela cent vingt trois ans, reprit Erioch, Galadhorm connut un siège long et terrible. Une armée venue d’au-delà des montagnes se répandit dans la vallée et mit Erda à feu et à sang. Les fils de Beorc se réfugièrent entre ces murs, mais leurs ennemis firent le siège de la forteresse et les défenseurs tombèrent très vite à court de nourriture. Bientôt, ils furent réduits à une poignée d’hommes si maigres et si décharnés qu’ils ressemblaient à des spectres. Ce fut alors qu’Alrun, seigneur de Galadhorm, poussé par le désespoir et le désir de sauver son royaume et sa vie, se résolut à accomplir un acte insensé et funeste : il invoqua un puissant esprit démoniaque du nom d’Arkiel, que l’on connaît également sous le nom du Corrupteur.

Le silence envahit la grande salle. La voix d’Erioch poursuivait, impitoyable et glacée, narrant les évènements avec un détachement clinique. Arvarn ouvrit la bouche pour l’interrompre, lui ordonner de se taire, mais aucun son ne sortit de sa gorge. Sa main, encore crispée sur le pommeau de son arme, tremblait. Il ne pouvait pourtant pas laisser ce sorcier révéler la vérité devant tout le monde ! Il fallait le faire taire, à tout prix. Mais il ne parvenait toujours pas à bouger, ni même à parler, comme si ses membres et sa langue s’étaient soudain changés en pierre.

— Un pacte fut conclu avec le Corrupteur, et celui-ci détruisit les ennemis de Galadhorm, rétablissant ainsi la paix dans le royaume d’Erda. Mais le prix à payer avait été terrible : Arkiel fut libéré et son influence maléfique se répandit dans la vallée comme un feu de forêt. La guerre ne tarda pas à ensanglanter de nouveau la région, dressant les familles et les clans les uns contre les autres en de terribles et sanglants carnages. Les hommes se mirent à vénérer le Corrupteur, lui apportant des âmes en sacrifices pour obtenir ses faveurs, suivant en cela l’exemple de leur seigneur. Alrun lui-même tomba peu à peu sous son emprise. Il devint cruel, despotique et mauvais.

— Ces vieilles légendes ne sont que des calomnies… articula Arvarn, au prix d’un terrible effort, mais sa voix se perdit, couverte par celle d’Erioch. Le seigneur éprouvait le désir de se ruer sur le Gardien pour lui imposer le silence, mais il n’arrivait pas à faire un geste.

— Lorsqu’il comprit à quel point Arkiel avait étendu son influence maléfique sur la vallée, Alrun, dans une dernière étincelle de sagesse, réussit à se libérer de son pouvoir. Il voulut défaire ce qu’il avait accompli, et il utilisa les runes pour renvoyer le Corrupteur dans les profondeurs des abysses infernales. Mais celui-ci, par vengeance et par cruauté, métamorphosa Alrun en quelque chose qui n’avait plus rien à voir avec un homme. Un monstre à la puissante terrifiante, presque invulnérable, d’une force inimaginable, contre laquelle les armes ne pouvaient rien. C’est ce démon qui a été libéré aujourd’hui. La chose qu’est devenu Alrun est une créature immortelle, habitée par l’esprit du Corrupteur, répandant autour d’elle le chaos et la haine… Sa seule présence révèle toute la noirceur du cœur humain et exacerbe ses instincts les plus infâmes ! Son influence se ressent à présent dans toute la vallée.

Un silence pesant accueillit ces paroles. On lisait dans les regards une stupéfaction mêlée d’horreur. Arvarn fixait le sorcier avec un regard débordant de haine. Il fallait absolument l’interrompre avant qu’il n’aille au bout de son récit… Il devait dissiper cette impression, et le faire tout de suite… Gardien ou non, il était prêt à lui passer son épée au travers du corps pour l’empêcher de révéler la vérité. Au prix d’un terrible effort de volonté, il parvint à briser la gangue de pierre qui immobilisait sa langue.

— Ton histoire n’est qu’un tissu de mensonges ! réussit-il enfin à dire, d’une voix tremblante de rage. Ignores-tu qui sont les fils de Beorc ? Comment un descendant de celui qui a abattu Eredor le dieu mauvais, pourrait-il se livrer à une aussi infâme sorcellerie ?

Il voulut dégainer son épée et bondir à bas de son trône, mais son corps refusa de lui obéir. Erioch le regardait avec une froideur qui cachait mal son hostilité et son mépris.

— Je pourrais révéler d’autres choses sur Alrun et sur les fils de Beorc, des choses plus épouvantables encore, mais je ne le ferai pas car cela ne servirait à rien maintenant. Je suis venu ici en premier lieu pour tuer ce démon, mais je ne peux le faire seul. Pour mener à bien la tâche qui m’a été confiée, j’ai besoin de l’aide d’un descendant de Beorc. Toi ou l’un de tes fils.

Arvarn le toisa d’un air furieux, mais un sentiment de soulagement l’envahit. Erioch n’avait pas tout dit ! Le Gardien en fin de compte devait ignorer la vérité… Il eut un sourire cruel. S’il en était ainsi qu’il le débarrasse de ce péril et qu’il s’en aille au plus vite ! Cependant, il y avait quelque chose dans l’attitude de ce sorcier qui le troublait, et il répugnait à le laisser agir sans surveillance. Thorsen, qui songeait encore à Ogar, mit un genou à terre.

— Père ! Permets-moi d’escorter ce mage et de partir avec lui à la recherche du démon ! Je veux abattre celui qui a tué Ogar le Brave.

Arvarn secoua la tête. Il ne voulait pas laisser le sorcier aller et venir dans son domaine sans pouvoir le surveiller.

— Ce n’est pas à toi de faire cela. J’irai moi-même, car c’est à moi de m’exposer. Tu resteras ici mon fils, pour me succéder si je venais à être tué dans cette tâche.

— Père ! s’exclama Thorsen.

Le seigneur leva la main.

— Inutile de discuter : mon ordre est sans appel. Tu resteras à Galadhorm, et j’accompagnerai le sorcier.

Grimlor fit un pas en avant.

— Je te seconderai, mon seigneur si tu le permets.

— Naturellement. Désigne une troupe de vingt hommes…

Le sorcier secoua la tête.

— Vous ne m’avez pas écouté. Vous n’avez pas compris ce qu’est ce démon que nous devons affronter. L’esprit du Corrupteur agit à travers lui. Il peut aveugler les esprits, emplir le cœur des hommes de haine, les dresser contre leurs propres alliés ou parents. Seuls les guerriers les plus forts et les plus loyaux devraient être autorisés à nous accompagner. Les autres, les faibles, les lâches et tous ceux dont les cœurs sont défaillants ne serviraient à rien et ils pourraient même se révéler une menace, car le Corrupteur pourrait sans aucune peine se servir d’eux et les retourner contre nous !

Il se tourna vers Grimlor et ordonna :

— Choisis quelques hommes sûrs, des hommes auxquels tu confierais ta vie les yeux fermés, des hommes que tu connais depuis des années et qui ont toujours vécu en ces murs. Des guerriers dont le sang est lié à Galadhorm, d’une manière ou d’une autre. Choisis avec le plus extrême discernement, et tant pis s’ils ne sont qu’une poignée.

— A Galadhorm, gronda Arvarn, même les plus humbles d’entre les hommes d’armes valent l’équivalent d’un chevalier.

La façon dont Erioch se permettait de donner des ordres dans son propre château l’emplissait d’une rage froide. Si n’importe qui d’autre avait agi ainsi, il l’aurait déjà fait jeter en prison. Mais, de même qu’il n’avait pu l’empêcher de parler, il ne pouvait non plus agir contre lui. Il tenta de se persuader que c’était l’espoir qu’il le débarrasse du démon qui muselait son courroux. Les hommes gonflèrent la poitrine d’orgueil en entendant les paroles de leur seigneur. Mais Erioch se mit à rire, dissipant l’effet.

— Lorsque viendra le moment de la confrontation avec Alrun, tu changeras peut-être d’avis. Choisis bien les hommes qui te suivront, seigneur Arvarn, car l’un d’eux sera peut-être celui qui te frappera dans le dos !

Thorsen reprit la parole, d’une voix empreinte d’une hostilité qu’il ne cherchait même plus à dissimuler.

— Comment espères-tu trouver le démon ? Nous l’avons traqué pendant des jours, en vain. Tu crois pouvoir faire mieux que nous ?

Erioch le toisa d’un air glacial.

— Si je n’en étais pas convaincu, je serais resté à Ingünn. Je saurais où le trouver, où qu’il se cache. Je vous guiderai jusqu’à lui. Et lorsque nous l’aurons retrouvé, je saurai le détruire.

Il écarta le pan de son manteau et dévoila un poignard à lame courbe qui brillait d’une lueur blanche. Il le leva dans la lumière des flammes afin de permettre à tous de contempler les runes qui y étaient gravées.

— Cette arme a été forgée à Ingünn, et ces glyphes ont été tracés par les plus savants d’entre les Gardiens. Elle possède le pouvoir de tuer ce démon, à condition que nous puissions nous en approcher suffisamment pour lui transpercer le cœur !

 

La nuit était tombée. Caché dans l’obscurité juste sous un escalier massif, Leif tendait l’oreille, guettant les sons en provenance de la salle de festin dont il voyait briller les lumières au fond du couloir. L’ambiance paraissait sinistre. On ne percevait que les entrechoquements de vaisselles, les grognements des chiens qui se disputaient les reliefs du repas et de temps à autres les craquements des bûches dans la cheminée. Les serviteurs ne cessaient d’aller et de venir en transportant les plats et les cruchons de vin et de bière. Les hommes ne parlaient guère. Leif savait de part l’expérience que le repas durerait encore un bon moment. Il avait amplement le temps d’agir.

Il prit l’escalier et monta à l’étage, là où Arvarn logeait ordinairement ses invités, dans la partie intermédiaire du donjon. Il se figea et se dissimula dans l’ombre en apercevant de la lumière devant lui. Ce n’était qu’un groupe de servantes qui revenait du dernier étage, en riant et en plaisantant. Il se cacha derrière un pilier et elles passèrent juste à coté de lui sans le remarquer. Elles gloussaient comme des poules. Lorsque le silence fut retombé derrière elles, Leif poursuivit sa route. Les ténèbres étaient presque totales à présent, mais il connaissait parfaitement le terrain – il aurait pu se déplacer les yeux fermés.

Il arriva enfin devant la porte des appartements qu’Arvarn avait attribués à Erioch. C’était la plus grande des chambres. Elle était restée vide depuis très longtemps, car il n’y avait guère de visiteurs à Galadhorm. Leif hésita un instant et tendit l’oreille. Il régnait un silence angoissant, seulement troublé par le mugissement lointain du vent. Un courant d’air glacial parcourait le couloir, le faisant frissonner des pieds jusqu’à la tête. Plus il attendait, plus il courait de risques…

            Il s’approcha, saisit la poignée et la tourna avec précaution. La porte s’ouvrit avec un grincement. Il se glissa aussitôt à l’intérieur et la referma derrière lui. Il se sentit brusquement saisi d’une sorte d’angoisse irraisonnée. Que risquait-il ? Erioch était en bas, à festoyer avec son père… Alors pourquoi cette sueur froide qui lui coulait le long de l’échine ?

La curiosité et la convoitise étaient plus fortes que la peur. Il fouilla la pièce à tâtons. Il se souvenait du sac qu’Erioch transportait avec lui. Que pouvait-il y avoir dans un sac aussi lourd ? Simplement des affaires de voyage… ou autre chose ?

Erioch était un Gardien. Il connaissait les secrets des runes, mieux que les seigneurs runiques eux même… Il n’était peut-être pas venu les mains vides ! A cette pensée, Leif sentit les battements de son cœur s’accélérer. Les runes… Il ne cessait d’y songer. Il en rêvait la nuit depuis qu’il avait lu les grimoires d’Hagvar.

Dans un coin de la pièce, près de l’unique fenêtre, se trouvait une écritoire. Ce fut le premier endroit qu’il explora. Il dénicha des rouleaux de parchemin et se précipita jusqu’à la fenêtre pour les examiner à la lueur des étoiles… Lorsqu’il parvint enfin à voir quelque chose, sa déception fut grande : le vélin était vierge, sans aucune trace d’écriture, ni runes ni langue vulgaire… Il alla le reposer la où il l’avait trouvé, mais dans sa précipitation, il renversa une flasque. Il poussa un juron étouffé et la redressa aussitôt mais le mal était fait. L’encre avait coulé sur le parchemin et sur la table. Leif haussa les épaules. Au pire, on accuserait la servante.

Il poursuivit sa fouille. Dans sa hâte, il heurta une chaise et faillit basculer par-dessus. Il se reprit rapidement, et après de longues minutes d’efforts, finit par dénicher le sac dans l’obscurité. Il le fouilla avec une impatience redoublée. Mais à sa grande déception, il ne trouva aucun grimoire. Il n’y avait que des vêtements, et des choses qu’il identifia comme des fioles en verre – sans doute des potions ou bien des bouteilles d’encre. Il trouva aussi une chose qui ressemblait au toucher à un bol.  Mais de grimoire, ou de bâton gravé, point.

Il entendit soudain des bruits de pas provenant du couloir et une lueur apparut sous la porte. Alarmé, il se dressa sur ses pieds et chercha des yeux une cachette. La seule qui lui vint à l’esprit fut le grand lit à baldaquin qui trônait au milieu de la pièce, et il se jeta dessous, à l’instant même où la porte s’ouvrait, laissant apparaître une silhouette mince et baignée de lumière.

Erioch s’avança et posa sa chandelle sur la table. Il poussa un juron de colère en découvrant l’encre renversée. Il tâta le parchemin du bout des doigts, fronça les sourcils en s’apercevant qu’il était encore humide. La rage le saisit à la pensée que quelqu’un était venu ici en son absence et avait osé fouiller ses affaires mais il se calma bien vite. Un sourire de loup apparut sur son visage. Il aurait dû s’y attendre… Il ne soupçonnait pas une servante maladroite, mais sans doute plutôt un homme agissant sur l’ordre d’Arvarn lui-même. Le seigneur se méfiait de lui… et avec raison… Mais peu importe. Il n’y avait rien à découvrir ici de compromettant, et de toute façon, il était trop tard : rien ne pourrait sauver Arvarn. Erioch se mit à rire, et Leif, caché sous le lit, frémit de terreur en entendant ce rire cruel, croyant qu’il avait été repéré. D’où il était, il ne voyait que les pieds du Gardien. Il n’osait pas faire un mouvement.

Le sorcier ôta sa robe et sa tunique. Il prit quelque chose qu’il portait autour du cou, sous ses vêtements, et le leva dans la lumière de la chandelle. Le médaillon luisait d’un éclat brillant. Il le posa sur la table, le caressa avec tendresse et sourit. Le temps de la revanche était proche. Il avait attendu si longtemps !

Il ne tarda pas à se mettre au lit, et Leif resta immobile à attendre, le cœur battant. Le sorcier avait laissé la chandelle allumée et celle-ci se consumait lentement. Le temps s’écoulait avec une lenteur insupportable. Il ne savait pas s’il devait attendre ou bien essayer de se glisser silencieusement jusqu’à la porte. Si Erioch le surprenait que ferait-il ? Dans le meilleur des cas, il le dénoncerait et il serait fouetté. Dans le pire des cas, il le changerait en souris ou le jetterait du haut des remparts…

Le Gardien était-il endormi ? Il tendit l’oreille – sa respiration était lente et régulière. Par mesure de précaution il attendit encore, laissant passer les minutes. Il compta jusqu’à mille – le plus loin qu’il savait compter, puis par mesure de sûreté, recommença. Erioch ne bougeait toujours pas. A l’extérieur le vent soufflait avec un sifflement lugubre, faisant parfois vaciller la chandelle. Pourquoi Erioch ne l’avait-il pas éteinte ? Etait-ce un piège qu’il lui tendait ?

Leif ne savait que faire. Il commençait à avoir des crampes, et il craignait aussi de s’endormir, allongé sur le ventre comme il était. Ses yeux se fermaient malgré lui, en dépit de son angoisse. Pour finir, il n’y tint plus, il se mit à ramper et se glissa précautionneusement hors de sa cachette.

Erioch ne réagit pas plus qu’une pierre. Leif se remit sur ses pieds, tremblant de terreur, et il se glissa furtivement jusqu’à la porte. Avant de partir, il jeta un dernier regard en arrière et ses yeux s’arrêtèrent par hasard sur le médaillon posé sur la table.

Il se figea aussitôt de stupeur. Il connaissait ce bijou. Il se souvenait parfaitement de l’avoir déjà vu, jadis. C’était avant le départ d’Hagvar. Il n’était qu’un gamin à l’époque, mais il s’en souvenait parfaitement. Il fit un pas en avant, le regard fixé sur l’objet, comme hypnotisé par la lueur brillante de la pierre, tendit la main vers lui, mais à cet instant, Erioch poussa un grognement et se retourna dans son sommeil. Leif fit volte-face, bondit vers la porte, l’ouvrit et détala dans le couloir sans demander son reste.

 

Thorsen avait un peu trop bu. Un pichet de vin presque vide était posé devant lui. Il jeta un regard sombre au guerrier qui lui faisait face. Un échiquier était placé entre eux deux, mais aucun des deux hommes n’avaient réellement envie de jouer.

— Au diable tout cela ! s’écria Thorsen.

Il balaya l’échiquier d’un geste de la main. Un page se précipita pour ramasser les précieuses pièces d’ébène et d’ivoire. Grimlor jeta à son seigneur un regard réprobateur et se cala au fond de son siège.

— Je sais ce que tu ressens. Mais Arvarn a pris une bonne décision.

— C’est à moi d’y aller ! En refusant de me confier cette tâche alors que je m’étais proposé devant tout le monde, mon père m’a fait affront !

Le guerrier secoua la tête.

— Non. Il a agi sagement au contraire, et les dieux savent qu’il n’en a pas toujours été ainsi. On ne peut pas faire confiance à ce sorcier. Il prétend avoir été dépêché par les Gardiens pour nous aider mais comment en être sûr ? Ingünn est trop loin pour que nous puissions y envoyer un messager. Il est possible qu’il ne soit qu’un seigneur runique cherchant à nous tromper, à nous attirer dans un piège. Tu es le seul héritier valable de Galadhorm. Ta vie doit être préservée.

— Cette idée me révulse, rester là sans rien faire à attendre, pendant que vous allez affronter ce monstre…

— Je comprends. Mais tu dois le supporter. Pour le bien de Galadhorm.

Thorsen leva les yeux. Le guerrier le regardait d’un air désapprobateur, une expression sévère plaquée sur son visage. Il sentit que bien que Grimlor comprenait sa frustration, il n’approuvait pas sa conduite, ni son excès de boisson. Il poussa un soupir.

— Tu as raison sans doute…

Mais il pensait le contraire de ce qu’il disait, et le fond de son cœur était encore plein de colère. Il tendit la main vers le pichet, mais Grimlor lui décocha un tel regard qu’il laissa retomber son bras.

— Je crois que j’ai déjà assez bu pour aujourd’hui…

Il se leva d’un pas peu assuré et quitta la pièce. Lorsqu’il arriva dans le couloir, il heurta une petite forme embusquée derrière la porte.

— Leif… Encore à espionner comme d’habitude…

Il sentit la rage et la frustration qu’il avait accumulées depuis qu’il avait vu le cadavre d’Ogar exploser soudain, sans aucune raison valable. La colère le prit, une fureur gratuite, irraisonnée, engendrée à la fois par la déception d’avoir été désavoué que par les vapeurs d’alcool qui lui obscurcissaient l’esprit. Il frappa le garçon sur la joue, d’un geste vif comme celui d’une vipère. Aussitôt après, il se sentit un peu mieux, comme s’il s’était libéré d’une partie du poids qui l’oppressait. Leif porta la main à son visage. Mais au lieu de détaler comme Thorsen s’y attendait, il s’accrocha à sa tunique.

— Il faut que je te parle…

— Ce n’est pas le moment…  Dégage !

Il le repoussa contre le mur et poursuivit sa route d’un pas mal assuré. L’adolescent le suivit et insista.

— C’est important. C’est à propos d’Erioch…

Thorsen lui jeta un coup d’œil interrogateur par-dessus son épaule.

— Qu’est-ce que tu as à dire à propos d’Erioch ?

— Ce n’est pas un Gardien. Je sais qui il est vraiment… C’est Eredor…

Thorsen secoua la tête. Les mots se frayaient difficilement un passage dans son esprit embrumé par l’alcool.

— Tu racontes n’importe quoi… Tu es fou…

— Il porte son médaillon. Je l’ai vu.

— Eredor est mort, petit idiot… Mort depuis des siècles… Tué par Bor, fils de Beorc.

Le jeune guerrier se détourna d’un pas chancelant et poursuivit sa route. Il donnait l’impression de ne pas vraiment avoir écouté ce que lui disait Leif.

— Attends ! insista celui-ci d’un ton désespéré. Ecoute-moi, je t’en supplie… Je dis la vérité !  Erioch est Eredor ! J’ai vu le médaillon…

Mais Thorsen disparut dans ses appartements et referma la porte derrière lui. Leif resta seul dans les ténèbres. Il serra les poings de frustration et de découragement. De tous les habitants de Galadhorm, Thorsen était celui qu’il pensait le mieux disposé envers lui. Le seul capable de l’écouter depuis les disparitions successives d’Hagvar, de Hagen et d’Ogar.

 

La troupe quitta la forteresse dès le lendemain matin. Arvarn venait en tête, suivi d’Erioch et de Grimlor et cinq hommes d’arme, soigneusement sélectionnés, fermaient la marche. Chacun d’eux avait cent fois prouvé sa loyauté envers Galadhorm. Tous les guerriers portaient des hauberts de maille, et des capes de fourrure par-dessus, avec des casques d’acier qui leur donnait l’aspect de golems, mi-homme mi-métal. Ils brandissaient de longues lances dont les pointes étincelaient à la lueur pâle de l’hiver. Erioch seul dépareillait avec sa silhouette longiligne et son long manteau à capuchon pointu. Ses yeux brûlaient d’un terrible feu intérieur et ceux qui le regardaient passer ne pouvaient s’empêcher de ressentir une étrange impression de malaise. Les hommes croyaient que c’était le premier Gardien à fouler la terre d’Erda. En réalité, les sorciers d’Ingünn étaient déjà venus dans la vallée enchantée, il y avait très longtemps, mais nul n’en avait gardé le souvenir.

Thorsen, debout sur la plus haute tour de Galadhorm regardait la troupe s’éloigner sur la route, en direction de la forêt dont les arbres décharnés ployaient sous la neige. Il se tenait à l’endroit exact où Hagen venait jadis observer la vallée. Avec un sombre visage, il regarda les cavaliers disparaître sous les arbres. Un frôlement d’étoffe le fit se retourner. Leif se tenait derrière lui, adossé à la pierre juste devant l’escalier, le regardant de ses yeux monstrueux. Thorsen fronça les sourcils, sentant se rallumer la flamme de sa colère, une colère qui n’était pas dirigée contre Leif lui-même mais contre Erioch, contre son père, contre le démon ou les dieux qui l’avaient envoyé.

— Pourquoi me regardes-tu comme ça ? gronda-t-il d’un ton menaçant.

Il crut lire dans les yeux du garçon une sorte de reproche informulé, et cela le mit dans une telle rage qu’il faillit se jeter sur lui. Leif, qui était venu parler au seigneur des corbeaux qui s’accumulaient de plus en plus nombreux sur les remparts ou dans le ciel, y renonça aussitôt et s’esquiva dès que le guerrier fit un pas en avant. Dans sa hâte, il manqua de peu de bousculer une dame qui remontait les escaliers derrière lui.

C’était une femme au visage pâle, aux traits tirés par l’angoisse. Leif l’évita d’un crochet adroit, et disparut dans les escaliers. La femme le regarda s’enfuir avec une sorte de répulsion instinctive. Elle aussi sentait en le voyant la peur et l’angoisse se changer en haine – comme si elle avait trouvé là un exutoire capable de la libérer de l’étau qui s’était refermé sur son cœur.

Lorsque Leif eut enfin disparu, elle se détourna et poursuivit son ascension jusqu’à la plate forme au sommet du donjon. Thorsen sentit la colère le quitter lorsqu’il aperçut la dame. Il la salua d’un bref mouvement de la tête, avec un sourire un peu crispé.

— Dame Sawelya. Tu arrives trop tard. Ton époux a disparu sous les arbres – on ne peut plus voir les cavaliers.

La femme fit une révérence rapide. Sans être vieille, elle était beaucoup plus âgée que le jeune homme qui lui faisait face.

— Seigneur Thorsen, salua Sawelya avec une certaine raideur, dans laquelle le guerrier crut lire un reproche, qui au lieu d’éveiller sa colère, fit naître en lui une bouffée de honte.

Elle n’avait pas tout à fait l’âge d’être sa mère, mais il se sentait presque comme un enfant pris en faute.

— Crois, Ma Dame, que je l’aurais accompagné si je l’avais pu. Mais mon père…

— Je sais cela, dit la dame aussitôt. Je t’en prie, ne t’excuse pas Seigneur Thorsen, tu es l’héritier de Galadhorm et à se titre tu ne peux pas t’exposer inconsidérément. La citadelle ne peut pas rester sans maître.

Thorsen reconnut là les paroles de Grimlor, récitées comme une leçon bien apprise. Il enchaîna aussitôt.

— Ton époux et mon père reviendront victorieux. Sois-en sûre, Dame Sawelya. Le sorcier les mènera jusqu’au démon et ils le détruiront.

— Je n’ai pas confiance en lui, dit-elle brusquement.

Thorsen haussa les épaules.

— Les Gardiens sont des êtres étranges. Ils sont discourtois, méprisants, irrespectueux. Ils n’obéissent pas aux lois humaines… Ils suivent leurs propres chemins.

Etaient-ils encore des hommes au fond ? On murmurait d’étranges choses sur les Gardiens, des histoires terribles qu’il préférait ne pas évoquer devant Sawelya.

— On dit qu’ils possèdent des pouvoirs terrifiants.

Thorsen hocha la tête. Il revit en pensée l’explosion de lumière qu’Erioch avait provoquée dans la neige.

— Ils connaissent les secrets des runes.

— Peut-on vraiment leur faire confiance ? demanda Sawelya avec une angoisse brûlante. Partir à la recherche de ce démon avec cinq hommes seulement, c’est une folie…

On lisait sur son visage comme sur un livre ouvert. Elle craignait qu’Erioch ne conduise son époux à la mort – et peut-être Arvarn avec lui.

Thorsen choisit, pour rassurer la dame, de taire ses propres doutes et d’afficher une confiance qu’au fond de lui il était loin d’éprouver.

— Le Gardien croit que nos propres hommes pourraient être retournés contre nous, indiqua-t-il avec une certaine répugnance.

— Crois-tu cela possible ?

— Les Gardiens savent ce qu’ils font. Ils ont consacré leurs existences tout entières à lutter contre les forces du Mal.

Il se tourna de nouveau vers la forêt. Le ciel résonnait de croassements rauques, les cris de multiples corbeaux qui planaient au dessus du château. Thorsen ressentit une impression mitigée : d’une part il se réjouissait de voir de nouveau une présence animale dans la vallée, annonçant la fin prochaine du Long Hiver, mais dans le même temps, il ne pouvait s’empêcher de ressentir une répulsion instinctive envers ces sinistres oiseaux noirs. Il songea qu’Hagen, s’il avait vécu, aurait probablement adhéré aux paroles du Gardien : il avait su déceler le pouvoir de ce démon bien avant tout le monde.

 

La troupe chevaucha pendant plusieurs dizaines de minutes sur la route principale, puis Erioch leur désigna un sentier étroit qui serpentait entre les arbres, recouvert d’énormes tas de neige durcie. Ils le suivirent un moment, tant bien que mal, les jambes de leurs chevaux s’enfonçant profondément dans les congères, puis s’engagèrent sous le couvert des arbres, et traversèrent la forêt jusqu’à arriver au bord de la rivière, à un endroit où elle s’élargissait pour former un véritable étang, à présent décharné et couvert d’une fine pellicule de gel.

— Nous ne pouvons pas aller plus loin, dit Grimlor. Les chevaux risqueraient de se noyer.

Erioch tendit un doigt maigre, désignant une direction parallèle au fleuve. Une colline se dressait un peu plus loin, couverte de gros rochers noirs.

— Nous sommes déjà venus ici avec Thorsen, gronda encore Grimlor, dont l’hostilité envers le sorcier croissait de seconde en seconde, et nous n’avons pas trouvé trace du monstre.

— S’il était venu ici, renchérit quelqu’un, nous verrions une piste dans la neige !

Erioch l’ignora. D’un claquement de langue, il fit avancer son cheval. Furieux de le voir ainsi prendre les devants, Arvarn éperonna sa monture, pour venir se placer devant le Gardien. Comme mus par une volonté unique, les guerriers lui emboîtèrent le pas.

Ils contournèrent des étendues d’eau stagnante et gelée, recouverte de neige. Erioch les guidaient avec une sûreté parfaite dans cet endroit où le moindre faux pas pouvait signifier une chute dans l’eau glacée ou la mort. Grimlor se demanda d’où il tirait son savoir. Se fiait-il à sa magie ou était-il déjà venu ici auparavant ?

En levant les yeux vers le ciel, il eut la réponse. Des corbeaux volaient au dessus de leurs têtes et en avant d’eux, indiquant une piste qui menait vers la colline au prix de moult circonvolutions. Une nuée d’oiseaux s’était massée au dessus des rochers. Ils semblaient presque les attendre, emplissant l’air de leurs croassements sinistres.

Il suit les corbeaux, se dit Grimlor en fronçant les sourcils. Ce sont eux qui nous guident et non lui.

Un sombre pressentiment descendit sur son cœur. Il  avait l’impression que les créatures les guidaient vers un lieu qui ne faisait plus réellement partie de leur réalité, comme s’ils se déplaçaient sur une sorte de frontière entre le monde des hommes et celui des esprits. Ou peut-être l’avaient-ils déjà franchi sans le savoir, peut-être se trouvaient-ils prisonniers de cet autre monde depuis la venue du long hiver ?

Lorsqu’ils atteignirent la colline, ils furent salués par un concert de croassements. Ils gravirent une pente abrupte et débouchèrent dans une sorte de cratère entouré d’un cercle de rochers dont les formes acérées se devinaient à peine sous la neige amoncelée.

— Il n’y a personne ici, gronda Arvarn. Tu t’es moqué de nous, magicien !

Son heaume d’acier étouffait le son de sa voix, mais on perçut aisément toute la rage qui couvait en lui. Les guerriers se tournèrent vers le Gardien. Ils attendaient un mot, un seul, de leur seigneur pour se ruer vers lui et le mettre à mort. Grimlor lui-même étreignit sa lance avec plus de force. Il laissa son regard planer sur les rochers aux alentours, cherchant à y distinguer une silhouette à l’affût, mais en vain. Le monstre n’était pas ici – et il n’y avait nulle trace indiquant qu’il y était venu un jour. Mais Erioch sans se troubler, mit pied à terre.

— Le démon viendra à nous. Il viendra, lorsque j’aurai tracé les runes.

Un voile de crainte recouvrit le cœur des guerriers. Arvarn abaissa sa lance, indécis. Son cœur était le jouet d’impressions contradictoires. Le mage le hérissait, il éprouvait envers lui la même haine que l’on ressent envers un animal particulièrement répugnant et dangereux, et il brûlait de lui plonger son épée dans le cœur depuis la première fois où il l’avait vu, mais il n’arrivait pas à se décider, comme s’il avait été frappé d’une étrange paralysie. Ce n’était même pas l’espoir qu’il parvienne à détruire le démon, c’était autre chose… Il n’arrivait pas à déterminer si cette paralysie était l’effet de la magie d’Erioch lui-même, ou bien au contraire, si la haine qu’il éprouvait envers lui était provoquée par l’influence néfaste que le démon avait sur tous les habitants de la vallée. Pourquoi éprouvait-il des sentiments aussi hostiles envers le Gardien ? Il devrait plutôt se réjouir : le sorcier allait le débarrasser du démon et ensuite il s’en irait comme il était venu. Le cauchemar prendrait fin.

Erioch traça les runes sur les rochers, les gravant avec soin à la pointe de son couteau. Il n’utilisa pas le poignard runique, mais une autre lame, plus ordinaire. Il creusa la neige et inscrivit les marques dans la roche, aux quatre points cardinaux. L’Est et l’Ouest correspondaient plus ou moins à chaque extrémité de la vallée : l’Est vers les territoires interdits, l’Ouest vers Thorem. Le Sud était tourné vers le pic d’Annaan à présent invisible dans le gris du ciel, qui se dressait à plus de trois milles mètres d’altitude. Le Nord pointait vers Galadhorm.

Erioch chanta, une mélopée inarticulée qui ne ressemblait à aucune voix humaine. Il dansa et virevolta sur lui-même, les yeux révulsés, et comme saisi de folie, se mit soudain à pousser des cris et des grognements bestiaux. Il se tourna vers l’Est, vers l’Ouest, vers le Sud et le Nord, et s’adressa à eux dans cette langue qui n’en était pas une. Il leva le bras gauche et s’entailla profondément. Avec le sang qui coula de la blessure il traça la derrière rune sur le sol, dans la neige, au centre du cercle de pierre, un signe complexe de plus de deux mètres de large.

Puis il se tourna vers Arvarn et plongea son regard brûlant dans le sien. Son visage semblait comme transfiguré, éclairé de l’intérieur par une flamme ardente.

— J’ai besoin de ton sang, dit le Gardien d’une voix essoufflée - rauque comme celle d’un corbeau. Le sang d’Alrun pour appeler le démon qu’Alrun a conjuré.

Arvarn sursauta. Il aurait voulu se dérober, mais il en était incapable. Comme si un autre avait pris possession de sa volonté, il se sentit ôter son gantelet de cuir clouté et tendre la main vers Erioch qui l’entailla presque jusqu’à l’os. Le sang de Beorc coula sur la neige, se mêla à celui-ci d’Erioch. A cet instant, un terrible rugissement retentit et le monstre parut.

Il se dressa, debout au dessus d’un rocher, hirsute et menaçant, et les hommes, en dépit de leur bravoure eurent un mouvement involontaire de recul. La chose ressemblait à une sorte de grand singe velu, avec une fourrure noire et drue et une chevelure interminable qui retombait sur ses épaules et sa nuque. Des griffes longues comme des dagues terminaient ses membres antérieurs et d’énormes crocs brunâtres saillaient hors de sa gueule. Le plus frappant était ses yeux, car ils ne ressemblaient en rien à ceux d’un animal. Il avait exactement le même regard qu’Arvarn ou que son fils Thorsen.

La chose rugit de nouveau et s’abattit droit sur Arvarn, ignorant les autres. Ses yeux étaient fixés droit sur lui, et elle paraissait incapable de voir autre chose. Grimlor saisit son épée et voulut s’interposer mais il glissa dans la neige. Le monstre frappa Arvarn à la poitrine, avec une telle force que ses griffes tranchèrent les mailles de son haubert et qu’un flot de sang jaillit de la blessure. Arvarn poussa un cri et tomba à la renverse. A la vue de leur seigneur gisant sans défense sur le sol, les guerriers se ruèrent en avant et ils s’abattirent sur le monstre avant qu’il ne put frapper de nouveau.

Il y eut une mêlée confuse, le démon hurla de rage et de douleur lorsque l’acier mordit sa chair. Plusieurs hommes furent brutalement repoussés hors de la mêlée. Grimlor bondit en avant et frappa, visant le cœur, mais le monstre se déroba et il se refugia sur un rocher, hors d’atteinte de ses ennemis.

Là, il rugit de nouveau, dominant ses adversaires de toute sa hauteur, les yeux brûlants de colère et de défi. Il perdait son sang de multiples blessures, mais les guerriers voyaient avec horreur que les plaies commençaient à se refermer. Grimlor se retourna vers Erioch.

— Donne-moi le poignard ! ordonna-t-il

Le Gardien ne réagit pas, ne parut même pas le voir ni l’entendre. Il ricanait, un sourire sinistre plaqué sur son visage.  Grimlor marcha jusqu’à lui et l’empoigna avec force.

— Le poignard ! J’en ai besoin pour tuer le monstre !

Mais Erioch se contenta de pointer le doigt vers le ciel. Grimlor suivit son mouvement, et vit que les corbeaux s’étaient regroupés juste au dessus de leurs têtes, en  une masse noire et compacte. Avec des croassements rauques, ils fondirent sur le démon, l’un après l’autre, s’abattant sur lui et le déchirant de leurs becs acérés. Le démon se débattait en hurlant, agitant les bras pour chasser ses féroces tourmenteurs mais chaque oiseau qu’il réussissait à déchiqueter de ses griffes était aussitôt remplacé par un autre, qui continuait impitoyablement à lacérer sa peau et lui arracher des portions de chair sanguinolente.

Un flot de sang noir et fumant ruisselait à présent sur la roche. Les corbeaux ouvraient les blessures plus vite que le démon ne pouvait les guérir. Le rire d’Erioch résonnait. Un rire féroce, cruel et strident, un rire de dément.

— Alrun, cria-t-il. Alrun ! Tu seras le premier à mourir !

Les guerriers n’osaient pas attaquer. Le démon était entouré d’un nuage de corbeaux déchaînés, l’air résonnait de leurs cris féroces, et les morceaux épars des cadavres des oiseaux mis en pièce par le monstre commençaient à joncher le sol.

Soudain, la créature perdit l’équilibre. Son rugissement se mua en un cri de douleur et de désespoir qui semblait presque humain. Il bascula à bas du rocher, et vint rouler dans la neige. Les oiseaux s’envolèrent avec des cris de triomphe. Le démon, qui n’était plus qu’une plaie, se dressa à demi, essayant vainement de se relever. Du sang coulait de ses deux yeux crevés.

— Maintenant ! cria Erioch.

Les guerriers s’élancèrent et plantèrent leurs épées dans le corps du monstre. L’un deux lui enfonça sa lame dans le flanc jusqu’à la garde. Un autre trancha l’une de ses pattes au niveau de l’épaule, à grands coups de taille, comme un bûcheron.

Mais cela ne suffit pas à l’abattre. Alrun riposta de son unique bras valide, en un coup d’une telle puissance qu’il pénétra le haubert du chevalier et lui ouvrit le ventre. D’un bond, il se remit sur ses pattes, frappa de nouveau, et un homme roula au sol, le casque brisé et le crâne enfoncé. Les guerriers reculèrent, saisis de terreur devant l’invulnérabilité du monstre, qui, aveugle, une patte en moins, et une épée fichée au travers du corps, refusait obstinément de mourir, et se dressait encore devant eux.

Grimlor se retourna vers le sorcier.

— Le poignard ! ordonna-t-il à nouveau. Donne-le moi immédiatement ou les seigneurs des brumes me pardonnent, je le prends de force !

Erioch eut un sourire et tira la lame runique de sous ses vêtements. Une lueur de démence traversa son regard, et l’espace d’un instant, Grimlor crut qu’il allait le frapper. Mais au lieu de cela, il tourna le pommeau vers lui et la lui tendit.

— A toi de le tuer, croassa le Gardien d’une voix de vieux corbeau. Tue-le et ensuite tu connaîtras la vérité.

Grimlor referma sa main sur la garde de l’arme, sentant une étrange chaleur irradier dans sa paume, et se tourna vers le démon. Celui-ci poussa un effroyable rugissement de fureur. Il ne pouvait plus voir le guerrier, mais il sembla ressentir sa présence lorsqu’il s’approcha de lui, car il se déroba et bondit sur les rochers avec une rapidité surnaturelle. La rage au cœur, Grimlor s’attendit à le voir bondir hors de sa portée, mais la créature s’arrêta net lorsqu’elle arriva à la limite du cercle de pierre.

Erioch s’écria alors d’une voix stridente, vibrant d’une sorte de joie malsaine :

— Il ne peut pas quitter le cercle de runes ! Le sang d’Arvarn qui coule en lui l’en empêche ! Il est enfermé à l’intérieur de cette barrière magique, et il n’en sortira pas tant que je ne l’aurais pas permis. Tue-le à présent guerrier ! Transperce-lui le cœur et l’abomination prendra fin.

Grimlor s’avança, levant son poignard. Le monstre se tourna pour lui faire face, et le regarda de ses yeux morts, comme s’il sentait sa présence. Les guerriers survivants vinrent se placer à coté de leur chef, mais il les repoussa.

— Laissez-moi faire. N’intervenez pas. Moi seul possède une arme capable de le vaincre !

Recommandant en silence son âme aux dieux, il marcha droit vers le monstre, qui se tenait accroupi sur le sol, ramassé sur lui-même, prêt à bondir. Un sourd grognement monta de la gorge d’Alrun. L’épée était toujours fichée au travers de son corps et son épaule droite n’était plus qu’un moignon sanguinolent, mais ses autres blessures, plus superficielles, s’étaient déjà presque entièrement refermées. Grimlor raffermit sa prise sur son arme. Il fallait frapper au centre de la poitrine – là où se trouvait le cœur.

Au dessus de sa tête, un corbeau lança un appel plaintif. Aussitôt, le monstre se redressa et poussa un effroyable rugissement. Comme s’il s’était agi d’un signal, Grimlor bondit en avant et frappa, tenant son arme à deux mains.

Chapitre suivant : La rage du Loup

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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