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Journal de Brawne Edwards - 6 - De Lausanne à Berne

Par Aquilegia Nox

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 16 septembre 2013 à 16h27

Dernière modification : 16 septembre 2013 à 16h37

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10 février 2010

20h30. Lézard Bleu. Un autre meurtre a eu lieu, un Loup-garou nommé John Ern et découvert par le clan de Sélène, qui a averti Phobos. Renseignements pris, il semblerait que ce loup ait été ami avec un magicien – encore ! – exilé, un certain Karl Jenesaisplusqui. Sa maison se situerait à l’est de Lausanne, du côté de Morges, à l’écart des villes. C’est nous que l’on a chargé d’interroger ce témoin.

 

21h55. Il y a une moto devant la maison, un genre de grosse machine noire et huilée. Nous ne sommes pas les premiers. Il s’agit de faire vite. La lourde porte en bois est ouverte, je la pousse, nous grimpons à l’étage après avoir checké toutes les pièces de la vaste demeure…

 

21h56. « Ne bouge plus ! »

Un type est penché au-dessus du cadavre du maître des lieux. Il l’a tué ? Il tient un livre dans sa main droite.

« Je ne l’ai pas tué, je viens d’arriver, je l’ai trouvé comme ça ! »

Flottement…

Je relève lentement mon arme.

« Qui êtes-vous et que faites-vous là ? »

 

22h. Kaleb. Et il faut avouer qu’il est plutôt coopératif. Il nous accompagne avec le livre. Il a un drôle d’accent, je me demande d’où il vient. Il a de beaux yeux verts, une silhouette élancée et porte un costard hyper classe… Il est trader ou quoi ? En tous cas, rapport au poids, s’il y a besoin de le maîtriser, ça ne devrait pas être trop difficile, même s’il n’est pas juste humain – ce que pour l’instant rien n’infirme.

Il prétend que le mort, John Ern, était son ami, et il a suivi la piste chaude qui l’a mené ici. Il est tombé sur Karl, déjà mortellement blessé, dont le dernier geste avant de mourir a été de désigner le livre. Mouais… c’est vrai que la moto dehors était encore chaude. Mais pour l’instant je ne vois pas de raison d’éliminer l’hypothèse qu’il soit le meurtrier…

« Tu es de Lausanne ? »

Bravo Phobos, quel sens de l’observation… Bon, en attendant, on doit faire déchiffrer le livre. Je l’ouvre. C’est un livre de magicien, a priori, écrit en yaourt de mago. On ne connaît qu’un seul magicien dans le coin… Et ça me ferait mortellement chier d’aller le consulter.

« Et vous, que faites vous ici ? »

J’hésite. Notre tante nous a demandé d’inviter John à l’anniversaire de ma cousine ? Bon, je vais laisser les autres répondre, et plutôt aller poursuivre l’investigation ailleurs dans la maison. Je glisse vers Phobos, et lui demande discrètement :

« Tu pourras garder un œil sur notre nouvel ami ? Ça serait con qu’il se barre pendant qu’on fouille… »

Phobos hoche la tête.

 

La maison est plutôt clean, vaste, et dégage une odeur douce de bois ciré et de vieux papiers. Mais rien ne me semble particulièrement sortir de l’ordinaire. Je ne trouve même pas un pauvre exemplaire du Petit Albert dans la grande bibliothèque.

Soudain, dans le bureau, la voix de Sven retentit :

« J’ai trouvé un truc ! Regardez cette carte… »

Je le rejoins. Il y a effectivement une grande carte contre le mur, le genre carte militaire avec les petits drapeaux. Des points rouges correspondent aux lieux des meurtres. Notre macchabée a enquêté pour Sharyane, le Prince de Lausanne. Lui, jusqu’à maintenant, n’avait jamais arrêté de tenter de démêler les fils de ces meurtres en série. Tous ses cahiers d’enquête sont là, sauf qu’ils sont écrits en allemand… Que personne ne parle ni ne lit…

Peut-être que le prof pourra traduire, s’il est un peu remis. J’appelle Elias pour le tenir au courant, avant de remettre mon nez dans les affaires de Karl.

 

Au fur et à mesure que nous fouillons partout, Kaleb se dégèle un petit peu.

« Je ne parle qu’anglais et israélien. »

Ah voilà d’où vient son accent.

Suite à une question de Phobos, il explique :

« J’étais parmi les organisateurs d’un mariage où nous étions invités tous les deux, John et moi. Il n’a pas répondu à mes appels quand je suis arrivé il y a quelques jours, et j’ai finalement trouvé son corps. Mon enquête m’a mené à un lieu nommé Black Sugar, puis ici. »

 

« Ah bah ça ! »

Ça vient de la cuisine… Phobos a le nez dans le frigo, il en désigne le contenu en fronçant les sourcils. Je me penche à mon tour pour tomber nez à nez avec des yeux et un foie frais… Et pas emballés dans un papier de boucher. Bien. Pas si nette que ça cette maison. Continuons à explorer, on va peut-être trouver quelque chose d’intéressant…

Finalement, Sven trouve un mur creux et un courant d’air. Au sol, des marques indiquent qu’il doit coulisser… Mais aucun mécanisme n’est visible. L’ouverture serait magique ?

Phobos appelle une de ses connaissances. Moralité, il faut craquer le mot de passe. Si on y va à la manière forte, il y a un risque de déclencher un éventuel mécanisme de protection.

Ok, alors on va essayer de trouver un nom, un n’importe quoi… Sésame ?

 

23h. Millet… Mil… Blé… Orge… Au bout d’environ une demi-heure, toujours rien. À part Phobos qui montre toujours un enthousiasme sans faille – probablement l’habitude du black hat trop habitué à la lenteur des attaques par force brute – Sven et Kaleb s’impatientent. Du coup, ils vont aller voir HK… Je leur souhaite bien du plaisir. Pourvu qu’ils reviennent entiers, et sans avoir vendu plus que leur âme… Et que Sven ne se fasse pas rouler par Kaleb, quel qu’il soit.

 

Les mains contre les murs, je passe et repasse comme l’eau ferrugineuse sur le fer, à la recherche de la moindre aspérité. Phobos examine le sol, les interstices du carrelage, souffle dans les grains de poussière… Les minutes succèdent aux minutes qui finissent par s’égrener par dizaines. Et puis… Un rayon de couleur accroche l’œil du loup. Un vitrail au-dessus de la porte de la chambre dispense un curieux éclairage. En allumant la lumière, dans la pièce, ça projette des couleurs plus vives dans un coin… Où se trouve une encoche avec un petit « H ». Ça correspond à la chevalière du mort…

 

« Bon, ben, Phobos, vas-y met la chevalière ici.

– Euh… Mais on l’a pas… C’est les autres qui l’ont. »

Non mais c’est pas vrai ! Quelle équipe de merde !

J’appelle Sven. Ils sont déjà chez HK. Et merde. On fait quoi ? Ok, on peut déjà s’occuper du mort. J’appelle Elias, pour qu’il envoie une équipe de nettoyeurs. Le temps qu’ils arrivent, ça nous permettra d’attendre le retour de Sven.

 

1h. Voilà les nettoyeurs. Putain, ils sont flippants. Une vraie armée, menée par le shérif taillé en armoire à glace avec une gueule de pitbull. Je l’ai déjà dit, mais j’aime pas les Brujats, ce clan de vampires pseudomilitaires plus ou moins nazis, et celui-là ne fait pas exception à la règle. Ils déboulent comme des FBI sur la scène du crime, embarquent le corps, fouinent partout, et s’amènent pour nous poser les questions usuelles avec leur ton usuel : puant.

Sur ce coup-là, comme on a rien à cacher, on leur dit à peu près tout. Y compris ce qui fait mal : le gars qu’on a trouvé sur place, rien ne nous permet de dire si c’est lui qui a tué ou pas.

« Mais du coup, il est où ce type ?

– Ben, il est parti avec Phobos pour analyser le grimoire, répond Sven avec la voix du petit garçon qui explique à la maîtresse que le chien a mangé sa copie.

– Et vous avez laissé votre pote partir seul avec un type dont vous savez rien ? Voir une personne dont il a peut-être tué un semblable ?

– Ben, c’est lui qui a trouvé le grimoire, alors… »

Le Brujat se passe la main sur sa gueule de bouledogue. À ce moment-là, une lumière au-dehors attire notre attention, par la fenêtre. C’est justement le taxi des autres qui arrive. Bon, comme ça, il va être content l’autre étoilé de mes deux, il va pouvoir interroger son suspect tout son saoul. J’échange un regard avec Sven, qui hoche imperceptiblement la tête. Il va retenir le shérif juste un peu pour me laisser le temps de voir où en sont les deux autres, et récupérer si besoin la chevalière avant l’interrogatoire.

 

J’arrive sur le pallier en pleine discussion de famille. Phobos argumente avec fougue.

« Tu nous a aidés, mais t’es pas essentiel. Donne-nous la chevalière, et nous on t’aidera si ils te soupçonnent. »

L’autre plisse les yeux. Il est dubitatif. En fait, je suis sûre qu’il commence à sérieusement trouiller. Il a forcément vu toutes les bagnoles garées par là, et il a peut-être même senti le brouhaha à l’intérieur. Et s’il se barrait ? Je le contourne un peu, histoire de lui couper la retraite au cas où.

« Si tu me fais confiance, on va voir ensemble le truc de la chevalière, et ensuite, vous prenez ma défense face à votre shérif.

– Non, si on fait ça, le shérif va savoir pour la chevalière, et ça il vaut mieux le garder pour nous. Donne-la-moi et… »

Trop tard, voilà la porte qui s’ouvre. Les silhouettes de Sven et de l’autre empaffé sont déjà là. Kaleb se tasse légèrement sur lui-même, mais son visage reste de marbre.

« C’est lui ? Votre nom ? »

L’interrogatoire du shérif est moins brutal que ce que j’aurais cru. Fatigué de nous avoir dans les pattes ? Ce n’est un secret pour personne qu’il n’a qu’une envie : nous voir déguerpir le plus loin et le plus vite possible. Ou alors il n’a pas grand-chose à faire d’un meurtre d’humain, fut-il magicien.

Quoi qu’il en soit, il en conclut :

« Bon, vous êtes responsables de lui. S’il se passe quoi que ce soit, c’est vous qu’on retrouvera. »

Voilà qui a le mérite d’être clair, et aussi celui de nous laisser les coudées franches. C’est presque trop beau.

Plus qu’à attendre que ce beau monde ait déguerpi, et à nous l’ouverture de la pièce secrète.

 

01h30. L’analyse de HK a été vite faite, puisque Laurel et Hardy sont donc déjà de retour. Il lui aurait suffit de feuilleter le bouquin et de lire une dizaine de minutes pour donner la clef des meurtres : arracher les cœurs serait un rituel de résurrection « barbare et primitif, on fait beaucoup mieux maintenant. ».

Kaleb n’a pas voulu lâcher sa chevalière. Du coup, il est avec Phobos dans la pièce à côté, ils vont actionner le mécanisme ensemble. Moi, je suis en face du mur, lisse et blanc, et j’attends.

 

Une fine ligne apparaît à mi-hauteur. Elle se dessine, comme un trait au crayon, et descend jusqu’au sol. De part et d’autre, en haut, deux autres lignes perpendiculaires à la première se crayonnent à leur tour. En fait, il s’agit de l’ombre des portes, qui s’ouvrent lentement sur une pièce entièrement drapée de rideaux rouges ; exhalant une senteur faible mais écœurante, indescriptible, d’égouts ou de décomposition. La lumière du couloir porte un peu à l’intérieur, où la seule source d’éclairage est un chandelier posé au sol, à côté d’une trappe.

Pas l’ombre d’un gardien. J’entre doucement, Sven juste derrière moi, et passe la main sur les tentures de velours. Derrière, il n’y a qu’un mur de béton gris. Ça pète moins…

Je m’agenouille à côté de la trappe alors que les autres arrivent. Un courant d’air vient de là. Un gros anneau permet de la soulever. Je ne sais pas ce que ce Karl cachait ici, mais pour nécessiter d’aussi grosses protections, ça ne devait pas être très légal. Sans parler de l’odeur…

Sven tire sur l’anneau aavec moi et la trappe laisse entrevoir un escalier filant vers les profondeurs. Je me glisse à l’intérieur.

 

En bas, il fait humide et froid. Le couloir sentirait sans doute la poussière si il ne puait pas si fort autre chose. Le cadavre, probablement. Et pas récent.

J’avance progressivement. Derrière moi, les autres ont allumé des lampes torches. Pas un ne pipe mot. Nous progressons ainsi pendant quelques minutes, procession prudente… Ne manque qu’un chien pour parfaire le club des cinq. Ah, mais suis-je bête, nous en avons déjà un… Peut-être deux ? Kaleb n’est pas un vampire, mais il est beaucoup trop initié pour être un humain « normal ». Mage ? Il aurait sûrement pu déchiffrer lui-même le bouquin. Simple humain initié ? Peu probable, ils ne courent pas les rues. Changeling ? J’ai cru comprendre qu’ils portaient sur eux des indices de leur nature. Or rien ne distingue l’israélien des autres Homo sapiens, à première vue. Naturellement, on ne sait pas ce qu’il cache sous son beau costume, mais… Sinon, reste l’hypothèse du loup. Phobos n’aurait-il pu le sentir ? S’il l’avait senti, n’aurait-il dû nous en faire part ?

Quoi qu’il en soit, il ne faut pas laisser ce nouveau venu sans surveillance…

 

Nous finissons pas déboucher dans une grande pièce circulaire, et la nature de la puanteur régnante ne fait plus aucun doute : les murs sont tapissés de cadavres. Des dizaines de cadavres. Ouverts, désarticulés, recousus, ils forment une tenture épaisse, gluante, suintante, dégoulinante, qui recouvre tous les murs sans laisser le moindre interstice.

Immonde. La bête en moi ricane. Ses propres cauchemars ont rarement produit quelque-chose d’aussi obscène et répugnant. Je la fais taire d’une claque mentale.

En face, un autel.

 

Soudain, un cri. Long, torturé, interminable. Un bruit de chaînes.

Pas à pas, je me dirige vers l’origine, les autres sur mes talons.

Dans un coin, nue, attachée de lourdes chaînes, recouverte de sanie, d’immondices, au point qu’il est impossible de savoir si elle est blessée… Une fille nue.

Phobos retire son manteau et se dirige vers elle. Je le retiens par le bras.

« Attends, ça ira peut-être mieux si c’est une femme qui y va. Elle a l’habitude de son tortionnaire masculin. »

Je m’avance, avec des mots apaisants. Je ne suis pas sûre qu’elle comprenne ce que je lui dis, mais comme avec n’importe quelle bête terrorisée, le ton importe plus que le reste.

Elle recule au maximum de ses chaînes, hurle et se débat d’avance, comme si ma seule présence lui promettait les plus sûres souffrances. Mais j’avance jusqu’à elle, ignore ses cri et lui pose la main sur le bras. Son tremblement est presque convulsif. Je continue à parler. Le contact a toujours un effet animal, il transmet un message mieux compris encore que les paroles les lus posées, promet le calme et la douceur. Elle se calme peu à peu. Je pose mes deux mains sur ses épaules. Finalement, elle se blottit dans mes bras. Je mets ma veste sur elle, défaits ses chaînes et l’aide à sortir de là.

 

La traversée de la cave est difficile, la montée des marches incertaine. À chaque instant, je crains qu’elle ne panique. Je pensais le pire passé, une fois revenus dans le calme apparent d’une maison bien rangée mais la jeune femme s’agite de nouveau. En haut, elle se remet à trembler comme une feuille et hurle, les yeux pleins de larmes :

« Il va revenir, il est là ! »

Donc elle sait parler. Elle comprend ce que je dis.

« Non, ne t’en fais pas, il n’est plus là, il est mort, jamais il ne pourra plus s’en prendre à toi. »

Je l’emmène à la salle de bain pour la nettoyer et la réchauffer un peu. Vérifier ses blessures aussi, je suis sûre, à la lumière, que de nombreuses marques sur son corps ne sont pas dues à la saleté. On pourra toujours trouver des vêtements propres après.

 

2h45. Notre rescapée est presque propre, ses blessures sont pansées dans la mesure du possible et elle se repose dans le confort d’un canapé, vêtue d’une robe de chambre épaisse, une main serrée autour de mon bras.

 

J’appelle Elias. Ça sonne. Évidemment, il va barguigner. Négocier. Exiger une contrepartie. Railler aussi.

« Ah non, tu vas pas demander à garder toutes les bestioles abandonnées que tu trouves ! »

Bingo.

Mais c’est pour la forme. Il ne se gène jamais pour me demander de partir en mission, alors ça changerait quoi ? Bref, il accepte. Il va essayer d’hypnotiser la fille afin qu’elle oublie tout.

Gagné.

Comme récompense, je lui fait un bref rapport sur l’avancement de l’enquête. Ensuite, Phobos et moi mettons les voiles avec la gamine avant que les nettoyeurs arrivent. Les autres n’en piperont mot…

 

3h. Sous-sol du Lézard Bleu. Le prof est encore très faible, mais il m’accueille d’un sourire pâle malgré tout. Allongé sur un lit d’hôpital, dans une petite chambre blanche, il garde un bras maigre sur la couverture. Un goutte à goutte de sang égrène les secondes.

« Comment vous sentez-vous ?

– Faible. Mais l’esprit clair.

– Très bien. Pouvez-vous m’aider ? J’ai besoin d’un esprit aiguisé pour déchiffrer des carnets d’enquête.

– Je ne sais pas si je vais vous être d’une grande aide…

– Ils sont en allemand. Je ne parle pas un mot de la langue de Goethe.

– Ah. Où les avez-vous trouvés ?

– Dans la maison d’un magicien. Il enquêtait lui aussi sur les meurtres de créatures occultes. »

Il ouvre des yeux émerveillés.

« J’ai vraiment pénétré dans un monde entièrement nouveau… »

Je lui tend un livret. Il prend ses lunettes, les chausse, et puis sourit en les retirant.

« J’oubliais que je n’en avais plus besoin. »

Un par un, il feuillette les carnets, s’arrêtant de temps en autre pour revenir en arrière ou réfléchir un peu.

« L’enquêteur est devenu fou au fur et à mesure de l’avancement de son travail. »

Les quelques grandes lignes qu’il nous décrit ne diffèrent en rien de ce que nous savions déjà. Je e lève. Je me rends compte que décrypter l’écriture d’un fou prendra peut-être un peu plus de temps que prévu.

« Finalement je préfère vous laisser voir ça à votre rythme, à tête reposée. Si vous trouvez des éléments intéressants, n’hésitez pas à m’appeler… »

 

De retour dans le couloir, je fouille dans ma poche pour appeler Elias, quand une ombre se matérialise à ma droite. Sven. Il se gratte la gorge. Oho, il semblerait qu’il veuille communiquer. Je me retourne vers lui.

« Quand on a été voir HK, il nous a donné l’adresse d’un ami à lui qui pourrait nous aider. Il habite pas loin d’ici, à Fribourg.

– Tu lui fais vraiment confiance, à HK ?

– Bof, pas plus que ça… »

Plus que moi en tous cas.

« Mais bon, c’est une piste.

– Mouais. Si on y va, il faut que ce soit à plusieurs, et que l’on mette d’autres personnes ici au courant de ce qu’on fait.

– On pourrait le dire à ton sire.

– Oui, exactement. Je vais aller le voir, d’ailleurs. Je lui en parlerai. »

 

Un peu décoiffé, col déchiré, Elias semble un peu hagard. Lui qui est si soigné d’habitude…

« Comment va-t-elle ?

– C’est super dur. Je ne sais pas si on va y arriver. C’est un cas pratiquement désespéré. »

Je sais qu’il fait de son mieux, il a donné sa parole. Mais je suis navrée de l’insuccès de l’entreprise.

« Je peux aider à quelque chose ?

– Coincez le gars qui tue des loups, parce que là, ils sont salement visés, et on commence à en avoir sacrément marre.

– Nan mais vis-à-vis d’elle ?

– On a les meilleurs spécialistes, occupe-toi de ton enquête. »

Il tourne vers moi des yeux fous. Je déteste l’éclat d’enthousiasme malsain qui les éclaire.

« Exploitez le filon de Fribourg.

– T’as envie de m’éloigner de Lausanne ou quoi ?

– Les musées, oui. Et gardez un œil sur ce type que vous avez trouvé chez Karl.

– Kaleb ?

– Oui, on lui a trouvé une chambre ici. »

Un hurlement retentit au loin.

« Ah, je dois y aller, elle s’est réveillée »

 

Je rentre à l’hôtel, vannée nerveusement et moralement. Le jour ne va pas tarder à se lever. Je laisse le salon désert et rentre dans ma chambre. Sven est déjà dans sienne, je pense. Sur le lit, un rectangle blanc attire mon attention. Une enveloppe. Chouette, les étrennes. Un peu en retard, mais bon…

À côté, une rose jaune.

L’enveloppe ne porte aucun signe particulier. J’ouvre, et deux photos me glissent dans les mains, avec un petit mot.

La première photo représente une femme et un garçonnet baignant dans leur sang, affreusement blessés. Le sang sur la chair… Je me passe la langue sur les lèvres, ferme les yeux un instant. La seconde représente Phobos, un peu jeune, et la jeune femme, bien en vie. Ile bras du jeune homme, souriant, est passé autour de la taille de sa compagne dont le ventre s’arrondit d’au moins sept mois de grossesse.

Le mot, écrit à la main :

« Connaît-on bien ses amis ? »

Je ne reconnais pas cette écriture, mais je vais garder le papier sur moi… Qu’est-ce que ça veut dire ? Quelqu’un veut me dire que Phobos a tué sa propre femme et son propre enfant ? La lycnathropie est une affection dangereuse… Bon, en attendant, le repos attendra encore quelques minutes, je dois aller remonter les bretelles au service d’étage et au dirlo du coin.

 

5h. Personne n’a vu le mystérieux coursier, évidemment. Je retourne dans la chambre. Sven est vautré sur un fauteuil à côté de la table basse, sur laquelle deux photos sont posées. Je me penche par-dessus son épaule.

« Tiens, tu as reçu un cadeau aussi ? »

Il soupire, avec un sourire triste.

« Attendre Phobos, c’est une solution. »

Mettre le chien le nez dans sa merde… Il risque de montrer les crocs.

« On va faire un truc… »

 

Le soleil ne va pas tarder. Encore une demi-heure, à vue de nez. L’interstice de ma porte est juste suffisant pour qu’un mince rai de lumière du salon se glisse à mes pieds. J’entends pratiquement tout ce qui se dit. Phobos ne tarde pas à pousser la porte. Sven lui laisse à peine le temps de s’asseoir pour attaquer.

« J’ai trouvé ça sur mon lit. Ça te dit quelque chose ?

– Ben, ceux qui t’ont donné ça se sont trompés de lit… »

Un hoquet de rire silencieux me secoue. Au moins, il ne perd pas son sang froid. Bon, il ne faut pas faire de bruit. Je ne bouge pas.

Sven n’est pas le meilleur manipulateur que je connaisse. Disons qu’il n’est pas tout à fait maître dans l’art de soutirer les informations. Phobos essaie tant bien que mal d’esquiver les réponses, louvoie entre les « Je ne peux rien dire, ça te mettrait davantage en danger qu’autre chose », et les « C’est mon histoire, ça ne te regarde pas ».

Mais finalement, le loup se fait tirer les vers du nez, du moins en partie. Après un chouia de menace… Pas mal, Sven.

Voilà donc l’histoire. Phobos était un gentil garçon, tout à fait satisfait à la perspective de « vivre heureux forever after et avoir beaucoup d’enfants » avec une jolie suédoise, enceinte sur la première photo. Mais le jour de son « éveil » à la condition canine, il a trouvé les cadavres de sa femme et de son fils en rentrant chez lui. En a déduit qu’il les avait tués lui-même. Il a fui aux States. End of the story.

« Pas la peine d’en parler à Brawne… »

Ha ha…

Chapitre suivant : 11 février 2010

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Couverture de "Journal de Brawne Edwards - 6 - De Lausanne à Berne"
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Table des matières
  1. Préambule
  2. 07 février 2010
  3. 08 février 2010
  4. 10 février 2010
  5. 11 février 2010
  6. 12 février 2010
  7. 13 février 2010
  8. 14 février 2010
  9. 15 février 2010
  10. 16 février 2010
  11. 17 février 2010
  12. 18 février 2010
  13. 19 février 2010
  14. 20 février 2010
  15. 21 février 2010
  16. 22 février 2010
  17. 23 février 2010
  18. 24 février 2010
  19. 25 février 2010
  20. 26 février 2010
  21. 27 février 2010
  22. 28 février 2010
  23. 1er mars 2010
  24. 2 mars 2010
  25. 3 mars 2010
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