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Journal de Brawne Edwards - 6 - De Lausanne à Berne

Par Aquilegia Nox

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 16 septembre 2013 à 16h27

Dernière modification : 16 septembre 2013 à 16h37

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07 février 2010

Bon, voilà presque une semaine qu’on glandouille à Lausanne, j’ai concentré mes efforts récents sur ShadowLeaks. Terminer d’analyser le disque dur de Sam, récupérer les dernières données, et surtout faire un bon tri des documents… Maintenant, je n’ai plus qu’à attendre un peu avant de les mettre en ligne.

J’ai aussi passé pas mal de temps à étudier les questions de la sécurité. Je ne crains pas trop les attaques « normales », par déni de service, et autres attaques physiques. Par contre, je me demande dans quelle mesure je dois craindre les attaques occultes. À voir les prouesses magiques dont nous avons été témoins, enchantements de lettres, portes, livres, j’ai peur de ne pas être au niveau de ce côté. Et là, c’est pas comme le reste, je peux pas googler le problème, ni poser la question sur IRQ ou un forum. Pas question de mêler des non-initiés à ça, ce serait beaucoup trop dangereux. Il sera toujours temps de leur ouvrir l’accès bien plus tard, si c’est opportun.

Et puis aussi, il va falloir que je commence à me doter d’une « équipe technique ». Il y a toujours plus d’idées dans plusieurs cerveaux que dans un seul. Mais la question corrélée sera inévitable : à qui faire confiance ?

Les humains initiés, comme Mina, me semblent une bonne cible. Maintenant, il faut qu’ils acceptent le danger. Les vampires ou les autres créatures vraiment occultes, dur d’accorder la moindre confiance. Les conflits d’intérêts sont potentiellement énormes. C’est chaud.

 

Je n’ai donc pas vu Elias de la semaine. Mais aujourd’hui, c’est un peu différent. L’hôtel grouille comme une ruche, Elias est revenu et nous avons eu les résultats du procès de Sharyane, le Prince de Lausanne déchu. Le Toréador n’aura pas le droit d’exercer de pouvoir pendant environ 200 ans et devra rembourser ce qu’il a volé. La belle affaire. On va sans doute le recroiser sous peu et je ne suis pas sûre qu’il nous ait à la bonne.

 

Bon, j’ai eu beaucoup à faire pendant que les autres prenaient des « vacances », et je ne suis pas beaucoup sortie, mais d’après ce que j’ai entendu, c’est le bordel à Lausanne depuis une semaine. Un autre groupe de loups, les « Os de l’Ombre », dirigé par un certain Sélène – non mais quel nom à la con pour une louve-garou – a voulu attaquer la Griffe de Sang, ou ce qu’il en reste maintenant qu’elle n’est plus protégée, pour annexer son territoire. Le sort de Krat est mystérieux, il semblerait qu’un autre chef ait pris sa place.

Il y a eu du grabuge auprès de l’EPFL – tiens, j’y ai un bon pote développeur – et sur la place de la Riponne. Deux voitures brûlées. Autant dire que pour la Suisse, c’est la guerre civile.

 

Elias m’a proposé de l’accompagner au centre-ville. Va-t-il enfin consentir à me dire comment s’est passée l’Étreinte du Prof ? S’il ne m’en a pas encore parlé, ni présenté mon nouveau « frère », je soupçonne que ce soit un problème.

Il me conduit au Lézard Bleu. Rien n’a changé depuis la dernière fois. Nous descendons au sous-sol, mais par un passage différent. Punaise, c’est un vrai gruyère à vampires ici. Ah non, merde, il paraît que le gruyère d’ici n’a pas de trous, mauvaise image. Bref, après quelques volées de marches, nous arrivons dans un couloir type hôpital. Il n’y manque que l’odeur d’éther.

Dans une petite chambre, pratiquement une cellule, le prof.

Il est prostré.

« Comment ça s’est passé ?

– Il était très près de la mort, ce n’est pas évident. »

Une jeune femme s’approche. Une goule en tailleur et talons hauts.

« Mademoiselle est chargée de lui apporter un soutien psychologique. On va attendre encore trois jours que ça s’améliore. Si rien ne se passe… Ça m’ennuie, mais nous abrégerons ses souffrances. »

Je fronce les sourcils. J’ignorais que cela pouvait être si dur.

« Comment va-t-il ? »

C’est la jeune femme qui me répond :

« Il est extrêmement instable. Il alterne dépression et agressivité, ne se contrôle pas. Mais j’ai quand même un peu d’espoir, parce que dans ses meilleurs phases, il manifeste encore de la curiosité, à la fois pour son état et pour les possibilités que cela lui donne en termes de capacité de travail et d’ouverture pour ses recherches… »

Je soupire. J’aimerais vraiment qu’il reprenne le dessus.

« On peut faire quelque-chose ?

– Non. Mais je te tiendrai au courant. »

Quelle merde.

 

22h. De retour à l’hôtel, je commence à peine à bosser sur un code. Je sens que fignoler de petits scripts pour craquer les réseaux me serait des plus utiles pour la suite des opérations. Ça n’est pas dans mes habitudes de faire ça pour autre chose que pour le sport, mais c’est plus humain que taper sur les gens jusqu’à ce qu’ils crachent leurs infos…

Phobos et Sven arrivent.

« Bon, on nous demande d’aller enquêter sur les voitures brûlées. »

Je lève les yeux au ciel.

« Ben oui, il paraît qu’on est devenus des experts du coin.

– Tu parles, ils veulent pas qu’on reste à l’œil, alors ils se démerdent pour rentabiliser leur investissement. »

D’un côté, ça me déplaît pas d’aller à l’EPFL. Je pourrai peut-être rencontrer mon pote.

 

22h20. Le métro nous a amenés jusqu’au bord du Léman. La vue est assez impressionnante. Lac noir, montagnes noires, constellation de villes hallucinées sur l’autre rive… Je voudrais aller m’asseoir au bord de l’eau et boire l’air parfumé de la nuit jusqu’au matin.

Phobos se fige une seconde, comme un chien à l’arrêt. Sur les volets d’une maison proche, un tag rouge.

« C’est le symbole des Griffes de Sang ».

Ok, donc il y a peut-être vraiment un rapport avec les conflits occultes.

Phobos et Sven toquent à la porte. Une petite vieille vient ouvrir. Les deux se dépêtrent tant bien que mal pour l’interroger sans dévoiler pourquoi, prendre davantage que donner. Finalement, elle leur referme au nez sans qu’ils aient appris grand-chose.

Finalement, Phobos déclare :

« Bon, ok, c’est les Griffes de Sang. Mais est-ce que ce sont les nouveaux ou les anciens ?

– Ben, comment tu veux savoir ? répond Sven.

– Ils sont en moto ou pas ?

– Bah, ils sont tous en moto !

– Quoi ? Mais non…

– Pour moi, les Griffes de Sang, c’est des loups-garou à moto, point barre…

– Mais pas du tout ! Ce sont de grosses brutasses, mais y a rien à voir avec la moto ! »

Sven hausse un sourcil incrédule.

 

Bien, maintenant que c’est dit, direction le centre-ville. Ou plutôt, non, je vais plutôt aller voir mon pote, à tous les coups, il habite dans le coin. Je plante là mes acolytes, je les rejoindrai après. En me connectant avec mon laptop sur un réseau mal protégé, facile de le contacter. Il me donne rdv sur le site de l’EPFL, au « learning center ». Un petit tour sur Google maps, pour voir où c’est, et cinq minutes de marche le temps d’y arriver.

 

Le Learning Center est un bibliothèque comme tous les étudiants aimeraient en avoir. Sur un seul étage, clair, spacieux, moderne… Un peu déroutant avec son sol inexplicablement « ondulé », avec des montées, des descentes Et puis des courbes douces et des éclairages tamisés…

Un jeune homme me fait un signe. Je n’avais aucune idée de ce à quoi il ressemblait. En fait, il est plutôt pas mal. Dommage qu’on n’ait pas la soirée devant nous.

« Salut Brawne ! Les cheveux bleus, ça se voit de loin.

– Pas moyen de confondre, hein ? »

Il sourit. Vraiment dommage qu’on n’ait pas la soirée.

« Qu’est-ce que tu fais dans le coin ?

– J’ai des amis qui ont eu leur voiture incendiée. Je me disais que tu aurais peut-être entendu des bruits sur ceux qui font ça en ce moment.

– Sale coup ! Non je n’ai rien vu. Tu as un tuyau ? »

Je lui raconte l’histoire, édulcorée, et je lui dessine le tag sur un bout de papier. Évidemment, s’agit pas de trop rentrer dans les détails.

« Ça me dit quelque chose. Ce n’est pas un gang ?

– Aucune idée. Il y a des gangs dans ce coin paumé ?

– Des petits fouteurs de merde, oui.

– Je vois. Ils ressemblent à quoi ?

– Des gamins qui singent les autres des banlieues.

– Ok. Donc t’as pas d’info. Ils vous font pas chier jusqu’ici ?

– Non. Les livres d’école leur font peur. »

Il sourit en fronçant le nez.

« Ouais, je les connais ceux-là. Bon, parlons d’autre chose. T’en es où de l’algo ? »

Ça me fait plaisir de le voir « en vrai ». On bosse avec des gens, et on pourrait ne jamais les rencontrer.

« J’ai bien avancé. Je te redis ça dans deux trois jours… Tiens, regarde… »

Il ouvre son laptop. Il était en train de bosser avant que j’arrive. Ses doigts courent sur le clavier.

« Voilà où j’en suis… »

Pas mal… Il a trouvé des solutions élégantes à un certain nombre de problèmes qui…

Le téléphone sonne.

« Brawne ? On a fait les cons. On est en tôle, tu viens nous sortir de là ? »

Oh non mais merde, quoi !

« Bon, je suis désolée, mais mes potes m’appellent au secours. »

 

22h30.« Je pense qu’il y a un malentendu, deux de nos amis sont en garde à vue chez vous pour voie de fait, mais ça ne peut pas être eux, ils ne feraient pas de mal à une mouche. »

Joli regard-qui-tue. La bouche des flics s’entrouvre, leurs regards s’éloignent. Quand est-ce que j’arriverais à faire ça, moi ?

Ils nous ramènent Eckel et Jeckel. On sort du commissariat. Elias se tourne vers eux.

« Bon, j’espère que ça valait le coup.

– Je voulais falsifier une plaque de police, donc j’ai essayé d’en avoir une vraie… Sven en feignant l’ivresse a piqué la sienne à un flic. Il n’a rien vu, mais il a mal pris de se faire tomber dessus par un type bourré.

– Et pourquoi vous ne m’avez pas demandé ? »

Penché, la tête inclinée, regard de demeuré, Elias tient la pause quelques secondes puis se redresse en reniflant. Les yeux au ciel, il tourne les talons en me souhaitant bon courage.

Alors qu’il s’éloigne, je l’entends maugréer :

« Sa cheffe m’avait prévenu, mais là… »

Bien, ça c’est fait. Je me retourne vers les deux têtes de vainqueurs.

« Bon, alors vous avez des infos ?

– J’ai discuté avec des alcoolos du coin. D’après eux, une douzaine de personnes se seraient foutues sur la gueule à la Riponne. Le leader d’un côté était une blonde avec des dreads, Sélène, cheffe des Os de l’Ombre, et l’autre un genre de militaire en treillis. Le chef des griffes de Sang, Fen. Je pense que ce sont les deux clans qui essayent de se battre pour le territoire. L’un d’eux vient de Fribourg, l’autre on ne sait pas. »

Phobos inspire en fourrant les mains dans ses poches, le nez dans les étoiles. Je reprends.

« C’est maigre, quand même.

– Ouais, bon, et toi, tu as du mieux ? »

Je secoue la tête. On piétine.

« Faudrait trouver les leaders, peut-être ? fait Phobos.

– Alors, le meilleur endroit pour les chercher, c’est probablement le Black Sugar. On ne sait pas ce qu’est devenu Krat ?

– Non, il a disparu.

– Alors le Black Sugar aura probablement été pillé, et il y aura peut-être même encore du monde. »

 

23h16. Finalement, il y a du peuple au Black Sugar. Les Griffes de Sang y sont encore, et le nouveau chef a pissé sur le territoire de Krat pour se l’approprier.

Nous, on laisse Phobos se frotter au gros chef qui parle avec un super accent suisse-allemand.

 

23h33. Alors… Krat a disparu, mais ce ne sont pas eux qui l’ont tué, c’est sûr, sinon ils s’en vanteraient, ils ne l’accuseraient pas de s’être terré quelque part. En tous cas, ça ne va pas être évident de les départager avec les nonos, ils sont tous déterminés à garder cet endroit : c’est un « locus »… Un bon coin pour les champignons, quoi. Tfaçons, je suis bien incapable de déterminer si il vaut mieux mourir de la peste ou du choléra.

Putain, ça me gonfle… Ils sont pas capables de vivre sans se foutre sur la gueule, ces cons ? C’est dingue, ça…

 

Phobos a l’air de prendre son rôle très au sérieux en tous cas. Il tient à rencontrer les deux chefs, et à les mettre d’accord. Ou en tous cas à les rencontrer pour améliorer ses connaissances sur les tribus de loup-garou. Soit.

 

Minuit. Crissier, Lausanne Sud, Hotel Ibis. C’est là que se trouverait Sélène d’après les derniers ragots recueillis par nos commanditaires. Le réceptionniste appelle la dame, et elle nous laisse monter à sa chambre.

 

« Sélène » est une femme grande et musclée, vêtue de cuir noir, l’œil hautain, le cheveu décoloré tricoté en dreads et tiré vers l’arrière. La moue dédaigneuse, elle attend que les présentations faites avant de déclarer, sans chercher le moins du monde à dissimuler son énervement :

« J’attendais que les autorités de Lausanne viennent nous voir, ça aurait peut-être évité une rixe place de la Riponne.

– Que s’est-il passé ?

– Alors tout d’abord, permettez-moi de dire que ce vénérable de Fen est de la loge de Garn. »

Phobos fronce les sourcils. Sven demande :

« Quoi ? »

Elle hausse les sourcils et lève les yeux au ciel.

« Vous ne connaissez rien aux loup-garous hein ? La loge de Garn est la branche la plus extrémiste des Griffes de Sang. »

Bon, évidemment, chacun défend son bout de gras. Comment savoir si ce qu’elle dit n’est pas déformé pour s’attirer nos faveurs ? Enfin… les nôtres, aux pas trop poilus, elle n’en a rien à foutre, vu qu’elle nous a à peine honorés d’un regard, derrière ses lunettes noires. Son seul interlocuteur, c’est Phobos, qui boit ses paroles comme un chiot du petit lait.

Mais qu’est-ce que je fous là ? Je ne suis pas un particulièrement bon garde du corps, je me tape de savoir quelle tribu de garous va finir par occuper ce lopin de terre, vu qu’il va bien tous falloir les loger quelque part, et en plus, j’ai des tonnes de boulot. Je soupire. Ils devraient refaire la peinture du plafond, dans cette chambre.

Finalement, la décolorée fouille dans un porte-documents hors d’âge et nous sort un vieux parchemin du fin fond de l’Égypte.

« Vous voyez ce document ? Il date d’avant la fondation de la confédération helvétique. Et il nous attribue ce locus. Nous en sommes les propriétaires légitimes. »

Phobos se penche en avant et laisse courir un doigt sur le papier jauni.

« Je comprends. Je vous avoue que je préférerais que ce soit vous, une tribu sage et pondérée, qui soit en charge de ce locus. Je n’ai aucune confiance en ces fascistes paramilitaires des Griffes de Sang. »

Évidemment. Qui a confiance en des fascistes paramilitaires, de nos jours, à part les attardés mentaux ?

Mais… depuis quand est-il expert en antiquités ? Pour ma part, rien ne me permet de dire que ceux-ci ne nous mènent pas aussi en bateau. Encore s’il s’agissait de tribus vampiriques, je pourrais dire sans avoir espoir de beaucoup me tromper que ce locus serait plus en sécurité si personne n’y touchait.

Mais bref… Laissons Phobos choisir, après tout il est le loup de la situation.

N’empêche, il aurait peut-être pu essayer de négocier un peu, et se renseigner à l’extérieur avant d’affirmer son soutien avec autant d’enthousiasme.

Merde, voilà mon portable qui sonne. Phobos me lance un regard lourd de reproches. Mais c’est Elias. Je décroche.

« Il faut que vous veniez au Lézard Bleu, c’est urgent. »

 

1h. Le Lézard Bleu est sens dessus dessous. Partout, ça s’agite, ça fourmille, un vrai rucher. Je descends direct au sous-sol, mes deux acolytes sur les talons. On me reconnaît, et on me laisse passer dans les couloirs hospitaliers du complexe caché entre deux étages. Élias est là. À ses pieds, un corps ensanglanté.

Merde, c’est la goule qui était en charge d’évaluer le prof. Il lui manque une partie de la gorge… Et à quelques mètres, la cellule capitonnée du prof, largement ouverte. D’après les traces de sang, la malheureuse a été tuée à l’intérieur de la cellule et traînée à l’extérieur.

Quel carnage.

Elias est pâle de colère. Le shérif local nous rejoint et nous explique la situation. Le prof est le suspect principal, mais il nous autorise à mener une enquête de notre côté malgré tout. Pourtant, il est très nerveux. Pour lui, il y a une dimension personnelle. Dana était son amie. Il veut donc à tout prix retrouver le meurtrier. J’espère qu’il n’est pas prêt à bâcler l’enquête pour trouver un coupable bouc émissaire… Élias, en tant que Sire du suspect numéro un, aurait de quoi se faire des cheveux…

 

Phobos et Sven examinent le corps, je me charge de a cellule. Dana a été tuée par-derrière, alors qu’elle faisait face à la porte. Il n’y a pas de traces particulières, ni de poils ni quoi que ce soit, dans la pièce. Les murs sont normaux, pas de trou, pas de sortie.

Sur la porte, du côté extérieur cette fois, une marque, comme un coup de poing, juste sous la petite lucarne. Curieux…

« Non, t’occupe pas de ça, ça c’est moi… »

Elias, par-dessus mon épaule. Ok, monsieur avait besoin de passer sa rage, et il a salopé la scène du crime. Bravo.

« Ça n’est pas possible que ce soit lui, poursuit Elias. Il n’avait pas la force. »

Phobos reprend :

« Et si c’était notre changeling, celui qui peut apparaître n’importe où ?

– Je ne suis pas très au courant des capacités des changelings…

– En tous cas, si ce n’est pas lui, c’est forcément quelqu’un d’ici… L’endroit est tellement surveillé que personne n’aurait pu entrer.

– Donc, peut-être qu’ils sont encore là ? »

Je ne suis pas sûre de croire vraiment à ce que je dis, mais il ne faut négliger aucune piste. De toutes façons, ce couloir mène soit vers la sortie, d’où l’on vient, soit vers des bureaux, un cul de sac. L’endroit n’a pas de sortie de secours. Enfin, quand on voit que certains Nosferatu se déplacent pratiquement dans les murs des musées… Rien n’interdit de penser qu’il puisse y avoir un tunnel quelque part.

« Mais qui pourrait avoir intérêt à enlever le prof ?

 – Le Nosferatu que tu avais tabassé, Brawne… Ça pourrait être lui ?

– Je ne pense pas… Il était mandaté par le Prince, donc une fois le Prince hors service, ses ordres ne sont plus valables.

– Et si le Prof ne nous avait pas donné toutes les informations ?

– Peut-être. Ou alors c’est quelqu’un qui en veut à Elias, et essaye de le discréditer. Le Prince aurait ce mobile. »

Elias pose une main sur mon épaule.

« Il y a autre chose. Les fichiers papier de Dana ont aussi disparu. La personne qui a kidnappé le prof a aussi volé tout ce qui le concernait. Mais il reste l’ordinateur de Dana. Tu pourrais y jeter un œil ?

– Ça m’étonne un peu que vous ayez dépassé le stade du papier-crayons, toi et tes potes, mais…

– Oui, bon, on parle de Dana, là, paix à son âme, pas de vampires de la vieille école. Elle a tout consigné dans son ordi. »

Donc, ça nous orienterait plutôt vers l’hypothèse « le prof ne nous a pas tout dit », ou alors quelqu’un veut profiter de ses connaissances en artefacts magiques.

Elias lève la main.

« Attendez ! »

Il ferme les yeux et se fige.

« Il s’est réveillé. »

C’est vrai. Les Sires peuvent savoir où sont leurs infants, et même percevoir par leurs sens. La vue, l’ouie… Le Sire peut savoir ce que l’on voit, ce que l’on entend. Ça relativise un peu l’espionnage des grandes firmes informatiques, Google, Microsoft and co, sur leurs utilisateurs, hein ? En fait non, pas pour moi. Toute intrusion est au mieux troublante, au pire insupportable. Mais les Sires ont un pouvoir démoniaque, celui de vous faire oublier qu’ils sont insupportables. Et en retour, nous avons aussi un certain pouvoir sur eux, celui de nous rendre insupportables à notre tour. Il y a une certaine forme de justice dans cet échange asymétrique.

Phobos ouvre des yeux tellement médusés que Sven se sent obligé de lui expliquer brièvement la chose. Je ne l’écoute pas, concentrée sur les paroles d’Elias.

« Il est dans l’allée qui mène à une grande villa… Le pavage semble rosâtre… Il y a une grille en fer forgé qui s’ouvre… Et puis la porte d’une grande maison, un genre de manoir… Il y a une ville derrière, peut-être Lausanne… On le fait entrer dans la maison… Quelqu’un semble l’attendre, je ne vois pas son visage… Il faudrait qu’il lève la tête… Une main s’avance vers son visage, elle porte une chevalière… blackout. »

Il ouvre les yeux, et nous adresse un sourire torve.

« Il y avait marqué HK sur la chevalière.

– Et tu ne peux pas en savoir plus sur sa localisation ?

– Non, désolé. Par contre, il était faible, des types habillés façon paramilitaire devaient le soutenir…

– Les loups de la Griffe de Sang ? »

Phobos claque des doigts.

« On pourrais demander son aide à Sélène…

– Oui, bonne idée, mais ça aurait été encore mieux de lui demander de le faire en échange de ton appuis pour le Locus…

– Non, je ne veux pas faire ça. Tu sais, les gens peuvent aider gratuitement, parfois… »

Je hausse les épaules. Naïf. Sûrement que des gens peuvent aider gratuitement. Mais c’est plus sûr d’avoir un point de levier pour agir au cas où… M’enfin voilà une facette intéressante de Phobos qui se dévoile… Serait-il amoureux de la beauté lunaire ? Ou cache-t-il dans le fond de son cœur de chapeau noir un petit rayon d’idéalisme ?

Elias opine du chef.

« Plus nous aurons d’aide, mieux cela vaudra. Mais il faudrait d’abord aller vérifier dans l’ordinateur de Dana le fruit de ses recherches sur le prof. »

Il se tourne vers moi.

« Que les choses soient très claires. Si elle avait déduit qu’il n’était pas possible de le sauver, votre mission sera de le tuer. Le tuer, c’est compris ? Si par contre elle pense qu’il avait repris ses esprits, alors vous pourrez le sauver. »

Il me regarde dans les yeux, très près. Son regard est dur.

« Et je saurai si tu mens. »

Je lève les yeux au ciel.

 

Le bureau de Dana est petit, mais bien organisé, avec des étagères remplies de revues de psychologie. Sur le mur en face d’elle, quelques cartes postales épinglées. Chypre, Cuba… Je m’assois à son poste, Phobos penché par-dessus mon épaule. Son ordinateur est déjà allumé, c’est curieux. Je navigue sur son disque dur, retrouve le dossier du prof… ouvre les fichiers… Yesss ! « Apte à s’intégrer ».

Je récupère les données sur mon petit ordi personnel, ça fera toujours une copie. Et puis… Une petite vérification comme ça… Bingo, il y a un troyen occupé à récupérer les données aussi. Pas bien sécurisé leur système, ils auraient dû demander à un pro de s’en charger.

Derrière moi, Phobos commence à s’exciter comme un chien qui a senti le sang. En cherchant un peu, je finis par découvrir notre cracker, qui n’est pas très brillant. Géographiquement, il est à l’EPFL. Avec son adresse IP, et puis quelques efforts supplémentaires, j’arrive à accéder à son disque dur. Et à son nom. Le site de l’école ne donne pas de renseignements précis. Par contre, je sais dans quel département il travaille et… Je connais une personne qui pourrait m’aider. J’appelle mon pote de l’EPFL pour en savoir plus, notamment son bureau exact, mais je tombe sur son répondeur. Il n’est pas en ligne non plus.

Derrière moi, Phobos devient intenable. Il me houspille, donne des directives…

« Vas-y, on va lui rendre la monnaie de sa pièce, j’ai là un petit virus qui…

– Non, on ne va rien lui envoyer, on va aller le voir, il faut qu’il ait le moins de soupçons possible. »

Je débranche quand même le câble Ethernet. Il n’a pas fini de copier toutes les données, merci la lenteur du réseau, pas besoin de les lui laisser. Par contre, si j’en crois ce que j’ai trouvé sur les logs de son ordi, il est en train de regarder un film, et il lui reste encore environ une heure et demie avant le générique de fin. Il faut se dépêcher.

 

1h57. Le campus de l’EPFL est désert. Finalement mon pote m’a rappelée pendant le trajet, et j’ai le numéro du bureau de notre emmerdeur. Suffira de casser une fenêtre…

 

2h06. Nous voilà sur place. Une petite fenêtre à côté de sa porte nous permet de voir sa silhouette, qui nous tourne le dos. Il regarde bien un film. Il n’a pas moyen de filer avant qu’on lui mette la main dessus. J’entre.

Un bip salue notre premier pas dans la pièce.

Je m’approche de l’abruti assis face à je ne sais quel navet, pose la main sur son épaule et… Fuuck !

Il est mort, et le sourire dessiné en travers de sa gorge semble de foutre de nos gueules ahuries et médusées par sa ceinture d’explosifs. Un voyant passe du rouge au vert… À l’inverse de celui de mon esprit qui réalise subitement la signification du bip de la seconde d’avant.

Sven dégaine et tire dans l’épais vitrage de la fenêtre. Ce soir, il fera chaud sur le campus de l’EPFL… Le bureau explose au moment où je saute, d’un bond désespéré, à la suite de Phobos.

 

Je tombe sans grâce sur le bitume froid au pied du bâtiment. Le souffle de l’explosion m’a projetée bien plus loin que prévu, et ma veste est en feu !

Garder son sang-froid, garder son sang froid !

Je la retire convulsivement, retiens avec peine un hurlement de rage et de terreur et la piétine jusqu’à ce que toutes les flammes soient éteintes. On l’a vraiment échappée belle.

 

2h24. Installée comme un coq en pâte dans le salon feutré du Learning Center, je bidouille l’ordinateur que Sven a miraculeusement arraché et emporté avec lui par la fenêtre. J’y retrouve la copie des données volées, pour commencer. Qui ont été envoyées par email, emerde.

Pas de panique, tout n’est pas perdu, l’adresse d’envoi n’est pas un bête @gmail, c’est contact@pyramidesdusavoir. ch. Duckduckgo is my friend… Ce nom de domaine correspond au site d’un country club autoproclamé réputé. Très bien, et la sécurité de leurs serveurs, elle est réputée aussi ? Arf, bien qu’ils y aient pris garde, elle n’est pas de taille à me résister bien longtemps.

Les autres partent en mission d’espionnage au Country Club, je serai dans la place bien avant eux !

 

3h15. Bon, ben j’ai réussi à trouver le serveur mail, à en vérifier les logs et à récupérer l’adresse ip de l’ordinateur duquel les emails qui m’intéressent ont été téléchargés. Un ping m’indique que l’ordinateur en question est toujours en ligne… Très bien.

 

3h31. Il se fout de ma gueule, le machin ? Après que je sois passée outre son pare-feu, alors que je pensais qu’il allait s’offrir à moi comme une pucelle le soir de ses noces, voilà que le disque dur auquel j’accède est le miroir du mien. C’est quoi ce bordel ?

 

5h30. Et chier, merde ! J’ai pas progressé d’un iota, et le voilà qui disparaît du réseau. Punaise, mais qu’est-ce que c’est que ce truc de dément ? Je ne vois plus qu’une seule explication… Ça m’arrache la gueule de le dire, mais si ça se trouve, il y a de l’occultisme là-dessous… Oui, c’est vraiment l’explication de merde, digne du plus obscurantiste des hommes des cavernes – gné, je comprends pas, alors ça doit être magique… – je le reconnais. Mais…

Bon, de toutes façons, maintenant qu’il est déconnecté, impossible de continuer à lui sonder les tripes. Autant rentrer à l’hôtel, les autres y reviendront sûrement après leur petite escapade au Country Club.

Tiens mais d’ailleurs… Ça ne serait pas eux, les responsables de cette soudaine déconnexion ?

 

6h00. Ok, comme je m’en doutais, les autres sont là… Avec les disques durs de l’ordinateur du Country club dans les mains. Phobos est en train de les analyser. Allez-y, foutez-vous de ma gueule, vous pouvez.

« Ils sont protégés par un mot de passe, j’ai lancé une attaque de force brute dessus, mais ça risque de prendre des jours. Je viens de recevoir un coup de fil du chef de brigade anti loup-garou, ils sont au Black Sugar et ils nous attendent. »

 

6h25. Sélène, les brigades tue-loup (en retrait pour nous couvrir) et nous, face à quatre glandus qui gardent le Black Sugar, étonnamment calme. Il fait noir. La campagne alentours est calme. Le vent souffle un peu. Ils sont où, tous les fous des Griffes de Sang ? Phobos en tête, suivi de Sven et moi, entrons dans le bâtiment. Enfin, si on peut appeler cet espèce de bar tenu par des murs en planches « bâtiment ». Dans un coin, un ragoût de mouton encore chaud sur son réchaud. Au milieu, quelques tables, un ou deux jeux de cartes encore étalés dessus. Ils sont partis à la va-vite ? Ça pue cette affaire…

Et bingo. Le téléphone de Phobos sonne, c’est une Sélène hystérique qui lui hurle :

« C’est un piège, ils sont en train de décimer ma tribu ! »

La porte s’ouvre sur quatre énormes loups transformés. Les lumières s’éteignent. C’est Phobos qui vient d’envoyer le signal. Mais quelque-chose me dit que personne n’y répondra vue la débandade que ça doit être chez Sélène. On va se faire les quatre loulous à nous tous seuls. Chouette.

 

Ils entrent. Ils sont vraiment énormes. Les lumières se rallument et même si leur lueur est faible, on voit sans problème les filets de bave couler des crocs luisants de nos adversaires. Je jette un coup d’œil inquiet à Phobos. C’est que… j’ai jamais tué de loup-garou, moi… Je sais même pas comment on fait. On s’en fout, on va improviser.

Pour commencer par quelque chose de connu, je lui tire une balle entre les deux yeux. Qu’il évite, et le lobe de son oreille déchirée repousse aussi vite qu’il a été arraché par le coup. C’est pas évident à dire avec sa gueule de monstre mais je suis sûre qu’il rigole. Les coins de ses lèvres se sont indéniablement tirés vers le haut, je le vois juste avant qu’il ne balance son bras de singe aux griffes en lame de rasoir vers moi. Je me jette de côté pour l’éviter.

« Brawne ! »

Je tourne la tête, un dixième de seconde, pour voir le revolver de Sven glisser vers moi. Je l’attrape, contrôle… Des balles en argent ! D’un geste, avant que l’autre poilu ait eu le temps de balancer son deuxième bras, je lève l’arme et tire. Deux fois. Une dans l’épaule, l’autre en plein cœur. Et j’avoue ne pouvoir réprimer un soupir de soulagement quand il s’écroule et reprend sa forme humaine. Pauvre bougre. Ça en valait vraiment la peine ?

 

Phobos, aussi transformé, en a tué un. Le chef. Il s’attaque au quatrième. Je lève mon flingue, de nouveau. Punaise, ils se ressemblent… C’est lequel le nôtre ?

Depuis le temps que je le côtoie, j’ai repéré quelques signes distinctifs… Un pelage clair, la forme du museau, une cicatrice là où Sven l’a touché avec une balle en argent… Je vise l’autre.

Et l’abats d’un coup.

 

Bon, c’est triste, mais voilà. Je ne vois pas ce qu’on pouvait faire d’autre contre ces furieux. Et maintenant, il faut retrouver l’autre furieuse, Sélène, avant qu’elle se jette dans une gueule mieux garnie de dents plus pointues que la sienne.

Heureusement, une voiture nous attend encore. La CB nous apprend que Sélène est retournée à son hôtel, et qu’elle n’y a rien trouvé pour se réjouir.

 

6h50. Putain. L’hôtel est dévasté. Les Griffes de Sang ont fait un massacre. Il n’y a que trois survivants, en très piteux état. Le clan de Sélène, d’une quinzaine de personnes, se trouve réduit à trois. Et Sélène elle-même est ravagée par la douleur, qu’elle cache derrière un masque de fureur, abattue sur le shérif. Lui, il essaie de rester calme, de parler d’une voix posée. Elle lui hurle dessus, lui balance à la gueule toute la douleur d’avoir perdu les siens. Vagues, déferlantes, coups de béliers… Lui, il rapetisse dans ses chaussures, sa voix s’éraille, et pourtant son ton ne varie pas… Il sait comment faire, tient bon sur son petit rocher perdu dans la tempête.

Pour nous, il n’y a rien à faire. Il faut attendre que la tempête se calme d’elle-même. Ce qui finit forcément par arriver. Au bout d’un moment, Sélène, s’arrête, reprend son souffle.

« Vous pouvez vous installer au Black Sugar, si vous voulez.

– Toute seule ? Avec trois survivants ? Et s’ils décident de revenir finir ce qu’ils ont commencé ? On tiendra combien de temps ? Cinq minutes ?

– Nous vous protégerons.

– Des vampires sur un locus ? Plutôt crever ! »

Altière, elle tourne les talons et claque la porte de sa chambre.

Je suis triste pour elle. Vraiment. Mais je n’ai aucun moyen de l’aider.

 

7h38. Voilà une heure que je passe la scène du crime au peigne fin, sans découvrir grand-chose que nous ne sachions déjà. Le soleil se lève dans dix minutes, je tombe de sommeil. On nous a préparé des chambres. C’est pas que je sois très tranquille à l’idée de dormir dans le même hôtel que Sélène, mais bon…

Chapitre suivant : 08 février 2010

Couverture
Couverture de "Journal de Brawne Edwards - 6 - De Lausanne à Berne"
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Table des matières
  1. Préambule
  2. 07 février 2010
  3. 08 février 2010
  4. 10 février 2010
  5. 11 février 2010
  6. 12 février 2010
  7. 13 février 2010
  8. 14 février 2010
  9. 15 février 2010
  10. 16 février 2010
  11. 17 février 2010
  12. 18 février 2010
  13. 19 février 2010
  14. 20 février 2010
  15. 21 février 2010
  16. 22 février 2010
  17. 23 février 2010
  18. 24 février 2010
  19. 25 février 2010
  20. 26 février 2010
  21. 27 février 2010
  22. 28 février 2010
  23. 1er mars 2010
  24. 2 mars 2010
  25. 3 mars 2010
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