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Journal de Brawne Edwards - 6 - De Lausanne à Berne

Par Aquilegia Nox

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 16 septembre 2013 à 16h27

Dernière modification : 16 septembre 2013 à 16h37

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23 février 2010

21h. Un coin de forêt sombre, éclairée par la lune entre les nuages… La Sarine non loin essaye de divertir l’ambiance avec son coulis de chasse d’eau… Tous les lycans du coin sont réunis autour d’une femme au teint pâle et au regard exagérément sérieux. Leur sorcière, leur chamane. On me regarde un peu de travers, je sens que ma présence est tolérée, mais tout juste. Ce qui se passe cette nuit est secret, ils ne partagent pas ce genre de chose habituellement. Un pas de travers et les chiens montrent les crocs. Ça va, je n’ai pas l’intention de marcher, ni sur vos plates-bandes ni ailleurs. Je m’assois là, en bordure, ni trop loin ni trop près et je sors mon pop-corn. Vous pouvez lever le rideau.

 

21h30. Est-ce un fantôme ? Une mise en scène ? La chamane lycanthrope est entrée en transe puis la défunte a « parlé par sa bouche » pour confirmer ce que nous soupçonnions : une culture de lothophages sur des humains captifs.

Hélas, ses indications géographiques sont plus que vagues : une lumière rouge et de la musique. D’après le chef des loups, ça pourrait être une boîte de nuit du coin, près du village d’Oron le Chatel. On ne perdra rien à passer y faire un tour. Après tout, nous avons toute la nuit devant nous.

 

Minuit. Le Club Perdu est un endroit un peu perdu, un peu surprenant… Juste à côté un château bien conservé, en bordure d’une voie ferrée, il éclaire de rouge sang et lubrique la campagne environnante et ses troupeaux de vaches, chèvres et moutons. Non loin, deux fermes et un truc qui ressemble fort à un genre de pénitencier dressent leurs ombres contre le ciel étoilé. Des fermes ? De vraies fermes ?

 

Sven et Kaleb vont aller les voir de plus près. Phobos et moi nous chargeons du machin rouge.

L’intérieur est très moderne, plutôt chouette en fait. Le design est carré, la lumière tamisée et colorée, l’ambiance électrique pour une faune locale plus jeune et hétéroclite que ce que j’aurais cru. On vient de loin pour s’amuser ici. Je me demande juste à quel point les jeux proposés sont éloignés de la légalité.

Phobos commence parler à droite à gauche. Je le perds rapidement de vue. La foule est dense et tangue au rythme d’une musique trop lente, dont les basses m’ébranlent au point de me faire penser qu’un vrai cœur bat dans ma poitrine. De mon côté, je vais « chercher les chiottes ». C’est le moyen le plus pratique de trouver les portes protégées.

 

Minuit dix. Rien. Nada. Je commence à m’ennuyer sévère. Heureusement j’ai emmené mon meilleur pote dans mon sac et l’endroit ne manque pas de coins sombres. J’allume mon laptop. Voyons comment les gens d’ici sécurisent leur réseau.

 

Minuit et demie. Réseau cracké. Je ne sais pas si je dois taire l’aide apportée par Phobos… Pour la santé de mon ego, c’est probablement plus raisonnable. Bref, le réseau local s’étend à deux postes dont un seul contient des infos, fort peu intéressantes au demeurant. C’est terrifiant de banalité. Nous perdons notre temps ici, il ne se passe rien. Je fais signe à Phobos :

« On dégage ? »

D’un rapide hochement de tête, il m’indique le plafond. Il y a un étage au-dessus, mais nous n’y avons pas accès : des gorilles gardent leur territoire en montrant les crocs à quiconque n’a pas d’invitation VIP. Peut-on espérer un peu d’exotisme au-dessus ? Rantanplan a l’air d’y tenir. La musique s’accélère. Il est temps de l’éteindre complètement.

 

Minuit trente-deux. La place est conquise. Ils ne trouveront jamais d’où venait la panne qui a subitement éteint toutes les installations électriques de l’endroit.

Le haut est aussi déprimant que le bas. La musique est la même. Les gens sont les mêmes. Un peu plus pâles, pour certains, peut-être.

« Je vais essayer d’aller voir dans le couloir là-bas, mais il y a ce groupe qui discute à côté, il faudrait que tu fasses diversion. »

Je hoche la tête puis m’approche du groupe en question, un mec en costard qui gazouille pour deux crétines. Putain. Un Ventrue, à tous les coups. Là, je vais vraiment, vraiment me faire chier. Phobos, tu as intérêt à ne pas traîner.

 

Minuit quarante. Overdose de discussion chiante, c’est possible d’en crever ? Si c’est le cas, je suis super mal. Phobos, revient ! J’en peux plus de parler d’immobilier ! Encore heureux que je me suis un peu renseignée sur la région chez les hunters, sinon j’aurais jamais été foutue de baratiner des conneries aussi longtemps, mais là, j’arrive au bout de mes conneries. Ou alors j’essaie d’entraîner ce couillon sur un canap’ pas loin et d’occuper sa bouche avec d’autres choses que des paroles ? Nan, il chasse pas les tatouées aux cheveux bleus, ça se voit à 400 bornes.

Une main sur ma hanche. Le loup est là. D’un pas, je sors du cercle des amateurs de grosses maisons.

« C’est bon.

– Alors ?

– J’ai vu un mec partir en voiture. Ce n’était pas un client, c’est sûr, il était garé à l’arrière. »

 

Minuit quarante-deux. Bien, c’est vraiment le flop sur toute la ligne. Rantaplan n’a trouvé que l’emplacement physique des ordis que j’avais déjà examinés. Well done mortal, on a fait chou blanc. J’espère que les autres auront eu plus de succès. Rejoigons-les.

 

Minuit cinquante.

Il fait bon dehors, même s’il n’y a ni musique ni lumières excitantes. Ça sent fort la vache, la campagne, mais le ciel est clair.

« Ce ne sont pas des fermes normales, il y a des signes magiques.

– OK, ben on sait ce qui se passe, on fonce non ?

– À quatre ? »

Quand quelqu’un propose d’aller affronter à quatre un truc qui laisse supposer qu’il s’agit d’une base pleine d’ennemis, habituellement, on fait quoi ? On lui met un pain ? On lui dit « Non ! » en essayant d’imiter le ton de sa mère ? D’autres préfèrent essayer la voie de la raison. C’est quand même moins drôle, mais bon, au moins Phobos ne va pas prendre d’assaut les fermes qui ne sont pas des fermes, probablement reliées par un réseau souterrain, voire reliées au pénitencier. On va attendre l’arrivée des renforts. Une dizaine de hunters devraient faire l’affaire.

 

1h30. De l’extérieur, les fermes ressemblent à s’y méprendre à des… fermes. Je veux dire, des trucs où on parque les animaux non humains, souvent à cornes. Un des hunters, un grand brun aux yeux de biche cachés par son casque d’assaut – mais je l’avais repéré au campement – me fait signe d’attendre. Je lève la main pour signifier l’ordre à ceux qui me suivent, le temps que l’éclaireur ait fini son taf. Pour accompagner cette nuit, je me mettrais bien du Nine Inch Nails dans les oreilles. Ce qui serait très con, je ne pourrais plus entendre les communications dans mon casque.

 

De l’intérieur, la ferme où j’ai suivi mon éclaireur ressemble aussi à s’y méprendre à une vraie ferme. Des étables, des balles de foin, des fourches, de la paille… Notre colonne sur-armée progressant sur la pointe des pieds est sans conteste l’intrus du décor… Du moins jusqu’à ce que l’on trouve le passage vers le pénitencier.

Un couloir long et humide, tout en béton, comme dans un bunker. Au sol, des traces diverses, inidentifiables. Une forte odeur de moisi et de poussière imprègne les lieux, jusqu’à une porte en métal. Nous l’ouvrons… pour découvrir sur une vaste chambre d’un style hospitalier du début du siècle. Sur une dizaine de lits en métal, des humains plus ou moins squelettiques sont couchés. De leurs bras, des cathéters laissent leur sang s’écouler au goutte à goutte dans des poches. De la poitrine de certains, d’étranges fleurs, à la beauté macabre, ont fleuri. Je passe entre les lits.

Sur l’un d’eux, Mina est allongée, les traits tirés, les cheveux plaqués par la sueur sur les tempes. Je l’appelle. Elle plisse les yeux et semble se débattre dans son sommeil, mais ne retrouve pas la conscience.

Grognement. À droite. Je me retourne. Un genre de gros rottweiller poilu me fixe la bave aux lèvres. Je le mets en joue. Il grogne de nouveau.

Je tire. Ça lui éclate l’épaule. Bien. Les hunters se chargent du reste.

« Nous devons laisser là ceux dont les fleurs ont déjà éclot !

– Mais leur cœur bat encore !

– Il a été remplacé par la fleur, il n’y a plus rien à faire pour eux, on ne peut ni les déplacer, ça les tuerait instantanément, ni les débarrasser de cette saloperie, ils sont foutus ! »

Ça me fend le cœur de les laisser, mais nous devons surtout nous occuper de ceux qui sont encore en état de survivre. Dont Mina. Je la soulève. Elle gémit mais ne reprend pas connaissance.

Les autres hunters en ont fait autant avec les humains que l’on pouvait sauver. On met les voiles, pour déboucher dans une espèce de cour intérieure, assez petite, longée d’arcades, comme dans un cloître. En face, l’équipe B, eux aussi avec des humains exsangues. Au-dessus, on commence à nous canarder.

 

On se rejoint à l’abri des arcades.

« Phobos, tu voudrais pas faire Nuit Noire ? » demande Kaleb.

Presque instantanément, les lumières s’éteignent.

La voix d’un hunter résonne dans mon casque :

« Un bélier sera là dans une dizaine de minutes ! Il faut tenir jusque-là !

– Mettons les humains le plus à l’abri possible, et faisons des tirs de couverture » beugle Kaleb.

On pousse les humains contre le mur.

Tenir, il faut juste tenir. Je tire. Les minutes s’égrènent… Tout à coup, quelque chose m’attire l’œil, à travers la cour. Je plisse les yeux. Il me semble distinguer une forme blanchâtre. Ça me regarde ?

J’ai soif. Tellement soif. Les fleurs, les fleurs de Lothos que nous avons laissées dans cette chambre ! Quelle stupidité !

 

Mais que fais-je ? L’odeur de la chambre, moisi, humidité, éther, alcool, m’agresse les narines. Et le sang, métallique, parfumé, partout ! Ça pique douloureusement. Mon estomac se tord de douleur et mon corps est parcouru de frissons d’une violence telle qu’ils s’apparentent à des spasmes. Chaud, froid… La douleur que j’avais oubliée… Toute mon humanité !

À quelques centimètres de mon visage, une fleur de Lothos s’épanouit, délicieusement tentatrice. Le flot de sensations est tellement agréable ! Je dois… Non, je ne DOIS pas ! Je mords le dos de mon poignet. Le sang qui coule a une saveur intense, c’est presque extatique.

Quelque chose m’attrape par le col. Une main, chaude. Plus près, une gorge, plus chaude encore. Le sang ! Le sang !

 

Une douleur atroce. Je me tords sur le sol avec un hurlement. Le reste est flou.

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  1. Préambule
  2. 07 février 2010
  3. 08 février 2010
  4. 10 février 2010
  5. 11 février 2010
  6. 12 février 2010
  7. 13 février 2010
  8. 14 février 2010
  9. 15 février 2010
  10. 16 février 2010
  11. 17 février 2010
  12. 18 février 2010
  13. 19 février 2010
  14. 20 février 2010
  15. 21 février 2010
  16. 22 février 2010
  17. 23 février 2010
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  20. 26 février 2010
  21. 27 février 2010
  22. 28 février 2010
  23. 1er mars 2010
  24. 2 mars 2010
  25. 3 mars 2010
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