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À tout à l’heure.

Par Diwan Berthion

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 12 septembre 2013 à 12h01

Dernière modification : 20 septembre 2013 à 19h05

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À tout à l’heure.

À tout à l’heure.

 

 

 

Maman a vomi toute la matinée, elle se plaint du ventre, mais cela ne l’a pas empêchée de faire nos lits, les courses et le ménage.

Entre deux passages bruyants aux toilettes, maman se caressait le ventre, son visage pâle se crispait d’un rictus de douleur que je ne lui connaissais pas.

Curieusement mon jeune frère ainsi que ma sœur aînée, avions senti, que maman souffrait le martyr, nous nous tenions sage, en essayant de ne pas aggraver ses douleurs.

 

Papa arrive vers midi vingt, le repas doit être prêt, maman a mis un point d’honneur à le préparer avec amour.

Nous avons mangé sans nous soucier des problèmes de nos parents. Papa, plongé dans son journal, ne s’est même pas étonné que maman ne mangeait rien, peut-être a-t-il tiqué en voyant la pâleur anormale de son teint, mais sans plus.

 

Papa repartit au travail vers treize heures trente comme à son habitude.

 

Nous jouons quand maman est venue nous voir.

   — Les enfants, soyez sages, je vais chez Goudalier, je reviens tout de suite, à tout à l’heure.
 

 

Goudalier est notre vieux médecin de famille. Il est gros, bien habillé et il sent l’eau de Cologne, quand il sort son portefeuille pour ranger l’argent de la consultation celui-ci est toujours rempli d’un épais paquet de billets.

 

Ça fait deux heures que maman est partie ? Je commence à m’inquiéter. Ma grande sœur lit un Fantométe, et mon petit frère s’amuse avec un bateau en Lego pendant que je me ronge les sangs.

À mon tour d’avoir mal au ventre, j’ai même une diarrhée de tous les diables.

 

Plus le temps passe plus je me rapproche de la porte d’entrée. Au début, je stationnais sur le palier du premier, ensuite dans l’escalier, puis en bas dans le couloir. Je suis maintenant derrière la porte donnant dans le garage à épier les moindres bruits qui m’indiqueraient que maman est enfin de retour.

 

Mais rien.

 

Habituellement maman ouvre le garage vers cinq heures trente pour que papa rentre directement sa voiture sans en descendre. Mais là, papa a bloqué la rue, il a manœuvré précipitamment pour rentrer dans le garage. Un peu énervé, rapidement il s’inquiéta de l’absence de maman.

 

   — Comment, elle est chez le médecin.
   — Oui, Goudalier. J’ai répondu pour essayer qu’il retrouve maman rapidement.
   — Vers quelle heure elle est partie ?
   — Y a longtemps. J’ai dit.
   — Oui, mais quand, il y a une heure ?
   — Oh non ‘pa, au moins quatre.
   — Quoi, mais qu’est-ce qu’elle fout ?
 

 

J’ai un peu été surpris par cette remarque, que papa a criée au mur. Rapidement il s’est inquiété tout comme moi. Au même instant le téléphone retentit.

 

   — Allo ! fit papa au combiné gris.
 

Papa s’est assis, bouche ouverte, blanc comme le torchon pour essuyer les verres.

   — Pa...pardon…mais…un …ou…bon.
 

Papa raccrocha, il devait être dix-huit heures trente. Il se releva en se caressant la barbe naissante qui lui râpait les doigts dans un bruit de Velcro qu’on sépare.

 

Mon frère et ma sœur nous avaient rejoints, jamais maman n’avait été absente à dix-huit heures trente, jamais elle ne nous aura laissées, et puis il faut prendre le bain, et préparer à manger.

 

   — Les enfants, votre maman est… à l’hôpital. Goudalier l’a fait admettre d’urgence à l’hôpital. Elle est sur le billard.
   — C’est quoi le billard ? A demandé mon petit frère.
 

C’est vrai qu’à part celui de Papi avec des boules, je ne voyais pas vraiment ce que maman faisait à l’hôpital à jouer au billard.

   — C’est la table d’opération…
 

Mon petit frère coupa la parole de papa.

   — La table, comme celle de la cuisine.
   — Non, mon grand, c’est une table que l’on trouve que dans les hôpitaux, ou les médecins examinent…
   — Ah ! Le ventre de maman. J’ai demandé les tripes nouées.
 

 

Nous harcelions papa de questions auxquelles il ne pouvait malheureusement pas répondre. Visiblement maman ne rentrerait pas ce soir.

 

Papa et ma grande sœur ont préparé le dîner, puis nous sommes allés nous coucher sans prendre notre bain ni nous laver les dents.

 

Papa, pendant que je tournais dans mes draps à la recherche du câlin que je n’ai pas eu ce soir, appelait au téléphone et appelais encore, je ne sais pas, au moins cent appels, peut-être plus.

 

Tard dans la soirée, j’entendais papa parler tout seul dans la salle à manger. Je suis descendu discrètement, comme un chat, pour voir, mais papa n’était plus dans la pièce.

Intrigué par un bruit dans l’entrée, j’ai découvert papa qui était comme puni au coin de la porte à sangloter.

 

   — Vas te coucher, je…je répare la boite aux lettres. Il a dit presque méchamment.
 

 

Effrayé, par cette brusque remontrance, j’ai eu le temps de voir la joue trempée de papa avant de remonter quatre à quatre les escaliers.

C’est la seule et unique fois que j’ai vu mon père pleurer. Je croyais que ça ne pleurait pas un papa.

 

Le lendemain matin, c’est ma grande sœur qui nous prépara le petit déjeuner. Papa était quant à lui parti, au travail, je suppose.

Ma grande sœur répondait également au téléphone, il n’arrêtait pas de sonner, visiblement des tantes, oncles, beau frère, cousines, nièces s’apprêtaient à venir à la maison pour nous aider.

 

Mais moi, je veux ma maman, je me disais. J’ai à peine mangé ce matin-là, conscient qu’il se passait quelque chose de grave, conscient que maman ne reviendrait pas, comme elle l’avait dit : à tout à l’heure.

 

C’étaient les vacances scolaires, mon petit frère est parti à Rouen chez une tante, ma sœur à Paris, moi je suis resté à Orléans.

 

Une aide familiale passait tout son temps avec moi, comme maman, mais ce n’était pas maman.

Michelle, elle s’appelait.

Michelle faisait les courses, elle préparait le repas de midi. Mais là s’arrêtait la ressemblance avec maman.

 Maman me manque, elle est à l’hôpital, il paraît que c’est très grave, cette gravité m’empêche de vivre et me bloque dans tous ce que je fais.

 

À la fin des vacances, l’aide familiale nous préparait le petit déjeuner du matin. Pour le midi nous avions été inscrits à la cantine. Le soir je faisais mes devoirs à « l’étude » de l’école jusqu’à dix-huit heures, puis je rentrais à la maison où papa faisait ce qu’il pouvait pour combler le manque de notre mère.

 

   — Voyez-vous les enfants, votre maman a été opérée, ils ont ouvert son ventre et réparés son intestin déchiré, demain elle passera un examen radiologique de contrôle.
 

 

Plus tard dans la soirée, j’espionnais tous les faits et gestes de papa, pour avoir à son insu des renseignements complémentaires sur maman.

 

Lors d’une de ses conversations téléphoniques avec je ne sais qui, il disait : ce qui m’embête c’est que pendant l’examen ils lui injecteront de l’iode, et Dédé est allergique à l’iode…

 

Cette seule phrase m’empêcha de dormir de la nuit.

 

Le lendemain matin, je n’ai rien avalé. L’aide familiale m’a sermonné, elle me serrait le bras pour que je mange quelque chose, mais je lui ai volé dans les plumes, et je me suis enfui vers l’école avec une demi-heure d’avance.

 

Devant l’école, j’attendais. Le temps ne passait pas, constamment j’imaginais ma mère prise de convulsions après avoir reçu une injection qu’elle ne supportait pas.

J’ai fini par m’asseoir contre la porte et à sangloter dans mes mains.

Quand le directeur de l’école ouvrit la porte, j’ai roulé-boulé à la renverse.

 

   — Je t’ai fait mal mon grand ? Demanda le directeur affolé.
 

 

Il m’aida à me relever, il s’enquit de mes éventuelles blessures qui causaient cette pluie de larmes.

Comme je ne disais rien du tout, le directeur me prit par la main, et il m’emmena voir l’infirmière de l’école.

 

Dans le huis clos de son bureau, je me suis épanché encore plus. L’infirmière me demandait gentiment :

 

   — Tu as mal ou mon grand ?
   — Dedans… j’ai dit en hoquetant.
   — Au ventre, tu as mal au ventre,
   — Non. C’est maman qui a mal au ventre.
   — Ah ! Et qu’est-ce qu’elle a au ventre ta maman ?
   — Je ne sais pas, ils ont ouvert son ventre, et ils vont faire une injection ce matin… j’ai peur.
   — Elle est à l’hôpital, c’est ça ?
   — Oui.
   — T’es un grand garçon. M’a-t-elle dit en cherchant quelque chose dans son cahier. Écoute, je vais appeler ton papa, je te promets de venir te voir quand j’aurais des nouvelles. D’accord !
   — Oui madame.
 

 

Sur le coup, je crois que je l’aurais presque embrassé cette infirmière.

 

La classe commença, on a fait une dictée. Comme à mon habitude j’ai fait encore plus de cinquante fautes, ensuite de la grammaire, mais mon esprit était ailleurs.

Je pensais à maman, j’attendais que l’infirmière vienne me voir. La maîtresse m’interrogea alors que je scrutais la cour à la recherche de son éventuel passage. Je ne sus quoi répondre, non pas que je ne savais pas, mais je n’avais pas entendu sa question.

S’en suivit une série de remontrances en règle qu’un toc-toc à la porte de la classe fit stoppé promptement.

L’infirmière rentra, se dirigea vers moi, après en avoir demandé, l’autorisation à la maîtresse, puis elle me dit :

 

   — Ton papa a appelé, ta maman a eu son examen, tout c’est bien passé.
 

Je me suis avachi sur ma table en sanglotant en silence, content d’avoir des nouvelles de maman.

 

   — Passe me voir avant de partir ce soir, on en reparlera.
   — Oui. J’ai dit en reniflant.
 

 

Après le départ de l’infirmière, la maîtresse m’a laissé tranquille, jusqu’à la sonnerie de 16h30.

 

*

 

Nous avons pris notre mal en patience, comme nous disait souvent maman.

Maman se remettait tant bien que mal. Au bout d’un mois et demi passé à l’hôpital, elle alla en maison de repos.

Maman était loin, mais un week-end, papa nous emmena la voir.

Nous étions pressés de revoir notre mère, le fait d’être entassé à l’arrière de la 2CV ne nous dérangeait pas, car bientôt nous la reverrions.

La boule du pommeau du levier de vitesse grésillait, c’était énervant, habituellement maman mettait sa main dessus ce qui étouffait ce pénible bruit.

 

   — Papa, on est arrivé, j’ai demandé.
   — Non, bientôt.
 

 

Le voyage dura mille ans, pourtant la maison de repos était à moins de vingt kilomètres de la maison.

 

Maman était sur une chaise, dans le grand jardin de la maison de repos, Beaux-Regards ça s’appelait. Elle avait l’air de lire un magazine qui ne l’intéressait pas. Quand elle nous aperçut, elle s’est levée et elle a presque couru vers nous pour nous rejoindre.

Nous pleurions de joie, comme quoi les larmes ne sont pas forcement synonyme de malheur ou de peine.

 

Maman est comme avant, son ventre est réparé. Elle sent bon, son parfum m’enivre, elle m’a tellement manqué.

 

   — C’est quand que tu reviens ? A demandé mon petit frère.
   — Bientôt mon grand, bientôt. A répondu maman en se frottant les joues pour les essuyer.
 

 

 

Maman est revenue à la maison trois mois après nous avoir dit : à toute à l’heure les enfants.

 

 

Avec les années j’ai pris conscience qu’à l’époque, j’aurais pu perdre ma mère, mais curieusement, je suis resté marqué par cet « à tout à l’heure » qui dura trois mois, cette phrase reste gravée dans ma mémoire à jamais, il est vrai que pour un enfant trois mois c’est presque l’éternité.

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