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Solennelle.

Par Diwan Berthion

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 16 juillet 2013 à 19h37

Dernière modification : 23 août 2013 à 19h13

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Solennelle.

 

 

 

 

Parfois à la maison, l’argent manquait, l’amour en revanche jamais, il a toujours été présent à tout moment, quoi qu’il arrive.

Toujours nous avons été chéris, aimés et protégés. Avec mes frère et sœur, nous avons toujours eu carte blanche dans beaucoup de domaines.

Nous avons pu faire les études que nous souhaitions faire, et aller aussi loin que notre potentiel nous le permettait. Nous avons pu exercer le sport qui nous passionnait, ou au contraire ne rien faire de nos muscles, et contempler la vie d’un œil rêveur.

Nous avons été élevés dans une sorte de béatitude bon enfant, nos parents nous ont inculqué de bons préceptes en nous expliquant que nos libertés s’arrêtaient où commencent celles des autres. Aujourd’hui encore je crois que c’est le seul fil directeur de ma vie, de nos vies.

 

Malgré cette entente cordiale, dans la famille certaines traditions prenaient le dessus sur nos libertés.

Traditionnellement judéo-chrétien nous devions dans notre famille passer des étapes, qu’il était assez mal vu de ne pas franchir avec panache et conviction chrétienne.

Celui qui ne se mariait pas prenait la responsabilité de vivre dans le péché.

Celui qui ne faisait pas sa communion « privée » ne pouvait pas accéder à la confirmation, passeport incontournable pour accéder à la reconnaissance et la protection divine.

Et celui qui ne faisait pas sa confirmation n’était, de fait, plus protégé par Dieu, et risquait de se voir entraîné vers le néant, par le diable, qui le visiterait pendant ses nuits, en lui tirant les pieds vers l’enfer avec ses doigts fourchus.

 

Bref, pour faire relativement court, je pense que notre famille ressemble à une grande frange de la population française, vivant avec ce quelle gagne difficilement, et croyant à un divin, être supérieur, qui les protège du mal.

 

Je ne pense pas que nos parents prenaient malicieusement du plaisir à nous inculquer leur culture.  Je pense qu’à l’époque cela se faisait ainsi.

En y réfléchissant, peut-être même cela a retardé le chaos actuel, ou tout est permis, ou il n’y a plus de règles, ou les jeunes n’ont plus de repère, et s’attaquent à tout, parce que plus aucun garde fou ne les en empêche.

 

Je pense qu’un enfant, jusqu’à l’âge de sept ou huit ans s’élève comme un cheval, ou un chien. Sa réussite sociale en est à ce prix, et de la qualité de cet élevage.

Heureusement, souvent nous sommes inconscients de tout cela, parce que beaucoup d’événement ou choix imposés nous passent largement au-dessus de la tête, nous ne somme pas encore assez mûrs pour prendre conscience de ce que l’on nous apprend, l’esprit de contradiction et de révolte arrive plus tard dans notre existence, vers douze ou treize ans, à l’adolescence, avant nous sommes encore dociles.

 

J’ai donc grandi dans une sorte de cocon, douillé, avec parfois des contraintes, que je pensais obligatoires, et que tout un chacun à travers le monde subissait.

 

Le dimanche matin, j’allais endimancher avec mes frère et soeur à la messe de neuf heures à Saint Paterne. Maman belle comme une princesse nous y accompagnait. La joie se lisait sur son visage, pendant qu’elle chantait et glorifiait Dieu, en regardant je ne sais quoi d’impalpable au-dessus de l’hôtel, je vibrais à la sentir heureuse.

Lors de la communion, maman nous laissait, mon frère et moi, pour aller communier en compagnie de ma sœur, dans une sorte de procession silencieuse, avançant tranquillement sans précipitation, mais inexorablement.

Mon petit frère et moi ne comprenions rien à tout cela. Ça nous faisait bâiller, entre deux séances de grattage, car nos pantalons du dimanche nous démangeaient les jambes.

 

La quête nous réveillait quelque peu. Maman nous donnait à chacun un franc que nous jetions dans la corbeille quand celle-ci passait. J’étais surpris, car souvent il y avait de gros billets, maman est-elle avare ? Plus tard j’ai compris que non.

 Nous faisions partie du quart-monde, comme beaucoup d’autres, et que donner un franc chacun à la quête du dimanche était déjà un bel effort. Avec ces cinq francs que mes parents donnaient à Dieu chaque semaine, on aurait pu s’acheter la ration de pain pour nous cinq et cela pour une semaine entière.

La messe de neuf heures était plus conviviale et familiale que celle de onze heures, celle où mon père allait habiller comme un ministre, avec son beau chapeau en feutre et les gants en cuir de son mariage. Il ne fallait pas montrer sa peine à boucler les fins de mois, et puis ses chaussettes trouées étaient bien cachées par ses souliers vernis.

 

Ma grande sœur avait déjà fait sa communion et sa confirmation. Aux dires de papa, elle devait être un exemple pour nous, ses frères

 

J’en prenais le chemin, car mes parents avaient organisé ma « communion privée » qui devait se dérouler la semaine suivante. La petite communion n’avait rien à voir avec la confirmation, c’était juste un passage un rite sans plus, une formalité.

 

 

Le jour de ma « communion privée » arriva. Comme à chaque fois mes parents s’étaient saignés aux quatre veines pour préparer une petite fête, et inviter toute la famille pour ce passage dans ma vie, qui à leurs yeux était si important.

 

Contrairement à la confirmation, aucun des prétendants ne portait la fameuse aube, vêtement hautement symbolique, exclusivement utilisé pour la confirmation. Nous formions un arc de cercle derrière l’hôtel pendant que le curé faisait sa messe, en axant son homélie sur notre initiation, notre découverte du corps du Christ, que bientôt nous mangerions symboliquement pour la première fois.

 

Je ne me souviens pas réellement de cette cérémonie, sauf peut-être de la première hostie que j’ai mangée. J’ai bien cru mâchouiller du carton, rapidement elle se plaqua à mon palais, il fallut que je m’aide d’un doigt pour la déloger et l’avaler, ce qui me valut des reproches de maman qui m’en fit la remarque. Il eut fallu, à l’entendre, que j’attende tranquillement et sans impatience que le corps du Christ se laissât manger, sans l’aider du doigt.

 

   — Mais maman, il était collé à mon palais !
 

 

Après la cérémonie, la fête nous attendait à la maison.

Chacun habillé comme à Noël, rigolait et se gargarisait de mauvais mousseux. Mon parrain m’offrit un magnifique crucifix de bronze doré à la feuille d’or, dans un magnifique écrin en ogive, recouvert d’un cuir rouge et lisse, et sentant bon le luxe.

Maman m’a demandé :

   — Hé bien bonhomme, qu’est-ce qu’on dit.
   — Merci parrain, j’ai dit, en embrassant sa joue rugueuse.
 

 

 

Notre vie était réglée, les mois et les années s’égrainaient comme par magie. Une sorte de stabilité nous maintenait juste à flot, à la limite de sombrer. Mes parents menaient leur barque avec une remarquable maîtrise, de véritables capitaines de la vie.

 

Mon frère passa lui aussi sa communion privée, et assez rapidement il fit sa confirmation. Ce fut l’occasion d’une formidable fête où j’en ai vu de toutes les couleurs. Chacun des invités, à croire qu’ils avaient été briffés, m’ont sermonné, et m’ont fait comprendre qu’il fallait absolument que je pense très sérieusement à être confirmé. Cette journée de fête a été longue pour moi, par moments j’ai encore les oreilles qui me sifflent comme des acouphènes pour me rappeler de ce jour.

 

 

Aujourd’hui comme hier, ma personnalité forte m’a toujours catalogué dans une frange de la population que l’on considère non malléable, impossible à dompter, insoumis.

Aucune carotte ne me fera avancer, même si celle-ci est en or massif et ornée des plus gros diamants.

 

Parfois, et aujourd’hui encore, j’en paye le prix fort. La liberté a un prix, il faut le savoir. Les personnes libres ; vraiment libres ; le savent, rien n’est plus cher que la liberté.

 

Très jeune j’en ai pris mon parti, j’ai toujours préféré ma liberté et mon droit à penser et croire en ce que bon me semble, sans avoir à répondre à telle ou telle tradition familiale dont je ne serais pas persuadé des bienfaits.

 

Mes parents, usèrent de toute leur autorité pour que je fasse cette fameuse confirmation, qui désormais avait été rebaptisée : « Communion solennelle ».

 

Une date a été retenue, ma mère avait récupéré une aube un peu grande pour moi, elle passa plusieurs soirs l’aiguille à la main pour la retoucher et qu’elle m’aille à merveille.

 

Les invitations sont parties, mes parents remuaient ciel et terre pour récupérer çà et là un peu d’argent pour que cette « fête » en soit une…

 

La « communion solennelle », est beaucoup plus sérieuse que la « communion privée ». Il faut faire une retraite qui dure une quinzaine de jours, pendant les vacances scolaires.

Nous avons chacun de nous, prétendant à la confirmation, discuter avec des abbés, des curés, et des prêtres sur le bienfait de faire sa confirmation.

 

Très rapidement j’ai compris, que pour faire sa confirmation il fallait être certain de ce que cela signifiait, de l’importance que cela revêt dans une vie.

 

J’ai fait part à un abbé de mes interrogations, de mes doutes sur l’existence de Dieu, et de l’utilité de tous ces rites. Cet abbé a été choqué d’apprendre que je doutais de l’existence du divin. Il me prit sous son aile, sans pour autant être prosélyte, il me raconta la vie de Jésus, l’histoire de Dieu. Il répondait, souvent après de longs moments de réflexion aux questions qui me taraudaient :

 

   — Pourquoi y a-t-il plusieurs Dieux ?
   — Pourquoi les chrétiens ont-ils fait les croisades ?
   — La vie d’un musulman, d’un juif, d’un bouddhiste… ne vaut-elle pas celle d’un chrétien ? Non ! Pourquoi ?
   — Les juifs en 1940 devaient-ils mourir ? pourquoi ont-ils été persécutés, pourquoi n’avons-nous rien fait ? Rien dit ?
 

 

Le pauvre abbé, essaya de répondre à toutes les questions que je me posais, mais parfois ses silences, ne faisait pas basculer la balance en faveur du christianisme.

 

Rapidement lors de nos discussions en tête à tête, l’abbé était épaulé du curé de notre paroisse, ils essayaient de me convaincre du bien-fondé de la confirmation.

 

À court d’argument ils m’ont tout de même indiqué une porte de sortie à ma situation.

 

Je me sentais acculé, obligé de faire quelque chose contraire à ce que je croyais juste. C’était la première fois que je me heurtais à ma conscience.

 

Ils m’expliquèrent à regret, que quelque soit mon choix, il fallait que celui-ci soit réfléchi et honnête, et ne pas baser ma réponse sur un calcul matériel, il fallait que je réponde en conscience.

 

Quel soulagement, de l’apprendre. J’ai donc fait mon choix, et celui-ci a été respecté pas l’abbé et le curé qui organisaient la retraite. Je leur ai simplement demandé de poursuivre ma démarche avec mes autres camarades, en vue de faire évoluer ma réponse avant la date prévue, et de peut-être changer d’avis.

Dès lors, les abbés me respectaient peut-être plus que mes petits camarades, parce que peut-être avant l’âge je me posais les bonnes questions sur la religion.

 

 

*

 

Ce matin, papa et maman s’activaient depuis déjà au moins deux heures, ils faisaient des toasts avec des œufs de lump, du saucisson à l’ail et autre pâté bas de gamme.

 

   — Ho, ne reste pas dans nos jambes ! Allez, va mettre ton aube…
   — Non, pas avant l’église. Je voudrais vous dire un truc…
   — Plus tard, allez du vent…Ouste…
 

 

Je ne pouvais pas discuter ce matin avec mes parents, trop occupé à préparer la fête d’après confirmation de leur fils.

 

 

Je suis parti vers Saint Paterne, la paroisse où doit se dérouler la cérémonie. J’ai retrouvé dans le presbytère tous mes petits camarades, chacun d’eux avait revêtu son aube blanche immaculée, vêtement de circonstance pour que Dieu les remarque.

 

L’abbé me demanda très gentiment si je souhaitais mettre mon uniforme de circonstance, ou si au contraire je persévérais dans mon choix.

 

Je me suis retrouvé avec tous mes camarades derrière l’hôtel, ils étaient tous habillés avec leur aube, les bras croisés avec les mains qui rentraient dans la manche opposée.

 

Moi, j’étais en civil, avec mon pull rouge et blanc, celui que maman m’avait tricoté avec amour.

 

La cérémonie commença. Je voyais que ma mère était terrorisée rien qu’à la regarder. Mon père avait un drôle de regard. Mes nombreux parents, se regardaient, et échangeaient des mots à voix basse. Malgré les chants, la musique de l’orgue je les entendais tous :

 

   — Mais pourquoi, est-il le seul à ne pas avoir revêtu son aube ?
 

 

À la fin de la messe, commença la cérémonie à proprement parler de « notre » communion solennelle.

 

L’abbé commença par résumer les quinze jours de notre retraite en énumérant point par point tous les problèmes qu’il avait rencontrés avec nous. Curieusement il fit un résumé parfait, étape par étape, de toutes nos discussions sans jamais me nommer.

 

Il posa mes questions d’une voix forte à l’assemblée, qui stoïquement écoutait sans broncher.

Par moments je regardais en direction de maman, qui était à la limite de pleurer. Elle savait que l’abbé parlait de moi et de mes questions de conscience.

 

Pendant de longues minutes l’abbé continua à exposer mes questions, il y apporta ses réponses, mais en parallèle il y apporta aussi les miennes.

 

Après son discours, l’abbé se tourna vers nous, en nous questionnant presque.

 

   — Voyez-vous mes jeunes amis, il peut être louable de dire « NON » à la question que je vais vous poser. Certains d’entre vous sont prêts à recevoir Dieu, et ils se savent prêts. Il y en a d’autres parmi vous qui ne sont pas prêts à le recevoir sans forcément en être conscient. Ne craignez pas votre réponse, si celle-ci est sincère.
 

 

L’abbé se retourna vers l’assemblée des parents en la pointant du doigt, et en hurlant presque.

 

   — Ne jugez pas sans savoir, le doute est parfois notre meilleur allié, douter est préférable à une fausse certitude.
 

 

L’auditoire a été pétrifié par cette phrase qui raisonna longtemps dans l’église. L’abbé baissa son doigt pointé, puis il se retourna vers nous.

 

Il posa une seule question à chacun d’entre nous, alors qu’il nous présentait une hostie, représentant symboliquement le corps de l’être suprême.

 

   — Es-tu prêt à recevoir Dieu ?
   — Oui. Amen.
 

 

« Oui » suivi de « Amen » devait être la réponse à la question que l’abbé nous posait.

L’abbé avait déjà posé dix-sept fois la même question, il avait obtenu dix-sept fois la même réponse : « Oui. Amen ».

 

Un peu tremblant, l’abbé me posa la même question :

 

   — Es-tu prêt à recevoir Dieu ?
 

 

Il monta une hostie vers le ciel, quand ma réponse claire et pure déchira le ciel embrumé d’encens de cette église.

 

   — Non.
 

 

Une sorte de clameur raisonna dans l’église, j’ai vu ma mère, se masquer la bouche, mon père la soutenait, ma famille avait le regard fermé et inquisiteur.

 

L’abbé me reposa la question, je lui fis la même réponse. Il me donna malgré tout la communion, puis il se retourna vers l’assemblée médusée de ce qu’il venait de se passer.

 

C’est alors, qu’à ma grande surprise, l’abbé prit ma défense. Il disait qu’il aurait préféré avoir plusieurs personne qui disent « non » à sa question, plutôt qu’en voir certains répondre « oui » juste pour avoir les cadeaux qui se greffe automatiquement avec la communion solennelle, sans avoir la conviction d’avoir répondu « oui » à une question primordiale pour leur vie de chrétien.

 

Après la cérémonie, l’abbé me raccompagna vers mes proches, sur le parvis de l’église, peut-être de peur de me voir lyncher.

 

Mes cousines m’ont rapidement entouré et embrassé comme un héros, alors que l’abbé rentrait dans des explications théologiques pointues, pour convaincre que ma réponse était, ce quelle était, mais pas déshonorante bien au contraire.

 

Plusieurs personnes, que je ne connaissais pas, sont venues serrer la main de mon père, à sa grande surprise, pour lui témoigner de l’admiration vis-à-vis de notre éducation ou le dialogue primait visiblement sur les convenances. J’ai vu, alors, ma mère revivre et rayonner à nouveau, comme le soleil de notre petite famille.

 

La fête à la maison est restée focalisée sur mon « NON », et sur mon audace. Pourtant j’avais essayé d’en discuter avec mes parents, mais comment aller contre les traditions familiales.

 

Ce jour-là a été la première fois où j’ai répondu à une question en conscience, sans calcul ni compromission de quelque forme qu’elle soit, ça m’a coûté ma fête d’anniversaire et mes jouets du Noël suivant, et bien sûr une mauvaise réputation dans la famille. Mais qu’importe, le compromis n’est pas une réponse valable quand sa conscience est en jeu.

 

Jamais je n’ai dérogé à cette règle, et depuis mon enfance cela m’a coûté excessivement cher. Mais c’est bien connu l’honnêteté ne paye pas, et la religion, mène à la mort et au sang.

 

 J’ai fait mon choix…

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