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Gobero au Niger, quand le Ténéré était vert

Par Jean-Pierre Duhard

Oeuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 9 mai 2013 à 19h26

Dernière modification : 13 mai 2013 à 17h18

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Gobero : son paléo-lac et sa nécropole

sourceLakeside Cemeteries in the Sahara: 5000 Years of Holocene Population and Environmental Change. Paul C. Serenol, Elena A. A. Garcea, Hélène Jousse, Christopher M. Stojanowski, Jean-François Saliège, Abdoulaye Maga, Oumarou A. Ide.

Quelques 200 sépultures humaines, réparties en plusieurs sites proches, ont été découvertes sur le bord d'un paléolac au Niger ; cette vaste nécropole fournit un témoignage unique d'une occupation humaine dans le Sahara au cours de l'Holocène (~ 8000 avant notre ère jusqu'à nos jours). 

Cette nécropole saharienne, baptisée Govero, permet de montrer les changements humains rapides qui eurent lieu en réponse à des fluctuations climatiques sévères.

 

Les 4 phases d'occupation de Gobero

 

  

 

I - des traces innombrables d'occupation humaine

 

Le voyageur curieux qui parcourt les espaces dépourvus de vie du Sahara actuel ne peut manquer d'avoir l'attention attirée par la présence de vestiges humains attestant d'un passé où le désert était habité.

Il n'est guère d'endroit où des traces d'occupation humaine n'existent et j'en ai relevé en bien des endroits : dans l'Erg Tihodaïne (Algérie), un atelier acheuléen de taille de bifaces et de hachereaux ; dans l'Erg Chebbi (Algérie), un site atérien en bord de paléolac et un site néolithique de confection de perles en oeuf d'autruche ; à Tazazmout (Mauritanie), un site néolithique avec parures en pierre dure et coquille d'oeuf d'autruche ; à Akreijit (Mauritanie), les ruines d'un village néolithique ; à Nâq (Mali), une station sépulcrale de l'Age du fer ; au pied de l'erg In Sakâne (Mali nord), des sépultures non datées ; à Korogousso (Niger ouest), des perles de toutes époques, en pierre, en céramique, en os, en oeuf d'autruche, en fer ; à Greïn (Ténéré, Niger), un gisement de meules ; etc..

La mission Berliet Ténéré-Tchad de 1959-1960 avait montré que dans le Ténéré avait vécu vers -3 200 une population de chasseurs et de pêcheurs néolithiques, comparable à celle établie en Égypte à la même époque, et fréquentant des bords de lacs ou marécages. Avec l'asséchement de ces plans d'eau, vers le milieu du IIIe millénaire BC, ces Néolithiques ténérens avaient migré vers le sud pour gagner les rives du Niger et du lac Tchad.

 

industrie néolithique ténéréenne (cl. Duhard)

 

 

Les recherches faites par P. Roset dans le massif de l'Aïr et sa bordure orientale ont mis en évidence une occupation ancienne à Tagalagal (SE.. Aïr) , au VIlle millénaire avant J.C. : entre 9 330 B.P. et 9 370 B.P., ainsi qu'au Mont Gréboun (N. Aïr), entre 8 565 et 9 550 B.P. Il existe deux sites du Sahara central contemporains de ceux de l’Aïr : site Launey dans le Hoggar, 9 215 B.P. (fouilles J.-P. Maître) et Ti-n-Taorha dans le Tadrart Acacus, 9 080 B.P., (fouilles B. Barich), confirmant une occupation généralisée du Sahara lors du grand humide holocène.

 

II - le paléolac de Gobero

 

C'est en 2000 qu'une découverte inattendue allait venir compléter les connaissances sur le Néolithique ténéréen. Une expédition paléontologique américaine, dirigée par Paul C. Sereno, directeur du Département de biologie des organismes et d'anatomie, Université de Chicago (Illinois, USA), venue à la recherche de restes de dinosaures dans le sud du Ténéré, découvrit par hasard une nécropole, riche de plus de 200 inhumations.

 

vue satellite Google earth du Se de l'Aïr (Niger)

 

 

 

vue d'avion sur Gobero  (cl. in Serono)

 

 

Le site, portant le nom local de Gobero, est situé à l'extrémité occidentale du désert du Ténéré, à 160 km à l'est d'Agadez au Niger (16°54'34.97"N & 9°30'12.06"E), sur la bordure nord-ouest du bassin du Tchad (source :  Sereno P.C., Garcea E.A.A., Jousse H., Stojanowski C.M., Saliège J-F., et al. 2008.  Lake side cemeteries in the Sahara : 5000 years of Holecene population and environnemental change).

 

corps exhumé par l'érosion éolienne (cl. in Serono)

 

 

Plusieurs expéditions, jusqu'en 2011, ont permis de compléter les récoltes de matériel divers et de pratiquer des datations et des études anthropologiques et faunistiques. Plus de 200 datations ont été effectuées au C14 sur des restes humains et de faune et par OSL sur le sable de paléodunes et plus de 250 sépultures ont été mises au jour et un tiers prélevé. Bien que les expéditions de 2007 et 2008 ont dû être annulées à cause des hostilités entre les forces gouvernementales nigériennes et les tribus touaregs, le premier rapport complet sur Gobero a été publié par Sereno en août 2008.

 

L'histoire de l'occupation du site s'est alors précisée : elle a été en étroite dépendance avec les conditions climatiques de l'Holocène saharien (les derniers 10 000 ans post-glaciaires) et a connu deux époques de fréquentation humaine au Néolithique :

 

- 7700-6200 BCE (9650-8150 BP) : occupation par les Kiffians

- 6200-5200 BCE (8150-7150 BP) : abandon pendant aride sévère

- 5200-2500 BCE (7150-4450 BP) : occupation par les Ténéréens

- 2500 BCE (4450 BP) : abandon pendant aride persistant jusqu'à nos jours

 

Sahara d'hier et d'aujourd'hui (in NG) 

 

alternances arides et humides (in Muzzolini, 1995, fig 30)

 

 

A) Phase 1 (14 000-7 700 BCE) - accumulation de paléodunes dans l'intervalle aride du post-atérien, entre fin du Pléistocène et début de l'Holocène avec formation de paléodunes (datées par OSL) ;

- bien que des intervalles humides aient été notés dans d'autres parties du Sahara lors de cette épriode, il ne semble pas y avoir eu de hiatus dans l'accumulation du sable dunaire

- artefacts ounaniens présents mais pas de sépultures (l'Ounanien est un Epipaléolithique trouvé également au nord du Mali et dans l'Adrar Bous)

 

B) Phase 2 (7 700-6 200 BCE = 9650-8150 BP) début d'occupation holocène = occupation par les Kiffians (Néolithique sub-pluvial). Le Kiffien, dont la culture matérielle est marquée par la production de harpons et pointes en os et d’une industrie microlithique, est le fait de populations pratiquant la pêche, la chasse et la collecte de graines sauvages. Ces chasseurs-pêcheurs-cueilleurs étaient sédentaires, comme prouvé par la présence de sépultures groupées.

- habitats et sépultures en bord de lac. Le paléolac de Gobero, alimenté par des eaux pluviales du massif de l'Aïr, mesurait 3 km de diamètre, avec une profondeur de 3m. Des paléodunes inondées ont formé des îlots ou des péninsules dans le lac. L'absence de poisson-chat géant, témoigne d'une connexion avec le bassin du Tchad plutôt que celui du Niger. Les paléosites ont été submergés quand le niveau du lac a dépassé 5m et les ossements humains inhumés se sont assombris et durcis.

- ce sont des chasseurs-pêcheurs-cueilleurs vivant dans un milieu de savane ouverte avec tamaris, ficus, graminées, et fréquentant les bords de lac ou marécage (présence de joncs et de laiches)

 

la grande faune de savane lors du Kiffian 

 

 

- industrie faite de microlithes, harpons et hameçons en os comme dans le Kiffien, céramique avec "dotted wavy-lines" et zig-zags, analogue à celle trouvée à Adrar-n-Kiffi au SE de l'Adrar Bous, 500 km plus au nord ; la densité des vestiges suggère une population largement sédentaire vivant de la pêche et de la chasse, avec consommation de gros animaux (crocodile, hippopotame, bubale)

- inhumations uniques ou multiples (2 et 3) avec corps en hyperflexion contrainte, certains ornés de parures (bracelet ivoire hippo, perles en pierre et oeuf d'autruche), un associé à une carapace de tortue; ce sont les plus anciens cimetières de Néolithique saharien : le corps le plus ancien est daté de 7 730-7 780 BCE (point-moyen 7 655 BCE) et le plus récent de 6 380-6 210 BCE (point-moyen 6 295 BCE).

- La felsite, une matière première lithique d'origine volcanique utilisée pour la confection de parure semble provenir du bord sud-est du massif de l'Aïr, à 160 km de Gobero, près de l'oued Alllaka, à Takolokouzet ; mais il en existe aussi sur son flanc oriental, employée par les habitants de l'Adrar Bous

- sujets robustes de stature élevée (jusqu'à 2 m), pour les deux sexes ; types humains capsiens, ibéro-maurusiens et mechtoïdes - comme ceux découverts au Maghreb (Mechta-el-Arbi, Algérie), ainsi qu'au Mali (Hassi-el-Abiod, Asselar) et en Mauritanie ; types humains ayant migré à travers le Sahara ;

 

un africain athlétique : jeune homme Nouba (cl. Galan)

 

 

- vers la fin de la Phase 2 (6 500-6 300 BCE, moyenne 6 525 BCE) le niveau du paléolac a augmenté, d'où la coloration noire des squelettes, obligeant les habitants à se déplacer. La plus grande taille des perches du Nil (2 m de long) témoigne de cette augmentation de la profondeur du lac, qui a atteint 5m. Le problème de l'existence d'autres phases d'inondation n'a pas été résolu.

 

interruption de l'occupation humaine (-6 200 à -5 200 BCE soit 8 150-7 150 BP) lors d'un nouvel aride sévère . Le paléolac semble avoir séché et la population disparu. Pendant un millénaire, aucune trace de vie n'a été trouvée, excepté du melanoides tuberculata, un petit gastéropode en cornet, fréquentant les habitats périodiquement inondés. Cet aride est bien corrélé avec celui observé dans le Sahara central et dans l'ensemble du bassin du Tchad.

 

épisode aride avec installation de dunes 

 

 

 

à gauche, Kiffian - à droite, Ténéréen (cl. in Serono)

 

 

 

C) Phase 3 d'occupation mi-holocène (5 200 à 2 500 BCE soit 7 150-4 450 BP): arrivée d'un nouveau type humain, plus gracile et de moindre stature pour les deux sexes, le Ténéréen. Les caractères de cette culture sont :

- une économie de subsistance diversifiée basée sur les bivalves d'eau douce (mutela), les poissons-chats et tilapias de petite taille, les vertébrés de la savane (herbivores et petits canivores), mais aussi hippopotame et crocodile ainsi que, dans une faible mesure, d'un certain (?) élevage de bétail (bos taurus) ; les ressources en faune et flore des deux milieux (savane et lac) n'ont pas rendu indispensable la pratique de l'élevage et/ou de l'agriculture

- une flore est variée : de savane arbustive ouverte avec prairies avec quelques intrusions d'arbres tropicaux ; flore de lac d'eau douce peu profond et plantes xériques et psammophiles de sols sablonneux. Le lac occupe un petit bassin endoréique drainant les eaux de surface du massif voisin de l'Aïr, et situé entre les bassins du Niger (au SW) et du paléolac Tchad (au SE). L'absence de poisson-chat géant, observé dans le Niger, laisse penser que Gobero était connecté avec le bassin du Tchad.

- une population de sédentaires (ou semi-sédentaires au minimum) comme l'attestent, notamment : l'abondance du débitage lithique sur le terrain, la prévalence de très jeunes mineurs parmi les corps enterrés, les marques de rongeurs commensaux sur les ossements

- des inhumations représentant la moitié du total de celles relevées sur le site ; les corps sont inhumés en posture semi- fléchie, indifféremment couchés sur l'un ou l'autre côté. Dans 20% des cas est associé un mobilier funéraire (os, défenses, céramiques, armatures de pointes de flèches, coquillages) ; pas de disque ténéréen typique, mais armatures ténéréennes en jaspe vert, ainsi que grattoirs et herminettes.

 

industries ténérennes de Gobero  (cl. in Serono)

 

 

- les postures des corps sont parfois arrangées :

* une sépulture triple datée de 5 300 ans BP abrite une femme adulte faisant face à deux enfants de 5 et 8 ans, les trois ont décédé de mort non traumatique (comme tous les autres corps d'ailleurs) ; les mains de la femme et des enfants sont entrelacées. Les corps avaient été disposés sur un lit de fleurs.

* dans une autre fosse, un adulte masculin daté de 6595 ans BP, de haute stature (198 cm), a été inhumé en posture ployée contrainte, mains couvrant la bouche et pieds croisés.

* deux adultes, homme et femme, ont été inhumés côte à côte, leurs mains se touchant.

sépulture triple d'une femme et 2 enfants

 (Mike Hettwer © 2008 National Geographic).

 

 

- des offrandes accompagnent parfois les corps : 

* dans la sépulture triple, 4 armatures de tête de flèches à base convexe ont été trouvées en association avec les corps et des pollens de fleur d'amarante (celosia) ont été détectés dans les sédiments sous-jacents ;

* une fillette datée de 6 785 ans BP porte un bracelet en ivoire d'hippopotame au bras (cliché ci-après, d'aprés Sereno)

 

 

 

- des vestiges animaux de la savane et du lac sont présents, y compris tortues et grenouilles, mais sans oiseaux. La preuve du recours à la cuisson en récipients en céramique a été apportée par la découverte d'une poterie en place sur un lit de charbons de bois.

 

D) Phase 4 de présence transitoire (2 500-300 BCE) : elle marque le début d'une nouvelle aridification généralisée du Sahara ; des vestiges (poteries non décorées) indiquent la présence de pasteurs nomades, mais sans aucune sépulture.

 

Beaucoup d'inconnues demeurent : "We are just beginning to understand the complex history of biosocial evolution in the face of severe climate fluctuation in the Sahara, a vast region that was occupied for much of the Holocene by an anatomically diverse series of human population", conclut Paul Serono. Les études se poursuivent, mais les fouilles ont été interrompues en raison de l'insécurité régnant sur cette région du Sahara, comme en d'autres.

 

La mission Gobero de Paul Sereno 
 

 
 

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Table des matières
  1. Préambule
  2. Gobero : son paléo-lac et sa nécropole
  3. Le Néolithique dans l'Aïr et ses abords
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