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L'étoile de Mouvantes par Myriam catalany

Par Jean-Pierre Duhard

Oeuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 16 avril 2013 à 17h57

Dernière modification : 13 mai 2013 à 19h22

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Première partie

 

Ce texte a été publié à la suite de Les filles de Barbe-Bleue dans la "Bibliothèque de Suzette" en 1922, avec des illustrations par Hérouard :

 

 

Texte manuscrit  autographe intégral :

 

Le château de Mouvantes, dont les ruines majestueuses dominent aujourd'hui encore les profondes gorges de la Sauge, était, autant du saint roi Louis, une hautaine et imprenable forteresse. Une géante pointe lui servait de piédestal. D'un côté, lointaine et fertile, la plaine s'étendait comme un tapis multicolore au pied du fier manoir ; de l'autre s'ouvrait le précipice effrayant au fond duquel grondait la Sauge. Un sentier abrupt, dont les lacets vertigineux sinuaient au flanc de l'abîme, permettait aux habitants du château de descendre jusqu'au bord de la rivière, dont les eaux bleues et glacées couraient avec rapidité dans leur lit étroit.

C'était le seul endroit où elle fut accessible : partout ailleurs, le granite se dressait comme une muraille grise et polie, que seuls les grands aigles frôlaient.

 

 

 

Ce matin-là, une odeur de miel flottait dans l'air ; les bruyères étaient en fleur dans la plaine, et leur senteur douce s'élevait vers le château avec la brise. Le soleil venait de surgir derrière le sombre rideau de la forêt de Mouvantes qui, à l'horizon, faisait une ligne noire. Au pied du manoir, le petit village s'éveillait.

Les vassaux se préparaient à reprendre la tâche journalière ; on entendait des abois de chiens, des chants d'oiseaux qui vibraient intensément dans la fraîche pureté du matin. Mais le joli minois qui s'encadrait dans une fenêtre en ogive de la tourelle du Nord paraissait se soucier fort peu des splendeurs matinales !

Penchée autant qu'elle le pouvait au-dessus de l'abîme, Orianne de Mouvantes regardait un petit point rouge qui, des bords de la Sauge, grimpait rapidement vers le château. Il courait si vite, ce petit point, qu'on entendait grincer des cailloux roulants, et le bruit mat de leur chute dans l'abîme retentissait de temps à autre. Peu à peu, comme il se rapprochait, Orianne distingua une tête brune, un justaucorps rouge sur lequel deux blasons étaient brodés, et un bras, tendu vers elle, qui agitait triomphalement une gerbe de fleurs dorées.

 

 

 

- Il les a ! Il les a ! Cria-t-elle en battant des mains. Elle vit la tête brune, le justaucorps et les fleurs disparaître sous la petite poterne du château et elle se rejeta précipitamment à l'intérieur, pressée sans doute de courir au-devant de celui qui arrivait. Mais elle se trouva nez à nez avec Ingeburge, sa gouvernante (à cette époque-là, pour élever les petites françaises on n'allait chercher ni des Anglaises, ni des Allemandes !), et elle baissa le nez piteusement devant le regard sévère des deux yeux courroucés qui la toisaient froidement.

- D'où vient, damoiselle, que vous n'ayez point ouï la cloche de la chapelle ? D'où vient que messire Pacôme est déjà à l'autel, d'où vient que toute âme chrétienne du manoir est déjà pieusement plongée en patenôtre, et que votre prie-Dieu reste inoccupé derrière les fauteuils de Notre digne Seigneur Gontran et de sa gracieuse épouse Madame Yolande, vos parents vénérés ?

Le discours de dame Ingeburge, dans le style pompeux qu'affectionnait cette respectable personne, aurait pu durer longtemps ainsi, lorsque, soudain, la porte de la salle s'ouvrit à grand fracas : un superbe lévrier, blanc comme la neige, se rua sur Orianne et, se dressant tout debout, promena sur la joue rose de la fillette un brusque coup de langue. Et, comme elle criait « à bas! à bas ! » en se reculant, le point rouge, aperçu tout à l'heure dans le précipice, entra à son tour dans la salle.

C'était un joli page qui pouvait avoir treize, mais qui en paraissait bien quinze, grâce à sa taille virile et à sa mine hardie et décidée. Sur sa poitrine, deux blasons s'écartelaient, brodés en fil d'or : celui des Mouvantes (deux sapins et une étoile) et celui de Boisgaudrant, puissante famille dont le page était le dernier et unique rejeton, dont les armes portaient un léopard rampant, une tour d'or et deux clés croisées.

En apercevant dame Ingeburge, il mordit sa lèvre avec contrariété et eut un mouvement de recul. Mais il se ravisa aussitôt et, bravement, s'avança vers Orianne. Devant la petite fille, il ploya le genou et d'un geste plein de grâce, lui tendit les fleurs, les belles fleurs d'or qui ne croissaient qu'au bord de la Sauge, les fleurs qu'Orianne avait, de très loin, aperçu la veille, et qu'elle avait désirées. L'enfant devint très rouge de plaisir. Au nez de la gouvernante stupéfaite, elle fixa les fleurs sur sa poitrine et, contre le surcot rose, les beaux pétales dorés semblèrent un vivant bijou. Cela fait, d'un mouvement plein de noblesse qu'elle avait vu faire à sa mère les jours de tournois, elle tendit au baiser de son chevalier sa menotte blanche et dit gravement :

- Ça, messire Aubry, puisque donc maintenant vous m'avez parée, menez-moi à la chapelle.

 

Et ce fut ainsi, la main très haut levée, appuyée sur le poing du page Aubry de Boisgaudrant, que damoiselle Orianne de Mouvantes, châtelaine de neuf ans, fit son entrée dans le sanctuaire gothique et vint noblement jusqu'à son agenouilloir. Là, les deux enfants échangèrent un grave salut, juste au moment où messire Pacôme se retournait pour dire : Dominus vobiscum. Et il fut si amusé de la révérence qu'il se trompa et dit benoîtement : Ora pro nobis. Puis, Orianne se plongea dans la prière et Aubry gagna la tribune des pages où des symptômes d'ébullition flottaient dans l'air.

Cependant, assis dans leur grand fauteuil armorié, le seigneur de Mouvantes et sa dame couvaient d'un regard de tendre adoration la fillette qui, les mains jointes, semblait un petit ange blond descendu du ciel.

La messe finie, on sortit et chacun retourna à ses occupations. Les servantes s'en furent, qui filer le chanvre, qui teindre la laine pour les tapisseries que la baronne aimait à broder. Les hautes cheminées des cuisines s'allumèrent. Les hommes d'armes fourbirent leurs casques, les armuriers firent reluire des cottes de mailles ; autour de la quintaine, des écuyers de 18 à 20 ans se livrèrent à divers jeux de force d'adresse. Madame Yolande se retira dans son appartement pour y revêtir une toilette de gala, car on attendait des invités ce jour-là et, entre autres, le baron de Boisgaudrant, père de ce petit Aubry qui s'était fait le chevalier d'Orianne.

Cette dernière, échappant au perçant regard de dame Ingeburge, s'était enfuie à travers le préau jusqu'au jardin, ménagé entre les deux enceintes du manoir. Là, il y avait des fleurs, de grandes marguerites, des chèvrefeuilles, des lys. Les plates-bandes s'étendaient jusqu'à la poterne de l'Ouest, réservée à l'usage des gens du hameau et qui restait toujours ouverte afin qu'à toute heure les pauvres vassaux puissent arriver à leur seigneur. La nuit, on y mettait deux sentinelles ; et le jour, un vieil armurier aux mains et aux jambes perclus s'y tenait, assis sur le banc de pierre, et surveillant les allées et venues. D'ailleurs, le pays était si calme pour l'instant qu'une attaque du château paraissait impossible. Routiers et bandes pillardes semblaient avoir transporté ailleurs le théâtre de leurs exploits sinistres. Seule, une tribu de bohémiens, de ses errants à demi sauvages, qu'on appelait alors des Gypsies était campée au-delà des plaines fertiles, à la limite de la forêt de Mouvantes, où commençaient les terres de Boisgaudrant, au bord de l'abîme où rugissait la Sauge.

Mais c'était des gens bien paisibles et bien calmes et qui semblaient tout à fait incapables de mauvais coup. Même, l'une des jeunes femmes de la bande ayant eu un petit bébé, Madame Yolande, suivie de ses demoiselles d'atour, alla la voir, apportant des viandes pour la mère et une médaille de la benoîte Vierge pour le nouveau-né. La médaille de cuivre jaune eut plus de succès que les vivre auprès de ces êtres à demi sauvages, attirés par tout ce qui brille. Un garçon de 15 ans vint s'agenouiller près de la châtelaine, uniquement pour pouvoir passer ses doigts bruns sur le galon d'or qui bordait la robe de la noble dame. Celle-ci alors, ôtant de son col sa propre médaille, un tout petit disque d'argent à l'effigie de la Madone, la donna au bohémien en murmurant :

- Qu'elle te bénisse !

Donc, le manoir de Mouvantes était en parfaite quiétude entre sa fertile plaine et son grand précipice abrupt, et la petite Orianne, venant jouer dans le jardin de la poterne, ne rencontra personne sur sa route. Quant au vieil invalide, qui veillait sur l'entrée, la fillette put le voir, ronflant, endormi, le nez vermeil et la bouche entrouverte, étendu sur son banc de pierre comme un enfantelet dans son berceau. Elle s'amusa, rieuse, comme le font des petits de cet âge, qui jouent et chantent sans savoir pourquoi, et qui ont du soleil plein leur âme, même quand le temps est gris.

 

Tout à coup, le pas d'un cheval ébranla le pont-levis de la poterne et, sous l'ogive de pierre, un homme apparut, monté sur un destrier fièrement encaparaçonné de velours écarlate. L'homme, noblement vêtu et de haute mine, dardait un regard cruel sous ses épais sourcils grisâtres. Son nez en bec d'aigle ce recourbé sur des lèvres singulièrement minces, il observait avec une attention étrange tout ce qui l'entourait : cette poterne ouverte, cet armurier infirme et endormi, ce jardin de la deuxième enceinte, dérobé complètement aux yeux des habitants du château.

Lorsqu'il aperçut cette petite fille qui, de stupeur, venait de laisser s'envoler le papillon blanc qu'elle avait cueilli au coeur d'un lys. Lorsqu'il vit ses beaux yeux bleus, ce front rose et cette bouche menue, il eut un sursaut brusque, et ses prunelles semblèrent autour de lui projeter un sanglant éclair. Blême et effarouche, il descendit de cheval, s'élança vers l'enfant, appuya sa rude main nue sur les délicates lèvres, et se précipita vers le destrier après avoir levé d'un seul bras le petit corps frêle d'Orianne.

 

 

Mais, à ce moment, un grand cri retentit au fond du jardin et une course pressée battit la terre.

- Réitre ! Pillard ! Félon ! Rugissait une jeune voix, laisse cet enfant ! À moi ! À moi ! Mouvantes et Boisgaudrant, à moi !

C'était Aubry qui, venant rejoindre sa petite compagne de jeu, arrivait juste au moment où l'inconnu l'enlevait dans ses bras. Mais voici, ô surprise ! Voici que cet inconnu se retournant grondait :

- Par ma foi, Monsieur mon fils vous avait de singulières expressions filiales ! Et, comme le jouvenceau, déconcerté, regardait le baron avec des yeux hallucinés, celui-ci, déposant à terre Orianne toute tremblante, poursuivit d'un ton nonchalant et maussade :

- J'entre par cette poterne pour éviter la côte de la grande entrée ; j'aperçois cette mignonne, lys entre les lys, l'envie me prend de la camper sur mon beau cheval de guerre et de la mener pompeusement ainsi jusqu'aux préaux, croyant la mettre en liesse... Et voilà que la gentille enfant devient toute pâle de frayeur. Et mon grand pendant de fils jette des cris à ameuter toute une garnison de sourds !

Tandis qu'il parlait, les deux figures enfantines, levées sur lui, s'étaient éclairées. Les âmes juvéniles ne savent pas deviner dans les voix les fêlures de la fausseté ni les voiles de l'hypocrisie.

- Oh, messire ! Soupira Orianne, je vous en supplie, puisque votre bon plaisir était de me camper sur ce beau cheval de guerre ne tenez pas compte de ma sottise et donnez-moi cette liesse, voulez-vous?

Condescendant, le baron reprit la mignonne. Il l'assit sur la selle écarlate et mit entre ses mains les rênes orfévrées. Puis, prenant l'animal tout près des naseaux afin de le mieux maîtriser en cas de révolte, et faisant signe à son fils de marcher devant, il avança dans les allées bordées de lys et de marguerites. Le petit groupe parvint ainsi au préau ou une nombreuse assemblée étalait déjà mille élégances. On battit des mains en apercevant la gentille écuyère, qui, rose et souriante, saluait déjà comme une jeune reine devant ses vassaux. Les pages crièrent : Noël ! Mme Yolande, tendant au baron sa main fine, le remercia d'avoir ainsi complu aux caprices d'Orianne. Quant à Mgr de Mouvantes, il enleva sa fille de la selle de velours, la brandit au bout de ses robustes bras, comme pour faire admirer à tous la jeune beauté de l'enfant, et s'écria :

- Il y a, dans mon blason une étoile, et cette étoile la voici !

Puis on passa dans la grande salle ornée de hautes tapisseries, chef-d'oeuvre de la patiente châtelaine. On s'assit à la longue table massive et le festin commença. Festin pantagruélique comme on en faisait à cette époque et dont les sangliers, les paons ornés de leurs plumes, les énormes truites de la Sauge formaient les principaux appoints. L'hydromel, les vins doux d'Espagne et d'Italie, coulaient dans les larges cornes montées sur des pieds d'argent. Le seigneur remplissait son hanap, y trempait à peine ses lèvres, puis le faisait porter par un écuyer à celui de ses convives qu'il voulait le plus honorer. Le sire de Boisgaudrant fut de ce nombre et s'en montra flatté plus que de raison.

On parla de la croisade contre les musulmans à laquelle la plupart des hôtes de Mouvantes avaient assisté. Les nobles invités racontèrent les hauts de leurs pairs, la valeur du saint roi Louis et les merveilleuses journées de victoire. Ensuite, des serviteurs, déguisés en Maures, vinrent donner à la belle assemblée le brillant spectacle de passes d'armes. Puis les fruits et les miels ayant été servis dans les drageoirs d'or, les conviés se levèrent et se groupèrent au gré des sympathies.

Le comte d'Arbussanges qui chantait des lais mieux que n'importe quel ménestrel vit se réunir autour de lui la bande rieuse et charmante des nobles dames. Le seigneur de Mouvantes fit admirer, à l'autre bout de la salle, une merveilleuse cotte de mailles, souple comme un tricot de soie, et que son armurier avait terminé le matin même. Quelques seigneurs, échauffés par le festin, sortirent dans le préau pour respirer l'air pur et voir jouer les écuyers

- Alors, le sire de Boisgaudrant appela d'un signe son fils auprès de lui. Il appuya sa main sur l'épaule juvénile du gentil page. Tout le monde comprit que ce père, depuis si longtemps séparé de son unique rejeton, éprouvait le désir de lui parler intimement. On s'écarta d'eux discrètement pour ne pas troubler leur entretien. Ils causèrent, se promenant dans l'immense salle, puis, peu à peu, gagnèrent le préau où ils disparurent.

- Vous trouvez-vous bien en ce château mon Aubry et le temps ne vous dure-t-il pas loin de Boisgaudrant ? Dit doucement le père jeune page

- Oh ! S'écria celui-ci avec vivacité. Je pense souvent à notre cher manoir et chaque jour je monte sur la grande tour carrée de ce donjon afin d'apercevoir au-delà des forêts de Mouvantes les sveltes tourelles de Boisgaudrant et la haute bannière qui ondule les brises ! Mais, je suis heureux, ici, mon père ! Le baron Gontran ne traite affectueusement et Mme Yolande est, pour moi, tendre et bonne comme une mère.

Le petit page, sans remarquer la crispation rapide qui, à l'énoncé de ce nom, avait assombri les traits du seigneur, poursuivi avec extase après une brève pause :

- Une mère ! Pour moi qui n'ai jamais connu la mienne, c'est une douceur du Paradis d'en avoir une. C'est si beau, si bon, mon père ! Elle tient ma tête sur ses genoux et je sens ses doigts courir dans mes cheveux, sur mon front, sur mes joues. Mes yeux se ferment pour retenir des larmes ; et quand la main caressante touche mes lèvres, je la baise. Alors, Mme Yolande murmure : pauvre enfant ! Ses bras me prennent comme si j'étais son fils, elle parle du ciel, de la Madone, elle s'intéresse à mes chagrins, à mes joies. Et Orianne, la chère mignonne, loin d'en être jalouse, m'appelle son frère !

Un long silence régna. Le sombre seigneur, les sourcils froncés, avait dans le regard une étrange flamme qui pouvait aussi bien être de la haine que de l'émotion. Marchant toujours, ils se retrouvèrent dans le jardin rempli de lys et de marguerites, non loin de la poterne ouverte.

- Aubry, dit brusquement le sire de Boisgaudrant, ce pont-levis toujours abaissé et cette porte toujours béante ne sont-ils pas un danger pour le manoir ? Quelque seigneur malveillant pourrait connaître ce détail, et il serait facile, en pleine nuit, d'envahir le castel de Mouvantes !

L'enfant eut un beau sourire de confiance.

- Ah ! Mon père, ce n'est pas possible et pour une foule de raisons dont voici les principales : Mgr Gontran est chéri et respecté de tous ses voisins et nul ne lui désire de malheur. Une troupe assaillante serait forcée de se bien dissimuler à travers le pays pour arriver jusqu'ici ; en outre, il lui faudrait passer par le hameau qui se trouve juste au-dessous de la poterne, et les vassaux de monseigneur donneraient l'éveil. Enfin, chaque nuit, des sentinelles sont placées là, et une troupe de piquiers se tient sous les armes dans le poste de l'échauguette que vous apercevez sur le rempart.

Le sire se mordit les lèvres.

- Il n'y a pas un autre point sur lequel le manoir pourrait être surpris ? Dit-il d'un ton plein intérêt.

- Oh, non ! Répondit en riant le page. À moins que le souterrain n'ait une troisième issue…

- Quel souterrain ? fit âprement son père, réprimant à grand-peine sa curiosité.

- C'est toute une histoire, murmura le jouvenceau, et je la veux révéler un de ces jours à monseigneur Gontran. Imaginez-vous que, le mois dernier, une mauvaise fièvre me retint sur ma couche. J'avais de fréquentes visites du bon sire Albert, de la chère dame de Mouvantes et du saint aumônier messire Pâcome, qui me comptait les belles histoires. J'appris ainsi qu'autrefois, grâce à une alliance entre les familles, le sire de Boisgaudrant, un de mes ancêtres, était cousin de baron de Mouvantes et, pour résister plus efficacement aux assauts et sièges de communs ennemis, ils avaient fait creuser d'un castel à l'autre, par-dessous la plaine et la forêt, un immense souterrain. Il y avait là des caves, des dépôts d'armes et de vivre, des citernes, des oubliettes profondes. D'après l'histoire que conta le chapelain, de belles victoires auraient été remportées grâce à cette route ignorée qui permettait aux garnisons de deux castels de se porter mutuellement secours, à l'insu de l'ennemi.

Quand je fus rétabli, le conte trotta encore par ma cervelle ; je furetai dans les salles et les couloirs si bien qu'un jour j'ai retrouvé, et vous êtes le premier à l'apprendre, j'ai retrouvé l'issue du souterrain du côté de Mouvantes !

Le sire de Boisgaudrant avait écouté ce récit avec un intérêt qui n'était pas feint. Il questionna d'une voix rauque :

- Et cette entrée, où se trouve-t-elle ?

- Dans la salle des armures, au rez-de-chaussée, sous la grande vieille tapisserie qui représente messire Samson étranglant le lion. La tapisserie est fixée sur trois côtés, mais le quatrième flotte. Au-dessous, il y a une petite porte, étroite et basse : c'est là !…

- Tout le monde l'ignore ? Insista le père.

- Tout le monde, sauf vous et moi. Mais je crois que mon devoir est de révéler ce secret à Mgr de Mouvantes ?

Le sire de Boisgaudrant hocha la tête, réfléchit, puis de sa même voix rauque et sourde, il murmura :

- Rien ne presse…

Alors, ils revinrent au château. Aubry s'en fut jouer avec les pages. Toute la société s'était rassemblée sur une terrasse qui dominait la Sauge. Le panorama était magnifique. D'un côté, l'abîme s'ouvrait, laissant voir les robustes assises du manoir, fièrement campé sur son piédestal de roches. De l'autre, la plaine, merveilleusement rose, sillonnée de sentiers, bornée tout là-bas par la houleuse verdure des forêts.

Penchée à la balustrade, Mme Yolande venait de jeter une monnaie un petit bohémien qui, au pied de la terrasse, psalmodiait une mélopée étrange. Il prit la pièce, la baisa, puis baisa aussi quelque chose de brillant qui pendait à son cou. La châtelaine reconnut sa médaille et le gipsy à qui elle l'avait donnée quelques jours avant. D'un geste bienveillant, elle congédia le sauvage petit être. Quant à Mgr Gontran, il parlait de sa fille à ses invités et dans sa voix vibrait l'orgueil paternel mêlé à la plus touchante tendresse.

- Elle m'est chère autant que mon blason. Elle est l'étoile du castel de Mouvantes. J'aimerais cent fois mieux perdre mon manoir que de la perdre elle. J'avais souvent rêvé d'avoir un fils, mais je lui bénis tous les jours le ciel de m'avoir donné cet ange !

- Oh ! Oui, c'est bien un Ange ! Dit la voix rauque de messire de Boisgaudrant qui venait d'arriver. Les anges ont des ailes, ajouta-t-il tout bas.

Orianne, à cet instant, se précipita sur la terrasse, toute rose d'avoir joué et couru.

- Venez cà, petite damoiselle lui dit le sombre seigneur ; la cavalcade de ce matin sur mon cheval vous a-t-elle fait plaisir ?

- Oh oui, messire ! S'exclama la fillette joignant ses mains délicates et levant vers lui ses grands yeux rayonnants.

- Eh bien, voulez-vous me faire un plaisir à moi aussi ?

- Certes, de tout mon pouvoir, vous paraissez si bon !

- Alors, mignonne, voulez-vous être mon guide et me faire visiter le rez-de-chaussée du manoir, surtout certaine salle dite des armures qui contient paraît-il de si curieuses tapisseries ?

- Mais oui, mon ami dit Mgr Gontran, répondant pour sa fille ; Orianne va vous conduire, puisqu'il vous plaît d'avoir pour compagnie cette petite jouvencelle plus folâtre que sensée !

Boisgaudrant prit dans sa robuste main les doigts menus d'Orianne. Mais, comme ils s'éloignaient tous deux, Mme Yolande, d'une voix changée, cria au seigneur :

- Ayez-en soin, messire ! Et, toute pâle, elle les regarda s'en aller. Du préau, s'élevaient les grands cris d'Aubry qui jouait avec les autres pages, et sur la route qui longeait la Sauge le bohémien baisant alternativement sa médaille et la pièce de monnaie, regardait le camp de sa tribu, à la lisière de la forêt de Mouvantes…

La salle des armures était sombre, géante et voûtée comme une nef de cathédrale. D'immenses verrières jaunes, bleues, vertes, rouges, analogues à celle que le bon Louis IX avait fait faire pour la Sainte-Chapelle de Paris, laissaient tomber dans la salle des rayons d'or, de saphir, et de rubis. Ceux-ci posaient leurs taches rondes, comme de géants bijoux, d'abord sur les dalles, puis sur les armures dont la salle était remplie. Les personnages des tapisseries dont les murs étaient couverts prenaient, sous ses reflets, des apparences de vie. Toutes ces grandes toiles brodées représentaient des sujets bibliques, tracés avec toute la naïveté de l'époque. Sur l'une, on voyait nos premiers parents chassés du paradis terrestre ; l'ange était revêtu d'une armure ; un casque, visière baissée, couvrait sa tête. Il était entouré d'une auréole dont les crayons jaunes se tenaient raides comme des lances, et une des ces lances venait tout droit se planter dans l’œil d'Ève. Celle-ci portait une superbe robe rouge et un hennin dont la pointe dépassait les arbres ! Quant à son époux, vu la rude pénitence qu'il aurait à remplir, on avait jugé préférable de le vêtir d'un froc de moine.

Plus loin, et toujours dans le même style, Moïse recevait les tables de la loi sur le mont Sinaï ; Jacob attendait ses lentilles à Esaü ; Judith coupait le cou à Holophane, et ce tableau était d'un réalisme naïf qui faisait frémir. Le chevalier de Boisgaudrant, guidé par Orianne qui lui expliquait tous les sujets, fit lentement le tour de la salle.

- Voici, dit l'Argentine petite voix, messire Samson étranglant un lion terrible qui le voulait manger.

Ce lion ressemblait à un agneau. Messire Samson avait des membres monstrueux, une figure de femme et une barbe de sapeur. Boisgaudrant s'approcha de la tapisserie et brusquement, souleva l'un des côtés.

- Tiens ! Elle flotte ! Fit-il avec un étonnement bien joué.

La fillette s'approcha, surprise.

- Mais c'est vrai ! Comment n'est-elle pas fixée au mur comme les autres ?

Et tout à coup comme le seigneur soulevait de plus en plus la toile brodée, l'enfant tendit son index rose et s'écria :

- Oh ! Voyez ! Voyez donc, messire, une porte ! Oh ! Je voudrais ouvrir et voir ce qu'il y a derrière !

Le chevalier, sans répondre, tira les verrous rouillés et poussa le battant qui s'ouvrit avec un grincement lamentable. L'odeur de moisi et de cave monta avec un tourbillon de poussière et les premières marches d'un escalier apparurent dans l'ombre.

 

 

Alors le sire, ayant retiré sa main, s'aperçut que grâce à mécanisme ingénieux, la porte une fois ouverte et poussée se refermait elle-même lorsqu'on ne la retenait plus. En même temps, une phrase de Mgr Gontran, parlant de sa petite Orianne revint à sa mémoire : « j'aimerais cent fois mieux perdre mon manoir, avait dit le fier baron que de la perdre, elle ! »

Un éclair verdâtre traversa les yeux de Boisgaudrant. Ayant soin de ne pas repousser dans leur gâche les lourds verrous, il se retourna vers Orianne et se mit à lui parler d'un ton de mystère :

- Quelle superbe découverte nous venons de faire, ma petite amie !... Cette porte et cet escalier conduisent sûrement à la chambre souterraine où votre bisaïeul, Alain de Mouvantes, craignant un assaut des Anglais, cacha une quantité considérable d'or monnayé et de joyaux !... L'assaut fut donné selon ses prévisions, le castel pris, Alain et sa garnison furent massacrés et quand, plus tard, votre aïeul rentra en possession de Mouvantes personne ne sut retrouver la porte de la cachette.

   — Comment, cela me surprend messire, dit naïvement Orianne ; je n'avais jamais ouï dire que le castel eut été pris par les Anglais !… Je demanderai ce soir à ma mère…
   — Non !… S'écria vivement le seigneur, si on ne vous l'a point déjà dit, c'est que ce souvenir n'est pas agréable à vos parents et vous les peineriez en leur disant ces choses.

Puis, regardant la porte, comme plongé dans un une rêverie profonde et semblant se parler à lui-même :

- Quel honneur, quelle gloire aurait celui qui pénétrerait seul dans ces ténèbres, prendrait l'or et les joyaux et rapporterait cela à Mgr Gontran, en lui disant : voici messire, la fortune de votre aïeul !

En brave fille de preux, la petite Orianne ne rêvait que d'actions d'éclat et faits héroïques aussi, recueillit-elle précieusement les paroles du seigneur.
   — Mais… Ce quelqu'un ne pourra tirer les verrous ? Dit-elle avec naïveté, révélant son dessin sans trop s'en douter.
   — Je ne les ai pas replacés dans leur cache… Fit négligemment le chevalier.
   — Et… il doit faire noir dans cet escalier ?
   — Bah !… Avec une torche de résine, on y verrait comme en plein jour !…
   — Puis ce doit être rempli de bêtes mauvaises, serpents qui rampent et chauve-souris qui volent ?
   — Oh! Pour cela sûrement non !… Par où seraient-elles venues ?… Cette porte était bien solidement fermée, vous l'avez vu ?…

Orianne ne dit plus rien et se mit à réfléchir.

-Allons !… Dit brusquement Boisgaudrant, venez, nous irons dire à votre père que la cachette est retrouvée… Et, laissant retomber la tapisserie, il fit quelques pas hâtifs pour sortir de la salle.

-Messire!… Non, attendez, messire!… dit l'enfant d'une voix vibrante. Il s'arrêta, se tourna vers elle et lui sourit :

- Qu'y a-t-il, ma gentille damoiselle ?…

- Écoutez, Mgr de Boisgaudrant, ne dites rien à personne cette découverte, car c'est moi qui , demain, descendrai dans la cachette, seule, et rapporterai à mon père les trésors du sire Alain.

Le chevalier, aussitôt, donna les marques de la plus vive admiration.

- Petite héroïne !… S'exclama-t-il. Ah ! Bon sang ne peut mentir!… L'étoile de Mouvantes est brave et fière comme ses ancêtres !…

Et, soulevant la fillette dans ses bras, il baisa le joli front pur que les compliments du sire empourpraient. Jamais baiser de Judas ne fut donné avec autant d'hypocrisie.

Puis tous deux, la main dans la main, regagnèrent la terrasse ou Mme Yolande, inquiète et pâle, s'agitait comme rongée par quelques soucis. À leur vue, elle poussa un grand soupir, comme soulagée. Les roses refleurirent à ses joues. Elle prit Orianne dans ses bras et la couvrit de baisers comme si elle la retrouvait après un danger connu ou une longue absence.

Elle ne dit pas le geste de colère, le regard chargé de haine qui fulgurait dans les yeux du sire de Boisgaudrant. Sombre, celui-ci s'éloignait, cependant Mme Yolande, la main posée doucement sur l'épaule d'Orianne marchait lentement sur la terrasse, serrant toujours la fillette contre son cœur rempli d'amour maternel.

La fin du jour était proche, le moment venait où tous les invités, dames, seigneurs et pages se retirèrent ; Mme Yolande, à peine remise de cette angoisse que la vue seule d'Orianne avait un peu allégée, semblait vouloir prolonger le tête-à-tête et son pas se faisait plus lent à mesure qu'arrivaient plus distinctement les bruits de la terrasse où se tenaient ses hôtes.

Le soleil se couchait. Le manoir paraissait rose. Le précipice de la Sauge était rempli d'une épaisse brume bleue qui commençait à grimper au flanc du castel. L'horizon était peint de sang et de flammes. L'heure était venue pour les invités de se retirer et le petit comte d'Arbussange disait le dernier couplet de la dernière chanson. Écuyers et pages, rassemblés autour des seigneurs, écoutaient la voix sonore qui égrenait des mots magiques dans la douceur du soir. Tout était beau, tendre et doux… Et cependant la journée ne devait pas finir sans larmes !…

Quand le lai fut achevé, quand le chanteur reçut les félicitations de toute l'assemblée, le baron de Boisgaudrant s'avança vers le baron de Mouvantes :

- Mon ami, mon voisin, mon frère d'armes dit-il en lui prenant les mains, je n'ai pas voulu gâter cette belle journée en vous disant dès ce matin ce que vous allez apprendre, mais voici le moment venu de parler.

- Qu'y a-t-il donc, mon cher Boisgaudrant ?… dit Mouvantes, un peu impressionné de cette pompeuse entrée en matière.

- Il y a, reprit le seigneur, que mon pauvre cousin de Jarlerie m'a dépêché hier un de ses écuyers, me priant de lui envoyer mon fils Aubry au plus vite. Il se sent vieux et malade, je suis son plus proche parent et, avant de mourir, il veut sans doute remettre lui-même son fief aux mains de celui qui en sera l'héritier. Je vous remercie donc, mon féal ami, des bons exemples et des bons soins que vous avez donnés à mon fils. Certes, s'il eût appris de vous, comme je l'avais désiré, le métier de la guerre, le roi de France aurait eu à ses ordres un brave et loyal chevalier de plus !… Mais Dieu et mon cousin de Jarlerie en ont autrement décidé. Le cœur navré, je vous demande donc de me permettre de mener ce soir même mon fils Aubry.

   — Un profond chagrin se peignit sur tous les visages. Orianne, le front caché sur l'épaule de sa mère, se mit à pleurer sans bruit. Mme Yolande regardait avec une pitié douloureuse et tendre le pauvre petit page qui, très pâle, se mordait les lèvres pour ne pas sangloter.

- Je regrette, mon cher voisin, d'être sitôt privé d'Aubry, dit le baron de Mouvantes. C'est un loyal garçon, un cœur affectueux, une âme pieuse et brave. L'année qu'il aura passée ici ne lui vaudra que des amis. Je suis heureux de la fortune qui lui arrive. Le fief de Jarlerie est un des plus beaux qui soient en ce royaume. Mon écuyer va donner l'ordre qu'on selle et équipe un joli coursier que votre fils acceptera en souvenir de Mouvantes.

En entendant ces paroles, Aubry ne put retenir ses larmes et vint tomber dans les bras de Mgr Gontran qui, très ému aussi, le baisa sur les joues et lui dit :

- Souviens-toi que je veux moi-même t'armer chevalier ; quand le temps sera venu pour toi de porter les éperons d'or, Orianne brodera ton écharpe, Mme Yolande ton pennon et je serai ton parrain d'armes.

Des bras du seigneur, Aubry passa dans ceux de la châtelaine.

- Adieu je te confie, mon fils, dit-elle tendrement. N'oublie jamais ceux qui t'aiment, reste franc et loyal, afin d'être plus tard craint de tes ennemis et chéri de tes amis. Nous prierons pour toi !…

Alors vint le tour d'Orianne ; mais, suffoquée de larmes, la pauvre petite ne put rien dire. Ses pleurs tombaient comme une chaude et amère pluie sur les belles fleurs dorées offertes ce matin par le page et qui, maintenant, flétries, se penchaient languissantes contre le surcot rose. La fillette prit ces fleurs, telles qu'elles étaient, toutes fanées et trempées de larmes, elle les tendit au jeune page qui les reçut à genoux et les glissa dans son justaucorps écarlate. Puis, dame Ingeburge emporta Orianne ; la pauvrette devait, ce soir-là, sangloter longtemps avant de s'endormir et, toute la nuit, d'affreux rêves l'assiégèrent.

 

 

Quand le sire de Boisgaudrant et Aubry eurent quitté le manoir de Mouvantes, tous les autres invités, à leur tour, se retirèrent. Bientôt, dans les premières ombres du crépuscule, Yolande et Gontran restèrent seuls sur la terrasse. Une mince ligne sanglante ourlait encore l'horizon. Du fond de l'abîme, la voie de la Sauge montée tantôt éclatante et métallique, tour à tour plainte et menace. La belle châtelaine vint nouer bras au cou de son époux.

— J'ai peur !… Gémit-elle, appuyant sa tête brune contre la robuste épaule du baron.

  — Peur ?… Et de quoi donc ma fière Yolande?… Dit-il, surpris.
   — De Boisgaudrant… répondit dans un souffle la jeune femme.
   — De Boisgaudrant ?… Fit le seigneur, stupéfait ; et pourquoi auriez-vous peur de Boisgaudrant ?… Je sais bien qu'il vous avait jadis désiré comme épouse, et qu'il m'en a grandement voulu lors de notre mariage. Mais tout cela est oublié depuis longtemps, mon amie !… Songez que vous êtes ma femme depuis dix ans bientôt et Boisgaudrant est un bon voisin, un fidèle ami !…
   — Il vous il vous haïssait… Et il vous hait encore… Il nous haïra toujours soupira la châtelaine.

Le baron hocha la tête et resta perplexe.

Pendant ce temps, celui dont il parlait chevauchait avec son fils, à travers la sombre forêt de Mouvantes qui les séparait de la terre de Boisgaudrant. Bientôt, ayant laissé derrière eux les derniers massifs d'arbres, ils foulèrent le sol de leurs domaines, et la masse imposante et trapue du château apparut devant eux, au sommet d'une colline qu'ils mirent peu de temps à atteindre. La nuit était tout à fait venue, mais un clair de lune merveilleux enveloppait de sa lumière argentée toutes les lignes du paysage. Les deux voyageurs ne parlaient pas. Les sabots des coursiers heurtaient les pierres, et ce bruit sec faisait tressaillir le seigneur, sans arracher Aubry à ses pensées. Tout à coup, relevant la tête, il s'écria d'un ton de regrets :

- Ah ! Je n'ai pas pensé à avertir Mgr Gontran ! Vous savez, père ?… À propos du souterrain ?…

Le baron sourit sardoniquement, mais le jouvenceau ne s'en aperçut pas ; il entendit la voix paternelle répondre négligemment :

- Je lui manderai un de ces jours par un écuyer… Et le silence retomba très lourd entre le seigneur et le page.

Le lendemain à l'aube celui-ci quittait le manoir de son père, escorté par quatre hommes d'armes chargés de défendre contre toute attaque. Le château de la Jarlerie était assez loin, il faudrait six bonnes journées pour l'atteindre. Aubry de Boisgaudrant partit, le cœur serré par un pressentiment sinistre ; lorsque, la semaine suivante, il arriva devant son vieux cousin de la Jarlerie, celui-ci l'accueillit en ces termes :
   — Oui-dà, mon beau-fils, voici donc qu'il a pris fantaisie à votre père de vous confier à moi ?… J'en suis charmé, par mon blason !… Et je vais lui faire écrire par mon chapelain qui a la plus belle plume…

Le page comprit alors que, pour l'emmener loin de Mouvantes, son père avait bâti de toutes pièces l'histoire contée à Mgr Gontran ; il se sentit cruellement frappé dans son amour filial, et un souci amer fit en quelques jours, de l'enfant qu'il était la veille encore, un homme dont le cœur souffrait.

Sur les dalles de la salle des armures, les vitraux projetaient encore leurs teintes gemmées. Adam et Ève recevaient en plein la lumière bleue d'un reflet ; un autre rayon faisait plus rouge le sang d'Holopherne. Un petit pas hésitant glissa à travers la pièce et la flamme d'une torche de résine mêla sa clarté dansante aux étincellements du soleil couchant. Orianne s'avança avec précaution entre les grandes armures dont l'acier rutilait comme de l'or. Parvenue devant la tapisserie où le Samson barbu étranglait un lion fantastique, elle poussa un gros soupir et s'arrêta, haletante. Que de ruse il avait fallu pour échapper à dame Ingeburge, pour s'emparer d'une torche et se faufiler jusqu'ici sans être vue !… Toute la journée, l'enfant avait cherché vainement le moyen de réaliser son grand projet.

Ce n'était qu'au soir, à l'heure où la gouvernante se rendait à la chapelle pour y dire ces patenôtres que la fillette avait réussi à descendre dans la salle des armures. Maintenant, toute haletante, elle soulevait la tapisserie. La porte apparut, étroite et basse, formidable avec son armature de verrous. Du premier coup d’œil, la fillette vit que ceux-ci n'avaient pas été remis par le sire de Boisgaudrant et, avec un petit sourire assuré, elle poussa bravement le lourd vantail. Il résista d'abord et elle dut s'arc-bouter de tout son frêle corps pour faire pivoter la masse de bois et de fer. Enfin, elle y réussit. L'odeur de moisi la fit hésiter un instant, et elle fut tentée de reculer, d'aller appeler son père. Mais elle songea combien ce serait beau tout à l'heure lorsque, pénétrant dans la grande salle des chevaliers, elle viendrait secouer au pied du baron les plis de sa jupe d'où tomberait l'averse étincelante de l'or et des riches joyaux…

Elle se souvint que Messire de Boisgaudrant l'avait appelé petite héroïne et bravement, elle s'engagea, la torche haut brandie sur les marches glissantes de l'escalier. À peine eut-elle abandonné la porte, que celle-ci, mue par son mécanisme, tourna sans bruit et se referma sans que la fillette s'en soit aperçue. Dans la salle, la tapisserie était retombée. Samson continua d'étrangler son lion, Judith de brandir la tête grimaçante d'Holopherne ; l'ange casqué et cuirassé garda son geste, bannissant du Paradis Ève en hennin et Adam en froc de moine. Les jeux de la lumière coururent sur les armures et sur les tapisseries. Rien ne parut se souvenir qu'une enfant était passée là, souriante, blonde et rose, et que la muraille l'avait engloutie…

Dès qu'elle fut au bas de l'escalier, la fillette se trouva dans un corridor obscur et sinueux dont les murs suintants laissaient pendre de hideuses végétations. Elle put tout de suite se convaincre que sur un point du moins, Boisgaudrant l'avait trompée. Il y avait là de vilaines bêtes : rats qui courent, chauve-souris qui volent, scorpions énormes aux pinces d'écrevisses, à la queue chargée de venin. La flamme de la torche faisait s'enfuir tout ce grouillement immonde et la fillette avançait malgré son dégoût. Tout à coup, elle trébucha et fit à temps un saut de côté : devant elle s'ouvrait un trou circulaire, au fond duquel grondait un bruit sourd et lointain d'eau courante. Elle frissonna, reconnaissant une oubliette. Puis elle poursuivit sa route, mais, désormais, avec plus d'attention. Quatre ou cinq fois, elle aperçut de lourds anneaux scellés aux murailles et retenant de grosses chaînes rouillées. D'autres oubliettes s'ouvrirent encore sous ses pas.

Les heures lentement s'écoulèrent, et la torche diminua. Orianne, à chaque détour du souterrain, s'attendait à voir rutiler devant elle le trésor d'Alain de Mouvantes ; mais en vain, elle écarquillait tout grand ses beaux yeux bleus !… À l'étonnement, peu à peu, la peur succédait. Une angoisse horrible lui serra la gorge. Elle traversa plusieurs grandes chambres rondes ou des fers des lances achevaient de se rouiller sur le sol. Puis, le couloir étroit ouvrit de nouveau ses méandres devant elle, et l'enfant, toute pâle, voulut retourner en arrière. Mais alors, la torche s'éteignit !…

La pauvre petite, autour d'elle, sentit grouiller les bêtes qui habitaient ces ténèbres et que la flamme n'éloignait plus. Une épouvante sans nom contracta son visage. Elle cria : « mère!… Mère!… » et rien ne lui répondit. Affolée, elle se mit à courir, trébuchant au bord des oubliettes, se heurtant aux parois souterraines qui semblaient se la renvoyer de l'une à l'autre comme un jouet vivant. Elle sentit sous ses pieds un amas de décombres qu'elle gravit. Alors, avec un transport de joie, elle vit au-dessus de sa tête le ciel, les étoiles. La grande nuit sereine, moins terrifiante que les odieuses ténèbres de cette tombe. La voûte du souterrain, effondrée, laissait voir l'étendue criblée d'astres.

Mais comment monter jusqu'à cet orifice ?…. Et voilà que, tout à coup, là-haut, au bord de cette ouverture, deux grands yeux phosphorescents apparurent et la regardèrent… La fillette poussa un cri déchirant et se remit à fuir dans le couloir, chassée par ces yeux diaboliques dont la lueur verdâtre semblait la poursuivre.
   — Mon Dieu !… Mon Dieu !… Douce madone !… Mère !…, gémissait la pauvre Orianne, suffoquée par de grands sanglots convulsifs. Des chauves-souris la souffletaient de leurs ailes humides et membraneuses. Des rumeurs montaient vers elle du fond des abîmes ouverts sous ses pieds. Ses jambes tremblantes ne la soutenaient plus que par un prodigieux effort de volonté, et elle allait se laisser tomber inerte et mourante, lorsque soudain elle trébucha et fut violemment projetée sur les premières marches d'un escalier !…

Alors, tout fut oublié, la fatigue et l'épouvante. Se croyant sauvée, elle se redressa. Son front et ses mains saignaient ; elle les essuya avec sa robe puis gravit précipitamment les marches, et se heurta, désespérée, contre une porte close !… Ce fut pour elle le coup de grâce !… Enfermée, elle était enfermée dans cet horrible souterrain !… Livide, hors d'haleine, elle tomba, défaillante, usant ses dernières forces à frapper contre le bois et le fer. Ses mains délicates se déchirèrent ; pleurant de souffrance et d'angoisse, elle resta là, blottissant ses menottes blessées dans un pli de sa robe, appelant sa mère avec des lèvres tremblantes, et glacée par le froid humide de ces abîmes obscurs.

Pendant ce temps, Messire de Boisgaudrant, ayant le matin même vu partir son fils pour la Jarlerie, s'était enfermé dans sa chambre, sise au rez-de-chaussée de son manoir, et buvait de l'eau de vie pour réparer ses forces. L'aube le trouva plongé dans une demi-ivresse de laquelle il n'était sorti que pour faire pendre un de ses vassaux et faire fouetter un de ses serviteurs. Maintenant, il vidait, coup sur coup, de pleins hanaps d'hydromel. Peu à peu, ses prunelles vacillèrent et sa vue devint trouble. Autour de lui, les personnages d'une grande tapisserie représentant une chasse à courre s'animèrent. Le cerf dix-cors, suivi des chiens, se mit à bondir par la chambre. Les panaches des seigneurs et des dames ondoyèrent ; des abois, des cris, des appels et des sons de cors retentirent, et les visages, excités par le plaisir de la vénerie, eurent des sourires et des frémissements. L'oeil atone de Boisgaudrant suivait la chasse ; tout à coup, brusquement, les bruits s'éteignirent, les personnages s'immobilisèrent, et le baron entendit vibrer une longue plainte suivie de chocs lourds. Le seigneur fut dégrisé instantanément et se mit debout sur ses longues jambes. La plainte et les coups s'entendaient précisément derrière la portion de tapisserie où le cerf dardait sa tête fauve et ses grands bois emmêlés. Puis les bruits cessèrent aussi brusquement qu'ils avaient commencé.

- Voyons… Suis-je fou ?… Marmonna entre ses dents le baron.

Il marcha, non sans tituber un peu jusqu'à la tapisserie et promena ses mains sur la toile brodée. Un juron s'étouffa sur ses lèvres ; il venait de sentir un vide au-dessous du grand cerf fauve !… Nerveusement, il chercha les joints de la tapisserie, et s'aperçut qu'elle n'était fixée que sur deux côtés. Son cerveau, enténébré par les vapeurs de l'ivresse, dut faire un réel effort pour savoir où et quand il avait vu et touché une toile tendue sur un mur dans des conditions semblables… Il se souvint !… Ses lèvres murmurèrent :

- Mouvantes !… Samson… La salle des armures !… Tout ce qui lui avait dit Aubry et tout ce que lui-même avait dit à Orianne à propos du souterrain reparut dans sa mémoire. Alors, pâle et tremblant, il souleva la tapisserie. Une petite porte verrouillée parut. Il l'ouvrit. Un tourbillon de poussière, une odeur de moisi et de cave montèrent vers lui, et ce fut si pareil à ce qui s'était passé la veille que Boisgaudrant se crut encore dans la salle des armures, à Mouvantes, derrière la grande toile où Samson étranglait un lion pareil à un agneau. Mais, tout à coup, quelque chose s'agita dans l'escalier, et le baron eut un sursaut d'épouvante : était-ce un fantôme ?…

Rampant sur le sol, se traînant comme une biche blessée, une petite chose, une pauvre petite loque humaine franchissait le seuil et s'affaissait sur les dalles de la chambre. Il distingua une robe rose, en haillons, tachée de sang et de poussière ; de grands cheveux d'or emmêlés de toiles d'araignée ; un tout mignon visage livide, dans lequel les yeux et la bouche semblaient des trous d'ombre. Une voix qui paraissait venir d'outre-tombe, une frêle voix épouvantée murmura :

- Messire Boisgaudrant… Messire Boisgaudrant… C'était un jeu cruel… C'était un jeu…

Alors il comprit !… Il comprit que l'enfant avait échappé aux oubliettes, aux scorpions, aux effondrements, aux terreurs de la route souterraine !… Il comprit qu'elle était là, vivante par miracle, mais en son pouvoir !… Il devina l'affreuse douleur de Gontran et d'Yolande, la douleur qu'il avait savamment préparée, et il eut un rire abominable qui le secoua à lui injecta de sang les prunelles. Il laissa aller la porte., elle se referma avec un bruit de sépulcre. Il tendit soigneusement la tapisserie et poussa la précaution jusqu'en fixer les côtés libres avec des pointes de fer qu'il arracha d'une masse d'armes.

Puis, haineux, penché sur la pauvre petite victime pantelante, il la couvrit d'un regard si cruel que l'enfant se sentit glacée jusqu'au cœur.

   — Tu ne t'appelles plus Orianne, grinça-t-il, les dents serrées ; ton nom est Ysabel. Ton père est mort ; ta mère est morte aussi, et ils t'ont léguée à moi pour que tu sois ma servante.

C'en était trop pour ce cerveau fragile, déjà effroyablement bouleversé par cette atroce nuit. Elle se leva debout, avec un grand cri perçant et sinistre puis, n'espérant plus qu'un seul être, elle l'appelle avec toute son âme, avec tout son cœur qui se brisait, avec tout l'élan de sa force agonisante :
   — Aubry !...Aubry !...Aubry !..., clama-t-elle par trois fois. Puis, de toute sa hauteur, comme un lys fauché, Orianne de Mouvantes s'abattit aux pieds du sieur de Boisgaudrant, et un mince filet de sang se mit à courir sur les dalles...

Cependant, le manoir de Mouvantes était dans le deuil. On cherchait partout la douce fillette et Madame Yolande, à demi folle, sanglotait sans écouter les paroles apaisantes de messire Pacôme et de dame Ingebruge. La première idée de Mgr Gontran fut que les bohémiens avaient enlevé sa fille. Des hommes d'armes furent envoyés au campement, mais la tribu avait disparu.

Certaines gens du village assurèrent que les gipsys avaient été chassés par la reine des nains qui, leur apparaissant la nuit précédente, leur défendit de séjourner davantage auprès de son palais. Les soldats haussèrent les épaules, rentrèrent à Mouvantes et annoncèrent à Mgr Gontran le départ des bohémiens. On lança vainement dans toutes les directions des troupes armées ; on promit, sans résultat, des récompenses considérables.

Les années passèrent sur le manoir de Mouvantes d'où la petite étoile avait disparu. Et, au front de Gontran, des rides profondes se creusèrent, tandis que les cheveux d'Yolande se striaient de longs fils blancs.
 

Chapitre suivant : Seconde partie

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Table des matières
  1. Préambule
  2. Présentation de Myriam Catalany
  3. Première partie
  4. Seconde partie
  5. Épilogue
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