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L'étoile de Mouvantes par Myriam catalany

Par Jean-Pierre Duhard

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 16 avril 2013 à 17h57

Dernière modification : 13 mai 2013 à 19h22

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Seconde partie

 

Assises sur un banc de pierre, devant la porte des cuisines, trois servantes plumaient des oies sauvages. Deux d'entre elles étaient de grosses maritornes, hautes en couleur, aux mains et aux bras rouges comme des écrevisses cuites. Elles s'amusaient à jeter des poignées de duvet au nez d'un fauconnier qui, à quelques pas d'elles, taillait de la viande crue pour ses gerfauts.

De la troisième servante, on ne voyait qu'une masse de cheveux dorés, car elle tenait la tête penchée sur son ouvrage, et de petites mains (parfaites de forme, quoique durcies par de pénibles travaux) qui s'activaient parmi les légères plumes grises qu'elles arrachaient rapidement. Sous la grossière futaine bleue dont elle était vêtue, le corps svelte qu'on devinait n'était pas d'une vassale, et cette créature fine et délicate, si modestement mise, et occupée à un si humble travail surprenait comme une étrange anomalie.

 

 

Maintenant, le fauconnier se piquait au jeu. Ses cheveux et ses moustaches étaient emmêlés de duvet, et il ripostait aux bombardements avec des pierrailles menues qu'il ramassait sur le sol. Tout à coup, le bruit sec d'un bâton frappant les dalles de la cour s'entendit à peu de distance, accompagnant un pas lourd et traînant. Comme s'ils eussent cru entendre venir le diable, les combattants s'arrêtèrent, se regardèrent un instant, tout pâles, puis se sauvèrent à jambes que veux-tu, qui à droite, qui à gauche, l'un emportant la viande saignante, les autres plantant là leurs oies et laissant derrière elles un sillage de duvet. Seule la servante blonde ne bougea pas. Seulement, surprise de ne plus entendre les rires et les jeux, elle releva la tête et alors apparurent son délicieux visage ovale, ses lèvres fines et ses yeux changeants, expressifs et tendres. Les prunelles claires étaient très pures, très lumineuses ; mais cependant, elles paraissaient par moments un peu hagardes et effarées. Il semblait qu'un voile s'était étendu sur elle, et que la mémoire était abolie dans cette jeune âme.

Un homme s'avançait vers la servante. À ses épais sourcils blancs, à ses yeux cruels, à son nez recourbé sur des lèvres minces, on reconnaissait le sire de Boisgaudrant. Son visage dur n'avait pas changé. Mais l'âge et l'abus des spiritueux avaient dégarni ses tempes, voûté son corps, amaigri ses membres. Son crâne brillait comme une boule d'ivoire ; un tremblement sénile agitait ses jambes et ses mains. Il s'appuyait sur un long bâton de frêne. Les douze années qui venaient de s'écouler, avait fait de cet homme fort et robuste un vieillard décrépit. Ne pouvant plus supporter le poids des cottes de mailles, il était vêtu d'une sorte de tunique de velours sombre, doublée de fourrure ; malgré ce chaud vêtement, malgré le clair et printanier soleil qui inondait de ses rayons le château de Boisgaudrant, le baron grelottait de tous ses membres. La servante le regarda avec une sorte de terreur, et se fit toute petite sur son banc, espérant peut-être passer inaperçue. Mais le seigneur venait droit à elle ; force lui fut donc de se lever, et d'exécuter une profonde révérence à laquelle il répondit par un négligent :

- Bonjour, bonjour, Isabelle.

Puis il s'arrêta, les mains jointes appuyées sur sa canne et redressant un peu son corps voûté, il attacha ses yeux gris sur le clair visage de la jeune fille. Elle frissonna sous ce regard cruel et devint pâle. Mais ses prunelles bleues ne se baissèrent pas et restèrent levées, interrogatrices, vers la physionomie dure de Mgr de Boisgaudrant.

- Tous les ordres que j'ai donnés ont-ils été exécutés ?… Dit sèchement le sire.

- Oui, monseigneur, répondit l'harmonieuse voix de la servante.

- A-t-on préparé la chambre de la tour, pétri des pâtisseries, et le sommelier est-il descendu dans les caves ?

- Tout ce que vous aviez ordonné a été fait.

Il eut un signe approbatif et fit un pas pour s'éloigner, mais, à ce moment, un page arriva en courant à toutes jambes et précédant un écuyer qui le suivait à plus raisonnable allure.

- Monseigneur, dit le jouvenceau tout essoufflé, voici l'écuyer de Mgr de Mouvantes qui vous apporte un message de son maître.

- Fort bien, qu'il approche, fut-il répondu.

En quelques minutes, l'envoyé fut auprès du baron, devant qui il s'inclina, ôtant avec grâce sa toque emplumée. Puis il attendit que le seigneur l'interrogeât. Celui-ci ne se pressait pas. Perdu dans ses pensées, il regardait, brodé sur la poitrine de l'écuyer, le blason de Mouvantes. Sur le fond rouge de l'écu, l'étoile d'or et deux sapins verts se détachaient merveilleusement et le mauvais sire songeait :

- Je leur ai pris leur étoile. Si j'étais encore hardi et fort, je leur prendrais aussi leurs deux sapins…

Puis, brusquement, tout haut, il questionna :

- Les deux fils de Mouvantes sont-ils toujours gais et alertes ?

- Oui, monseigneur, dit respectueusement le messager.

- Quel âge ont-ils maintenant ?

- Ils auront onze années aux cerises.

- Onze années ! Répéta songeusement le vieillard. Il y eut encore un silence, puis il ordonna :

- Fais ton message. Alors le messager salua et dit :

- Mon maître a appris que messire Aubry de Boisgaudrant, comte de la Jarlerie, revient ce soir en ce castel, pour la première fois depuis douze ans. Il espère que celui qui fut page à Mouvantes n'a pas oublié ce manoir et il demande une visite.

- Dis à ton maître, répondit Boisgaudrant, que dès demain mon fils se présentera au pont-levis de Mouvantes ; je regrette que ma triste santé ne me permette point de l'y accompagner.

Après un nouveau salut, le jeune écuyer s'éloigna, non sans avoir jeté un regard plein de respectueuse admiration sur la petite servante qui se tenait debout à quelque distance. Mais Ysabel ne faisait guère attention à ce qui l'entourait.

Elle ne voyait plus les oies à plumer, ni le baron de Boisgaudrant, ni l'éclatant soleil qui drapait d'or toutes les choses et qui transformait ses cheveux en un diadème opulent !...

Un peu oppressée, elle semblait chercher quelques choses dans sa mémoire obscurcie. Son visage se crispait dans l'effort qu'elle faisait pour fouiller au fond de ses souvenirs.

- Aubry… Mouvantes… Aubry… Murmurait-elle. Où donc ai-je entendu ces noms-là ?

Le seigneur et le page s'étaient éloignés vers l'écurie où piaffaient les palefrois et Ysabel se trouvait toute seule dans la cour. De temps à autre, des colombes blanches descendaient à tire-d'aile des poivrières du château et venaient la frôler de leurs plumes soyeuses. Elles étaient habituées à prendre dans ses mains les graines que la douce créature avait coutume de leur distribuer, et les colombes s'étonnaient de son immobilité, de son silence.

L'une d'elles, plus hardie parce que, peut-être, plus caressée, se posa sur son épaule et lui becqueta les cheveux. Alors Ysabel sortit de sa méditation douloureuse. Un sourire exquis entrouvrit ses lèvres, et elle éleva les mains. Aussitôt les beaux oiseaux vinrent se poser sur ses doigts, et ce fut ainsi, entourée du fourmillement des ailes neigeuses et couronnée d'or par le soleil, qu'Aubry de Boisgaudrant l'aperçut, lorsque, ayant franchi le pont-levis obscur, il arrêta son destrier au milieu de la cour inondée de lumière. Ysabel, ne le voyant pas, jouait toujours avec les colombes, et le jeune seigneur trouvant le tableau gracieux, resta immobile à le contempler. Il semblait, ainsi posé, une merveilleuse statue équestre. Douze années avaient fait du petit page de rien un homme robuste, au beau visage ouvert, où se peignaient la franchise et la loyauté. Il avait une courte tunique brune, couverte de la poussière du voyage, et qui, fendue sur les côtés, laissait voir la cotte de mailles étincelante enveloppant le corps nerveux d'un réseau d'acier. Sur son casque, dont la visière était relevée, une longue plume blanche ondoyait.

Tout à coup, Ysabel l'aperçut, devint très rouge, et d'un geste apeuré renvoyant les colombes, s'assit sur le banc de pierre et se remit activement à plumer les oies. Aubry mit pied à terre, abandonna son coursier à son écuyer qui le suivait et s'avança vers la servante. Alors, sur le ton plaisant qu'un noble seigneur comme lui pouvait prendre à l'égard d'une humble vassale :

- Salut, jeune fille, dit-il. Je trouve heureux le présage qui me fait voir un visage si joli dès mon entrée au manoir paternel.

Elle ne répondit pas, leva sur lui le rayonnement de ses yeux bleus, puis, baissant aussitôt la tête, elle continua sa besogne avec un redoublement d'ardeur. Le jeune comte se sentit presque timide devant cette pauvre fille dont le silence et la réserve révélaient l'humilité. Il la salua comme il aurait salué une grande dame et s'éloigna vers le grand perron du manoir, où les armes de Boisgaudrant étaient sculptées. Il eut peine à reconnaître son père dans le vieillard cassé qui vint à sa rencontre. Respectueusement, il mit un genou à terre devant le baron et cet hommage spontané toucha le cœur de l'orgueilleux châtelain. Deux larmes mouillèrent ses yeux qui ne paraissaient pas savoir pleurer et, se penchant vers le fier visage de son fils, il le baisa de ses lèvres froides. Mais cet élan affectueux fut très court. Il entraîna l'arrivant dans la grande salle des chevaliers, où toute la garnison du manoir était rassemblée. Aubry remarqua que fort peu de voisins se trouvaient là, et il se souvint, avec tristesse, que, jadis, son père n'était guère aimé.

Cette journée-là fut, dans tout le manoir, une journée de liesse. Le soir, un grand festin fut servi dans l'immense salle d'honneur. Les oies plumées naguère par les trois servantes parurent sur la table parmi les rôts de sanglier et de chevreuil. Leur vue fit sourire le jeune comte ; le festin, les chevaliers, la salle même disparurent à ses yeux et il se crut encore dans la grande cour dallée, devant une blonde jeune fille, auréolée de soleil.

Le lendemain, dès l'aube, deux destriers emportaient vers le château de Mouvantes Aubry de Boisgaudrant et son fidèle écuyer Renaud. Les deux jeunes gens criaient et bavardaient, respirant à pleins poumons la brise fraîche et embaumée du matin. L'écuyer était déjà au courant de tous les usages et coutumes du manoir de Boisgaudrant. Il avait trouvé moyen de lier connaissance avec tous les habitants de ce sombre castel et il s'amusait à les dépeindre à son jeune maître avec une verve ironique qui provoquait de joyeux éclats de rire. Depuis le chapelain jusqu'au plus infime aide-cuisine, depuis l'omnipotent sommelier jusqu'aux petits frotte-graillons, personne ne fut épargné par le malicieux Renaud. Mais, tout à coup, son ton devint grave et il inclina la tête :

- Dans les cuisines, j'ai vu également une jeune servante qu'on nomme Ysabel. Aucune princesse de légende ne fut plus blonde !… Elle est fière comme une damoiselle de haut lignage et ne se mêle point aux jeux de la valetaille.

- Je la connais, s'écria vivement Aubry ; nous la vîmes hier, et l'arrivée ! Debout dans la cour, elle jouait avec des colombes.

- Elle est, paraît-il, la fille de pauvres vassaux. Elle perdit, en son jeune âge, son père et sa mère Mgr de Boisgaudrant la rapportée lui-même au château, l'enfant étant malade, et pendant des jours très longs une fièvre ardente la dévora. Quand elle sortit de son délire, sa mémoire était morte. La vie, pour elle, date du moment de sa guérison. De ce qui précède sa maladie, elle ne garde nul souvenir.

- Mieux vaut ainsi, sans doute !… Soupira Aubry songeur. Fille d'humbles vilains, son existence a dû être bien dure. Mais jamais chaumière n'a vu s'épanouir semblable fleur de beauté.

À ce moment, sortant de la forêt de Mouvantes, ils arrivaient dans la plaine ou le printemps avait jeté des tapis de fleurs. Une émotion profonde bouleversa le visage Aubry et il se dressa debout sur ses étriers. Le castel de Mouvantes apparaissait là-bas, campé, fier et majestueux sur son piédestal de roches, dans la splendeur de la lumière. Le soleil qui surgissait derrière lui transmuait en or ses vieilles murailles. Des flèches blondes tombaient des créneaux et des meurtrières et, au sommet de la plus haute tour, la bannière armoriée semblait, dans son flottement pourpre, le plumail d'un casque. À gauche, la grande voix tonnante de la Sauge grondait, distincte. Un brouillard mauve flottait sur l'abîme et se disloquait au fur et à mesure que le soleil montait.

Les deux cavaliers pressèrent la marche de leurs chevaux et parvinrent bientôt au pied de la côte qui s'élevait vers le manoir. En peu d'instants, ils la gravirent. Le pont-levis était baissé. Sous la puissante arcade de la porte, des serviteurs attendaient Aubry. Il mit pied à terre ainsi que Renaud, et s'avança dans l'immense préau dont il reconnaissait avec émoi les pelouses et les bancs de pierre.

Très droit, le regard voilé d'une obstinée mélancolie, Mgr Gontran se tenait debout sur le perron. À sa droite et à sa gauche, ces fils montraient leurs frais visages roses et leurs grands yeux souriants. C'étaient de beaux garçonnets aux boucles blondes, vêtus d'un même velours bleu, coiffés de deux toques pareilles, garnies d'une plume de héros. Vivement ému, Aubry évoqua à cette minute l'exquise Orianne dont il avait appris jadis la disparition inexpliquée ; et ce fut avec des larmes plein les yeux qu'il se jeta dans les bras du sire de Mouvantes. Les deux hommes s'étreignirent longuement, oppressés par tous les souvenirs qui revenaient à leur mémoire. Puis le baron nomma ses fils à Aubry :

- Voici Roland et Ogier, mes jumeaux. Vous ne les connaissez point, ami, puisqu'ils sont venus au monde après votre départ. Maintenant, venez saluer Yolande.

La noble dame était debout sur la terrasse et ses yeux rêveurs plongeaient dans l'abîme où rugissait la Sauge. Elle avait toujours ses beaux regards profonds, ses lèvres souriantes et ce grand air de bonté qui lui gagnait tous les cœurs. Mais un pli amer se voyait au coin de sa bouche, des rides se creusaient dans le front autrefois si pur. Elle avait beaucoup maigri, et ses cheveux étaient devenus tous blancs. Elle accueillit le jeune homme avec un sourire trempé de larmes, songeant que si Dieu lui avait laissé sa fille, elle serait, elle aussi, grande et belle.

On s'assit sur la haute terrasse que le soleil n'atteignait pas encore et la conversation s'engagea, entrecoupée de longs silences durant lesquels Aubry croyait voir glisser devant lui une petite ombre vêtue d'un surcot rose, ayant, sur sa poitrine un gros bouquet de fleurs d'or.

Tout à coup, un serviteur s'approcha respectueusement et s'inclina devant la noble dame l'informant qu'un mendiant venait de se présenter au pont-levis et prétendait avoir des révélations importantes à faire !… La châtelaine se leva, horriblement pâle, saisi d'un tel émoi que ses jambes ne la purent soutenir. Elle tomba dans les bras du baron qui s'était levé, lui aussi, et qui ordonna d'une voix rauque

- Amenez ici ce mendiant!…

Aubry, qui voulait s'éloigner, fut retenu par le seigneur ; bientôt on vit s'avancer un jeune homme vêtu de haillons, portant un méchant bonnet sur une toison crêpée et noire. Quand il fut près, Yolande remarqua qu'il avait d'étranges yeux verts où couraient des paillettes phosphorescentes.

- Un bohémien !… Murmura-t-elle, frissonnante.

Il s'avança, s'agenouilla devant elle et lui tendit, sans rien dire, un petit objet de métal… Une médaille naïve où souriait une Madone !… Alors, un cri sourd jaillit des lèvres de la pauvre femme. Elle saisit et serra à la briser la main bronzée du jeune homme.

- Ma médaille d'argent !… S'écria-t-elle, véhémente ; c'est donc. À qui je la donnai voici bientôt treize ans ? C'est toi qui étais là-bas ... à la lisière du bois… avec ta tribu… La tribu maudite qui m'a pris Orianne !…

Penché, fiévreuse, les yeux étincelants, elle approchait sont pâle visage flétri de ce beau visage de bronze où les yeux d'émeraude luisaient doucement.

- Orianne!… Ma toute petite, ma chérie!… Qu'en avez-vous fait ?… Où est-elle?… Sois béni si tu me la ramènes, sois maudit à jamais si tu m'annonces sa mort !…

Elle s'affaissa, livide, dans les bras d'Aubry qui la soutint avec respect, tandis que Gontran, laissant tomber son poing sur l'épaule du mendiant disait avec rudesse :

- Si tu ne veux être pendu haut et court, parle !…

Le bohémien se releva sans effroi et même avec une certaine noblesse.

- Je n'ai pas peur de la mort, dit-il ; je parlerai parce que j'ai pitié de la douce dame. Voici : un soir, il y a douze ans, nous campions à la lisière du bois qui est là-bas, et au milieu du campement, la terre éboulée avait creusé une sorte de gouffre ou de puits très profond, d'où sortaient, la nuit, des chauves-souris. Nous n'avions pas songé à y descendre. Le soir dont je vous parle, nous étions là cinq ou six, accroupis au bord du trou, jouant et buvant. Parmi nous se trouvait le chef de la tribu. Tout à coup, comme je regardais dans le puits, j'aperçus très nettement… Oh ! Seigneur, si vous me serrez ainsi le bras vous me le broierez !… J'aperçus une toute petite créature qui semblait vêtue d'une tunique rose. Elle souriait aux étoiles, quand s'apercevant que je la regardais, elle poussa un long cri perçant et disparut comme si les entrailles de la Terre l'avaient engloutie !… Noble dame, point ne faut pleurer ainsi !… Cela me navre le cœur de vous voir si dolente. Épouvantés, nous nous en fûmes cette nuit-là même, persuadés que nos yeux avaient vu une surnaturelle apparition. Depuis lors, j'ai grandi, j'ai réfléchi, j'ai songé que c'était peut-être une créature humaine. Enfin, récemment, j'ouïs un ménestrel chanter, en un manoir, la disparition mystérieuse d'Orianne de Mouvantes, il y a douze ans!… Je me mis aussitôt en route, et je viens, noble dame, vous dire ce que j'ai vu.

Suffoqués par l'émotion, les trois auditeurs de cet étrange récit ne pouvaient articuler une seule parole. Ce fut Mgr Gontran qui, le premier, reprit possession de lui même.

- Mène-nous à ce gouffre, à ce puits dont tu parles, aujourd'hui, sur l'heure, vite !...

Mais une grande lumière se faisait maintenant dans l'âme d'Aubry.

- Ah !... s'écria-t-il avec angoisse, Orianne aurait-elle trouvé elle aussi ce que j'avais découvert jadis, et dont je n'eus pas le temps de vous parler, mon cher sire ? Ce n'est point là-bas qu'il faut courir !... C'est ici même, dans la salle des armures !...

Et, bouleversé, tremblant malgré sa bravoure et son énergie, le jeune comte entraîna ses auditeurs vers les salles basses du manoir, leur disant à la hâte, ce qu'il avait naïvement raconté à son père !

Les clartés des grandes verrières se jouaient comme jadis, Judith brandissant la tête hideuse du général Holopherne ; seulement les mites avaient un peu rongé les tapisseries. Le nez de messire Adam avait souffert quelques dommages ; le hennin et la robe rouge de Madame Ève auraient eu grand besoin de reprises.

Aubry, suivi des châtelains de Mouvantes, entra dans la vaste pièce, comme un ouragan. On avait envoyé le bohémien se restaurer aux cuisines, avec la défense absolue de dire à qui que ce fut ce qui l'amenait au château.

Le jeune comte de Boisgaudrant marcha droit à la tapisserie où Samson déployait sa carrure géante , et la souleva... Alors, un cri de stupeur jaillit de ses lèvres :

- Quelqu'un a touché cette porte !...

Haletants, les châtelains se penchaient, très pâles, sur cette petite porte sinistre que leur enfant avait peut-être franchie.

- Lorsque je la vis, poursuivit Aubry, elle était fermée et bien fermée ! Et, maintenant..., voyez..., les verrous sont hors de leurs gâches !

Une horreur sans nom glaçait les membres de la mère d'Orianne ; glissant sur les dalles comme un être frappé à mort, elle s'évanouit. Gontran se précipita pour lui porter secours, quand Aubry l'arrêta doucement.

- Non !... dit-il, laissez-la. Cela vaut mieux pour elle. Elle ne souffre pas, elle ne verra rien... songez à ce que nous allons peut-être trouver derrière cette porte !

Le malheureux père prit sa tête à deux mains :

- Orianne !... ma petite étoile !... rugit-il dans un spasme de douleur.

À ce moment, le jeune comte ébranlait le lourd portail massif... il tourna sur ses gonds avec un bruit sinistre, et les regards des hommes fouillèrent anxieusement les ténébreuses profondeurs : il n'y avait rien... non, il n'y avait rien derrière la porte. Seulement, là, sur la première marche de l'escalier, Aubry aperçut une toute petite chose noire qu'il ramassa : c'était un gant... un de ces gants de vénerie brodé de fils d'or, et que les seigneurs avaient l'habitude de mettre lorsqu'ils étaient conviés à quelque festin.

Le jeune comte le prit, le baron se pencha, ils déployèrent ce gant froissé que l'humidité avait terni, que les rats avaient rongé. Alors, sur le cuir noirci, ils virent une tour d'or, un léopard rampant, deux clefs croisées... les armes de Boisgaudrant ! Éperdu d'horreur et d'angoisse, Aubry regarda ses armoiries étinceler sur ce vieux gant qu'il avait vu à la main de son père, le jour où celui-ci l'emmena de Mouvantes. Il se souvint de leur conversation dans le jardin rempli de lys et de marguerites ; il comprit.

Poussé par quelque secrète haine, le baron de Boisgaudrant avait voulu emporter Orianne ; dérangé par l'arrivée de son fils, il avait songé à faire envahir le château et, puisque c'était impossible du côté de la poterne, il emploierait le souterrain dont le page venait de lui révéler l'existence. Alors, il avait entendu Gontran dire qu'il préférait cent fois sa fille à son castel et, pour frapper plus sûrement son ennemi, il avait fait disparaître Orianne !... Mais, comment s'y était-il pris pour réussir dans cet odieux projet ? Là encore, le souterrain l'avait servi : ce gant en était la preuve. Pour que le page ne parlât pas, il l'avait emmené... sous un prétexte !... Un immense mépris monta dans l'âme du malheureux enfant !

- Monseigneur, dit-il au sire de Mouvantes, gardez ce gant comme un gage et, désormais, veillez dans cette salle, car je vais descendre dans cet abîme. Je reviendrai vous ramenant votre fille…ou celui qui vous l'a prise !… Si je ne reviens pas, suspendez ce gant sur une potence d'ignominie, déclarez-moi déchu de noblesse, et jetez de la frange au blason de Boisgaudrant.

 

Il arracha un flambeau à une énorme torchère de bronze qui était près de là, l'alluma au brasier qui flambait dans l'immense cheminée, et franchit hardiment le seuil mystérieux. Alors, derrière lui, la lourde porte roula avec un grincement de plainte et le jeune homme se trouva seul devant l'escalier glissant.

Aubry descendit et s'engagea dans le couloir aux parois visqueuses. Il connut l'horreur profonde des salles souterraines et des trous des oubliettes au fond desquelles grondait la voix de la Sauge. Il frémit, songeant que sa douce petite amie avait peut-être roulé dans un de ces gouffres. Il traversa les anciens dépôts d'armes, éveilla les chauves-souris accrochées aux voûtes, et écrasa des scorpions sous ses talons de fer. Bientôt, une clarté lui fit hâter le pas et il vit le trou circulaire où, jadis, Orianne avait aperçu les effrayants yeux verts !… Il songea :

- Elle était ici… Ici!… Là même où je me trouve, et elle a crié, et elle a fui, parce que des prunelles phosphorescentes l'ont regardée.

Il marcha plus vite ; il vint heurter l'escalier de pierre contre lequel, autrefois l'héritière de Mouvantes s'était abattue. Rapidement, il le gravit et se trouva devant une petite porte close, toute cloutée de fer. Alors, énergiquement, de toutes ses forces, il y frappa de ces poings lourds, habitués à soulever le glaive à deux mains et la hache d'armes. Un frôlement s'entendit derrière le battant séculaire ; à trois reprises, des mains trop faibles ébranlèrent des verrous qui ne voulaient pas céder. La porte s'ouvrit brusquement, une bouffée d'air pur éteignit la torche, et horriblement pâles tous les deux, Aubry et Ysabel se trouvèrent face-à-face sur le seuil.

Le comte entra, referma soigneusement la porte derrière lui, et fit retomber la tapisserie. La jeune fille le regardait faire, comme hallucinée, les traits tendus par l'exaspération de ses nerfs.

- Ysabel, dit très doucement le jeune homme, n'ayez pas peur et dites-moi comment vous avez fait pour ouvrir cette porte et comment avez-vous pu la deviner sous cette toile brodée ?

- Ah ! Soupira-t-elle, je n'en sais rien, Messire ! j'étais occupée à ranger un pourpoint de Mgr le baron, lorsque j'ai entendu frapper de grands coups. Alors, sans réfléchir, machinalement, je suis venue tout droit à ce cerf fauve. J'ai pris la tapisserie par le bas, j'ai arraché les pointes de fer qui la retenaient et que vous pouvez voir sur les dalles ; je savais qu'il devait y avoir une porte là, et pourtant je ne l'avais jamais vue ! J'ai tiré les verrous péniblement, parce que mes mains tremblaient et quand j'ai poussé le battant, il m'a semblé… Oui… Il m'a semblé refaire un geste que j'ai déjà fait autrefois !

 

 

Ses mains crispées étreignirent son front avec angoisse, et elle ajouta avec un sourire navré :

- Je crois que je perds la raison !

Mais Aubry saisit les poignets délicats dans ses mains robustes : « et moi, cria-t-il je crois que vous la retrouvez ! »

Il la mena doucement vers une haute cathèdre sculptée où il la fit asseoir. Elle tremblait de tous ses membres. Alors, il se mit à genoux près d'elle et lui parla très lentement :

- Écoutez, Ysabel, je veux vous dire une histoire et, peut-être vous rappellera-t-elle des choses que vous semblez avoir oubliées. En un castel juché au bord d'un précipice, vivait une petite fille blonde et rose qui s'appelait Orianne.

- Orianne … blonde et rose… répéta la jeune fille, fixant ses regards dans le vide, comme si elle voyait passer réellement devant elle cette enfant dont on parlait.

- Au fond du précipice poursuivit le comte, il y avait un torrent qui avait nom la Sauge, et qui chantait et rugissait tour à tour ; et au bord de la Sauge, croissaient des fleurs toutes dorées. Orianne les aperçut et en eut envie.

- Oui, elle en eut envie,… murmura Ysabel qui devenait très rose.

- Or, elle avait un page nommé Aubry qui aimait de tout son cœur la gentille Orianne, et qui descendit par un sentier, au risque de se rompre cent fois le col, pour cueillir les fleurs que désirait sa damoiselle.

La nuance de carmin s'était avivée aux joues d'Ysabel, et elle écoutait, haletait, avec de grosses larmes prêtes à couler le long de ses beaux yeux. « Le page ayant donc les fleurs, remonta vers le manoir, et courut en grande hâte rejoindre Orianne pour les lui offrir, et il la trouva dans la tourelle du Nord, en train de recevoir une verte semonce de sa gouvernante... »

- Dame Ingebruge..., dit naturellement Ysabel qui, aussitôt, sursauta, semblant se demander si c'était bien elle qui venait de parler.

« Il mit un genou à terre, continua Aubry très ému, et elle accepta les fleurs dorées qu'elle fixa au fermail de son surcot rose ; puis, tendant sa main à baiser au page... »

- Elle lui dit, interrompit Ysabel, ça messire, puis donc maintenant m'avez parée, menez-moi à la chapelle. Ils y furent, et le prêtre de l'autel, se retournant, les vit et dit : Ora pro nobis.

- Oui, c'est bien ainsi que cela se passa, s'écria Aubry, bouleversé, mais voudrez-vous me dire qui était cette enfant et qu'est-elle devenue ?...

- Je ne sais pas, je ne me souviens plus...Ah !... si, attendez, ces fleurs d'or, est-ce qu'elle ne les a pas données à quelqu'un, ce jour-là même ?... à quelqu'un qui partait ?...

Sans répondre, Aubry entrouvrit son pourpoint de velours. Il prit une boîte d'or en forme de reliquaire, qui était suspendue à son col par une mince chaînette, et l'ouvrit : quelques tiges, quelques feuilles noires et desséchées, mais qui conservaient un vague parfum encore, apparurent sur la soie rose dont le coffret était doublé.

- Les voici !... dit simplement Boisgaudrant, levant vers la jeune fille son visage où resplendissait un sourire. Elle poussa un cri, mit ses deux mains sur les épaules d'Aubry et le regarda longuement. Peu à peu, dans ses yeux azurés une certitude grandissait en les remplissant de lumière.

- Celle qui vous les a données, murmura-t-elle enfin, c'est Orianne de Mouvantes... c'est moi !.. et vous, messire Aubry de Boisgaudrant, vous étiez mon page... mon chevalier, autrefois !

- Je le suis encore, croyez-le, fit-il très bas, baisant la petite main hâlée de sa damoiselle.

Alors, ce furent des explications, des récits sans fin. Orianne conta son entretien avec le baron de Boisgaudrant devant la tapisserie de Samson, et elle ne se doutait pas que chacune de ses paroles révélait à Aubry la félonie de son père. Mais, lorsque, achevant son récit, elle dit son arrivée da,s chambre du cruel seigneur, elle s'arrêta, très pâle, se souvenant que c'était à son fils qu'elle parlait !

- Je devine, murmura-t-il amèrement, il vous a bien fait souffrir ; c'est lui qui a été votre bourreau.

- Mais je lui pardonne, acheva-t-elle.

- Damoiselle Orianne, vous êtes restée l'âme de tendresse et de bonté que tout le monde chérissait à Mouvantes.

Les souvenirs revenaient peu à peu et, tout à coup, la jeune fille se leva, angoissée, le suppliant de la ramener sur l'heure à ses parents.

- Mon père, ma mère,...oh, Messire, il y a si longtemps que je ne les ai vus, gémit-elle.

Mais lui ne voulait pas la rendre au seigneur de Mouvantes vêtue ainsi, comme une vassale. Elle devait revêtir des habits conformes à son rang, et reparaître au manoir de ses aïeux en tant que damoiselle.

Elle se soumit à la volonté du jeune comte ; il l'emmena dans la chambre qui avait été celle de la dame de Boisgaudrant ; là, dans un immense coffre de chêne, les robes de velours et de soie dormaient depuis longtemps, parfumées de lavande et de verveine.

- Je viendrai vous retrouver ici, dans quelques heures, dit-il ; maintenant je vais parler à mon père.

Il s'éloigna. Elle écouta le bruit sonore de ses pas s'éloigner dans l'immense couloir voûté. Quand elle n'attendit plus rien, soulevant le couvercle du grand coffre clouté de fer, elle se mit en devoir de transformer la servante Ysabel en haute et noble damoiselle de Mouvantes.

 

 

Le baron de Boisgaudrant était assis devant une table, dans la salle d'armes et selon sa coutume, il buvait ; un peu d'ivresse l'avait mis de joyeuse humeur tout d'abord ; mais, à mesure qu'il vidait son hanap, sa gaieté se changeait en colère farouche. Certains ivrognes ont le vin gai ; d'autres, et en général ce sont ceux qui n'ont pas la conscience à l'aise, ont le vin triste. Le père d'Aubry pouvait se classer parmi ceux-ci ; il accueillit son fils avec un sombre regard.

- Déjà de retour?… Grommela-t-il. Messire Gontran et sa belle Yolande sont-ils bien portants ?

- Très bien portants.

- Et mes petits amis, Roland et Ogier ? N'est ce pas que ce sont de plaisants jouvenceaux, bien bâtis et d'heureux caractère ?

Il s'interrompit pour remplir et vider sa coupe d'argent ; alors une lueur flamba, mauvaise dans son œil torve, et il dit d'un tronc étrange :

- Mon vieil ami me devrait confier ses deux fils, pour qu'ils fassent leur apprentissage de pages et d'écuyers.

Aubry se leva et vint poser sa main sur l'épaule du baron.

- Arriveraient-ils sains et saufs au terme de leur apprentissage monseigneur ? Dit-il d'une voix frémissante. Et ne serait-il pas à craindre qu'ils disparaissent eux aussi, dans quelque souterrain plein de scorpions et d'oubliettes ? J'aime Gontran de Mouvantes et ne veux pas qu'on ravisse les beaux sapins de son blason après lui avoir ravi l'étoile!…

Horriblement pâle, le vieux traître se renversait en arrière, cherchant à fuir ces beaux yeux justiciers qui fouillaient jusqu'au tréfonds sa vilaine âme tortueuse.

- Je ne veux plus que Mme Yolande pleure. Je ne veux plus que ma douce Orianne soit, ici, traitée comme une obscure servante. Ce soir même, je la rendrai à ceux qui la croyaient morte ; en ce moment, elle est dans la chambre de ma mère, de ma sainte et vénérée mère, et elle se revêt d'habillements dignes de son rang. Je n'oserais la ramener à Mouvantes sous les grossiers habits dont vous l'avez couverte !

Puis, se tordant les mains, avec une poignante douleur, il gémit :

- Ah ! Mon père, qu'avez-vous fait ?… Vous avez brisé le rêve de ma vie !… Jamais le baron de Mouvantes ne voudra s'allier au fils d'un homme qui s'est ainsi déshonoré !

Il s'affaissa sur un escabeau, cacha sa tête entre ses mains et se mit à pleurer éperdument. De grosses larmes filtraient entre ses doigts et venaient s'écraser en chaude averse sur son pourpoint de velours. De longues minutes s'écoulèrent. Tout à coup, une main se posa sur la tête humiliée du jeune homme. Il leva le front : son père était debout devant lui tenant une torche enflammée.

- Aubry, suis-moi, dit-il d'une voix basse et rauque ; viens, mon enfant !… Et que l'humiliation de ton père achète ton bonheur.

Machinalement, il se leva et obéit au baron. Celui-ci marcha droit à la chambre de son épouse, douce et sainte créature qu'il avait fait mourir de chagrin bien longtemps auparavant. Il heurta l'huis, la porte s'ouvrit, et tous deux reculèrent, émerveillés.

Parmi les velours à et les sarraus, Orianne avait choisi une simple tunique de soie blanche ornée d'un galon d'argent. La ceinture, du même galon, soutenait une aumônière. Et la souple étoffe ne faisait pas un pli sur son corps svelte. Les lourds cheveux blonds, réunis en deux longues nattes, encadraient le beau visage blanc et pur ; d'instinct, la jeune fille avait retrouvé la coiffure de son enfance !

En apercevant le baron, elle eut un sursaut d'épouvante et courut se réfugier près d'Aubry.

Le vieillard sourit tristement :

-Oh, n'ayez pas peur damoiselle !… Je ne vous ferai plus de mal.

Il se mirent en marche, tous trois ; le vieux Boisgaudrant passait le premier, portant la torche d'une main et s'appuyant de l'autre à son long bâton. Orianne et Aubry le suivirent. Les serviteurs qu'ils rencontrèrent, échangeaient des regards effarés et, ne reconnaissant pas Ysabel, dans cette damoiselle toute blanche, ils coururent, joyeux, dire partout le château, qu'il y airait bientôt à Boisgaudrant une belle châtelaine.

 

 

Arrivés devant la tapisserie où le grand cerf dix-cors détachait sa silhouette fauve, le vieillard dit à son fils : « ouvre ! »

Aubry obéit, ils disparurent tous trois dans la profondeur du souterrain. La porte se referma sur eux et ils descendirent dans l'ombre.

Depuis l'instant où Aubry, laissant au seigneur de Mouvantes le gant de son père, était parti pour chercher Orianne, dans la salle des armures, veillaient constamment Gontran et Yolande. Celle-ci, revenue à elle après un long évanouissement, était assise dans une haute chaise sculptée et priait fermement la Madone. Mise au courant par son époux de la félonie probable du sire de Boisgaudrant, elle sentit son âme pleine de stupeur indignée. La cruauté de cette vengeance l'attristait profondément, et elle attendait, avec angoisse, le retour du jeune comte.

Mgr Gontran avait appelé Messire Pacôme et dame Ingebruge, bien vieillis tous les deux. On avait prévenu aussi les deux jumeaux, Roland et Ogier, qui s'empressèrent d'accourir. Comme une traînée de poudre, la nouvelle qu'on avait retrouvé les traces d'Oriane se répandit dans le manoir, et la salle des armures fut envahie par toute la garnison du castel, par les écuyers, les pages, les chambrières, les fauconniers. Le bohémien qui était la cause de toute cette agitation s'était faufilé au premier rang et, sur les tapisseries, Adam, élève, Édith et les autres personnages bibliques ouvraient de grands yeux effarés à la vue de cette assemblée.

De longues heures passèrent ; une angoisse tenaillait toutes ces âmes. Enfin, après une éternité d'attente, trois coups sourds ébranlèrent la porte et Gontran se précipita pour l'ouvrir.

Alors, sur le seuil, parut le vieux sire de Boisgaudrant, livide comme un cadavre qui sortirait de sa tombe. Maintenant qu'il avait vu le sinistre souterrain, l'atrocité de son action lui apparaissait dans toute son horreur !

Tout à coup, une immense clameur d'allégresse éclata : comme une apparition lumineuse, une belle jeune fille s'avançait toute blanche, suivi d'Aubry. Ses larges yeux d'azur s'ouvraient bien grands pour prendre à la fois Mme Yolande, Messire Gontran et les deux jumeaux, et la salle aux vieilles tapisseries, et toutes ces figures autrefois connues et aimées ! Elle s'avança vers la dame de Mouvantes, étendit les bras et dit doucement :

- Ma mère ?

Alors, ce fut l'embrassement fou de ces deux femmes si longtemps séparées ; ce furent les vivats, les Noëls de toute l'assistance ! Gontran serrait contre sa poitrine sa femme et sa fille ; Roland et Ogier se haussaient pour atteindre la grande sœur inconnue, et Messire Pacôme, levant les bras au ciel ; disait en latin, des Actions de grâces dont personne n'écoutait un mot ! Pendant une demi-heure, ce fut une mêlée où tout le monde s'embrassait. On riait et on pleurait en même temps. Dame Ingebruge en perdit son hennin !

Quand on fut un peu calmé, Madame Yolande et son époux s'assirent sur leur chaise à double dossier et, ayant entre eux leur fille, et à côté leurs fils, tout un chacun fut admis à baiser la main d'Oriane, et la jeune fille se plaisait à reconnaître les visages.

- Mahaut !... vous n'avez pas du tout changé, Mahaut, depuis le temps où vous nattiez mes cheveux !... Et Lois, l'armurier,... et voici Pierre !... comment vont vos faucons, maître Pierre ?

Le bohémien s'approcha le dernier.

- Ah ! fit-elle en l'apercevant, les yeux verts !

- Et c'est lui qui est la cause que nous t'avons retrouvée, dit Yolande. Il ne nous quittera plus.

Alors, le vieux seigneur de Boisgaudrant s'avança à son tour et un grand silence emplit la salle. Il s'agenouilla péniblement devant Yolande et commença :

- Madame, pardonnez...

Mais elle se leva, grave et douce comme une image de pardon. Dans sa main droite, elle froissait le gant de vénerie qui était la preuve du crime du baron ; de la gauche, elle lui montra Orianne qui de loin souriait à Aubry.

- Arrêtez, Monseigneur, dit-elle, il ne faut rien mettre entre ces deux enfants.

D'un geste brusque, elle jeta le gant dans l'immense cheminée où brûlaient deux troncs d'arbres. La petite chose noire se tordit et disparut dans les flammes sifflantes. Alors, elle tendit aux lèvres repentantes sa main amaigrie, tandis que le seigneur de Mouvantes, appelant Aubry du geste, mettait les doigts fins d'Orianne dans ceux du jeune comte.

 

 

De grandes clameurs d'enthousiasme vibrèrent dans l'immense salle et l'on n'entendit pas les sanglots rauques du vieux seigneur de Boisgaudrant qui pleurait de joie et de remords dans les bras du chapelain.

Chapitre suivant : Épilogue

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Table des matières
  1. Préambule
  2. Présentation de Myriam Catalany
  3. Première partie
  4. Seconde partie
  5. Épilogue
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