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Guerre contre les Majors V 1.9913

Par Fredleborgne

Œuvre publiée sous licence Licence Art Libre (LAL 1.3)

Date de publication sur Atramenta : 25 février 2013 à 21h02

Dernière modification : 7 avril 2013 à 20h23

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Cœurs froids banlieues chaudes

06/06/2006, 23:20

L’odeur enivrante de l’essence et la chaleur de l’incendie galvanise l’ardeur de la bande. Elle vient de brûler le premier véhicule de la soirée.

Il fait nuit. Il fait froid, cette nuit de novembre 2006. À qui était la voiture ? Garée à deux immeubles du leur, ils s’en foutent et elle était pourrie de toute façon.

Jasmine a 16 ans. Elle est avec son frère et elle cache ses cheveux sous son bonnet. Normalement, elle ne devrait pas être là. Les filles n’ont pas le droit de sortir la nuit dans ce quartier.

Mais, il y a trois mois, un mecton l’a chauffée. Jasmine fait du karaté depuis l’âge de neuf ans. Elle ne l’a pas touché. Surtout pas. Elle aurait eu des ennuis avec la bande. Mais avec une camarade équipée d’un portable, elle a filmée une scène où on peut la voir démolir avec une rare férocité un adulte pris au hasard dans la rue. Tout le quartier a pu ensuite voir de quoi elle était capable. Et puisque elle est avec son frère, personne ne lui cherche des noises.

Depuis, elle a acquis un peu de galon, en tirant quelques oreilles à des petits qui auraient voulu qu’elle marche tout derrière, et assez intelligente pour ne pas inquiéter le meneur et ses lieutenants, dont son frère. De plus, elle souffle quelques conseils-idées-suggestions, vite récupérés par l’« autorité‭ » qui augmente le prestige de la bande et la tire parfois de mauvais pas. Elle n’est donc qu’au deuxième rang, avec la bénédiction du premier dont les oreilles traînent ‭‭‭près de sa bouche.

Les désordres sont dus à une descente de police, qui a mal tourné. Venus deux jours plus tôt pour saisir un serveur P2P avec des fichiers illégaux, les policiers ont aussi trouvé deux tours de gravage qui servaient à alimenter en CD gratuits tous les copains de la cité. Comme il y avait un petit bénéfice pour amortir le matériel, même vendus pour moins cher qu’un CD+taxe (les CD viennent de Belgique), les peines encourues sont énormes.

Les parents ont donc hurlé et n’ont pas voulu qu’on emmène leurs enfants. Le premier policier de faction au fourgon s’est enfui dans son véhicule à moitié « épavé » alors que le deuxième fourgon brûlait déjà. La piétaille s’était réfugiée au dernier étage et il a fallu pas moins d’une compagnie de CRS, deux hélicos et des gaz lacrymogènes pour tous pour les récupérer.

Depuis, dans le quartier, il y a une ambiance insurrectionnelle. Des feux s’allument dans quinze grandes villes pour dénoncer la dictature policière, prétendant vouloir appliquer les lois DADvSI au sein des quartiers sensibles. Et tout ça donc pour de la musique censée adoucir les mœurs. Quand on sait toutes les histoires passées de drogues douces ou dures, de vols et recel, de violence et de trafic d’armes, on ne peut que rester stupéfait face à tant de violence pour quelques « droits d’auteurs‭ » bafoués.

La bande suit son chef vers la cache aux cocktails incendiaires. Ils ont récupéré quelques bouteilles vides en verre pour « aider‭ » le petit fabricant. Une autre bande s’occupe de trouver l’huile et l’essence.

Il faut se servir dans les voitures car les stations alentours ne vendent plus au bidon.

Le quartier est bouclé la nuit. Même une voiture bélier ne peut pas passer à cause de poteau en béton disposés en chicane sur les routes. La SNCF répare chaque matin la barrière grillagée qui protège la voie, et il y a des patrouilles cynophiles nocturnes avant chaque passage de train. Chaque lieu potentiel de caillassage est inaccessible et surveillé.

Les médias diffusent des infos bidonnées avec les immeubles de la cité en arrière plan. En fait, les journalistes n’ont pas le droit de passer. Les habitants doivent se soumettre à des contrôles très stricts et humiliants au check point le matin pour pouvoir aller travailler (Y’en a encore qui arrivent à travailler malgré toute cette « publicité‭ »)‭  où aller faire les courses. Les véhicules sont fouillés et trois pères de famille ont été mis en garde à vue vingt-quatre heures pour avoir eu des CD gravés dans la voiture. À chaque fois, on parle d’un vaste réseau de trafiquants, avec des liens en Belgique pour s’approvisionner. C’est tout juste s’ils ne parlent pas de réseaux pédophiles…

Jasmine suggère de la laisser marcher en avant, innocemment, avec son frère. Ils peuvent ainsi repérer les patrouilles et les prévenir par signes de se planquer en cas d’urgence. Le chef désigne plutôt un de ses lieutenants au casier pas trop chargé. « Vous pourrez jouer les amoureux. C’est un motif valable pour circuler la nuit‭ ». Jasmine prévient celui-ci. Geste déplacé en trop, raclée au retour. Son frère est d’accord pour lui prêter main forte. Cela en fait rire certains mais l’intéressé capte bien le message.

Ainsi, durant la soirée, ce sont trois autres voitures qui auront été incendiées par la bande, avant que Jasmine et son chevalier servant soient emmenés à un carrosse direction le château de la maréchaussée.

C’est en sortant avec son père au matin, vers dix heures qu’elle remarque un véhicule connu, garé bien devant le commissariat. Un coupé Mercedes gris, vitres fumées, toutes options et plus‭ :‭ la voiture de Moon Joe, le nouveau rappeur à la mode. Un gars de la cité d’en face de la voie ferrée qui « a réussi‭ ». Alors qu’elle monte dans la guimbarde de son père, elle voit le chanteur sortir, accompagné de son agent et raccompagné par le commissaire. Manifestement, il n’était pas là pour une histoire de contravention. Jasmine a un haut le cœur quand elle le voit serrer la main du flic pour prendre congé. Serait-il possible que Moon Joe soit à l’origine de la descente de police ? Jasmine en est convaincue.

Ce soir-là, Moon Joe est garé devant chez un de ses potes musicos dans la cité de Jasmine. La bande en passant admire la bagnole, avec respect. Chacun aimerait bien en avoir une belle comme celle-là. Mais ils ne sont ni chanteurs, ni cambrioleurs, ni dealers, ni chefs de grande entreprise. Ils ne sont qu’une petite bande d’incendiaires occasionnels, avec quelques larcins à se reprocher dans des voitures. Ils sont aussi connus pour quelques bagarres et dégradations. Des incivilités en quelque sorte. Ils n’ont aucune chance d’avoir les moyens d’acheter un jour ce type de véhicule.

Celui-ci ne risque rien. Malheur à qui toucherait sans autorisation le moindre centimètre de carrosserie. Jasmine serre les dents, mais garde sa bile pour elle.

Une heure plus tard, elle prétexte une grosse fatigue et quitte la bande pour se coucher. Elle arrive à la voiture. La rue est déserte. Elle avise une revue people sur le siège arrière du coupé. Parfait. Elle en fait une boule qu’elle pose sous le tableau de bord. Elle y met le feu. Mais les flammes sont faibles. Elle sort un de ses pull-overs et son Kway. Les éléments synthétiques brûlent bien et cette fois le feu attaque le siège avant et semble trouver son bonheur à lécher de quelques flammes ‭‭‭le tableau de bord par en dessous.

Elle s’enfuit à une centaine de mètres. Personne n’a dû la voir car personne ne donne l’alerte durant quelques minutes. Puis une femme crie. Puis dix, puis c’est Moon Joe qui sort de l’immeuble.

Trop tard. Les flammes sont passées sous le capot. Une fumée noire d’huile, de caoutchouc et de plastiques annonce un triste destin final. Les flammes ont trouvé la durite d’essence et la peinture cloque sous la chaleur. Impossible d’ouvrir le capot et les pompiers ne se précipitent pas, car il y a bien une centaine de voitures qui brûlent dans le même temps et ils ne se déplacent que sous protection policière et s’il y a risque pour des bâtiments.

Tout le quartier se lamente avec Moon Joe, en promettant un sort terrible au coupable. Mais Jasmine n’a pas l’intention de s’en vanter. Moon Joe regarde méchamment son copain, qui prétend n’y être pour rien. Manifestement il devait déjà y avoir de l’eau dans le gaz entre eux.

C’était bien le cas, mais Jasmine ne pouvait pas le savoir. Le copain en question était l’auteur compositeur occulte de Moon Joe. De physique ingrat, et doté d’une voix déplorable, il avait toujours été refoulé des bureaux des découvreurs de talent.

Quand Moon Joe s’était montré avec la même chose, on avait commencé par faire un essai à ses dépens, puis on avait misé sur lui.

Après le premier single, l’album avait suivi et avait été un succès. Mais au départ, Moon Joe ne voyait que des pourboires, des avances en liquide et gaspillait ses revenus épisodiques. Quelques droits payés, un deuxième album, un succès indéniable et cette fois le jackpot était tombé. Mais pas grand-chose pour le copain caché de la cité. Un silence mal payé, une frustration grandissante… Il faisait le coupable idéal pour ce coup fourré. Moon Joe se fâche donc ce soir-là définitivement avec son auteur-compositeur.

Mal lui en prit. Ayant signé pour cinq albums avec sa major, ‭‭‭le numéro trois, malgré l’intervention d’un nouvel auteur, s’avéra être une catastrophe. La major rompit alors le contrat. Moon Joe ne put donc jamais se racheter une aussi belle voiture que celle qui brûla cette nuit là. Même si sa carrière de chanteur ne perdura pas, il eut droit à un autre destin.

Son copain poursuivit par contre sa recherche musicale, le rap ayant été un « exercice de jeunesse‭ ». Mais quand son art fut reconnu, les majors n’existaient plus, ainsi que les mégas profits. Il fit quand même salle comble toute sa longue vie avec un blues des cités, teinté de chauds accents langoureux de la Nouvelle Orléans, ou des Antilles répondant aux grincements, aux cris étouffés et aux explosions des barres et tours de la couronne parisienne traversés de part en part de leurs orbites vides par les vents du passé. Figurant parmi les grands de la musique du vingt-et-unième siècle, ses œuvres sillonnent le Net pour l’éternité.

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Table des matières
  1. Préface de Jack Minier
  2. Présentation par l’auteur (mars 2013)
  3. D. Day Two
  4. Veille d’élection
  5. Un enlisement perceptible
  6. Fuite à Varennes
  7. L’Appel du petit Kaporal
  8. La Net Révolution
  9. La cache aux serveurs
  10. La Campagne de France
  11. Franck
  12. Manifestation tragique
  13. Une défaite sans combat
  14. Contre-Attaque
  15. Brian
  16. Chantage en chanson ou ratage en rançon ?
  17. Véra S.
  18. Nuit d’amour
  19. L’homme de l’ombre
  20. Le Site Assassiné (Elsa et Christian)
  21. Fusions chaudes
  22. 14 juillet en berne
  23. Expulsion
  24. Fils de héros
  25. Prise du Net pouvoir
  26. Épuration idéologique
  27. Supra Net
  28. Enrôlé
  29. Derrière les barreaux
  30. Alain
  31. Puces motos à Niort
  32. Bienvenue Major DAD
  33. Camps de redressement
  34. Les DRM passent dans les mœurs
  35. Honneur et décadence
  36. Manifestations
  37. Dure journée
  38. Triste conjoncture
  39. Captivante captivactivité
  40. Die Hard 2
  41. Un scénario pour l’été 2007
  42. Avis de tempête
  43. La voiture qu’il nous faut
  44. Installation
  45. Le mariage d’Elsa et Christian
  46. Jasmine
  47. Souriez, vous êtes filmés
  48. Die Hard 3
  49. Night hard too
  50. Rafle au réveil
  51. Du rififi dans le Médoc‭ :‭ Préambule
  52. Escapade
  53. Du rififi dans le Médoc‭ :‭ D’est en Ouest
  54. Incarcérations
  55. Palpitations
  56. Du rififi dans le Médoc‭ :‭ Bombannes
  57. Le Pouilleux
  58. Interrogatoires
  59. Du rififi dans le Médoc‭ :‭ Promenade au bord du lac
  60. Contre espionnage
  61. Du rififi dans le Médoc‭ :‭ Tourisme
  62. La plus belle des prisons ?
  63. Du rififi dans le Médoc‭ :‭ Commando malgré lui
  64. Cœurs froids banlieues chaudes
  65. Du rififi dans le Médoc‭ :‭ retour précipité
  66. Les horreurs de la guerre
  67. Du rififi dans le Médoc‭ :‭ Dernier jour de plage
  68. Au bout du monde
  69. Du rififi dans le Médoc‭ :‭ Odyssée Épilogue
  70. Un nouveau départ
  71. La Boite de Nuit‭ :‭ Acte 1
  72. Sombres prémices
  73. La Boite de Nuit‭ :‭ acte 2
  74. Pour toujours
  75. Musique de guerre
  76. Postface
  77. Les Bonus
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