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COMPRENDRE ALCOOLS DE GUILLAUME APOLLINAIRE

Par Jodelet Dulong Ngompe Tatiemzi

Oeuvre publiée sous licence Licence de documentation libre (GFDL 1.2)

Date de publication sur Atramenta : 26 septembre 2012 à 22h17

Dernière modification : 21 octobre 2013 à 22h49

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COMPRENDRE ALCOOLS DE GUILLAUME APOLLINAIRE

AVANT PROPOS

 

         Les candidats aux examens et concours, enseignants et chercheurs en littérature française trouverons dans ce modeste manuel une préparation sérieuse et efficace à l’acquisition des savoir faire pour lire un texte poétique.

         Ce manuel est délibérément conçu dans une formule condensée. Pratique et rédigé, il est présenté dans une langue simple.   

         Adapté à la préparation au commentaire des textes poétiques, cet ouvrage est élaboré avec la collaboration des enseignants et chercheurs en Lettres Modernes Françaises. Ce manuel est particulièrement destiné aux enseignants, élèves et étudiants des universités et autres grandes écoles qui vont s’exercer méthodiquement au commentaire des textes poétiques : Ce modeste livre est strictement conforme aux nouvelles pratiques telles qu’elles ont été définies dans les instructions officielles de la majorité de pays francophones.

   — Il est destiné à autonomiser le candidat « Aide-moi à t’aider ; aide – toi toi-même », en lui permettant de pratiquer la stylistique propre à aux textes poétiques proposés aux candidats.
   — Cet ouvrage, dans la rubrique « Lecture méthodique » résume les prés – requis et les prés – acquis nécessaires à la pratique autonome du texte poétique. 
 

 

         Ce modeste manuel est né, dans le cadre mes activités d’enseignement Apprentissage au Lycée, avec mes élèves du second cycle, qui ont bien voulu remplir mes fiches d’enquêtes, qui ont plus encore testé objectivement mes différents textes poétiques et, je m’en voudrais de ne guère les remercier vivement de tout cœur ici.

         Puisse ce tout petit livre donner aux candidats réguliers, libres et libres scolarisables une ouverture d’esprit par l’acquisition des éléments méthodologiques et par l’éducation à a sensibilité qui leur seront indispensables pour aborder leurs épreuves de littérature et leur offrir des moyens de réussite !

         Puisse encore, ce manuel vous redonner le vrai grand plaisir de lire les très grands textes et les vrais grands auteurs de la littérature francophone afin de faire de vous candidats enseignants ou chercheurs, de vrais lecteurs de notre littérature !

 

 

NGOMPE TATIEMZI JODELET DULONG  

 

 

 

 

 

 

 

INTRODUCTION GENERALE

 

         Volontairement conçu dans une version en réduit et rédigé dans une langue simpliste, ce petit livre autant que l’indique son titre pratique dans une démarche méthodique présente la lecture analytique d’une œuvre majeure de la littérature francophone contemporaine, Alcools du célèbre poète Guillaume Apollinaire

         Le poète auteur pluriel est aujourd’hui considéré comme un des plus grands écrivains non seulement de son temps mais aussi et surtout de toujours. Nous n’avons pas la prétention d’enfermer le lecteur même potentiel dans un sens préconstruit du recueil de poèmes Alcools. Ce qui freinerait notre grande ambition d’auto-construction du sens de l’œuvre.

         En effet, la pédagogie d’aujourd’hui incite le professeur à permettre à chaque élève en classe de lettres d’acquérir une réelle autonomie de lecture. L’élève d’aujourd’hui contribue à l’élaboration objective du cours grâce à des stratégies élaborées par l’enseignant chef d’orchestre.

         Aussi notre petit ouvrage dans ce projet de lecture – découverte a une double visée :

 

Thématique

   — Compréhension du sujet traité dans le recueil
   — Identification de l’idéologie de Guillaume Apollinaire
   — Déceler l’originalité de l’œuvre
   — Déceler l’apport de l’auteur.

 

 

Esthétique

   — Insérer le recueil de poèmes dans une tradition littéraire
   — Déceler l’originalité de l’œuvre
   — Déceler l’apport particulier du poète.

 

Ainsi notre lecture étude prend en compte :

   — La prélecture
   — La lecture
   — La culture.
 

 

 

I – GUILLAUME APOLLINAIRE : APERÇU CHRONOLOGIQUE.

 

         Wilhelm Apollinaris Albertus de Kostrowitzky, dit Guillaume Apollinaire, est né le 26 Août 1880 à Rome en Italie. Il est fils d’une mère française d’origine balte de 22 ans nommée Angelika Kostrowitzky, appartenant à une grande famille aristocratique qui mène une vie de voyage et d’un père inconnu, nommé Francesco Flugi D’Apremont plus précisément d’un père officier d’origine italienne qui refusera volontiers de le reconnaître. Cette naissance presque illégitime imprimera profondément sa marque sur l’enfance du jeune poète passée successivement en Italie, sur la côte d’Azur et à Monaco. Après avoir suivi des études dans différentes villes du Midi méditerranéen, (Monaco, Cannes, Nice)), le jeune poète signera ses tous premiers poèmes sous le nom d’Apollinaire à partir de 17 ans, Apollinaire qui vient de Apollon dont les attributs mythologiques étaient le soleil et la lyre. Sa mère gagne sa vie dans un métier libertin comme entraîneuse de casino.

         En 1899, Apollinaire s’installe à Paris. La vie matérielle précaire de sa famille l’entraîne dans les Ardennes belges. Lors de son séjour de trois mois, il tombe amoureux d’une certaine femme la nommée Maria Dubois. Puis de retour à Paris, il s’illustre dans un parcours fait d’acrobaties multiples car il s’essaie à toutes sortes de métiers à savoir : secrétaire, sténo, pigiste, nègre.

          Pendant le mois de mai 1901, le poète est engagé par madame de Milhau, aristocrate allemande et veuve d’un comte français, comme précepteur de français de sa fille Gabrielle âgée seulement de neuf ans. En fin août de la même année, il accompagne cette dame en Rhénanie où elle dispose de quelques propriétés de terres. Il ne tarde pas à s’éprendre de la gouvernante Annie Playden qui tourne son cœur mais la séparation va se prononcer l’année d’après et, qui lui inspirera amoureusement poème de la très célèbre « Chanson du Mal-aimé ».

         En 1902, Guillaume Apollinaire accompagne une fois de plus la famille de Milhau dans un périple européen beaucoup plus concentré en Allemagne qui le conduit successivement à Cologne, Hanovre, Berlin, Dresde et munich. Toutefois, il visite tout seul les villes de Prague en république tchèque et vienne en Autriche. La Rhénanie et l’Allemagne lui inspire de nombreux poèmes, articles et contes dont il se servira une fois de retour en France en fin août 1902. Dès l’automne de la même année, il commence à collaborer avec l’hebdomadaire l’Européen et la Revue Blanche publie des contes signés sous la plume de Guillaume Apollinaire. Le jeune poète est momentanément employé de banque mais peu à peu il s’adonne à de nombreux travaux, rencontres littéraires et journalistiques. Il rencontre d’abord les poètes Picasso, Derain, Vlaminck, le Douanier Rousseau…etc. et se lie d’amitié à l’égard des poètes comme Max Jacob et Salmon avec lesquels il fonde une revue. C’est ainsi que la Revue Blanche publie l’hérésiarque et Cie en 1902. C’est une époque heureuse où le poète découvre l’Europe Centrale et tombe passionnément amoureux de la miss anglaise Annie Playden qui lui inspirera des poèmes importants dans lesquels le poète célèbre sa relation avec Annie et la douleur de la rupture dans Alcools. Une fois à Paris, courroucé par son aventure malheureuse avec Annie Playden, il choisit son pseudonyme, forgé de deux prénoms : Guillaume Apollinaire.

         Le 18 avril 1903, le poète assiste au caveau du Soleil d’or à une soirée de la revue La Plume et en fréquentant de nombreux cafés littéraires il fait la rencontre Alfred Jarry et André Salmon. En compagnie de ces derniers, il fonde en novembre 1903 sa propre revue intitulée Le Festin d’Esope, qui connaîtra sa fin de parution après le neuvième numéro pratiquement. Mais, il continue à gagner momentanément comme employé de banque.

        1907 Il effectue plusieurs voyages infructueux pour la reconquête d’Annie Playden représentée dans le poème « La chanson du mal aimé ». La même période, il rencontre et fréquente à Paris le peintre Picasso puis, se lie à Jacob et Derain. Il publie de nouveaux poèmes qui seront requis plus tard dans Alcools. En 1907, Louis Gonzague lui ouvre les portes de La Phalange dirigée par Jean Royère. Apollinaire s’installe à Montmartre où il se présente comme un précurseur de la littérature avant-gardiste. Le poète rencontre l’artiste peintre à la mode Marie Laurencin avec qui il mène une relation chaotique et orageuse jusqu’en 1912 comme le confirme le poème « Le pont Mirabeau ». Cette relation en réalité, ouvre une période de renouveau créateur dont les témoins vivants sont des poèmes comme : « Le Brasier » et « Les Fiançailles » C’est à la même période que le poète publie plusieurs contes et autres poèmes importants. Il décide cette même année de vivre à la sueur de sa plume. Par la même occasion, il renforce ses liens d’amitié avec Pablo Picasso, le douanier Rousseau et se fait un nom de poète, de journaliste, de conférencier et surtout de critique d’art.

         En 1908, Apollinaire s’impose comme le poète prosateur et critique. Il s’engage dans l’art critique et se range du côté des peintres de son temps comme défenseur des artistes éclairés contemporains. Au cours de la même année, il publie sous un pseudonyme des romans érotiques pour combler son existence matérielle.

         1909 est l’année où le poète s’installe à Auteuil. Par les bons soins de Paul Leautaud, il publie plusieurs poèmes qui figureront dans Alcools et plus particulièrement « La chanson du Mal –aimé », dans le Mercure de France autant que les poèmes rhénans dans lesquels le poète recherche de nouvelles formes d’expressions poétiques. La même année, D.H. KAHNWEILER édite son premier livre, L’Enchanteur pourrissant.

         L’année 1910, Guillaume Apollinaire est chroniqueur à la Démocratie Sociale et collabore à Paris avec le journal l’Intransigeant où il tient la rubrique « La Vie Artistique » et, il signe quelques préfaces, contes parmi lesquels un recueil de contes intitulé « l’Hérésiarque et Cie » qui manque de peu de remporter le prestigieux prix Goncourt, et nécessairement d’autres chroniques.

        

        Toutefois en 1911, Il publie Le Bestiaire ou Cortège d’Orphée, illustré par Raoul Dufy. Mais, une affaire louche de vol de la Joconde est déclenchée au musée du Louvre. En effet, du 7 au 12 septembre 1911, l’auteur est accusé de complicité de vol dans l’affaire des statuettes ibériques dérobées au musée de Louvre par son ami belge Géry Piéret. Apollinaire y est impliqué. Interpellé, il restitue des statuettes du grand musée parisien qu’un ami belge indélicat lui avait offertes. Inculpé de recel, le poète est emprisonné durant une semaine à la prison nommée A La Santé : Séjour inoubliable et rempli d’inspiration affecte considérablement le poète. Au cours son séjour carcéral, il écrit la série poèmes qui figureront dans le recueil de poèmes Alcools sous le titre « A la Santé ».  La séparation d’avec la charmante Marie Laurencin aggrave sa détresse. Celle-ci se perçoit dans les poèmes « Zone » et « A la santé ».Soutenu par ses amis et attaqué par des médias xénophobes, le poète est finalement acquitté et mis hors état de nuire. 

         Depuis l’année 1912, Apollinaire exerce une forte influence sue les peintres et les poètes qui fréquente le Café de Flore. Il participe à la direction de la publication de la revue les « Soirées de Paris » où, publie les poèmes « Le Pont Mirabeau » et de « Zone ».

         L’année 1913 est précisément la consécration littéraire du poète avec l’édition au mois de mars des Méditations Poétiques et Les Peintres Cubistes. Le mois d’avril quant à lui, voit la publication du recueil de poèmes Alcools dans l’ébullition artistique et intellectuelle. Notons qu’en corrigeant son manuscrit, le poète a supprimé toute la ponctuation et changé le titre initial « Eau de Vie » en « Alcools ». Le vingt-neuf du mois de juin, Apollinaire publie son Anti-tradition Futuriste qui se présente comme un véritable manifeste-synthèse.

         1914 et le mois de mars, Apollinaire pour s’être profondément impliqué au cubisme se voit ôté sa rubrique nommée La Vie Artistique du journal l’Intransigeant. Le dix août de la même année, Guillaume Apollinaire dépose une demande d’engagement volontaire assortie d’une demande de naturalisation qui malheureusement rejetée de manière provisoire. Héros naïf, le poète est incorporé dans l’armée dès décembre 1914, où il sera émerveillé par le spectacle de la guerre. Blessé à la tête, il mesure vite les réalités de la guerre en tant que soldat d’infanterie. Puis, au mois de septembre il tombe amoureux de Louise de Coligny-Châtillon qu’il surnomme lui-même « Lou » à qui des poèmes comme « je pense à toi ». Heureusement pour l’auteur, elle qui finit par accepter ses avances, est une femme amoureuse, passionnée qui lui inspire d’importants poèmes (Poèmes à Lou). La lettre de déclaration d’amour datée de septembre 1914, commence en ces mots : « vous ayant dit ce matin que je vous aimais, ma voisine d’hier soir, j’éprouve maintenant moins de gêne à vous l’écrire. Je l’avais déjà senti dès ce déjeuner dans le vieux Nice où vos grands et beaux yeux de biche m’avaient tant troublé que je m’en étais allé aussitôt que possible afin d’éviter le vertige qu’ils me donnaient ».  Malheureusement la jeune femme ne l’aimera jamais ou tout au moins comme il aurait souhaité du plus profond de son cœur.

             D’où leur séparation en mars 1915 en se promettant l’un et l’autre de rester de bons amis. C’est certainement ce qui va perturber sa relation plus tard avec une jeune fille innocente et naïve nommée Madeleine Pages qu’il rencontre dans le train entre le tronçon Nice-Marseille le deux janvier de la même année. Le poète à la quête du bonheur conjugal pense en faire la femme de sa vie et Il se fiance à cette dernière en août 1915.

         1916, est marqué par le retour du poète à Paris. En mars plus précisément le neuf du mois, il est naturalisé français par décret.

         En 1917, Il a encore le temps nécessaire pour s’intéresser aux jeunes dadaïstes comme Pierre Reverdy, André Breton qui lui écrit depuis 1915 et Tristan Tzara). Il s’intéresse aussi au Cinéma, au ballet contemporain et à la représentation de l’œuvre Les Mamelles de Tirésias qu’il baptise lui-même « drame surréaliste ». Il utilise officiellement le qualificatif « surréaliste » dans le programme de ballet et Parade. Le 24 juin, la controverse de sa pièce « Les Mamelles de Tirésias » précipite sa prise de fonction à la censure et, sa conférence sur l’Esprit Nouveau est lue au Vieux-Colombier par Pierre Bertin le 26 novembre 1917. Cette année-là, est véritablement très fertile sur le plan littéraire et artistique.

         1918, est l’année de l’apogée du poète. Apollinaire publie le recueil de poèmes Calligrammes, poèmes de la paix et de la guerre. Le vingt-huit juillet de la même année, le poète est promu lieutenant et il se marie avec la belle charmante et jolie rousse Jacqueline Kolb. A 38 ans, Apollinaire vient de publier sa conférence sur l’Esprit nouveau qui suscite des vocations à toute la génération qu’il a incarne. Au mois de Novembre et plus précisément le neuf du mois, affaibli par sa blessure à la tempe due à un éclat d’obus, le poète meurt à l’âge de trente huit ans des suites de complications d’une grippe infectieuse à Paris en France. Il est enterré et déclaré « Mort pour la France » : ce qui est une distinction militaire en France tandis que dans toutes les rues, les parisiens célèbrent de fort belle manière la fin de la première guerre mondiale.

 

II – GUILLAUME APOLLINAIRE : APERÇU BIBLIOGRAPHIQUE.

 

QUELQUES PRINCIPALES PUBLICATIONS DE L’AUTEUR :

 

II.1 - L’HERESIARQUE ET CIE, 1910

 

         L’Hérésiarque et Cie, parue dans la Revue Blanche en 1902 a été publiée en 1910. Ce recueil de contes étonne par leurs sources d’inspiration plurielle. Ces contes captivent par l’étrangeté de leur inspiration fantastique et surtout leur caractère sexuel. Ces textes prêteront une thématique diverse que la poésie exploitera merveilleusement comme l’évocation du personnage de Salomé dans le conte « La danse ».

 

II.2 - ALCOOLS, 1913

 

         Jusqu’en 1912, les principaux poèmes qui constitueront le recueil Alcools, sont dispersés dans diverses revues littéraires. Ce recueil de poèmes mêle tous les tons, toutes les formes et tous les genres. Le poète y a délibérément supprimé presque ou toute ponctuation. Déjà en 1910, il avait fait paraître un recueil de contes à tonalité fantastique. Le choix chronologique du poète correspond à un choix esthétique fondé sur une certaine harmonie entre le moderne et le classique, la musicalité et l’image, les sources d’inspiration symboliste et cubiste. Les poèmes d’Apollinaire pratiquent un lyrisme souvent en vers libres assonancés. Son ivresse verbale ainsi que les sens de ses émotions dans la tradition lyrique française est surtout un modèle pour les générations surréalistes.

 

II.3 - CALLIGRAMMES, 1918

 

         D’abord composé entre 1912 et 1917 et intitulé « idéogrammes lyriques », ce recueil de textes d’Apollinaire est généralement considéré comme un ensemble de « poèmes de la paix et de la guerre ». Cet ensemble manifeste un vibrant effort d’invention remarquable de par ses poèmes simultanés, ses poèmes – conversations, et ses « calligrammes » qui déjà configurent leur disposition typographique et surtout le sens de leurs messages divers. Dans ce recueil de poèmes, les recherches du poète l’orientent vers l’association des dessins et des mots sous formes de poèmes graphiques. La thématique principale de ces poèmes est centrée sur la guerre, la passion sensuelle et la modernité militante.

 

II.4 - POEMES A LOU, 1955 (A TITRE POSTHUME)

 

         Conçus entre Octobre 1941 et Septembre 1915, Apollinaire a adressé ce recueil de textes à son amante très capricieuse nommée Louise de Coligny – Chatillon. La première édition date de 1947, à Genève, sous le titre Ombre de mon amour. En 1955, l’édition Gallimard dans une édition intégrale en fac-similé lui attribue le titre : Poèmes à Lou.

 

III – GUILLAUME APOLLINAIRE : APERÇU POETIQUE.

 

            Dès sa parution en 1913, Alcools devient le manifeste de la poésie moderne. Ce recueil de poèmes rédigés entre 1898 et 1912 capitalise plus de dix années de maturité et surtout d’expérience. Cette œuvre originale, révélatrice d’une nouvelle vision du monde et de nouvelles orientations poétiques.  Dans ce contexte, le poète associe le renouvellement de la poésie avec le renouvellement des formes : la surprise, la fantaisie dont il est épris s’aperçoit à travers le parti pris d’audace de ses compositions. Avec l’analogie à la toile du peintre, la page de poésie se présente pour lui comme un espace parlant et source d’inspiration dont le poète se permet d’explorer de fond en comble toutes les données. Le langage poétique dans ce recueil est un véritable lieu d’invention qui se caractérise essentiellement par des rencontres inattendues des mots, la magie du verbe, la disposition des strophes et la variété des systèmes métriques.  Alcools est une œuvre nouvelle lors de sa publication dans le contexte culturelle que se partage encore les influences du parnasse et du symbolisme. C’est d’ailleurs un texte fondamental qui sert de point de départ pour une réflexion plus théorique sur l’art moderne. Apollinaire est en réalité celui qui construit une œuvre variée sous l’effet d’une inspiration multiple. Ainsi, Alcools qui célèbre à la fois le symbolisme et surtout le lyrisme romantique que les fantaisies modernes qui s’illustrent dans la musicalité, dans les rimes internes autant que dans les rythmes nouveaux d’un monde nouveau sans cesse élargi aux dimensions d’une culture bousculée dans ses propres frontières et dans ses supports propres. Ceci marque la naissance de la poésie moderne et montre que la poésie est depuis les temps les plus reculés une parole fluide et ininterrompue. Dans le contexte poétique du XXème siècle qui voit la publication du recueil de poèmes Alcools en 1913 plus précisément, l’œuvre brille d’un éclat particulier et marque tous les esprits. La preuve, il n’est point besoin de s’étonner que l’œuvre commence par le poème « Zone » qui allie magistralement les images du passé, du présent et du futur. 

   Le titre choisi Alcools du point de vue métaphorique rehausse à sa juste valeur la création poétique de Guillaume Apollinaire. La poésie selon ce dernier se veut être l’alchimie réelle voire la distillation de l’expérience de la vie vécue plutôt que rêvée. En effet, la poésie pour lui est envisagée essentiellement comme un philtre magique qui inspire non seulement l’amour sous toutes ses formes possibles mais aussi et surtout un univers fantasmagorique où sont charriés tous les déchets de notre vie au quotidien.

            Alcools de Guillaume Apollinaire est dominé par :

- Les fantômes d’Annie Playden par exemple au cœur du poème «La chanson du mal aimé » et de Marie Laurencin à travers quelques poèmes comme « Zone », « Marie » et bien d’autres.

- Les souvenirs de son voyage en Allemagne retracés fidèlement dans les neuf poèmes de la longue série des poèmes Rhénans dont la particularité première est sans doute aucun la composition de manière à former une véritable toile cubiste qui juxtaposent des émotions, des sensations et des évocations à caractère culturels et temporels.

- Le partage entre la vie et les souffrances de tous ceux qui se battent dans les tranchées ; ce qui lui inspire de nombreux poèmes qui mêlent à l’horreur des évocations de la guerre, de l’espoir de la vie et de l’amour.

- L’écriture en vers libérés et en vers libres dans lesquels sont maintenues les assonances, rythmes et les rimes tant internes qu’externes bien souvent.

- Le choix délibéré de supprimer la ponctuation.

            Ce qui précède montre bien qu’Apollinaire renouvelle dans ses profondeurs lointaines la poésie française en la conduisant au firmament de l’avenir et de l’illimité dans le temps et dans l’espace.

             De par son inspiration hétéroclite, le poète mélange savamment les strophes pathétiques, tragiques, lyriques, satiriques et des strophes bouffonnes sans toutefois ignorer les passages épiques exhumant de vieilles légendes rhénanes et des chansons vulgaires puisées inévitablement dans les us et coutumes les plus populaires, portant l’imitation du célèbre poète François Villon ou des romantiques les plus représentatifs. Dans ce contexte, le recueil de poèmes Alcools semble inaugurer une nouvelle vision du monde et par ricochet, annonce à n’en point douter par la qualité de certains de ses accents le renouveau poétique et plus clairement le surréalisme. Car, mûri par la génération symboliste dont il se désolidarise plus tard, Guillaume Apollinaire a défini les normes de la poésie moderne. Il fut d’ailleurs admiré par les poètes surréalistes à l’instar d’André Breton, Louis Aragon et autre Soupault. Et son œuvre admirée, épouse naturellement l’optimisme du début du siècle et célèbre les progrès techniques de la civilisation industrielle.

            La poésie peut se comprendre comme étant précisément l’art de convoquer les sensations, les impressions, les émotions par un style propre, par l’union intense des sons, des rythmes, des harmonies et des images…etc. c’est pour certains un don céleste, une façon de sublimer la vie, une manière particulière de rendre toute chose plus belle encore. Aussi pouvons-nous lire sous la plume de Théophile Gautier : la poésie allie « des mots rayonnants, des mots de lumière, avec un rythme et une musique ». Elle peut ne pas nécessairement se comprendre comme on l’aurait souhaité mais elle doit forcément se ressentir. Dans cette condition, écrire devient une libération des émotions. Car le poète fait appel au sensoriel (à savoir : la vue, le toucher, l’ouïe, le goût et l’odorat), tout y passe devenant sujet ou objet. C’est tout l’être en mouvement qui utilise son corps pour s’exprimer.

         La poésie de Guillaume Apollinaire est une poésie qui offre une grande variété où se mêlent dans tentatives novatrices et des expressions plus traditionnelles. Il incarne dans le genre poétique « l’esprit nouveau » dont il parlait lui-même dans une conférence en 1917 qui sert de référence à toute la génération qu’il a incarnée. Déjà en 1913, dans un manifeste - synthèse, l’antitradition futuriste, Apollinaire indique les voies que la poésie de l’avenir devra explorer. La place qu’il occupe en cette époque charnière favorise l’éclosion de cette modernité naissante. Dans une période caractérisée par le changement dans le domaine artistique, Apollinaire qui fréquente assidûment les peintres novateurs de l’époque à savoir Picasso, Braque, Laurencin, Delaunay…etc. introduit dans la poésie des recherches purement picturales. Son recueil Alcools est une merveilleuse illustration de cette esthétique nouvelle, riche en images. Sa sensibilité exacerbée, son goût instructif du merveilleux, sa clairvoyance en matière d’esthétique permettent au poète de féconder les apports et les contradictions de sa génération. Bien plus, il y’a chez Apollinaire un sens réel de la tradition lyrique française. Son recueil de poèmes Alcools se présente comme l’itinéraire lyrique de sa vie qui laisse percevoir un poète élégiaque chantant sa jeunesse dans « Marie », ses voyages dans « Les Rhénanes », ses amours déçus dans « La chanson du Mal-aimé » et surtout l’appel du monde nouveau dans le poème « Zone ». Dans ces textes se mêlent les inflexions des voix de Villon François, les féeries symbolistes de Picasso, les utopies futuristes. Ce qui constitue le charme du poète toujours soucieux de décomposer le monde pour mieux le recréer. Avec des mots savamment choisis, le poète cherche à donner un souffle nouveau au langage en utilisant les mots comme des instruments. Mêmement qu’un véritable magicien, il joue avec les mots, il ose des constructions inattendues et insoupçonnées, il invente une nouvelle disposition des mots et de leurs sens. Voilà les objectifs spécifiques du poète qui se résument en un seul mot si cher à tout écrivain : l’inspiration. Cette poésie préfigure dès lors, les grands bouleversements littéraires et poétiques entre la première guerre mondiale et la deuxième. 

 

IV - LE VERS FRANÇAIS : APERÇU AU DEBUT DU XXème siècle.

     L’évocation du monde moderne et la liberté formelle marquent profondément la poésie du début du siècle. Ce renouveau poétique se manifeste dans Alcools de Guillaume Apollinaire.

 

IV.1 – LE VERS CLASSIQUE

 

         Le vers français classique est un vers syllabique. Le décompte des syllabes est lié à la mesure en fonction de la diérèse ou de la synérèse. Il obéit aux règles de la rime et de la césure. Les vers les plus utilisés sont l’alexandrin, le décasyllabe et l’octosyllabe.

         L’alexandrin classique conserve sa formule ternaire 3/3 // 3/3 avec césure à l’hémistiche.

         Le décasyllabe est ordinairement césuré 4 // 6 avec sa variante 6 // 4.

         Le [ə] finale d’un mot suivi d’une initiale vocalique ou d’un h non aspiré est élidé. Il ne compte pas dans la mesure.

         La rime se reconnaît par l’homophonie interne ou externe entre deux mots, deux vers ou plusieurs mots, vers de leurs voyelles toniques.

 

IV.2 – LE VERS LIBERE.

 

         A la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle, les théoriciens ont proclamé « vers libéré » tout vers de mètre traditionnel mais caractérisé par une prosodie variable, un large usage des discordances et divers changements de type 5 // 7 prend ainsi forme dans l’alexandrin libéré comme l’illustrent les vers ci-contre :

« Où sont / vos parfums //, vos péta / les éclatants ? » Jean MOREAS

« Et Dieu a eu peur // d’avoir à les condamner »

 

         Le vers démonté propre aux poètes modernes se reconnaît par le dédoublement du vers. « Et nos amours

                                      Faut-il qu’il m’en souvienne » Guillaume Apollinaire.

         Il s’agit ici d’un vers décasyllabique de type 4 // 16 primitif mais ultérieurement séparé en deux vers différents.

         Les vers emboîtés qui sont des ensembles prenant la forme typique du verset et métriques cependant par fragmentation. « Et des oiseaux protègent de leurs ailles ma face et le soleil. » Guillaume Apollinaire.

         Dans ce vers, on peut distinguer un décasyllabe :

         « Et des oiseaux // protègent de leurs ailles »

Et un alexandrin à césure épique (apogque en fin d’hémistiche)

         « Protègent de leurs ail(es) // ma face et le soleil. »

 

IV.3 LE VERS LIBRE

 

         Il s’affranchit véritablement des contraintes classiques établies au XVIème siècle et au XVIIème siècle. Il n’emploie plus de mètre défini et des rimes systématiques : Guillaume Apollinaire, Blaise Cendrars et les surréalistes l’imposent au XXème siècle. Les précurseurs du vers libre les plus célèbres sont Gustave KAHN en 1859 et Walt Whitman déjà en 1819. Le vers libre dit moderne se caractérise par une prosodie fondée entre le lecteur et le poète précisément sur de subtils échanges associations de sonorités, d’effets de sens et des cadences dus à des échos thématiques et justifications irrégulières d’accents et, de rythmes des jeux de pauses très significatives.

     Dans Alcools de Guillaume Apollinaire, il est important de distinguer les vers mêlés qui consistent à utiliser dans le même poème des mètres traditionnels différents sans se soucier de les distribuer régulièrement. Ceci se repère dans le poème « Le Pont Mirabeau » :

« Sous le pont Mirabeau coule la Seine (10 syllabes) 

Et nos amours    (04 syllabes)

Faut-il qu’il m’en souvienne (06 syllabes)

La joie venait toujours après la peine (10 syllabes)

Vienne la nuit sonne l’heure (07 syllabes)

Les jours s’en vont je demeure » (07 syllabes)

     De même, il faut spécifier le vers libre proprement dit qui se caractérise d’abord par un mètre variable pouvant se réduire à une seule syllabe tout comme il peut se développer au-delà des douze syllabes de l’alexandrin. Ensuite, par un ajustement du groupe grammatical au groupe rythmique de l’énoncé. Enfin, par une trame phonétique plus discrète et plus souple que la rime régulière bien plus souvent. Vérifions cela dans ces vers d’Alcools : 

« Voilà la jeune rue et tu n’es encore qu’un petit enfant (17 syllabes)

Ta mère ne t’habille que de bleu et de blanc (13 syllabes)

Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades (18 syllabes)

René Dalize » (05 syllabes)

 

V – GUILLAUME APOLLINAIRE : APERÇU DE L’INFLUENCE CUBISTE

             

      Le cubisme, inauguré par Le Fauconnier, se présente comme étant un courant artistique du début du XXème siècle, se proposant de représenter les objets d’un tableau à savoir : les choses, les animaux, les êtres humains ou métaphysiques, sous de formes géométriques comme si le monde était un ensemble de figures imaginées par un créateur des métaux ou un barbier fantaisiste et libre, laissant libre cours à son inspiration par des traits inattendus. C’est ce côté « nouveau » qu’exploite savamment l’auteur du recueil de poèmes Alcools. En fait, ce qui différencie le cubisme de la peinture ancienne, c’est tout simplement qu’il n’est guère un art d’imitation, mais tout au contraire un véritable art de conception qui tend à s’élever jusqu’au premier degré de la création. En représentant la réalité-conçue ou la réalité-crée, le peintre peut donner l’apparence de trois dimensions en évitant le moindre risque de déformer la qualité de la forme finalement conçue ou crée.

         Au début du XXème siècle, les peintres Pablo Picasso et Georges Braque rejoints plus tard par Marcel Duchanp et Robert Delaunay élaborent une esthétique révolutionnaire de la peinture et de la représentation. Cette révolution radicale s’inspire de la peinture de Cézanne et dans certaines influences des arts primitifs d’Afrique caractérisées par

-L’utilisation des cylindres, cônes, sphères, cubes…qui contribuent à décomposer les formes élémentaires de l’univers pour donner au monde visible une certaine image « éclatée » pour grossir les objets ou corps sur la surface plane de la toile.

-La représentation simultanée qui consiste à multiplier les perspectives de vision qui démultiplient l’approche de celui qui peint tout comme de celui qui voit ou regarde.

    La source d’inspiration majeure du mouvement cubiste se trouve dans un tableau de Picasso « Les Démoiselles d’Avignon » qui met en exergue un groupe de prostituées espagnoles agressives des bras, jambes, visages effilés, formes simplifiées, un nez géométrique. Cette représentation agressive produisit un effet immédiat visible sur tous les artistes de l’époque. Guillaume Apollinaire n’échappe pas à la règle étant leur compagnon. Dès 1904, il fréquente Picasso au Bateau de Lavoir où il rencontrera Marie Laurencin dont il tombe amoureux, à celle – ci, il dédie plusieurs poèmes.

         Le qualificatif « cubiste » se justifie par cette vision éclatée dans les télescopages de thèmes et structures du recueil de poèmes d’Apollinaire. Lui qui multiplie les points de vus les plus divers dans un livre fait de morcellements et de fragments juxtaposés. Généralement, le mouvement cubiste est représentatif de toutes les formes du renouveau artistique au début du XXème siècle. Cependant, Apollinaire lui-même refusait de parler de « cubisme littéraire. » Autrement dit, on ne peut comparer dans son recueil que ce qui est comparable car le travail de peinture n’est guère celui de l’écriture. Quatre tendances pour être plus précis se sont manifestées dans le mouvement artistique cubiste :

 

V.1- LE CUBISME SCIENTIFIQUE

       

        Cette tendance consiste à peindre des ensembles nouveaux avec éléments empruntés non pas à la réalité de vision mais à la réalité de connaissance. L’aspect géométrique qui a frappé si vivement ceux qui ont vu les premières toiles scientifiques venait de ce la réalité essentielle y était rendue avec une grande pureté et que l’accident visuel et anecdotique en avait été éliminé.

         Les poètes qui s’y démarquent sont : Picasso, dont l’art lumineux appartient encore à l’une des tendances pures du cubisme, Georges Braque, Metzinger, Albert Gleizes, Marie Laurencin et Juan Gris.

 

V.2- LE CUBISME PHYSIQUE

 

         Elle vise à son tour à peindre des ensembles nouveaux avec des éléments empruntés pour la plupart à la réalité de vision. Cet art ressortit cependant au cubisme par la discipline constructive. Il a un grand avenir comme peinture d’histoire. Son rôle social est bien marqué, mais ce n’est pas un art pur. On y confond le sujet avec les images. Le peintre physicien qui crée cette tendance se nomme Le Fauconnier.

 

V.3- LE CUBISME ORPHIQUE

 

       Cette autre tendance de la peinture moderne représente des ensembles nouveaux avec des éléments empruntés non pas à la réalité visuelle, mais entièrement crées par l’artiste et doué par lui d’une réalité très puissante. Les œuvres des artistes orphiques se doivent de présenter simultanément un agrément esthétique pur, une construction qui tombe sous les sens et une signification sublime, c’est-à-dire le sujet. C’est de l’art à l’état pur. La lumière des œuvres de Picasso aussi cet art qu’invente de son côté Robert Delaunay et où s’efforcent de se frayer un passage les artistes comme Fernand Leger, Francis Picabia et Marcel Duchamp.

 

V.4- LE CUBISME INSTINCTIF

 

        C’est à tout prendre l’art de peindre des ensembles nouveaux empruntés non pas à la réalité visuelle, mais à celle qui suggère à l’artiste, l’instinct et l’intuition. Il est à noter que depuis bien de temps, cette tendance semble se confondre à l’orphisme. Il manque aux artistes instinctifs la lucidité et une croyance artistique.  Le cubisme instinctif regorge une pléthore d’artistes.

 

      La poésie de Guillaume Apollinaire représente par endroit des dessins empruntés à ce mouvement artistique nommé cubisme qui consiste à utiliser des formes géométriques dont l’interprétation est bien souvent complexe, évasive voire dépourvue de tout intérêt. Il faut aller chercher des significations dans des lieux aussi incertains que la biographie perturbée du poète, ses fréquentations, ses espoirs déçus et ses amours qu’il compare lui-même à des flammes d’enfer, les mondes parallèles de la métaphysique, l’alchimie et la magie inspirée des légendes et autres mythes anciens.

      Ainsi, chacun des poèmes ou presque tous les poèmes de Guillaume Apollinaire devrait être interprété comme un tableau parlant dans lequel les éléments du décor sont parsemés selon la logique du renouveau. En effet, les lignes éparpillées sont tantôt perpendiculaires, entrecroisées ou obliques dans un tableau normal sont faussées par cette nouvelle inspiration qui se rapproche de celle de « la génération perdue », partagée elle-même entre un monde de vieillissement de fin de siècle et les nouveaux bouleversements qui annoncent la première guerre mondiale, véritable boucherie humaine.  

     Guillaume Apollinaire se trouve de ce pas être sans doute aucun le repère inconditionnel voire le rapporteur incontesté de deux époques antithétiques à savoir : un siècle finissant et plus particulièrement un autre siècle naissant.

 

VI – GUILLAUME APOLLINAIRE : APERÇU DE L’INFLUENCE FUTURISTE.

 

         En 1909, dans le Figaro paraît le manifeste futuriste. Ses auteurs se réclament ennemis du passé et défenseurs des aspects les plus modernes de la vie dont la poésie se veut l’écho sonore du dynamisme. La poésie « futuriste » préconise une écriture sans ponctuation, sans liens logiques, constituée des verbes à l’infinitif, qui évite les adverbes et adjectifs selon une syntaxe volontairement brisée. Les futuristes renient aussi le symbolisme et le romantisme des anciennes générations. Guillaume Apollinaire ne partage pas le radicalisme de ces théories. Il préfère une savante harmonie entre tradition et modernité qui ont marqué profondément sa vie artistique. Le poète concilie à la fois le passé, le présent et l’avenir. La poésie d’Apollinaire chante le présent, fruit du passé et graine semée pour le futur. Toutefois sans l’imitation servile de la tradition ni rejet radical de l’histoire.  L’absence de ponctuation dans le recueil d’Apollinaire est plutôt le fruit de la quête perpétuelle de la fluidité naturelle. Le poète n’obéit à aucune doctrine pratique, cependant il reste solidaire à tous les courants de la création contemporaine.

 

VII – GUILLAUME APOLLINAIRE : APERÇU DE L’INFLUENCE SYMBOLISTE

     

      En littérature, le symbolisme trouve ses origines dans le recueil de poèmes Les Fleurs du mal de Charles Baudelaire publié en 1857. L’esthétique symboliste fut développée par Stéphane Mallarmé et Paul Verlaine courant les années 1860 et 1870. Elle se normalise dans les années 1880 à travers la série de manifestes qui suscita l’approbation de nombreuses générations d’écrivains. Dans cette même lancée, la traduction par Charles Baudelaire de l’œuvre d’Edgar Alain Poe eut une influence de grande envergure et fut à l’origine de l’utilisation dans les œuvres littéraires de nombreuses tropes ou figures de style et autres images à valeur symbolique.

      Le symbolisme est un mouvement littéraire et artistique s’est développé en France et en Belgique vers l’année 1870, en réaction au naturalisme et au parnasse. Ledit mouvement s’est par la suite exporté jusqu’en Russie, plus particulièrement grâce à Valéry Brioussov, poète et fondateur du mouvement symboliste russe.

    Dans un manifeste littéraire publié en1886, Jean Moreas définit cette nouvelle manière d’écrire. Il nous y fait lire : « Ennemie de l’enseignement, la déclamation, la fausse sensibilité, la description objective, la poésie symbolique cherche à vêtir l’idée d’une forme sensible…» Les poètes symbolistes de ce fait teintent leurs œuvres d’intentions métaphysiques, de mystère, voire de mysticisme. Désormais, le sujet dans une œuvre d’art a de moins en moins d’importance, il n’est rien de plus qu’un prétexte. Et nombreux sont les artistes qui comme Guillaume Apollinaire prennent des libertés à transposer une image concrète dans une réalité abstraite.

   Georges-Albert Aurier donne une définition du symbolisme dans un numéro de « Mercure de France » de 1891 : « L’œuvre d’art devra être premièrement idéiste puisque son idéal unique sera l’expression de l’idée, deuxièmement symboliste puisqu’elle exprimera cette idée en forme, troisièmement synthétique puisqu’elle écrira ses formes, ses signes selon un mode de compréhension général, quatrièmement subjective puisque l’objet n’y sera jamais considéré en tant qu’ objet mais en tant que signe perçu par le sujet, cinquièmement l’œuvre d’art devra être décorative. »

    Le symbolisme se veut donc une réaction au naturalisme. Il y est tout à fait question de « vêtir l’idée d’une forme sensible ». Les symbolistes ne peignent pas fidèlement l’objet, contrairement aux naturalistes, mais recherchent particulièrement une certaine impression, une sensation certaine qui évoque un monde idéal tout en privilégiant la libre expression des émotions pures. Dans le recueil de poèmes de Guillaume Apollinaire, la plupart des symboles permettent d’atteindre la réalité supérieure de la sensibilité.

 

VIII – LE RECUEIL ALCOOLS : APERÇU DU CONTEXTE ARTISTIQUE.

 

         1913 qui est la période d’une profonde agitation intellectuelle et artistique connaît la parution du recueil Alcools. Plusieurs événements et tendances agitent les créateurs plus précisément les peintres, les musiciens, les stylistes modélistes et des écrivains. Ceci suscite diverses réactions et modes. Dans ces conditions, Apollinaire se présente comme un poète passionné de peinture, ami des artistes les plus au goût du jour. Il est aussi attentif aux mouvements d’avant-garde qui révolutionne les arts plastiques, la musique et la littérature. Tout en subissant l’influence des autres, il contribue efficacement à l’explosion des formes et des langages. Le poète déjà comprend et explique la peinture moderne aux peintres de l’époque. Dans ce domaine il est donc un novateur, averti des théories les plus avancées de ses pairs et, dont la poésie peut en retour inspirer aussi ses amis peintres ou écrivains. Apollinaire par ses publications sur l’art a certainement influencé l’Europe artistique tout entière et l’Ailleurs même. Ce transfert, dans l’histoire des idées, des influences et des idées d’un art à un autre est indispensable et passionnant pour la suivie des arts. Et la littérature n’est pas en reste. Alcools se situe donc dans l’environnement artistique dans lequel il a vu le jour.

 

IX – LE RECUEIL ALCOOLS : APERÇU PARATEXTUEL

 

IX.1 – DECRYPTAGE DU TITRE ALCOOLS

 

Sous le titre Alcools, il convient le parti pris de l’existence dominé par l’écriture qui contribue à définir une hygiène de vie certaine et surtout une poétique certaine.

 

Paru aux éditions du Mercure de France en 1913, mais élaboré sur une période de quatorze années (de 1898 à 1912), Alcools avait initialement pour titre « Eau de vie » et constitue l’œuvre poétique la plus novatrice du début siècle. Pour Apollinaire, la vie est un alcool qui tout à la fois brûle et enivre, enthousiasme et meurtrit. Aussi pouvons-nous découvrir sous la plume du poète dans le poème « Zone » : « Et tu bois cet alcool, brûlant comme ta vie /

Ta vie que tu bois comme une eau de vie »

Tout le recueil est traversé par cette dimension de l’ivresse de l’existence caractérisée par la vie rêvée et la vie vécue, l’amour et la séparation, l’espoir et le désespoir, tout se colore des teintes grises et envoûtantes du vin. Pour tout dire, cette vie est faite précisément pour un homme de l’ivresse caractérisé par la ronde des amours et des saisons, des départs et des voyages, l’ivresse des désirs du bonheur, de nouveauté et de fidélité qui procurent ces tournoiements indispensables pour étancher la soif de l’artiste.

Contre toute attente, ces figures d’ivresses offertes par la vie n’apportent que le cercle fascinant mais éphémère de leur magie enivrante. Dés lors, cette instabilité définitive des cœurs, des êtres et des choses nourrit aveuglement ces thèmes pessimistes qui parcourent Alcools de « Zone » à « Vendémiaire » à savoir : espoir-désespoir, amour-possession, voyage-errance, mémoire-infidélité, vie-monotonie, vie-autonomie qui mettent en évidence le malaise et la souffrance très loin de la libération attendue dans l’ivresse qui devrait noyer les soucis. Le poète, ivre du désir de vivre une vie aux couleurs captivantes de l’alcool se trouve obligé vu ses multiples trajets sans réel espoir de conclure aux désenchantements meurtris dans le poème liminaire « Vendémiaire » : « Action belles journées sommeils terribles /

Végétation Accouplements musiques éternelles /

Mouvements Adorations douleurs divine /

Mondes qui vous rassemblez et qui ressemblez /

Je vous ai bu et ne fus pas désaltéré »

Ce recueil annonce la quête de la modernité, de jeu avec la tradition de renouvellement formel de la poésie. Alcools dans l’ensemble se présente comme un recueil pluriel, polyphonique qui parcourt les diverses couleurs de la poésie, allant de l’élégie au vers libre voire le vers libéré dans un savant mélange des réalités quotidiennes et des paysages Rhénans dans une poésie qui se réclame expérimentale. Ladite poésie trouve ses repères entre une perfection formelle et une grande beauté fidèle à un hermétisme, un véritable art de choc et même de l’électrochoc. Tout ceci a valu au célèbre Guillaume Apollinaire d’être taxé de poète mystificateur. Tout compte fait, le recueil de poèmes Alcools présente le poète comme un être unique en son genre, curieusement déchiré sentimentalement par la rupture amoureuse que le monde des idées littéraires a retenu à travers quelques poèmes du recueil tels que « Mai »,   « Les colchiques » et plus particulièrement « La chanson du Mal-aimé ».

Si la composition définitive du recueil ne suit en rien l’ordre d’écriture des poèmes, chaque ensemble de poèmes à l’intérieur du recueil est directement lié à certains épisodes réels de la vie du poète à savoir : ses multiples voyages à travers l’Europe, ses interminables relations amoureuses, ses élans et ses diverses déceptions. Tout pour justifier les nombreux tourments d’une vie singulière qui se donnent à lire au fils des vers des poèmes d’Alcools. Et l’ultime alcool qui peut apaiser l’âme meurtrie du poète pour lui procurer une ivresse salutaire et libératrice que lui refuse la vie n’est rien moins que l’art poétique qui, seul dans le poème « Vendémiaire » autorise l’espoir et engendre tout le charme des promesses : « Ecoutez-moi je suis le gossier de paris /

  Et je boirai encore s’il me plaît l’univers »

La nouveauté des images et du langage que nous propose Apollinaire précisément un sens. Ainsi, le tournoiement des mots est une métaphore vivante et sensible de cet univers inédit dont l’artiste ivre en a assurément besoin. A l’instabilité au combien décevante de la vie au jour le jour, répond sans doute aucun la forme définitive d’une certaine écriture qui allie l’invention verbale et le recours aux mythes et légendes pour produire cette ivresse précieuse et durable du discours. Pour nous en convaincre, lisons ce vers du poème « Vendémiaire » : « Ecoutez mes chants d’universelle ivrognerie »

Ce tout dernier poème du recueil de poèmes permet à n’en point douter de prendre la mesure de cet art poétique moderne et qui fonde à partir de l’ivresse poétique maîtrisée et ordonnée du langage poétique son parti pris de renouveau poétique. 

Quelques uns des poèmes d’Alcools remémorent clairement les lieux d’ivresse ou de boisson alcoolisée. Tous ces « alcools » sont d’un ferment que le poète voudrait très fort, cette puissance symbolise une vie remplie d’ivresse : c’est-à-dire, ivre d’amour, ivre de voyage, ivre d’élans, ivre d’émotions, ivre de déceptions et créditant le sentiment majeur d’une vie vécue assurément ratée, de l’absurdité de la vie. Le poète n’a nullement trouvé pour titre mieux qu’un titre puissant, un véritable fourre-tout où il rassemble pêle-mêle des tourments exprimant pour tout dire à la manière  propre à Charles Baudelaire le « spleen » du quotidien au quotidien. Le titre à lui tout se veut au combien révélateur : « Alcools » ou « Eau de vie » le lecteur trempe fortement son breuvage.

 

   — De par son aspect morphosyntaxique.
 

Le titre Alcools est substantif pluriel. Détermination zéro (sans article » et caractérisation zéro (sans adjectif). Ponctuation zéro. Ces éléments préfigurent une

Spontanéité, un constat sans étonnement.

         Le titre Alcools par le pluriel confirme la diversité et la multiplicité des poèmes, unis par leur ton et leur spontanéité.

   — De par ses aspects sémantiques.
 

         Voulant regrouper ses différents poèmes dispersés dans les revues, Apollinaire avait d’abord pensé au titre Eau – de – vie. Ce titre est associable à la brûlure de l’acide et à la gravure. Il s’agit ici de la technique de l’eau – forte qui consiste à reproduire un dessin sur une plaque de cuivre en utilisant l’acide nitrique. L’alcool est ainsi assimilé à l’acide comme révélateur d’images plastiques ou poétiques.

         Le poète choisit le titre Alcools en 1912 au moment où il décide d’ouvrir son livre sur le texte préliminaire « zone ». Ce titre tire son sens profond de la pluralité et la profondeur des thèmes conducteurs traités dans le recueil. Le mot Alcools se veut donc polysémique. Il rend plus fortement la conception de la poésie de Guillaume Apollinaire exprimée en 1912 dans son poème « Vendémiaire » : « Je suis ivre d’avoir bu tout l’univers / Ecoutez mes chants d’universelle ivrognerie ».

         Le poète semble avoir entendu l’invitation de Baudelaire dans Petits poèmes en Prose : « Enivrez – vous… » et celle de Rimbaud dans Poésies : « Le poète se fait voyant. » ou du « Bateau ivre ».

         Dans le recueil, chaque événement « Commémoré » avec sa connotation malheureuse ou nostalgique, son poids de souffrance, de regret et d’échec, constitue en lui-même une brûlure, un véritable « alcool brûlant comme ta vie » dans « Zone ». Cet alcool en question provoque aussi cette forme particulière d’ivresse qu’est la création poétique, laquelle transfigure le destin de l’homme en faisant de lui un autre et de sa vie une œuvre de l’esprit.

          Apollinaire avait pensé publier dès 1904 les poèmes composés à l’occasion du séjour en Rhénanie, et ce, sous le titre Le Vent du Rhin. Cependant, les poèmes composés par Apollinaire durant les années suivantes s’inscrivent de plus en plus dans le modernisme qui l’encourage à repenser ses productions poétiques. Il revisite ses manuscrits pour n’y retenir que les poèmes les plus nouveaux de son répertoire. Ainsi, pour la partie Rhénanes, le poète ne considère que neuf poèmes révélateurs. Le poète renonce délibérément à une simple complexité chronologique pour se consacrer à une alternance dont les lignes thématiques sont beaucoup plus significatives. C’est ce qui l’incite tout d’abord à intituler son recueil de poèmes Eau de vie mais l’année 1912 voit définitivement la décision d’arrêter pour titre Alcools.

         Le titre Alcools se réfère explicitement au dérèglement des sens : « la poésie est ivresse comme la vie doit l’être plus clairement sous la forme du désir, de la soif, de l’aspiration, de l’excitation. Ce titre est donc l’exaltation de l’imagination au service du merveilleux.       

         Partant de cette polysémie du titre Alcools, dans Alcools Intertextes Nathan Bernard LECHERBONNIER soutend que le recueil de Apollinaire offre un réseau thématique assimilable aux « alcools de l’imagination » (« Palais » ou « La maison des mots »), « alcools de l’errance » ( « Clotilde » ou « l’Adieu »), « Alcools de la poésie » ( « La porte » ou «  Le brasier »), avec pour principal aboutissement « L’ivresse poétique » (« signe » et « vendémiaire »).

 

IX.2 – DECRYPTAGE DE QUELQUES ELEMENTS DE LA COUVERTURE.     

     La couverture de l’édition originale est illustrée par le portrait de Guillaume Apollinaire fait par PICASSO. Associé à la publication de l’écrivain sur la peinture cubiste, rappelle la relation qui le lie aux plasticiens.

     L’édition de 1934 est illustrée par une planche « gravée à l’eau – forte » de Louis MARCOUSIS qui réunissait Eaux fortes, peinture, poésie et alcools. L’alcool étant ici pris comme un catalyseur d’images poétiques ou plastiques.

 

 

X. – LE RECUEIL ALCOOLS : APERÇU PROGRESSIF.

 

         Dans le recueil, les poèmes se présentent dans un « savant désordre ». Ce choix chronologique correspond à un choix esthétique caractérisé par l’équilibre du classique et du moderne entre les textes musicaux, picturaux et les textes populaires, symbolistes, cubistes.

         Le recueil Alcools fut sous – titré « Poèmes 1898 – 1913 ». Ces poèmes sont choisis parmi les quelques 250 publiés ou du répertoire poétique de Apollinaire durant cette époque.

         L’idée de réunir d’abord les poèmes inspirés par le séjour en Allemagne, puis ceux relatifs à la rupture du « Mal – Aimé » avec Annie, avait aboutit en 1905 à un simple projet de « plaquette » de poèmes à dominante mélancolique et sentimentale.

         La rencontre avec Marie LAURENCIN en 1907, redoublée par la connaissance de PICASSO aboutit dans un premier temps à un éparpillement de poèmes dans plusieurs revues littéraires qui annonce la publication d’un recueil intutilé Eau –de – vie. Ce titre en réalité constitue un jeu de mots. Car l’Eau de vie désigne à la fois l’alcool qui comme la poésie procure l’ivresse et l’eau qui s’écoule comme la vie à laquelle elle est liée. Ce titre sera abandonné pendant ce temps. Le poète continue à enrichir son projet de recueil des poèmes postérieurs à la rupture d’avec Marie LAURENCIN.

         Apollinaire décide de modifier de manière significative les premières pages d’imprimerie de son livre qui doit paraître aux éditions du Mercure de France en 1912. Les principales modifications sont les suivantes :

-L’insertion du poème « Zone » qui relate les étapes de sa vie, le sens et la thématique de leur évocation poétique.

-L’absence de la ponctuation qui illustre son souci constant de privilégier la fluidité sonore du vers sur sa clarté typographique

-Remplacement du titre Eau – de – vie par Alcools. Ces deux titres sont visibles dans les derniers vers du poème « Zone ».

« Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie

   Ta vie que tu bis comme une eau de vie »

Le titre Alcools par sa valeur symbolique renvoie à l’organisation thématique du recueil explicite ou implicite.

 

XI – LE RECUEIL ALCOOLS : APERÇU STRUCTUREL.

 

X.1- UNE STRUCTURE COMPLEXE

 

         A la différence d’une simple plaquette de poèmes, le recueil se présente dans un « savant désordre » comme la simple addition de poèmes divers réunis par hasard tout au moins selon une logique interne. On peut se souvenir des poèmes que Guillaume Apollinaire dédié à ces femmes aimées. De même la nostalgie des ruines anglaises et allemandes du poète auteur d’Alcools. De ce point de vue, Alcools de Guillaume Apollinaire, par sa complexité structurelle et l’ambition du projet se présente comme un livre – somme autant qu’un recueil simple de poésie.

 

XI.2 – UNE STRUCTURE DEROBEE

 

         A première vue, l’unité de composition et d’inspiration du recueil Alcools ne s’imposent pas véritablement. Les poèmes se suivent de façon hétéroclite et sans liens.

         Le recueil obéit cependant à sa logique interne après une analyse minutieuse. La présentation des poèmes ne respecte ni les dates d’écriture ni celles des événements évoqués. Depuis des décennies, les critiques littéraires ont proposé plusieurs principes structurants plus ou moins savants parfois prétentieux pour se permettre d’avancer des classements susceptibles d’expliquer la composition du recueil dont ils prétendaient éclairer la signification globale. Malgré le poids des tristesses véhiculées dans le poème liminaire « Zone » qui rime avec la grande euphorie du poème final « Vendémiaire », il est pourtant difficile de repérer les différentes étapes censées conduire le lecteur d’un poème à un autre.

         Etant donné que dans ce recueil Alcools tous les tons, toutes les formes, tous les genres s’y mêlent, les classifications par genre ou par époque ne sont guère éclairantes. De même, l’alternance des poèmes longs et poèmes courts ne permet pas de systématiser la composition d’Alcools. Un savant jeu subtil de ruptures, d’équilibres, de contrastes et de fantaisies soutendent les réseaux thématiques de cette composition qui se mêlent et s’entrecroisent.

 

XI.3 – UNE STRUCTURE CIRCULAIRE ET SYMETRIQUE.

 

         En grec, le mot « Zone » signifie ceinture. Ce mot induit de ce fait l’idée d’une bouche. C’est la raison pour laquelle, le poète a préféré le poème « Zone » à la tête de son recueil. Ce poème fournit un nombre de données certaines sur l’importance thématique et l’organisation du recueil.

        

 

Le recueil commence à Auteuil :

         « Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied »

(« Zone » dans les derniers vers).

Et se termine à Auteuil :

         « En rentrant à Auteuil j’entendis une voix »

                                                        (« Vendémiaire » troisième strophe)

Alcools laisse percevoir un double mouvement de déambulation et de commémoration du passé. Il se place donc sous le signe d’une bouche. Rapprochons les premiers et derniers vers du recueil :

         « A la fin tu es las… »            («Zone ») 

         « …le tour naissait à peine. »           « Vendémiaire » troisième strophe)

Cette bouche permet de repérer le schéma directeur d’une œuvre dont la fin est une image de commencement et le commencement est une idée de fin…en même temps qu’un appel au recommencement.

         Cette structure circulaire dans le recueil se nourrit de parfaites symétries et d’effets vibrants d’échos qui se manifestent d’un poème à l’autre pour renforcer la cohérence et la cohésion de cette déambulation poétique. On peut repérer quelques couples symétriques dans le recueil :

         « Zone » et « Vendémiaire »

         « Le pont Mirabeau » et « Cors dechasse » (le temps s’écoule, souvenir d’amour)

         « Les colchiques » et « 1909 » (la peur d’un amour impossible)

         « La chanson du Mal – Aimé » et « A la santé » (lyrisme de déploration).

 

XI.4 – UNE STRUCTURE D’ENSEMBLE DU RECUEIL.

 

Devant le désordre apparent qui s’inscrit dans le recueil de poèmes Alcools, de par leur disposition, il n’est guère du tout aisé d’opérer un classement figé des différents poèmes. Car le poète décide personnellement de boycotter l’ordre chronologique. C’est ainsi que lesdits poèmes sont disposés sans liens formels visibles entre eux et sans se suivre dans l’espace et le temps. Toujours est-il que ces poèmes commémorent la vie de Guillaume Apollinaire, sa vie avec les femmes, sa vie de poète, sa vie professionnelle et amoureuse, ses échecs et ses multiples séjours en Allemagne, en Italie ou en France.

Notons toutefois que certains ont été écrits en prison, ce qui leur confère par l’occasion une connotation carcérale ou simplement une allure d’enferment justifiant de la période où le poète purgeait injustement sa peine de prison à La Santé pour complicité dans un vol d’objets d’art au musée de Louve. Une fois acquitté, il s’engage dans l’armée aux côtés de son compagnon de carrière poétique Blaise Cendrars. Lors des combats, celui-ci perd son bras tandis qu’Apollinaire s’en tire, blessé par un obus. Cette blessure le marquera tout le restant de sa vie. Toutes ces aventures ont pour objectif final de renforcer le pessimisme vital et ce faisant, le poète devient une victime de la vie.

Mais le but réel de cette poésie n’était guère pour l’auteur de mettre aveuglément à plat de couture des émotions, dans la mesure où aucun poète ne peut se complaire exclusivement dans cette intention. La poésie de Guillaume Apollinaire dans un contexte artistique et professionnel se veut avant toute chose un art véritable, une pratique qui nécessite une vaste culture littéraire et philosophique. La poésie dans cette situation n’est rien moins qu’une façon proprement de concevoir la vie. Et chateaubriand le confirme en ces termes : « La poésie n’a été pour moi que ce qu’est la prière, le plus beau et le plus intense des actes de la pensée. »  

 

         Bernard LECHERBONNIER dans Alcools Intertextes Nathan prétend que ce recueil offre une pluralité d’ensemble thématique caractéristique assimilable à l’imagination, à l’errance et à l’ivresse poétique. Ces thèmes transversaux irriguent les poèmes les plus divers. Précisons que ces classements éclairent plus simplement le sens général du recueil car l’œuvre en question ne peut connaître de structure rigide préétablie. Cependant nous essayons de classer les poèmes selon une logique interne à partir de quelques traits de ressemblances même si plusieurs poèmes peuvent figurer dans plusieurs ensembles à la fois :

 

XI.4.1- LES POEMES D’INSPIRATION AMOUREUSE.

 

         Apollinaire dédie plusieurs poèmes tour à tour à la jeune anglaise Annie Playden et à Marie Laurencin. Ces poèmes se caractérisent par le rejet de l’être aimé et plus particulièrement le transfert poétique de la douleur. Ce sont les poèmes : « La chanson du Mal – Aimé » ; « Aubade chantée à Laetere… » ; « Les colchiques » ; « Crépuscule » ; « La blanche neige » ; « Annie » ; « L’Adieu » ; « La tzigane » ; « Les cloches » ; « Un soir » ; « La Dame » ; « L’Emigrant de Landor Road » ; « Mai »…etc. dédiés à celle-là. « Zone » ; « Le pont Mirabeau » ; « Marie » ; « Cors- dechasse » ; « Le Voyageur »…etc. dédiés à celle-ci.

 

XI.4.2 - LES POEMES NOSTALGIQUES

 

         Cet ensemble est constitué de poèmes qui chantent l’être aimé et l’univers convoqué par le poète. Ces poèmes incluent tous les poèmes dans lequel se démarque le sentiment de tristesse tout comme les poèmes précédents du premier ensemble. Ajoutons aussi : « Clotilde » « La maison des morts » ; « Autonome malade » ; « A la santé » ; « Les poèmes rhénans »…etc.

 

XI.4.3 - LES POEMES D’IVRESSE POETIQUE.

 

         Apollinaire incarne dans le genre poétique « l’esprit nouveau ». Son recueil Alcools (1913) contient cette esthétique nouvelle riche en image mais aussi l’appel d’un monde nouveau. Cet ensemble renvoie aux différents poèmes dont les sujets traités échappent au réel pur dans l’optique de chanter la poésie dans la puissance qui le transcende. Ce sont les poèmes ci-contre : « La porte » ; « Signe » ; « Cortège » ; « Merlin et la vieille femme » ; « Le larron » ; « L’ermite » ; « Le brasier » ; « Clair de lune » ; « Vendémiaire »…etc.

 

XII – LE RECUEIL ALCOOLS : APERÇU THEMATIQUE.

 

         La mise en évidence de la thématique d’ensemble circulant dans le recueil de par leur seule récurrence permet de dégager l’unité d’Alcools. Les différents thèmes qui en constituent l’unité s’imposent à première vue. Ils sont repérables et s’entrecroisent constamment le long des poèmes. Précisons que de cet entrelacs, le recueil reprécise sa cohérence, sa cohésion et sa richesse. Ces poèmes peuvent se décliner ainsi qu’il suit :

 

         XII.1 – LE THEME DE LA VILLE

                   La ville est une scène où l’agitation et les passions des hommes se donnent en spectacle. C’est aussi une création continuelle, un lieu privilégié où s’élabore la culture, où les mœurs se transforment, où la sociabilité invente des formes correspondant à l’attente des générations qui se lèvent.

         Guillaume Apollinaire et un citadin et un voyageur. Sa poésie est donc une longue déambulation dans plusieurs villes. Dans le recueil, il chante le fleuve, la Tour Eiffel, le modernisme des années 1900, les quartiers populaires dans la ville de Paris. Les villes de la province française énumérées dans « Vendémiaire » ne sont pas en reste. En Europe, le poète chante les grandes villes de Londres et Prague notamment. La poésie se nourrit des émotions et des événements propres à une ville précise. Alcools présente la ville comme :

   — un lieu construit où l’on vit et travaille
   — un lieu permettant le contact et l’échange
   — Un espace aux multiples attraits
   — Un concentré de la société contemporaine
   — Une caractéristique majeure de la vie moderne
 

      Alcools présente la ville comme un espace de sédentarisation porteur de symboles de protection et de limite. Ces symboles protègent la civilisation caractérisée par les ponts, la Tour Eiffel, les bruits, les cafés et les publicités dans la ville de Paris ; la brume, les maisons de briques rouges dans la ville de Londres ; l’horloge du quartier juif dans la ville de Prague.

 

         Les poèmes représentatifs de la ville sont :

 

         Ville de Paris : « Le Pont Mirabeau » ; « Poème lu au mariage d’André Salmon » ; « Zone » ; « Le voyageur »…etc.

         Ville de Prague : « Zone »

         Ville de Londres : « La chanson du Mal – Aimé ».

 

XII.2 - LE THEME DE LA FUITE DU TEMPS.

 

         « Le temps mange la vie » disait Baudelaire. DANS le recueil, le poète désire rattraper le temps souvenir. Cette fuite du temps que Guillaume Apollinaire ressent n’ayant pour toute arme d’opposition que ses mots est la preuve que tout passe et la vie continue. C’est le symbole fort au dépérissement des êtres et des choses même les plus chers.

         Alcools présente la fuite du temps comme la succession des saisons, l’eau du fleuve qui coule, l’adieu aux jours passés, la nostalgie, les images des grandes distances.

 

         Quelques poèmes représentatifs de la fuite du temps sont :

 

         « Le Pont Mirabeau » qui évoque l’amour passé dont le souvenir est à la fois très fort et sans espoir de retour. Dans ce poème, le fleuve symbolise l’inexorable fuite du temps, c’est l’image de l’éternité, d’un renouvellement continu et d’un gage d’espérance en la vie.

         « Les colchiques » qui évoque l’image des fleurs associée au long amour douloureux inspiré par Annie Playden.

         « Marie » dédié à la rencontre avec Marie Laurencin et à un premier amour du poète pour une jeune Maria comme dans les Ardennes en 1901. C’est l’expression d’un amour perdu.

         « Signe » désignerait l’automne comme la saison emblématique du poète au cœur de son recueil Alcools. Le poète né sous le signe Vierge qui marque le début de l’automne qui ici s’associe aux souffrances de l’amour voir les fins d’amour.

         « Automne malade » est l’expression de la nostalgie de par l’amour et l’infidélité liés à cette saison malade dont la mort est proche. Le poète lui redit son amour.

         « Mai » retrace un amour nostalgique souvenir de la femme perdue, c’est une idylle impossible au rythme d’un poème lyrique.

         « L’Adien » ; « Saltimbanques » ; « Cors de chasses » ; « A la santé »…etc. illustrent aussi la fuite du temps.

 

         XII.3 - LE THEME DE LA MORT

 

                   La mort est la cessation définitive de la vie ou d’activité. Ce concept généralement est le corollaire de la fuite du temps. Le thème de la mort est omniprésent dans le recueil Alcools. Dans ce recueil, la mort se reconnaît comme symbole de mort et de renaissance à travers l’automne et l’hiver ; l’eau de la noyade, le soleil et l’ombre du feu.

 

         Quelques poèmes représentatifs de la mort :

 

        « La Lorely » qui évoque le regard maléfique et la cruauté de l’amour, source de folie et de mort. La mort de Lorely qui croit voir revenir son amant est une fuite dans la mort voire l’illusion de la renaissance de la passion.

         « La chanson du Mal – Aimé » dont les strophes 51 à 54 évoque la mort par noyade dans « symbolisme » ainsi l’échec de l’amant et son destin malheureux. Dans ce poème, la volonté d’oubli et de rupture avec un passé douloureux s’oppose au souvenir qui permet à Apollinaire d’apaiser sa douleur en la métamorphosant sa mort sentimentale en création poétique à force de la chanter.

      « Signe » de par le signe astrologique du poète Vierge, marque le début de l’automne (mort de l’été) et partant les fins d’amour 1+2 « Lorely ». Dans ce poème, la mort plane au – dessus du récit qui représente la femme « lasse de vivre » sous ses yeux dispensateurs de mort. Elle sollicite que l’évêque la fasse mourir parce que son « amant est parti pour un pays lointain » et qu’elle n’aime plus rien ni personne autour d’elle.

         Les poèmes « crépuscule » ; « Nuits rhénanes » ; « La maison des morts » ; « Merlin et la vieille femme » ; « Le brasier » ; « Les femmes » ; « La dame »…etc. justifient aussi le thème de la mort dans Alcools.

 

XII.4 – LE THEME DE L’AMOUR.

 

         Apollinaire est l’un des poètes de tous les temps qui a su le plus manipuler le concept de l’amour. Alcools passe pour être le repère des Amours mortes, des Amours dangereuses et des amours impossibles. Le recueil se présentes comme l’immense poème des amours impossibles chantées par une mal – aimé qui n’évoque les joies d’un véritablement partagé que dans les souvenirs douloureux et nostalgiques.

   Dans Alcools, l’amour se manifeste par les blessures, le poison, la douleur, le souvenir mélancolique, les fins, les sueurs malfaisantes, le froid, l’eau.

 

Quelques poèmes représentatifs de l’amour :

 

« La chanson du Mal – Aimé » à partir de ses images érotiques met en évidence l’amour charnel par le plaisir sexuel dans « Aubade ». De même, il laisse percevoir les traits habituels du chagrin amoureux sous le signe du désarroi et de l’angoisse. Ce thème de l’amour impossible, souvenir de la femme perdue se prolonge dans « Mai ». Dans la « La loreley » l’amour est décliné par la sirène sous le signe du regret douloureux et de la perte de l’être aimé. Il s’agit d’une charmante femme aux cheveux verts dont l’évêque ne peut résister qui la condamne à rester au couvent.

         « Signe » retrace les souffrances de l’amour. « Automne malade » reprend le thème de l’amour et de l’infidélité. « Marie » est dédié à la rencontre avec Marie LAURENCIN et à Maria que le poète a connue dans les Ardennes.

         « Le Pont Mirabeau », le poète y associe explicitement le thème de l’amour passé dont le souvenir est à la fois très fort et sans espoir de retour à l’écoulement tranquille de la Seine. Les thèmes des amours dangereuses, impossibles et des amours mortes se manifestent dans les poèmes « Zone » ; « Les colchiques » ; « L’Adieu » ; « Cors de chasse » ; « Saltimbanques » ; « Rosemonde » ; « Les cloches » ; « Les sapins »…etc.

 

XII.5 LE THEME DE LA FEMME.

 

         Apollinaire a fait la connaissance de plusieurs jeunes femmes durant ses divers voyages. Généralement le poète les identifie aux sirènes merveilleuses en même temps maléfiques. Dans le recueil, le poète généralise l’image ambivalente de la femme merveilleuse et maléfique dans plusieurs de ses poèmes. Ces images se reconnaissent de par la blondeur de la femme, sa beauté, ses yeux de fées, toutes caractéristiques de la négritude malfaisante mais aussi et surtout de la séduction féminine.

 

         Quelques poèmes représentatifs de l’image de la femme.

 

« La chanson du Mal – Aimé » dans un décor fantastique met en évidence le « regard inhumain » de la femme marquée par l’ivresse signe de sa déchéance.

« Nuit rhénane » met en relief l’image des « sept femmes tordant leurs cheveux verts et longs sous la lune. » ce qui permet au recueil d’inscrire le mythe de la femme au centre de certains poèmes par le biais de la fiction poétique. Dans ce poème, la lune astre féminin s’associe au concept de la mort et de maléfices corellaire bien souvent de l’amour- séducteur et pernicieux.

« La dame » et « Mai » représentent ces dames qui « regardaient du haut de la montagne ». Dans ce poème, femmes inaccessibles et amour impossible revêtent un lyrisme printanier fausse idylle.

         « La Loreley » est identifiée à Loreley que le poète présente comme une sirène merveilleuse et en même temps pernicieuse, cette bien-aimée avec qui il vit une passion orageuse qui s’achèvera deux ans plus tard.

         « Les colchiques » ; « Marie » ; « Le Pont Mirabeau » ; « L’Adieu » ; « Les femmes » ; « Signe » ; « les poèmes rhénans »…etc. participent de l’expression de la duplicité de la femme.

 

         XII.6 – LE THEME DE LA RENAISSANCE POETIQUE.

 

         Dans la poésie guillaumienne, l’imagination recompose les événements vécus, privilégie le sentiment d’échec amoureux et métamorphose le souvenir douloureux en une véritable œuvre d’art. Dans le recueil, le poète incarne « L’esprit nouveau ». Il conçoit la poésie comme un excitant de par son goût de la surprise, de la modernité, de l’ivresse verbale. Dans le recueil, le poète exploite profondément le climat du mystère et de magie catalyseur d’une alchimie de mots et d’images. Donc la poésie d’Alcools procède à cette transfiguration au réel en langage, de souffrance vécue en sublimation poétique et cette délivrance par le seul biais des mots.

         Dans Alcools, Apollinaire se présente comme le phénix de la mythologie égyptienne qui périt par le feu et renaît de ses propres cendres. Selon sa biographie, le poète se brûle au feu des épreuves traversées puis renaît dans la poésie, cet alcool brûlant d’une flamme cicatrice qui transcende sa vie entière. Alcools montre bien que le poète nourrit son invention poétique de cette chair de l’univers et de tout ce qui alimente les images et les expressions.

         Le thème de la renaissance par la poésie se manifeste dans le recueil par le soleil, la lune, l’alcool, l’eau, de sa vie, l’ivresse, le martyre du christ.

         Quelques poèmes représentatifs du renouveau poétique : c’est dans le poème « Zone » que l’on peut affirmer que le poète est parti de la poésie symboliste pour développer l’audace d’écriture de la poésie lyrique pour passer pour le père du surréalisme dont par hasard un jour il s’était contenté d’inventer le nom. Dans l’idée d’Apollinaire, le concept surréalisme désignait le courant littéraire et artistique du début du XX ème siècle. Dans son esprit le suffixe « sur » visait la simple correction des insuffisances du concept littéraire Réalisme. Guillaume Apollinaire entendait se démarquer du symbolisme qui rejette le monde visible au profit des symboles et du réalisme qui recopie servilement le monde réel. La poésie guillaumienne se veut re-création de la réalité du monde, du vécu, de l’expérience et pas un pur naturalisme encore moins un exercice pur de style. « Zone » fournit une ligne d’inspiration assortie d’un vibrant désir de renouveler la forme poétique par une expression libérée des formes habituelles.

« La chanson du mal – Aimé » montre que la poésie est création et renaissance. Le poète qui chante le lyrisme moderne.

Dans « Nuit rhénane », le narrateur poète sous l’effet du récit a du batelier qui investit le réel, subit l’invention d’une force irrésistible qui libère la poésie sous l’effet du rêve et de l’ivresse qui les entretient.

         Les poèmes « Le brasier » ; « Fiançailles » ; « Vendémiaire »,…etc. témoignent aussi du renouveau poétique.

 

XIII – LE RECUEIL ALCOOLS : APERÇU ESTHETIQUE

 

XII.1 – L’INSPIRATION

 

      A propos d’Alcools, Apollinaire reconnaît : « chacun de mes poèmes est la commémoration d’un événement de ma vie ». Or commémorer un événement ne signifie pas forcément le raconter fidèlement, mais dans le contexte de l’œuvre cette expression signifie précisément s’en souvenir et le refléter avec infidélité de la mémoire humaine, surtout l’imprécision et la liberté d’imagination que se donnent les poètes de tous les temps. Le poème : « Zone » autorise une comparaison entre les textes et le poète. Il s’agit d’une comparaison qui peut ne pas établir une identité même quelconque.

         Ainsi le démarquage du « je » de l’écriture (l’émetteur) et le « je » de l’homme poète est indispensable dans le recueil comme le sera celui au narrateur et de l’auteur dans les récits divers         . La poésie pour sa part reconnaît le pouvoir re – créateur du réel dans la transfiguration des mots. Plusieurs poèmes du recueil sont des anecdotes de la vie du poète dont seul importe le poème proprement dit qui a su défier les socles du temps et de l’oubli pour métamorphoser l’histoire d’un individu précis en fortes émotions poétiques à partager de connivence avec le plus commun des lecteurs.

         Alcools est la représentation de plusieurs textes dans le souci de guider le lecteur vers la découverte et la gaieté d’un univers poétique insolite et tendre, déroutant, plus souvent marqué de fortes sensations. Dans ces textes, le poète s’enivre de tous ces alcools et choisi Paris la ville des peintres, des artistes, des écrivains, des poètes pour la métamorphose de ces trésors en poésie car se voulant leur interprète propre.

         La poésie de Guillaume Apollinaire se nourrit des cours sur la Bible et les mythes grecs ou latins, de son séjour au collège privé de Monaco. Son goût pour les légendes orientales, les mythologies latines, grecques, romaines, égyptiennes et l’histoire alimente tout le recueil. Le poète les reprend volontiers en les enrichissant d’une culture cosmopolite pour développer plusieurs thèmes classiques parmi lesquels le temps qui s’éclate en : temps du souvenir, temps du regret, temps des amours perdues, temps de la mémoire etc.

         Apollinaire développe profondément les thèmes de l’eau, de l’automne, et de l’errance. Le poète éprouvé est en quête d’un paradis perdu, d’un paradis futur et d’un paradis présent (conscient de vivre son bonheur au quotidien), concilie les thèmes du désespoir et celui de l’espoir dans le vent du progrès.

 

XIII.2- L’ECRITURE

 

L’œuvre d’Apollinaire se repère du fil sinueux de ses étapes successives parmi les 50 poèmes regroupés en 71 textes.

Le poème « Zone » en position d’attaque du recueil, peut se lire comme un manifeste esthétique soucieux de rendre compte du choix délibéré de la modernité de l’écriture.          Aussi peut-il affirmer dans ledit poème : « A la fin tu es las de ce monde ancien ». Ce poème liminaire permet tout de même de montrer que la phrase poétique s’alimente à la source ambiante des souvenirs. C’est la raison pour laquelle nous pouvons lire sous la plume du poète : « Et tu recules aussi dans la vie lentement ». De même, la confidence lyrique dans Alcools prend souvent les teintes grises de la mélancolie. Il suffit de bien relire cet autre vers pour s’en convaincre : « Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages ». Ceci montre bien que notre recueil se positionne en bonne place pour une écriture soucieuse de renouveau, mêlant corps à corps le chant nostalgique et meurtri de la vie. Telle semble à n’en point douter la démarche poétique de Guillaume Apollinaire.

         Le recueil Alcools est une exaltation de l’imagination au service du merveilleux où se côtoient savamment la forme, les fleurs, les étoiles, le jeu, les oiseaux, la mer, les saisons qui structurent l’univers poétique de Guillaume Apollinaire dont le souci premier est de véritablement chanter l’amour, le voyage, la puissance transfiguratrice de la poésie, l’appel de l’avenir et les prodiges de l’invention…etc.

         Son œuvre témoigne d’une grande audace stylistique qui renouvelle en profondeur les techniques et la prosodie poétique. Apollinaire développe son programme dans les poèmes qu’il a écrit en dernier lieu. Dans le poème « Zone », le poète s’y met en scène avec satire et lyrisme dans l’objectif de refuser le « monde ancien » et chercher la magie de la poésie dans l’excitation de la vie moderne. On comprend mieux qu’Apollinaire veut de fait et de droit enraciner sa modernité dans la tradition. Il est convaincu qu’il n’est de présent et d’avenir valables qu’enracinés dans le passé qui les nourrit. Ceci justifie son esthétique poétique qui consiste à combiner naturellement « esprit nouveau » et retour au passé, audaces et tradition, vers libres et alexandrins.

         Dans le recueil, le poète utilise aussi souvent l’octosyllabe en refusant la ponctuation pour rechercher le rythme, la musicalité et des formes originales. Le vers libre des poèmes d’Apollinaire est d’allure prosaïque. Le poète juxtapose des images arbitraires saisies dans les souvenirs et les fantaisies certaines.

         Le poème « Cortège » montre la lucidité du poète face aux signes du monde dont il attend sa propre révélation. Ce poème est du nombre de ceux qui dans le recueil s’apparentent à de véritables « Arts poétiques » de par leur manière « symboliste ». L’esthétique symboliste dans Alcools vise à saisir le sens de la vie intérieure à travers les « correspondances », véritables analogies entre l’invisible et le visible, l’univers extérieur et l’univers intérieur. Dans ce recueil, tout semble symboliser de manière significative, par exemples les parfums, les formes, les couleurs. Dans ce contexte, le poète est un liseur de symboles capable de concilier les sensations fortes et les sens divers dont ils sont porteurs. C’est la raison pour laquelle Apollinaire dans son livre multiplie les mots rares, les métamorphoses, la musicalité raffinée, l’obscurité et la couleur sombre véritable reflet du mystère des choses, des êtres et surtout de la vie intérieure. Dans ces conditions, la poésie se fait musique « métaphysique » au-delà du monde physique. En effet la veine symboliste de Guillaume Apollinaire permet la création des personnages imaginaires qui se réfugient dans un univers surnaturel ou interdit, une écriture qui multiplie les symboles métaphoriques sophistiqués parfois hermétiques, la musicalité suggestive dans les poèmes comme « Le barron », « L’ermite », « Clair de lune » et bien d’autres.

         Cependant dans le poème « Palais » dédié au poète « Fantaisiste » Max Jacob, le lecteur découvre en vérité qu’à l’empoisonnement de l’amour, répond fidèlement l’effusion onirique et imaginaire dans le palais du rêve, où vivants et rêves se prodiguent des serments éphémères, toujours plus vrais que ceux du faux amour. Apollinaire commence ledit poème par une allégorie certaine puis enchaîne avec le réaliste burlesque dans l’optique de tourner en dérision la manière « symboliste » des textes et précisément son univers ésotérique de rares sonorités.

 

XIV – QUELQUES SYMBOLES DANS ALCOOLS.

 

         Dans « Le Pont Mirabeau » ce pont de Paris symbolise le décor et le souvenir nostalgique des amours enfuis :

                                      « Tandis que sous

Le pont de nos bras passe

Des éternels regards l’onde si lasse »

Dans ce même poème, le fleuve symbolise l’inexorable fuite du temps qu’on ne rattrape jamais. Cette eau courante est aussi image de renouvellement continu, d’éternité, de gage d’espérance et de messager de la vie :

                                      « L’amour s’en va comme cette eau courante

                                       L’amour s’en va

                                      Comme la vie est lente

                                      Et comme l’espérance est violente »

Dans les poèmes « Zone », « Le Pont Mirabeau », « La chanson du Mal – Aimé » et « Poème lu au mariage d’André Salmon », la ville symbolise la civilisation, le développement à travers ses ponts, la Tour Eiffel, les bruits, les cafés, les publicités, la brume, les maisons, l’horloge ; Donc plus qu’un simple décor, la ville est liée aux émotions et événements dont la poésie se nourrit.

         La fuite du temps symbolise l’irréversibilité du temps et la permanence de la poésie qui en perpétue le souvenir à travers l’eau du fleuve, le cycle des saisons, l‘automne, l’adieu aux jours passés, les images d’éloignement dans les poèmes comme : « Le Pont Mirabeau », « Les colchiques » ; « Marie » ; « L’Adien » ; « Mai » ; « Signe » ; « L’automne » ; « Saltimbanques » ; « Cors de chasse »…etc.

         La mort omniprésente dans Alcools symbolise la renaissance la cessation de vie, des activités ; les regrets liés à la fuite du temps à travers l’hiver, l’automne, l’eau de la noyade, le soleil, l’ombre, le feu dans les poèmes comme : »La maison des morts » ; « La dame » ; « Signe » ; « Les femmes » ; « La loreley » ; « Le brasier » ; « Crépuscule » ; « Merlin et la vieille femme » ; « La chanson du Mal – Aimé »…etc.

         Dans les poèmes « Cors de chasse » ; « Mai » ; « L’Adien » ; « Marie » ; « Le Pont Mirabeau » ; « Signe » ; « Automne » ; « Les colchiques » ; « Zone » l’élan du cœur, l’acte sexuel, la nostalgie à travers la séparation, l’eau, le souvenir mélancolique, l’amour – douleur, les fées, les sirènes malfaisantes, les blessures, le froid. Donc le poète mal aimé chante ses amours impossibles, qui parfois n’évoquent que les vives joies de l’amour réciproque que sous la sphère douloureuse.

         La femme symbolise à la fois l’ange et le démon en personne liés aux Amours mortes, dangereuses ou impossibles, à travers la négativité malfaisante, la lune, le vin, la flamme, l’alcool, la beauté légendaire, les yeux, la blondeur, les cheveux…etc. dans les poèmes « Rhénanes ».

         La renaissance par la poésie symbolise la transcendance de son existence, le renouveau poétique ; l’esprit nouveau dans les poèmes « Vendémiaire » ; « Nuit Rhénanes » ; « Fiançailles » ; « Le brasier » ; « Zone », à travers l’ivresse, l’eau source de vie, l’alcool, le soleil, le feu, le martyre. Donc, le poète se brûle au feu des épreuves traversées puis renaît par la seule magie de la poésie comparée à cet alcool brûlant d’une flamme créatrice qui transcende son existence tout comme le Phénix de la mythologie égyptienne qui périt par le feu et renaît de ses cendres. Ledit Phénix dans le poème « Zone » désigne l’oiseau – fétiche du poète qui symbolise l’homme de l’univers calciné par ses échecs et régénéré par la seule magie de la poésie.

         Les épées à travers la crise, la perfection, la magie, la torture, les blessures, la castration symbolisent la mort et la trahison dans l’intermède « Les sept épées », de l’amante qu’elles blessent on dirait de vraies épées. Cette crise entraîne le rejet de la femme « Je ne vous ai jamais connue ».

         Dans le poème « Mai », l’image des oiseaux symbolise celle des poètes et les fleurs nues des jeunes filles.

Dans « La Loreley », le fleuve symbolise l’illusion amoureuse.

Dans Alcools de Guillaume Apollinaire, l’imagination récompense les faits, privilégie le sentiment d’échec amoureux et sublime le souvenir amoureux par la magie de la poésie. Apollinaire métamorphose ses douleurs, ses regrets en poésie par la magie de l’œuvre d’art. Le poète lui-même nous invite à établir des liens entre sa biographie et ses textes particulièrement dans le poème d’ouverture « Zone ». Le poète y met en scène avec gouaille et pur lyrisme les souvenirs et les divagations de sa fantaisie. Il s’agit d’un lyrisme étroitement subjectif.

Le lyrisme guillaumien se veut intimiste. Il consiste d’une manière générale à l’effusion du moi mieux l’expression vive des émotions personnelles, de l’amour et des sentiments qui l’entourent sur un fond musical accentué sur le rythme du vers, ses sonorités et sa fluidité.

Alcools reprend certains thèmes privilégiés du lyrisme traditionnel : le poème « A la santé » développe l’image du prisonnier qui flirte avec sa belle jeunesse.

Dans « Le Pont Mirabeau » le poète représente l’amant au regret du temps des amours passés et la fuite du temps.

Dans les poèmes lyriques « Automne » et « Signe » le poète évoque la ronde des saisons et la métamorphose hyperbolique de l’automne.

Dans « La chanson du Mal – Aimé », Apollinaire énumère les traits naturels du lyrisme comme le chagrin amoureux, l’élégie de la souffrance et précisément la nostalgie.

Cependant l’auteur d’Alcools imprime un ton et des modes d’expression profondément renouvelés. Il s’agit du nouveau lyrisme qui brise la continuité et l’unité du poème par des fréquentes césures et autres ruptures qui mêlent les tons crus et élégiaques. Ce renouveau vise l‘écriture, et les thèmes du genre lyrique. Dans ce contexte, le poète dépasse les artifices voués à l’expression pour s’ouvrir au monde, le métamorphoser, l’embrasser à bras ouvert. Le nouveau lyrisme chante la vie sous toutes ses formes dans l’unique souci de célébrer « Les noces magnifiques du monde magique et la magie de la poésie ». Apollinaire de ce pas se présente comme un recréateur du monde par la magie des mots. Ce pouvoir transfigurateur de l’univers par la poésie se ressent dans « Les cosaques Zaporogues » ; « Aubade » ; « Vendémiaire » ; « Poème lu au mariage de Salmon » ; « Cortège »…etc. De la sorte, le lyrisme guillaumien transgresse totalement les lois habituelles de l’ancien lyrisme tout en prônant la prosodie neuve du nouveau lyrisme.

Le poème « Zone » semble présager le manifeste évident du modernisme guillaumien vu sa thématique, les regrets et le bilan d’une vie, la fuite illusoire dans l’ailleurs des émigrants, le destin du poète ; la modernité du siècle naissant en contraste avec un retour sur le passé et par sa versification accentuée sur l’abandon de la rime et le recours au vers libre.

        

XV – LES JEUX SUR LES SONORITES

    

         Dans Alcools plusieurs sonorités tendent à composer un tableau sonore en véritable harmonie avec les images. Ce qui laisse penser que le recueil passe pour être une subtile élégie musicale fidèle au précepte de la poésie de Paul VERLAINE dans son art poétique : « De la musique avant toute chose ». Pour cette raison, le poète recherche avant tout rythme et musicalité dans le déséquilibre rythmique des poèmes grâce à l’utilisation des vers inégaux et irréguliers qui renforcent la fluidité des vers et assurent la circularité et les incessantes répétitions anaphoriques à valeur incantatoire. Ces échos sonores sont perceptibles dans cet extrait au « Pont Mirabeau » :

                            « Les mains dans les mains restons face à face…

                            L’amour s’en comme cette eau courante

                            L’amour s’en va

                            Comme la vie est lente

                            Et comme l’espérance est violente

                            Vienne la nuit sonne l’heure

                            Les jours s’en vont je demeure

                            Passent les jours et Passent les semaines

                            Ni temps passé

                            Ni les amours reviennent

                            Sous le Pont Mirabeau coule la seine

                            Vienne la nuit sonne l’heure

                            Les jours s’en vont je demeure »

     Une lecture minutieuse de cet extrait permet de montrer que la musicalité du poème tient des sonorités à l’intérieur même des vers. C’est précisément le cas de la rime interne par le son ou (dans amour, courante, jours, coule), par le son an dans (dans, s’en, courante, lente, violente, temps, espérance), par le son on dans (restons, vont, pont) …etc.

         Les échos sonores multipliés par les répétitions dans ce poème touchent le lecteur pour lui permettre de chanter tout en comprenant ce poème. Dans ce contexte, la chanson a la vocation originelle d’aborder tous les thèmes, d’accompagner les évènements de la vie au jour le jour. Il va sans dire que la chanson a tout de même la capacité d’accepter tous les types de compositions malgré les contraintes rythmiques à savoir les couplets et les refrains, et les contraintes sonores qui se traduisent par l’usage des assonances et des allitérations. Elles accompagnent toutefois les compositions musicales de tout ordre.

         Dans le recueil, les allitérations ou rimes intérieures soutiennent des sons qui tintent musicalement c’est le cas de ce vers de « La loreley » :

         « Mon cœur me fait si mal il faut que je meure » où l’allitération en [m] imite le ton de la déclamation de cette brûlante envie de mourir. L’allitération en [n] dans ce vers « Sur les nixtes aux cheveux verts et naines » du poème « Automne malade » renforce l’image des éperviers à connotation négative liée à celle des jolies « femmes qui n’ont jamais aimé ». De même l’allitération en [l] dans l’alexandrin verticalisé du poème « Automne malade»

                            « Les feuilles

                             Qu’on foule

                            Un train

                            Qui roule

                            La vie

                            S’écoule »

Visualise le mouvement réel de la chute des feuilles et de la fuite du temps.

         Certains jeux de mots sont véritablement porteurs de sens. Ce sont des jongleries avec le langage qu’il faut apprécier dans Alcools qui renforcent certains sentiments. Dans le poème « Mai » la répétition de l’incipit « Le mai le joli mai » renforce le souvenir d’amour à l’effacement de ce souvenir qui par là aussi contribue à mettre en évidence l’unité du poème. Toujours dans le même poème, on peut révéler le couple : Joli Mai / Jolies Mais qui représente explicitement la manifestation des signes affectifs si chers des hommes envers les « Jolies dames » et plus précisément courant ce « joli » mois de Mai. Il s’agit là d’un sentiment contrarié car ces jolies femmes sont inaccessibles. Donc ce jeu de mot renforce la métaphore d’un amour impossible. Dans le vers « Qui donc a fait pleurer ces saules riverains ? » le jeu de mot sur les saules pleureurs qui n’ont que leurs branches pour pleurer indique clairement que l’idylle tourne court.

 

 

XVI – L’HUMOUR CAUSTIQUE

 

         Le poète dans ce recueil chante la vie sous toutes ses formes afin de médiatiser la magie de l’univers et la magie de la poésie par la seule métamorphose des mots qui prend en compte la polysémie des mots. Ainsi, dans « Zone » le concept fête religieuse = fête religieuse et décollage de l’avion. Dans le milieu sillage, le poète ruse avec la prosodie dans le but de créer des formes nouvelles. L’alexandrin verticalisée extrait d’ « automne malade » ci-contre en révèle une disposition insolite :

         « Les feuilles / Qu’on foule / un train / Qui roule / La vie / S’écoule »

L’humour est au service de la satire virulente dans le poème révolutionnaire « Zone ». Aussi, s’étonnera- t-on que le poète enrôle le pape Pie X dans son élan de renouveau :

         « L’Européen le plus moderne c’est vous pape Pie X »

Or l’histoire des débuts du XXème siècle précise que ce pape est demeuré le vaillant combattant du modernisme. Il se présentait d’ailleurs comme l’adversaire acharné de toute évolution surtout lorsque la question de l’église catholique universelle était au centre des préoccupations. Ainsi, tout auteur qui dérogeait ou simplement dénonçait les principes et règles écrites par l’église étatique des débuts du XXème siècle était inquiété par la machine à répression de l’heure. Le pape Pie X de son vivant a censuré près de 102 livres interdits aux chrétiens catholiques et plusieurs journaux n’ont pas échappé à la règle. Si ce pape n’était pas mort en 1914, le recueil Alcools aurait été le 103è candidat à la censure papale. Donc cet enrôlement du pape dans le modernisme (anti-modernisme) permet au poète d’atteindre sa cible. Ce choix guillaumien nous semble bel et bien simplement ironique.

         Il est donc aisé de comprendre que ces propos du poète sur la religion catholique universelle et sa sainteté sont paradoxaux, surtout provocateurs. La preuve, l’humour dans ces vers permet au poète de tourner en dérision la religion, le pape et Jésus. Cette allusion insolite à la religion dans Alcools justifie la foi naïve de l’enfant : poète très pieux dans « Zone »

                   « …tu n’es encore qu’un petit enfant

                            …

                   Tu es très pieux… »

Mais très vite, cette foi d’enfant naïf va s’émousser lorsque le poète se dit dans « Zone » :

         « …La honte te retient /

« D’entrer dans une église et de t’y confesser ce matin ».

         Toujours dans « Zone », le poète présente le christ qi semble déserter le monde montant au ciel à une vitesse supersonique « mieux que les aviateurs » et il précise que Jésus Christ dans son élan vers les cieux détient « le record du monde pour la hauteur ». Ces deux éléments associés constituent l’image finale du Christ lors de sa montée au ciel conjuguent véritablement un iconoclasme et un humour franchement caustique à la manière propre aux surréalistes futurs. Simplement parce que le poète compare la croix du supplice aux grandes ailes d’amour. Or Apollinaire fut passionné d’aviation. Cette image a suivi le poète jusque dans l’âge mature, qui lui permet de développer un humour verbal dans « Zone »

         « Ils crient s’il sait voler qu’on l’appelle voleur »

La satire religieuse dans Alcools puise dans l’insolite, l’humour verbal et des images d’ascension polysémique. Toute cette création poétique contribue à sa manière à contribuer à magnifier la gloire de Dieu.

         Le poète Apollinaire se découvre dans un état permanent d’écriture. Dans son recueil, il se plaît plus souvent dans ces bizarreries grammaticales dont, seul il maîtrise l’art. Ainsi, il manipule par exemple les pronoms « je » qui permet au poète d’assumer son présent et le jugement comme dans « Zone »

         « Je suis ivre d’avoir bu tout l’univers »

Et le pronom « tu » tourné vers le poète et ses expériences passées comme dans « Zone »                   

« Tu as fait de douloureux et joyeux voyages

                            Tu as souffert de l’amour… »

                            « Tu n’oses plus …et à tous moments je voudrais sangloter »

Ces fantaisies grammaticales se confirment par l’absence de ponctuation et certains enjambements qui brouillent la syntaxe. Dans « La chanson du Mal – Aimé », nous pouvons citer :

                            « Un voyou qui ressemblait à

                            Mon amour vint à ma rencontre »

Dans le même ordre on peut noter dans le même poème la phrase morcelée :

                            « Une femme lui ressemblait

                            C’était son regard d’inhumaine

                            La cicatrice à son cou nu

                            Sortit soûle d’une taverne ».

Toujours dans ce même poème, Apollinaire s’autorise certaines expressions incorrectes

         « Que mon amour à semblance » : semblance pour ressembler ou ressemble à.

         Dans le poème « Zone » cette syntaxe brouillée se poursuit :

         « Tu n’oses plus …et à tous moments je veux sangloter ».Le poète utilise l’expression : à tous moments (à tous les moments) pour à tout moment (à n’importe quel moment).

         Par endroit dans ce poème « Zone », le poète utilise la tournure le peu dont je me rappelle pour le peu que je me rappelle et qu’au sujet de son recueil Alcools le poète déclare :

         « Chacun de mes poèmes est la commémoration d’un événement de ma vie. ». Il utilise ainsi une formule pléonastique pour commémorer les souvenirs pour s’en souvenir.

         L’humour guillaumien est caustique. Il chavire l’esprit de changement du poète qui se trouve sceptique de par sa propre vie mais qui a pris le parti des mal aimés qui a choisi de défier toutes les fatalités amoureuses. Cet effort en vue de renverser cette tendance déjà est la marque de l’esprit nouveau voire du vent nouveau qui traverse la vie du poète.

         Dans plusieurs poèmes Apollinaire recourt au merveilleux. Le poète y exploite plusieurs attributs mythologiques comme le soleil, l’eau, le feu, la lyre. De même il puise dans la Bible, les mythes grecs, latins, égyptiens et indiens. Ceci justifie son goût pour les légendes. Il crée aussi des personnages référentiels dont la lecture fait appel à notre culture : Ulysse, Salmon, Marie, Jésus, Mirabeau, Pharaon, Orphée…etc.

         Apollinaire utilise aussi la technique du « couper – coller » telle que perçue dans les traitements de textes modernes. Ce procédé consiste à extraire un vers, fragments de vers ou texte pour l’insérer dans un autre sans que cet emprunt soit signalé. Dans le poème « Zone », on peut relever un libre collage de passé et de présent tous en véritables harmonies avec les collages dans certains tableaux de PICASSO.

Dans Alcools précisément, ce processus vise à prélever un vers ou un fragment de texte pour le réutiliser dans un autre sans que ce transfert soit signalé cependant.

Guillaume Apollinaire prend une bonne partie dans ce merveilleux jeu créatif. Soit la conclusion initiale du poème « A la santé » :

                   « Tournons toujours tournons toujours

                    Quand donc finira la semaine

                    Quand donc finiront les amours

                   Vienne la nuit sonne l’heure

                   Les jours s’en vont je demeure »

Les deux derniers vers ci-dessus qui concluaient le poème « A la santé » constituent dans le poème « Le Pont Mirabeau », un refrain très alléchant.

Dans Alcools, le poète prend plaisir à réutiliser des vers ou fragments de textes inédits qu’il modifie ou plus simplement « recycle ». Ainsi, dans les poèmes « La chanson du Mal – Aimé » ; « Aubade » ; « Réponses des cosaques zaporogues » et « Les sept épées », plusieurs passages ou entités illustrent majestueusement des collages de fragments de vers ou textes extraits des textes antérieurs.

Notons que ces recyclages, ces modifications, ces remises à jour et ces reprises des fragments anciens mettent en évidence une logiques interne élaborée au fil des 15 années d’écriture de Alcools qui redonne le blason du travail à maturité du poète et son travail de composition du recueil.

Les collages du recueil reposent sur une esthétique selon laquelle la prosodie et la mélodie expriment soit la colère, l’amour, la vengeance soit la joie transposable à une situation similaire dans d’autres conditions. Ainsi les collages du poème « Le Pont Mirabeau » permettent au poète d’exprimer la persévérance de la fuite du temps.

         « Vienne de la fuite du temps

         Les jours s’en vont je demeure »

L’autre procédé d’écriture du poète est de puiser son plaisir créateur chez un autre créateur de préférence du passé et plus rarement un créateur contemporain dans l‘optique de le couler dans le contexte de son style propre.

Apollinaire s’est inspiré plus ou moins directement de nombreux auteurs qui l’ont certainement influencé. Ainsi il les reprend tout en demeurant « Original » dans l’inspiration et le style. Car « le style c’est l’homme » prônait BUFON.

De par son style, son univers poétique et son ton, Apollinaire se coule dans le moule de Paul VERLAINE. Dans la culture poétique, le poème de VERLAINE « Impression fausse » du recueil Parallèlement se rapproche d’avec le poème d’Apollinaire dans Alcools, « La dame »

 

« Impression fausse »                                 « La dame »

 

« Dame souris trotte                                  « Toc toc il a fermé sa porte

Noire dans le gris du soin                          les lys du jardin sont flétris

Dame souris trotte                                     Quel est donc ce mort qu’on emporte

Grise dans le noir »                                   Tu viens de toquer à sa porte

                                                        Et trotte trotte

                                                         Trotte la petite souris »

 

Dans les deux poèmes, le verbe « trotte » a sans doute une valeur tragique et angoissante « la souris », image du poète traduit la monotonie du temps qui passe pour les prisonniers dont le poète en a une mémoire fraîche car lui-même ancien prisonnier.

         Guillaume Apollinaire est un charmant « mangeur de livres ». Cette fonction de grand lecteur des livres nourrit vivement sa création poétique. Dans « La loreley », le lecteur perçoit la retranscription dans un carnet de BRENTANO en séjour en Allemagne courant 1901 – 1902. Il puise aussi certains de ses poèmes dans les encyclopédies et autres dictionnaires. Dans sa « réponses des casaques zaporogues » il retranscrit mot après mot un des dictionnaires érotologiques. Ces emprunts et rêves nourrissent l’originalité du poète qui en ressort grandi.        

 

Le déchaînement fantasmatique.

 

Bon nombre de poèmes d’Alcools sont écrits sur la base des analogies existant entre le monde visible et l’invisible, l’univers réel et le monde intérieur. Tout est alors rêve : les formes, les couleurs, les parfums, les êtres et le poète se présente comme un « liseur de rêves » capable de déchiffrer les sensations et le sens dont ils sont messagers. Dans « L’ermite », « Le larron »…etc. le poète développe dans sa poétique des mots rares, des métaphores des hyperboles et une musicalité raffinée pour une lecture plus ou moins hermétique. Dans le poème « Nuit rhénane », le poète choisit des mots rares pour impulser l’alchimie poétique au service de l’imagination voire l’évocation de l’irréel. Ce climat d’étrangeté se confirme dans certains mots comme « incante », « râle – mourir », « trembleur ». Le verre qui se brise au dernier vers participe de la puissance des sortilèges et des incantatrices. Sous l’effet du récit fictif qui réclame de s’investir dans le réel, l poète fait des visions dans l’ivresse mais subit l’irruption d’une puissance externe qui brise le verre comparable au ver de terre et libère franchement la poésie.

         Alcools regorge plusieurs extraits oniriques qui s’illustrent dans 3 concepts indispensables : l‘illusion, la désillusion passant par la ressemblance. Dans « La chanson du Mal – Aimé », le voyou ressemble à la femme aimée. Donc ce mauvais garçon que le poète suivit n’est rien moins qu’une vision fantasmatique de la femme au regard d’inhumaine, qu’une incarnation onirique des images même du poète figurées en un autre elle-même : Aussi, peut –on lire : « Mon amour vint à ma rencontre »              

         Cette assimilation catalyse l’expression lyrique et le rêve. La pléthore des métaphores hyperboliques poussées jusqu’à l’invraisemblance absolue traduite la distance entre l’amour –désir et l’amour réel qui s’avère impossible.     

         En somme, dans l’ensemble du recueil Alcools le travail poétique du poète dévoile une certaine vision de la réalité. Par son art poétique, Apollinaire a voulu mettre au goût du jour les insuffisances de la vie dans le but de la rendre plus viable. Son esthétique est par définition une forme de renouveau, une sorte d’humanisme ou confluent du classique et du moderne. L’option symbolistique, lyrique et l’humour témoignent de son amour pour l’humanité.

         La diversité de son art poétique, la variété de son langage, de son ton, de sa vision, de son humour sont autant de vertus que ce poète met au service de la défense des mal aimés. Apollinaire s’illustre dans Alcools comme pratiquant d’un lyrisme intimiste fondé sur l’ivresse verbale, l’esprit nouveau, le goût de la surprise qui ont fait du poète le véritable instigateur de la génération surréaliste ; fondé les émotions fortes, la musique raffinée de l’âme. Le génie de la poésie guillaumienne se redécouvre dans le jeu polysémique et la lecture plurielle que s’autorise le lecteur potentiel. Cette liberté d’interprétation magnifie l’acte poétique en participant à la vie et au sens des mots du texte toujours expressifs.

                  

XVII. – LE RECUEIL ALCOOLS : APERÇU ANALYTIQUE

    

    La genèse du recueil de poèmes Alcools est particulièrement complexe. Le texte poétique étant par essence un texte autonome nous nous intéresseront à trois axes de lecture :   

 

XVII.1 – LE RECUEIL ALCOOLS : ETUDE RESUMEE DE QUELQUES POEMES REVELATEURS

 

   — « Zone », poème liminaire publié en 1912 dans la revue « Les soirées de Paris ». Ce poème a d’abord porté pour titre « Cri ». Dans son projet, Apollinaire avait pour souci de raffermir l’excitation du modernisme poétique. Le titre « Zone », bien qu’à priori mystificateur se rattache naturellement à la zone franche, c’est-à-dire une zone industrielle représentant l’ensemble des terrains vagues sous forme de ceinture qui entouraient la ville de Paris à une certaine époque. Ce récit autobiographique se présente comme un poème contestataire, une véritable élégie des temps modernes qui s’oppose à l’esprit religieux et à l’immobilisme des temps anciens. Dans ce poème, la figure de Marie Laurencin transparaît encore et se présente comme un réel défi à surmonter pour le poète presqu’envoûté.
   — « Le pont Mirabeau », poème publié en 1912. Ce poème fait à n’en point douter l’éloge, le bilan et la fluidité de l’amour. Il est à noter que Mirabeau de son véritable nom Honoré Gabriel Riqueti était fils de Victor Riqueti, alors comte de Mirabeau. Il fut homme politique français sous la monarchie entre 1749 et 1791. Son nom fut d’ailleurs donné à un des ponts sur la Seine, ce grand fleuve qui traverse la ville de Paris. Ce poème est sans doute aucun le plus célèbre du recueil Alcools. Inspiré par le départ de Marie Laurencin, ledit poème est presque la mise en cadence de la « Chanson triste cette longue relation brisée ». La fusion poétique des images, de l’idée et du mouvement fluide des vers le rend profondément harmonieux de par sa simplicité, sa pureté, sa valeur humaine, sa porté universelle ; tout, pour faire de poème tout seul un véritable chef-d’œuvre poétique. En France, le pont Mirabeau se situe dans la partie Ouest de Paris, et était régulièrement l’unique pont qu’empruntait le poète Apollinaire pour rentrer dans son domicile à Auteuil.
 

       Dans ce poème très bien construit sur le rythme langoureux et régulier, le pont est l’élément constant. Il fait ainsi de la Seine et du décor parisien des symboles précieux d’une modernité sentimentale gagnée par la nostalgie du temps qui passe. C’est dire que tout fuit avec le temps, comme l’onde du fleuve pour ne pas nommer la vie tout court caractérisée par l’Espérance, l’amour qui s’en va et, donc seul demeure pour tout souvenir ce pont qui témoigne les amours perdus. Toutefois, le pont ici visible n’est qu’un relais qui permet de traverser ce moment précis pour espérer toucher du bout du doigt le bonheur qui se présente comme une quête et surtout une perpétuelle reconquête derrière les multiples rencontres amoureuses toujours couronnées d’échecs. Et, à la fin il ne reste qu’un sentiment langoureux de désespoir et une incontestable douleur. Ce temps qui coule comparable à l’eau qui emporte l’amour sur son passage rend impossible le moindre mouvement tout en emprisonnant pour autant le malheureux poète dans l’immobilisme de ce vers « Sous le pont Mirabeau coule la Seine » qui ouvre et ferme le poème, voire l’intégrité de toute la parole et proscrit par la même occasion tout geste intrépide.

   — « La chanson du Mal-aimé », poème écrit entre 1903 et 1904 est publié en 1909. Troisième du recueil de poèmes Alcools, « La chanson du Mal-aimé » s’inspire d’un chagrin d’amour du poète Apollinaire qui s’était épris d’une jeune et séduisante jeune fille d’origine anglaise nommée Annie Playden, qui bien évidemment refusera d’accepter des avances . Il l’avait rencontrée lors d’un de ses multiples voyages en Allemagne en 1902, mais qu’il ne réussira malheureusement guère à conquérir encore moins à reconquérir. Ce poème parle d’un mal-aimé ou du chagrin d’un amoureux quitté par son amante. C’était une tradition au XXème siècle de mettre en évidence ce thème commun du mal-aimé.
 

       Dans ce poème, Apollinaire nous déjà annonce son rythme surréaliste et dans la même perspective, le poète nous montre tout son art surréaliste à travers ce poème. Il réussit à allier parfaitement le traditionnel et le moderne ; et intégrant aisément un thème du moyen-âge « La douleur » tout en le modernisant pour essayer de reconquérir le cœur d’Annie Playden. Les thèmes qui sont développés dans ce texte, sont représentatifs de plusieurs époques et plusieurs pays distincts. C’est probablement cela qui permet au poète inspiré de divaguer et de traverser le socle du temps.

   — « Les colchiques », poème publié en 1907, puis en 1911. Le mot « colchique » désigne une plante vénéneuse des près aux très belle fleurs. Cette plante qui appartient à la famille des liliacées s’appelle aussi « tue-chien ». cet autre poème rappelle le séjour du poète Apollinaire en Rhénanie et plus distinctement à Neu Gück. Ce texte est aussi inspiré par l’amour pour Annie Playden, la jeune anglaise qui était la compagne, fière allure de Gabriel dont le poète était le précepteur, période pendant laquelle cette liaison amoureuse n’avait pas encore pris une coloration tout à fait dramatique. 
 

         Dans ce poème, le poète nous présente en réalité un décor naturel propice, ce pré au bonheur et à la tranquillité des feuilles automnales où l’amour possession devient poison. Le poète quant à lui est obligé de s’y abreuver et s’y tuer à petit feu comme le colchique qui est une plante herbacée, véritable poison lent pour les troupeaux de vache de passage dans les prés. Curieusement, les plus sages animaux et sans doute aucun, conscient du danger qui les y attend fuient ce repas indigeste et abandonnent les prés pour toujours. Malheureusement, le poète épris d’amour hésite de s’en aller pour ne plus y revenir et, fixe obstinément ses yeux sur sa bien aimée qui est porteuse de cette flamme qui tue lentement, c’est-à-dire la colchicine mortelle.

   — « Marie », poème publié en octobre 1912. Ce poème s’adresse à Marie Laurencin, inspiré l’amour pour cette dernière que le poète aime pour l’instant mais, la séparation viendra bientôt les éloigner définitivement l’un de l’autre au milieu de l’année 1912. Dans ce texte, le poète y mêle aussi le souvenir de la jeune fille de Stavelot dit Maria Dubois qu’il avait aimée dans les années 1899. L’image de la femme occupe une place prépondérante dans ce poème. Et, tout cela n’est qu’angoisse dans l’attente du prochain rendez-vous qui aura probablement lieu dans une semaine. Bien évidemment, il trouve le temps très long en attendant.
   — « L’émigrant de Landor Road », poème publié à la fin de 1905. Ce poème de la modernité et du développement est inspiré par le second voyage du poète à Londres en mai 1904. Annie Playden qui habitait Landor Road décida se déplacer pour l’Amérique afin d’échapper nécessairement au harcèlement du poète Guillaume Apollinaire.
   — « Le Brasier », poème publié en 1908 sous le titre « Le Pyrée », puis deux autres fois en 1913 avant la publication du recueil de poèmes Alcools. Pour Apollinaire le poète, « Le Brasier » est précisément l’un de ses poèmes les plus travaillés. Evoquant le dépit face à la vie, ce poème d’inspiration rimbaldienne renforce l’activité poétique elle-même. Tout lecteur curieux à la simple lecture pense au bûcher des sorciers et des hérétiques, il pense aussi à l’enfer des révoltes et au Phénix qui renaît de ses cendres. Ce poème « Le Brasier » s’efforce de détruire à la fois le passé et la réalité terrestre, la souffrance héroïque et la puissance transsubstantiatrice et céleste. Ce feu poétique est une pensée incandescente et une suite de visions utopiques qui s’ouvrent dans l’impasse.
   — « Schinderhannes », poème publié en 1904. Ce poème est situé à la période où Apollinaire est allé vivre sur les bords du Rhin en Allemagne. Il est une allusion à un bandit de grand chemin qui s’était opposé aux troupes de Napoléon. L’histoire racontée dans ce poème est une légende rhénane. Apollinaire, ayant entendu de vieilles chansons allemandes qui célébraient ce bandit arrêté et exécuté en 1803 par les troupes d’occupations françaises et, qui devint une sorte de héros national, reprend bien volontiers ce thème sous la forme du repos du guerrier, et de manière caricaturale cependant. En effet,   Schinderhannes désigne un brigand très célèbre. héros des contes populaires rhénans, il est un véritable hors-la-loi comme le voulait Guillaume Tell suisse ou comme Robin des bois, opposé à l’envahisseur. Il représente l’idéal de la liberté dans les montagnes et les forêts inaccessibles.
 

       Dans ce poème de 32 vers en 08 strophes de quatre vers chacune, à partir de ces tableaux aux accents cubistes, l’auteur semble faire l’éloge de la rébellion. Il met en relief une logique et toute une hygiène de vie qui se dresse dans cette existence tapie hors des villes, dans les montagnes et les forêts où le brigand est pourchassé par les gendarmes et l’opinion. Ce poème est représentative des caricature des héros romantiques et montre aussi que la poésie peut se nicher dans la clandestinité et que les styles poétiques se mélangent tout aussi bien dans la bouche des malfrats. 

   — « Les Femmes », poème publié de même en janvier 1904. « Les Femmes » de Apollinaire est en vérité un poème d’opposition et des cycles. Dans ces vers, l’auteur met exergue des femmes dans la maison d’un vigneron. Par une nuit d’hiver sauvage, lesdites femmes se racontent des histoires domestiques et de la vie quotidienne tandis que le poème « Les Femmes » dans sa globalité parle des grandes choses de la vie. Loin de chercher à décanter le réel à la manière symboliste, le poète a le souci de rendre toute l’épaisseur de la vie, où se juxtaposent tout à la fois les remarques banales, les gestes quotidiens, les préoccupations des hommes de l’univers et les grandes réalités de l’existence imposables à tout être vivant que sont la Vie, l’Amour et la Mort.
 

      Dans ce poème, l’auteur expose les thèmes de l’opposition et de la réconciliation, le cycle de l’année, le cycle de la vie et de la mort, l’amertume de l’amour et la douceur de la vie domestique.

   — « Automne Malade », ce poème se rattache de par sa source d’inspiration au séjour rhénan du poète Guillaume Apollinaire. Le poète y expose sa vie sur la nature. Celui-ci est généralement sensible aux visages ambivalents de l’automne. D’abord, les fruits mûrs qui marquent inévitablement la fécondité. Et par la suite les feuilles mortes qui expriment la mélancolie de la mort prochaine comme le voulaient les romantiques. Apollinaire imite tout en demeurant original. Cette originalité consiste à sentir la faiblesse de la vie à l’intérieur même de la richesse épanouie.
   —  « Aubade chantée à Laétrere l’an passé », véritable hymne d’amour, ce poème portraiture la femme aimée surnommée Pâquette qui sans doute était l’une de ses multiples liaisons amoureuses. Ce texte restitue l’amour dans un décor mythologique constitué des dieux et des merveilles de la nature où Mars, Dieu de la guerre et Vénus, Déesse de l’amour se sont réconciliés et s’embrassent amoureusement. Ce poème érotique présente Pan, Dieu espiègle et joueur de flûte qui chante à tue tête pendant que ses compagnons dansent tous nus et se permettent de faire l’amour en plein air. Ceci nous nous rappelle le goût sucré du poète pour la littérature érotique à une certaine période.
   — « Cortège », hymne authentique de l’instabilité, ce poème retrace la succession de choses hétéroclites où se mélangent à l’envie le bric-brac et les morceaux d’une existence polonaise, du côté de la mère du poète, italienne, allemande et française pourchassée par l’échec. Dans ce poème, l’auteur parle de sa vie instable faite de voyages, d’amours sans lendemains meilleurs, de rencontres nombreuses traquées par l’insuccès. Ce texte, montre l’homme conscient qu’il est abandonné à lui-même entrain d’assister en spectateur au rendez-vous des hommes et qu’il dit les connaître sans toutefois se connaître lui-même. Lui, qui n’est rien moins que ce que les autres en disent, qu’il n’est qu’une statue que les autres construisent. Dans cette situation, le poète étale au grand jour sa condition d’homme et se demande éternellement : Qu’est-ce l’homme ? Qui est l’homme ? Moi, poète et homme tout court qui suis-je enfin ?
 

Le poème exprime ainsi l’angoisse de vivre et surtout la vacuité de la vie de l’homme qui transporte tout dans son mouvement. A l’intérieur de ce « tout », plate-forme entre rien et tout rien ne se cache d’autre qu’un « Cortège » de créatures bavardes.

   — « Marizibill », l’image de la femme est obstinément au centre de ce poème qui porte le nom d’une jeune fille sans doute prostituée que le poète a connue en Allemagne durant son séjour rhénan. Dans ce poème, le métier de prostituée est marqué par l’ivrognerie, la vie de débauche et principalement les plaisirs charnels payés qui paraît être l’une des marques systémiques de la civilisation moderne. Le poète, désœuvré et rêveur a le cœur meurtri d’avoir favorisé ce précieux commerce du sexe tout en étant victime de l’amour et, aussi d’être tombé amoureux d’une prostituée. 
   — « Nuit rhénane », est le tout premier des neufs poèmes de la série des « Rhénanes », inspiré par un des multiples séjours d’Apollinaire.  « Nuit rhénane » promène le lecteur dans l’ensemble du poème pour lui montrer la vision fantastique de l’auteur qui intègre les images des légendes rhénanes avec d’autres images plus réelles d’une Rhénanie folklorique, rurale et traditionnelle. Ces images révèlent dans la même lancée, des circonstances biographiques précises de l’expérience angoissée d’un amour malheureux. La femme sirène présente dans ce texte est l’image d’un amour trompeur à savoir la « Loreley» à laquelle est d’ailleurs consacré le poème central des « Rhénanes ». Le poète, refusant de subir l’ivresse qui s’empare du paysage, pour échapper à la déception amoureuse essaye de briser sa chute libre dans les profondeurs du liquide éthylique par un éclat de rire final, croyant noyer ses soucis amoureux.
   — « La synagogue », ce titre est choisi à bien volontiers par le poète. Du grec « sunagôgé » qui signifie lieu des prières, ce titre renvoie à volonté au temple ou à la maison des prières et des communautés juives depuis les témoignages des anciens écrits. Les juifs avaient la réputation de toujours se construire une synagogue comme lieu de rencontre selon le lieu où ils se trouvent.
 

        Dans ce poème, l’auteur nous promène en Allemagne le long du fleuve Rhin. Deux juifs : Ottomar Scholem et Abraham Loeweren dans un langage grotesque dénoncent les comportements irrévérencieux et prohibés des autres fidèles en route pour la prière. Les deux compagnons courtisent la même femme qui finira par tomber enceinte de père inconnu. L’auteur à travers ces faits déviants remet tout simplement en cause l’hypocrisie des fidèles « honnêtes croyants » et pécheurs à divers degrés qui se donnent la liberté de prier ensemble et de « baiser la Thora », ce livre saint qui ouvre largement les portes du paradis. Les deux compères jouent à la comédie de la probité et de la sainteté devant Dieu le Père tout puissant et, de ce pas ils profanent les choses sacrées comme si c’était une loi naturelle.

   Dans ce texte, la synagogue se présente comme un lieu par excellence où les prétextes de la tromperie sont organisées aux yeux de tout le monde sans la moindre inquiétude. Seul courageux pris comme la voix des sans voix, ce très gros poisson du Rhin qui manifeste son indignation en gémissant de voir le large fossé qui continue à se creuser entre les dires et les actes des hommes. C’est la raison pour laquelle un homme de Dieu hypocrite aux comportements anti religieux peut affirmer : « Très cher bien aimés en Christ, faites ce que je vous dis de faire au nom du père… et non ce que moi-même je fais, car comme vous je suis un être de chair. »    

   — « Crépuscule », véritable poème-symbole, ce texte effleure les images de manière fugitive sans les faire toucher pour autant. Cependant, Ce poème s’adresse une fois de plus à Marie Laurencin, inspiré l’amour pour cette dernière que le poète aime. Elle ressemble à Arlequin, ce personnage de la comédie italienne qui apparaissait sur scène régulièrement vêtu d’un habit aux couleurs multiples pour paraître et non pour être.  Dans ce poème, la femme est présentée comme un être aux milles visages insaisissables dans un décor surréaliste où baignent la magie, l’exotérisme, le spectacle, l’érotisme et un homme pendu qui s’amuse à jouer des cymbales. Et l’auteur, l’amoureux-ivre n’a pu du début jusqu’à la fin du texte jouer aucun rôle tandis que le lecteur-spectateur tapi dans l’ombre se plaît à observer le tour de passe-passe dont personne ne maîtrise la moindre règle.
   — « Salomé » est un poème de référence biblique. Il s’inspire d’un passage des Saintes Ecritures qui rappelle la mort du prophète Jean qui prêchait dans le désert du Sinaï et baptisait les gens dans les eaux du fleuve Jourdain. On a fini par le baptiser « Jean le Baptiste ». Si l’on s’en tient à l’évangile selon Luc, chapitre 1 à 20, Jean le prophète fut jeté en prison et, à la demande de Salomé, décapité pour une danse que le roi en avait demandé et sa tête fut offerte à la belle Salomé sur un plateau comme elle voulait.
 

       Ce nom de Salomé en réalité regroupe toutes les formes possibles du péché à savoir de l’inceste au sacrilège. Dans ce poème, l’auteur met en évidence le caractère perfide de la femme qui prend obstinément la parole comme une véritable héroïne tenant entre ses mains la tête de Jean Baptiste déjà coupée pour montrer que c’est le prophète qui rythmait son existence par la portée de ses prédications. Malheur sous le cynisme féminin, il vient de se voir décapité à la demande persistante de Salomé simplement parce que le roi veut plaire à sa propre fille.

   — « Merlin et la vieille femme », Merlin est un personnage de la « La légende du roi Arthur », un conte du conteur Chrétien de Troyes où, Il est fils d’une jeune femme et d’un démon. L’apparence de Merlin est variable. Il se présentera donc soit comme un beau jeune homme soit comme un vieillard à la barbe bien longue. Il est un prophète doté de pouvoirs magiques qui connaît le passé et devine l’avenir.
 

        Dans ce poème, Merlin passe de moments difficiles et est incapable de changer le mauvais temps ambiant. Il crie au scandale en faisant intervenir un « rival ». Le sourire renaît par la seule parole de quatrième strophe qui arrive subitement et change le décor en un « printemps d’amour » qu’accompagne « un jeune jour d’avril ». A partir d’un miracle dont il détient seul le charme, le magicien et la vieille se surprennent dans des amours inattendus d’où naîtra aussi un l’enfant inattendu. Le texte dans sa globalité est traversé par la fleur d’aubépine qui demeure le seul refuge probable sous lequel le couple insolite trouve asile aux prises avec la fatalité.

   — « Je flambe dans le brasier », dans ce poème qui précède « Le Brasier», il s’agit de ce feu de l’amour, du feu poétique et d’une suite de visions utopiques qui s’ouvrent dans l’impasse sur un ton de résignation. Le poète aime et ne peut en retour être aimé d’Annie Playden, l’une de ces diverses liaisons amoureuses sans espoir qui contribue à le plonger dans une extrême souffrance sans fin. Ceci indique bien qu’il n’y a pas d’amour heureux. Le brasier dans lequel se consume l’auteur, devient toute sa vie voire son univers perpétuel au point où il s’y plaît à le revendiquer pour lui tout seul loin des autres condamnés de la terre pour y demeurer seul jusqu’à la fin des temps. Tout compte fait, dans ce texte Apollinaire se présente pareil à un homme brûlé vif par tous les feux existentiels si bien qu’il n’en peut allumer aucun à l’heure qu’il est et, choisi fatalement de devenir ce « mal-aimé » de la chanson ; celui-là même à bout de souffle qui se livre en aveugle à l’océan de feu et principalement aux ravages de l’amour qui l’entraînent. 
   —  « La Loreley », à travers ce poème le poète Guillaume Apollinaire se révèle effectivement au lecteur à partir des grands thèmes dominants ainsi qu’un rythme et une musicalité singuliers à l’auteur. Dans ce texte, où Loreley s’apparente à un rocher ou à une montagne, l’homme est inscrit dans le temps comme tout mortel tandis que tous les autres éléments de la nature sont inscrits dans l’éternité, ils semblent ignorer toute idée ou menace de mort. La souffrance de Loreley est donc éternelle tout comme celle du poète qui se trouve être sans fin possible, telle que vérifiée dans les mythes.
 

         Ce texte à bien d’égards, pourraient être considéré comme une synthèse du génie artistique d’Apollinaire et de son temps, qui inscrit le thème du Mal-aimé dans l’éternité. Ce problème concerne tous les hommes autant que la terre toute entière. Et la montagne se trouve être toute seule flottant dans le vent autant que notre très cher poète se sent abandonné à lui-même.

   — « Les fiançailles », un autre incontestable hymne d’amour. Rappelons toutefois que les fiançailles sont l’étape la plus remarquable dans la vie deux êtres amoureux et qui s’engage à intégrer le monde complexe du mariage. Sachant que le poète Guillaume Apollinaire qui est mort seulement à l’âge de 38 ans n’a jamais dégusté la savoureuse joie des fiançailles malgré sa pléthore de liaisons amoureuses sans avenir, il va de soit que ce poème tente de combler un sérieux vide dans la vie du poète. La preuve, le seul mariage et apparemment le vrai où l’auteur s’est engagé est celui avec Jacqueline Kolb qui malheureusement n’a duré qu’à peine deux années et le poète est décédé. Cependant, il a réussi pour une fois tout au moins à célébrer le bonheur qu’il tisse dans ce nouveau tableau très romantique et enchanteur comme l’aurait nécessairement fait le peintre cubiste Picasso. Il s’agit d’un décor merveilleux et fantastique. Comme le montrent aisément les expressions ci-contre : « Le cyprès où niche l’oiseau bleu, une Madone qui a pris les églantines, la cueillette des giroflées, le nid des colombes, des pigeons roucoulants, deux cœurs suspendus aux citronniers ».
   — « Mes amis m’ont enfin avoué leur mépris », ce poème prend le parti pris des amis de se moquer contre le poète. Lui, qui est étranger aux de la vie de tous les jours. L’auteur y voit essentiellement du mépris tout conscient de prendre les choses du côté du spleen comme le voulais Charles Baudelaire.
 

       Dans ce poème, le poète incompris par société se perd dans les rêves et fait rêver le lecteur. Il se sent abandonné, exploité mais, au bout du compte rejeté par la société qui l’a vu naître et grandir. En effet, il boit « à pleins verres les étoiles », il marche comme les rois ensorceleurs sur les lourds velours des nuages dans le ciel bleu, loin des réalités terrestres où, il se passe bien de choses. Lorsqu’il se désillusionne et croyant échapper au dépit face à la vie, il prend conscience de sa présence sur terre et, malheureusement il se rend à l’évidence que « Les ombres qui passaient n’étaient jamais jolies ».

   — « A la fin les mensonges ne font plus peur », ce poème est un hymne à la révolte. Le poète incite franchement à la rébellion : c’est le temps de dire « trop c’est trop, il faut que cela cesse ». Il est question pour lui en effet de purifier la société en faisant un dernier sursaut d’orgueil contre tout ce qui s’est implanté et qui accable la société. Le poète s’oppose d’abord à la nature et particulièrement à cette lune au combien soumise « qui cuit comme un œuf sur le plat ». Puis, il s’attaque à l’amour et naturellement à ces « fleurs de la passion / qui offrent tendrement deux couronnes d’épines ». Bien plus encore, il accuse Dieu le Père et en réalité « Des anges diligents (qui) travaillent pour moi à la maison ». Enfin, il dit non aux femmes et évidemment à « Une dame penchée à sa fenêtre (qui) m’a regardé longtemps ». Le poète dans son élan de dénonciation, se sent en toute liberté et se surprend entrain de chanter dans un monde qui lui appartient et fait désormais sa joie « Toute la sainte journée j’ai marché en chantant».
   — « A la Santé », poème publié en septembre 1911. Ce poème se rattache de par sa source d’inspiration au séjour carcéral du poète Guillaume Apollinaire. Le poète y expose sa vie en prison. Celui-ci est fréquemment sensible à l’évocation de l’ambiance angoissante du milieu carcéral. En effet, le poète présente dans ce texte la prison comme un monde des réalités autres, une nouvelle vie de captivité où il faut subir la honte de se mettre à nu devant tout le monde avant de rejoindre sa cellule qui n’est rien moins qu’une tombe où la moindre résurrection est interdite. Et le regret peut de tout évidence se lire au bout de la peine dans ces tristes vers à l’image même de la prison : « Ô mes années» perdues pour désigner un véritable gâchis de son passé dans la mesure où le présent se caractérise essentiellement par la condamnation ; « Ô jeunes filles » pour désigner les jeunes filles avec qui le poète a flirté ou qu’il a admirées.
 

Dans ce texte, l’auteur exprime d’abord son enfermement puis, son ennui à travers la monotonie de la vie en prison et du temps aux côtés de son mal-être. C’est ce qui emmène Apollinaire à faire appel au Dieu tout puissant pour les autres prisonnier qui versent des larmes « comme une fontaine » incapable d’assumer leur condition de réclusion et pour lui-même à la fois pour ce qu’il vit et pour son avenir.      

   — « Vendémiaire », 
 

    Ce poème semble être le tout premier publié en novembre 1912 sans ponctuation par Guillaume Apollinaire qui étendra le procédé à toute l’œuvre avec l’impression d’Alcools. Ce poème était selon l’auteur celui qu’il préférait le mieux dans tout le recueil. Il le justifie personnellement en disant qu’il démontre bien le titre qui se veut emblématique. En effet, le concept Vendémiaire désigne le premier mois du calendrier républicain qui va du 22 Septembre au 21 Octobre de chaque année. C’est également le premier mois de l’automne d’après le calendrier révolutionnaire, celui des vendanges. Le vin est donc le centre symbolique du poème auquel se rattachent les connotations de l’alcool, de l’ivresse qui accompagnent la création poétique. Dans ce texte, l’automne bachique (qui célèbre le vin et l’ivresse) s’oppose à l’automne finissant développé dans « Automne malade ».  

       Le poète s’adonne dans ce texte à une poésie multi – dimensionnelle qui s’inspire de toutes les cultures, des coutumes et traditions. Aussi repère – t –on dans ledit texte des expressions convoquées comme : Rome et la chrétienté, la mythologie grecque, la culture méditerranéenne, les martyrs chrétiens, l’univers mécanique, la tradition de celles de Bretagne, plantes, animaux…tout ce que peut se muer en poésie. Il ne faut guère se contenter de savourer le défilé des images, il faut tout de même la pensée latente, celle de la vie te de l’univers vendangés par le poète. Cette pensée se mue en vin qui grise l’auteur et fait de lui le maître de l’univers par le seul pouvoir de la poésie.

      « Vendémiaire » recèle des techniques d’écriture diverses. Il met en relief la création poétique par des fantaisies verbales, les sonorités et les images se mêlent à l’imagination créatrice du poète qui soutient « Tous les mots que j’avais à dire se sont changés en étoiles ».

 

XVII.2 – LE RECUEIL ALCOOLS : RELEVE SYSTEMATIQUE DE QUELQUES CITATIONS IMPORTANTES

 

«   A la fin tu es las de ce monde ancien

         Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin » « Zone »

« Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière » « Zone »
« Seul en Europe tu n’es pas antique ô christianisme

         L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X » « Zone »

« Tu as souffert de l’amour à vingt et à trente ans

         J’ai vécu comme un fou et j’ai perdu mon temps » « Zone »

« Tu n’oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter

Sur toi sur celle que j’aime sur tout ce qui t’a épouvanté « Zone »

« Et toi que les fenêtres observent la honte te retient

         D’entrer dans une église et de t’y confesser ce matin » « Zone » 

« Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie

         Ta vie que tu bois comme une eau de vie » « Zone »

« Faut-il qu’il m’en souvienne

La joie venait toujours après la peine » « Le pont Mirabeau »

« Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure » « Le pont Mirabeau »

« L’amour s’en va comme cette eau courante

         L’amour s’en va

        Comme la vie est lente

        Et comme l’Espérance est violente » « Le pont Mirabeau »

« Passent les jours et passent les semaines

            Ni le temps passé

            Ni les amours reviennent

           Sous le pont Mirabeau coule la Seine » « Le pont Mirabeau »

« J’ai hiverné dans mon passé

          Revienne le soleil de pâques

         Pour chauffer un cœur plus glacé» « La chanson du Mal-aimé »

« Mon beau navire ô ma mémoire

         Avons-nous assez navigué

         Dans une onde mauvaise à boire

        Avons-nous assez divagué

        De la belle aube au triste soir » « La chanson du Mal-aimé »

« Je suivis ce mauvais garçon

          Qui sifflotait mains dans les poches

          Nous semblions entre les maisons

         Onde ouverte de la mer Rouge

         Lui les Hébreux moi Pharaon » « La chanson du Mal-aimé »

« C’était son regard d’inhumaine

                     La cicatrice à son cou nu

                     Sortir saoule d’une traverse

                    Au moment où je reconnus

                    La fausseté de l’amour même » « La chanson du Mal-aimé »

« Moi qui sais des lais pour les reines

                    Les complaintes de mes années

                   Des hymnes d’esclaves aux murènes

                   La romance du Mal – aimé

      Et des chansons pour les sirènes » « Aubade chantée à Laétrere l’an passé » 

« L’amour est mort j’en suis tremblant

        J’adore de belles idoles » « Aubade chantée à Laétrere l’an passé »

« Devenez mes sujets fidèles

        Leur avait écrit le Sultan » « Aubade chantée à Laétrere l’an passé »

« Voie lactée ô sœur lumineuse

         Des blancs ruisseaux de Chanaan » « Voie Lactée » (1)

« Mon cœur et ma tête se vident

        Tout le ciel s’écroule par eux » « Voie Lactée » (1)

« Malheur dieu pâle aux yeux d’ivoire

        Tes prêtres fous t’ont-ils paré

        Tes victimes en robe noire

         Ont-elles vainement pleuré

         Malheur dieu qu’il ne faut pas croire » « Voie Lactée » (1)

« J’ai droit que la terre me donne

        O mon ombre ô mon vieux serpent » « Voie Lactée » (1)

« Tu es à moi en étant rien

         O mon ombre en deuil de moi-même » « Voie Lactée » (1)

« Une femme une rose morte

        Merci que le dernier venu

        Sur mon amour ferme la porte

        Je ne vous ai jamais connue » « Les sept Epées »

« Destins destins impénétrables

        Rois secoués par la folie

       De fausses femmes dans vos lits

       Aux déserts que l’histoire accable » « Voie Lactée » (2)

« Un jour le roi dans l’eau d’argent

        Se noya puis la bouche ouverte

        Il s’en revint en surnageant

        Sur la rive dormir inerte

        Face tournée au ciel changeant » « Voie Lactée » (2)

« Mes rêveuses pensées pieds nus vont en soirée » « Palais »
« Et ces mets criaient des choses non pareilles

        Mais nom de Dieu !

        Ventre affamé n’a point d’oreilles

         Et les convives mastiquaient à qui mieux mieux » « Palais »

« Ayant décroché une étoile

        Il la manie à bras tendu

        Tandis que des pieds un pendu

        Sonne en mesure les cymbales » « Crépuscule »

« L’aveugle berce un bel enfant

        La biche passe par ses faons

        Le nain regarde d’un air triste

        Grandir l’arlequin trismégiste » « Crépuscule »

« Les morts se réjouissaient

        De voir leurs corps trépassés entre eux et la lumière » « La Maison des Morts »

   32-  « Votre volonté sera la mienne

         Je vous attendrai                                                                                     

        Toute votre vie

         Répondait la morte » « La Maison des Morts »

« Je vous aime

        Disait-il

        Comme le pigeon aime la colombe

        Comme l’insecte nocturne

        Aime la lumière » « La Maison des Morts »

34- « A se confondre avec le souvenir

        On est fortifié pour la vie

        Et l’on a plus besoin de personne » « La Maison des Morts »

35- « Un jour je m’attendais moi-même

        Je me disais Guillaume il est grand temps que tu viennes

        Pour que je sache enfin celui-là que je suis

        Moi qui connais les autres » « Cortège »

   36- «    Je connais des toutes sortes

              Ils n’égalent pas leurs destins

              Indécis comme feuilles mortes

              Leurs yeux sont des feux mal éteints

              Leurs cœurs bougent comme leurs portes » « Marizibill »

37- « Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant » « Le voyageur»

38- « Un soir je descendis dans une auberge triste

         Auprès de Luxembourg

         Dans le fond de la salle il s’envolait un Christ » « Le voyageur»

39- « Les villes que j’ai vues vivaient comme des folles » « Le voyageur»

40- « Oui je veux vous aimer mais vus aimer à peine

        Et mon mal est délicieux » « Marie » 

41- « Je passai au bord de la Seine

        Un livre ancien sous le bras

        Le fleuve est pareil à ma peine

        Il s’écoule et ne tarit pas

        Quand donc finira la semaine » « Marie »

42-« Les anges les anges dans le ciel

     L’un est vêtu en officier

     L’un est vêtu en cuisinier

     Et les autres chantent » « La Blanche Neige »

43- « Les feuilles ô liberté végétale ô seule liberté terrestre » « Poème lu au mariage d’André Salmon»

44- « Réjouissons-nous non parce que notre amitié a été le fleuve qui nous a fertilisés » « Poème lu au mariage d’André Salmon»

45- « L’amour veut qu’aujourd’hui mon ami André Salmon se marie » « Poème lu au mariage d’André Salmon»

46- « Ne pleure pas ô joli fou du roi

        Prends cette tête au lieu de ta marotte et danse » « Salomé»

47- « J’entends mourir et remourir un chant lointain

        Humble comme je suis qui ne suis rien qui vaille » « La Porte »

48- « Enfant je t’ai donné ce que j’avais travaillé » « La Porte»

49- « Ah !qu’il fait doux danser quand pour vous se déclare

        Un mirage où chante et que les vents d’horreur

        Feignent d’être le rire de la lune hilare

        Et d’effrayer les fantômes avant-coureurs » « Merlin et la Vieille Femme »

50- « Qu’il monte de la fange ou soit une ombre d’homme

      Il sera bien mon fils mon ouvrage immortel » « Merlin et la Vieille Femme »

51- « Les veuves précédaient en égrenant des grappes

        Les évêques noirs révérant sans le savoir

        Au triangle isocèle ouvert mors des chapes

        Pallas et chantaient l’hymne à la belle mais noire » « Le Larron»

52- « Ô Seigneur flagellez les nuées du coucher

         Qui vous tendent au ciel de si jolis culs roses » « L’ermite »

53- « Seigneur le Christ est nu jetez jetez sur lui

        La robe sans couture éteignez les ardeurs » « L’ermite »

54- « Enfin Ô soir pâmé au bout de mes chemins

        La ville m’apparut très grave au son des cloches » « L’ermite »

55- « Oh ! l’automne l’automne a fait mourir l’été

        Dans le brouillard s’en vont deux silhouettes grises » « Automne»

56- « Mon bateau partira demain pour l’Amérique

        Et je ne reviendrai jamais » « L’émigrant de Landor Road»

57- « Gonfle-toi vers la nuit O Mer les yeux des squales

        Jusqu’à l’aube ont guetté de loin avidement

        Des cadavres de jours rongés par les étoiles

        Parmi le bruit des flots et des derniers serments » « L’émigrant de Landor Road»

58- « Je la surnommai Rosemonde

        Voulant pouvoir me rappeler

        Sa bouche fleurie en Hollande

        Puis lentement je m’en allai

      Pour quêter la Rose du Monde » « Rosemonde»

59- « J’ai jeté dans le noble feu

         Que je transporte et que j’adore

          De vives mains et même feu

         Ce passé ces têtes de morts

         Flamme je fais ce que tu veux » « Le Brasier»

60-« Dans la plaine ont poussé des flammes

        Nos cœurs pendent aux citronniers

        Les têtes coupées qui m’acclament

        Et les astres qui ont saigné

        Ne sont que des têtes de femmes » « Le Brasier»

61- « Je flambe dans le brasier à l’ardeur adorable

        Et les mains des croyants m’y rejettent multiple innombrablement » « Je Flambe dans le Brasier »

62- « Je suffis pour l’éternité à entretenir le feu de mes délices

         Et des oiseaux protègent de leurs ailes ma face et le soleil » « Je Flambe dans le Brasier »

63- « Voici le paquebot et ma vie renouvelée

        Ses flammes sont immenses

        Il n’y plus rien de commun entre moi

        Et ceux qui craignent les brûlures » « Je Flambe dans le Brasier »

64- « Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire » « Nuit Rhénane » 

65- « Le vieux Rhin soulève sa face ruisselante et se détourne pour sourire » « La Synagogue »

66- « Ils déchanteront sans mesure et les voix graves des hommes

        Feront gémir un Léviathan au fond du Rhin comme une voix d’automne

       Et dans la synagogue pleine de chapeaux on agitera … » « La Synagogue »

67- « ô belle Loreley aux yeux pleins de pierreries

De quel magicien tiens – tu ta sorcellerie » « La Loreley »

68- « Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits

Ceux qui m’ont regardée évêque en ont péri

Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries

Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie

Je flambe dans ces flammes ô belle Loreley

             Qu’un autre te condamne tu m’as ensorcelé » « La Loreley »

69- « Mon amant est parti pour un pays lointain

         Faites-moi donc mourir puisque je n’aime rien » « La Loreley »

70- « Va –t-en Lore en folie va Lore aux yeux tremblants

Tu seras une nonne vêtue de noir et blanc » « La Loreley »

71- « Ah ! que vous êtes bien dans le beau cimetière

         Vous mendiants morts saoul de bière

         Vous les aveugles comme le destin

         Et vous petits enfants morts en prière » « Rhénane d’Automne»

72- « Mon Automne éternelle ô ma saison mentale

        Les mains des amantes d’antan jonchent ton sol

        Une épouse me suit c’est mon ombre fatale

        Les colombes ce soir prennent leur dernier envol » « Signe»

73- « Laisserez-vous trembler longtemps toutes ces lampes

         Priez priez pour moi » « Un Soir»

74- « Pardonnez-moi de ne plus connaître l’ancien jeu des vers

        Je ne sais plus rien et j’aime uniquement » « Pardonnez-moi mon ignorance»

75- « Comment comment réduire

        L’infiniment petite science

        Que m’impose mes sens » « J’observe le repos du dimanche »

76- « A la fin les mensonges ne font plus peur » « A la fin les mensonges ne font plus peur »

77- « Toute la sainte journée j’ai marché en chantant » « A la fin les mensonges ne font plus peur »

78- « J’ai tout donné au soleil

        Tout sauf mon ombre » « Au tournant d’une rue»

79- « Dans la cellule d’à côté

         On y fait couler la fontaine » « A la Santé»

80- « Que je m’ennuie entre ces murs tout nus

        Et peints de couleurs pâles » « A la Santé»

81- « Que deviendrai-je ô Dieu qui connais ma douleur

        Toi qui me l’as donné

         Prends en pitié mes yeux sans larmes ma pâleur

         Le bruit de ma chaise enchaînée » « A la Santé »

82- « Tu pleureras l’heure où tu pleures

         Qui passera trop vitement

         Comme passent toutes les heures » « A la Santé »

83- « Les feuilles

        Qu’on foule

        Un train

        Qui roule

        La vie

       S’écoule » « Automne Malade »

84- « J’ai soif villes de France et d’Europe et du monde

        Venez toutes couler dans ma gorge profonde » « Vendémiaire »

85- « Désaltère-toi Paris avec les divines paroles

         Que mes lèvres le Rhône et la Saône murmurent

         Toujours le même culte de sa mort renaissant » « Vendémiaire »

86- « O Paris le vin de ton pays est meilleur que celui

        Qui pousse sur nos bords mais aux pampres du nord » « Vendémiaire »

87- « Mais je connu dès lors quelle saveur a l’univers » « Vendémiaire »

88- « Je suis ivre d’avoir bu tout l’univers

         Sur le quai d’où je voyais l’onde couler et dormir les bélandres » « Vendémiaire »

89- « Ecoutez-moi je suis le gosier de Paris

        Et je boirai encore s’il me plaît l’univers » « Vendémiaire »

90- « Ecoutez mes chants d’universelle ivrognerie » « Vendémiaire »

91- « Et la nuit de septembre s’achevait lentement

         Les feux rouges des ponts s’éteignent dans la Seine

         Les étoiles mouraient le jour naissait à peine » « Vendémiaire »

 

XVII.3 – LE RECUEIL ALCOOLS : QUELQUES LECTURES METHODIQUES

 

XVII.3.1     « ZONE » : LECTURE METHODIQUE.

 

Texte 1          (extrait représentatif du poème « Zone »)

 

         A la fin tu es las de ce monde ancien

         Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

         Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine

         Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes

         La religion seule est restée toute neuve la religion

         Est restée simple comme les hangars de Port – Aviation

 

         Seul en Europe tu n’es pas antique ô christianisme

         L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X

         Et toi que les fenêtres observent la honte te retient

         D’entrer dans une église et de t’y confesser ce matin

         Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut

         Voilà la poésie ce matin et pour la pose il y’a les journaux

         Il y’a les livraisons à 25 centimes pleines d’aventures policières

         Portraits des grands hommes et mille titres divers

 

         J’ai vu ce matin une jolie rue dont j’ai oublié le nom

         Neuve et propre du soleil elle était le clairon

         Les directeurs les ouvriers et les belles sténos - dactylographes

         Du lundi matin au samedi sois quatre fois par jour y passent

         Le matin par trois fois la sirène y gémit

         Une cloche rageuse y aboie vers midi

         Les inscriptions des enseignes et des murailles

         Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent

         J’aime la grâce de cette rue industrielle

         Située à Paris entre la rue Aumont–Thiéville et l’avenue des Ternes

 

Voilà la jeune rue et tu n’es encore qu’un petit enfant

Ta mère ne t’habille que de bleu et de blanc

Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René Dalize

Vous n’aimez rien tant que les pompes de l’Eglise

Il est neuf heures le gaz est baissé tout en bleu vous sortez du dortoir en cachette

Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège

Tandis qu’éternelle et adorable profondeur améthyste

Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ

C’est le beau lys que nous cultivons

C’est la torche au cheveu roux que n’éteint pas le vent

C’est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère

C’est l’arbre toujours touffu de toutes les prières

C’est la double potence de l’honneur et de l’éternité

C’est l’étoile à six branches

C’est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche

 

C’est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs

Il détient le record du monde pour la hauteur

 

Pupille Christ de l’œil

Vingtième des siècles il sait y faire

Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l’air

Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder

Ils disent qu’il imite Simon Mage en Judée

Ils crient s’il voler qu’on l’appelle voleur

 

                            (…)

 

XVII. 3.1.1 PRESENTATION DE L’ENSEMBLE DU TEXTE « ZONE »

 

         Le recueil de poèmes de Guillaume Apollinaire intitulé Alcools s’ouvre sur un texte à aperçu thématique et esthétique variées et, mettant en exergue dans ses dix derniers vers la justification du titre du recueil qui de prime abord est sujet à interprétation. Dans Alcools, ce dernier texte figure parmi les tout derniers que le poète a écrit avant la publication de Alcools qui se trouve être au seuil du recueil dont il constitue l’ouverture pour souligner le caractère circulaire du livre inscrit dans un périmètre emblématique d’Auteuil. Ce  texte dont le titre « Zone » laisse pressentir une boucle voire une ceinture, incarne le renouveau, une véritable invention du quotidien au confluent du moderne et du traditionnel.

 

         XVII. 3.1.2 HYPOTHESE DE LECTURE

 

         Comme hypothèse de lecture, le poème « Zone » serait la double expression des faits biographiques du passé que le poète désirera commémorer et un véritable art poétique novateur et moderniste. Cette disposition stratégique permet d’annoncer les thèmes et le ton du recueil.

 

         XVII.3.1.3. CHOIX ET ANALYSE DES ENTREES

 

         Lecture et construction du sens du poème d’après l’énonciation.

Les différentes marques de la première personne dans l’ensemble du texte traduisent la forte implication du destinateur qui se trouve être le poète Apollinaire. Les indices de la deuxième personne quant à eux révèlent la forte implication du destinataire qui se trouve être encore le poète Guillaume Apollinaire, le Pape Pie X ou le lecteur potentiel :

                   « Tu as souffert de l’amour à vingt et à trente ans

                   J’ai vécu comme un fou et j’ai perdu mon temps »

         Ce passage mêle le jeu du poète et le tu de l’enfant que le poète a été. Cette confusion entre les deux pronoms se prolonge dans les vers ci-contre :

« Tu n’oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter

                   Sur toi sur celle que j’aime sur tout ce qui t’a épouvanté »

Ces marques de personnes mettent en relief un lyrisme nouveau où le regard critique sur soi prend la forme d’un jeu de pronoms. De ce fait, la tonalité est donc lyrique avec l’utilisation de la première personne « je » qui par endroit alterne avec « tu » pour une fois de plus désigner le même poète Guillaume Apollinaire. Ici, le je assume le présent et le jugement de soi tandis que le tu incarne un regard sur l’individu Apollinaire confronté à ses expériences passées.

         Les indices de l’espace dans ce poème révèlent la position du poète par rapport à l’endroit où il parle. La Tour Eiffel dans le deuxième vers du poème « Zone » passe pour être le symbole de Paris. Cette construction métallique dans le goût de l’esthétique industrielle de l’époque était érigée en 1889 pour l’exposition universelle. Le poète qui prend les allures du narrateur se présente dans ce poème comme un témoin oculaire à la fois du modernisme de ces architectures urbaines, de ces engins mécaniques et surtout du fait que ce phénomène nouveau du modernisme naissant occupe le point focal de plusieurs peintres et leurs tableaux, de plusieurs poètes comme Apollinaire et leurs poèmes.

         Dans le tout premier vers

         « A la fin tu es las de ce monde ancien» l’adjectif démonstratif « ce » remet au goût du jour la proximité, l’attachement du poète d’avec ce monde ancien qui a perdu son goût sucré, son parfum et sa chair mais aussi avec son nouvel esprit. Ceci se prolonge dans le poème par le démonstratif ici :

         « Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes »

Les autres marques d’espaces à valeur anaphorique repérés ça et là dans le texte constituent une désignation redondante traduisant de ce pas l’attachement du poète (narrateur) à certaines valeurs nostalgiques).

         Les indicateurs de temps dans ce texte trahissent le moment où le poète prend la parole. Dans le vers « Ils crient s’il sait voler qu’on l’appelle voleur » le présent de narration sans doute conjugue l’humour verbal pour prolonger dans les images à ascension polysémiques. Cette même image se développe dans les vers :

         « Et toi que les fenêtres observent la honte te retient

         D’entrer dans une église et de t’y confesser ce matin »

Ce présent révèle cette allusion insolite à la religion parce que la foi naïve du poète enfant pieux comme nous pouvons le lire entre les vers ci-après :

     « Voilà la jeune rue et tu n’es encore qu’un petit enfant

Ta mère ne t’habille que de bleu et de blanc

Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René Dalize

Vous n’aimez rien tant que les pompes de l’Eglise »

La piété d’antan s’est émoussée. Le temps présent se trouve relié à l’histoire du monde par le biais de la religion. Par cet usage le poète assume son présent vital dans les dix derniers vers du poème « Zone » :

                            « Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie 

                            Ta vie que tu bois comme une eau de vie »

Et un jugement de soi :

                   « J’ai vécu comme un fou et j’ai perdu mon temps

                                               (…)

                   Tu n’oses plus … et à tous moments je voudrais sangloter

                   Sur toi sur celle que j’aime… »

Dans ce texte l’utilisation du présent permet au poète d’abolir les frontières entre l’aujourd’hui fait de prise de conscience et l’hier fait de désenchantement.

         Les récurrences de « ce matin » laissent percevoir les dates marquantes dont le poète semble ivre du souvenir.

         Les indices de jugements dans ce poème montrent comment le poète fait comprendre au lecteur s’il endosse entièrement ou partiellement son propos, s’il croit à sa valeur ou non. Cette subjectivité se manifeste par divers procédés :

         L’apostrophe à valeur présentative « c’est vous Pape Pie X ».

         Dans « L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X » est une pressante sollicitation ironique du Pape qui jusqu’à sa mort refusait volontiers d’incarner le modernisme. Le poète lui fait ce clin d’œil parce que dans son élan de l’esprit nouveau à l’époque il n’y avait plus mauvais exemple du « modernisme » que le Pape Pie X.

         L’expression à valeur d’apostrophe « ô tour Eiffel » dans « Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin » est le pressent appel du poète au lecteur pour lui démontrer comment le modernisme peut incarner le symbole de Paris dans le monument touristique qui est la Tour Eiffel.

         L’expression à valeur d’apostrophe « ô christianisme » dans « seul en Europe tu n’es pas antique ô christianisme » le poète reconnaît que le christianisme par rapport à l’Antiquité greco - latine, représente l’entrée dans le modernisme.

         Le comparatif « comme » puis comme modalisateur associé aux multiples épithètes antéposés, vocabulaire dépréciatifs et appréciatifs relèvent plus ou moins les divers liens entre l’autobiographie fidèle à la vérité du poète et ses textes et pas une identité banale.  

         Dans les dix derniers vers du poème « Zone », il est aise de repérer la chute avec le mot « vie » dans

                            « Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie

                            Ta vie que tu bois comme une eau de vie »

Tout concourt à exprimer cette ruine dans le désenchantement du poète qui se trouve obligé de boire de l’alcool pour noyer ses soucis. Pour métamorphoser sa vie.

 

Lecture et construction du sens du poème « Zone » d’après les champs lexicaux.

 

         Les réseaux et champs lexicaux de la religion et du Christ associés « Pape, église, confesser, religion, cloches, grâce, bleu et blanc (couleurs de la Vierge Marie), gloire, christianisme …etc. » permettent au poète dans un style humoristique de développer le contraste entre son zèle religieux d’hier d’avec ses réticences d’aujourd’hui. Ce contraste participe cependant de la gloire de Dieu avec notamment le mythe i care et l’évocation de certains oiseaux emblématique comme le phénix, l’oiseau – lyre. Tous ces éléments confèrent à l’invocation au Christ toute l’auréole lumineuse entourant sa personne.

         Les réseaux et champs lexicaux du modernisme « le plus moderne, jolie, neuve, propre, clairon du soleil, inscription, enseignes, murailles, plaques, avis renforce la nécessité pour la religion et le Pape de continuer à être toujours à la mode pour susciter l’adhésion de nouvelles générations ; la nouveauté des rues et l’effet d’embellissement doué d’une puissance forte d’attraction.

         Les réseaux et champs lexicaux de la ville et de la modernité du décor urbain « automobiles, port - aviation, moderne, prospectus, catalogues, journaux, steno-dactylographes, rue industrielle, Paris, Tour Eiffel, les bruits, les cafés, les publicités…etc. » dans le goût de l’esthétique industrielle développe la poésie de Guillaume Apollinaire en une longue déambulation qui dans la ville de Paris chante le fleuve, la Tour Eiffel, les quartiers populaires et le modernisme des années 1900. L’évocation de la ville dans la poésie urbaine cesse d’être un simple décor thématique pour être consubstantielle aux événements et aux émotions dont s’inspirent les poètes du début du XXème siècle.

         Les réseaux et champs lexicaux du lyrisme du poète « ô tour Eiffel, ci même, ô christianisme, adorable profondeur, petit enfant, flamboyante gloire » associé au champ lexical des émotions fortes et à la tonalité lyrique démontre à la fois : la lassitude du poète devant ce qui est ancien et sa détermination à créer ce qui est nouveau ; la sincère attitude du poète qui souhaite soulager sa petite conscience par la seule confession ; l’éblouissement du poète devant la beauté des rues et l’attachement du poète à ces rues.

 

         Les réseaux et champs lexicaux de l’amour « le froid, l’eau, les blessures, jolie rue, aime, les sirènes, souffert de l’amour, comme un fou, j’ai perdu mon temps, être aimé …etc. » dans les divagations et les fantaisies constituent la litanie des amours mortes, impossibles ou dangereuses chantée par le poète mal aimé qui dans l’ensemble du poème n’évoque les joies d’un amour partagé que de manière douloureuse et précisément nostalgique. Ceci justifie le désenchantement du poète caractérisé par le désarroi et l’angoisse amoureuse.

        

Les réseaux et champs lexicaux du bilan d’une vie

 

         « Tu es là, ce monde ancien, assez de vivre, confesser, neuve, le feu, le martyre, le soleil, l’alcool, l’eau de vie, l’ivresse…etc. » dans un humour presque douteux catalysent le désenchantement qui dans la vie du poète trouve son expression dans « j’ai vécu comme un fou et j’ai perdu mon temps » ; la fuite illusoire dans l’ailleurs des éternels émigrants surtout juifs qui inspire au poète humour et pure tendresse ; le destin poétique qui se nourrit des rêves illusoires toujours douloureux dont le poète boit « l’alcool brûlant comme la vie », cette vie que boit Apollinaire « …comme une eau de vie » presque nuée en poésie désenchantée. Ceci montre que le poète se brûle au feu des épreuves difficiles traversées pour renaître dans la poésie créatrice qui métamorphose son existence.

        

Lecture et construction du sens du poème « Zone » d’après quelques images.      

L’image ironique du pape moderne dans « L’Européen le plus moderne c’est vous pape Pie X » semble étonner lorsque ce pape fut un adversaire acharné de tout changement. En effet, la vie au quotidien reprend un grand pas sur la vétusté du christianisme et, le pape se trouve sévèrement controversé.

         L’image éclaboussée de sang dans « Soleil cou coupé » rappelle un univers que le seigneur Jésus Christ semble avoir déserté dont le poète coupe définitivement le cou. Le poète est conscient que le christ est sourd et muet aux multiples appels des humains sur terre qui se sentent abandonnés. L’auteur sait que l’éclatement de l’aube final, synonyme d’espoir profond est à la pointe du sacrifice : « Soleil cou coupé ».

         L’image métaphorique dans « Bergerie ô Tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin » est vive de signification. Pénétrant la peau de Guillaume Apollinaire on se rend compte que dans ce vers il est question des arches des ponts qui s’arrondissent sur le fleuve en dos de mouton. L’image de la bergère est construite à partir des berges du fleuve seine. L’image de la Tour Eiffel, cette construction métallique dans le goût de l’esthétique industrielle dans une présentation verticale est comparable à une véritable bergère qui domine son troupeau. L’image du bêlement sonore est précisément celle des sirènes des péniches. Ce vers libre compose un tableau parfait qui demeure une des plus belles compositions du recueil Alcools. L’image incongrue et la comparaison à valeur satirique dans les vers qui vont suivre renforcent la polémique atour du fils de Dieu, Jésus-Christ objet de raillerie de toutes les conversations : « C’est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs

Il détient le record du monde pour la hauteur »

         L’image finale du Christ ressuscité associée aux diverses anaphores se prolonge dans les images d’une ascension polysémique. Elle conjugue l’humour verbal et confère à l’invocation au Christ dans l’auréole lumineuse des allures de litanie, de cantique voire d’un hymne planétaire.

 

XVII.3.1.4. BILAN DE LECTURE

 

Le poème « Zone » donne le ton au recueil. Le poète s’y met avec gouaille et lyrisme tout à la fois, refusant le « monde ancien » vite assimilé aux modèles classique de l’Antiquité greco - romaine ; et cherchant la poésie dans l’excitation de la vie moderne. En vers libres d’allure prosaïque, le poète juxtapose d’une manière presque spontanée des images des souvenirs et des divagations de sa fantaisie. Le texte nous situe sur les états d’âme de l’auteur sur les questions concernant la religion, le développement et par exemple sa manière d’apprécier la « tour Eiffel ».

Guillaume Apollinaire prend appui sur le réel mais pour exprimer des sentiments intimes. Ce poème au combien contestataire se présente comme une élégie des temps modernes qui prend le contre pied de la vétusté du christianisme et de l’immobilisme des temps passés dans lequel, de manière obsessionnelle transparaît encore l’image envoûtante de Marie Laurencin. Bien plus, il laisse éclater son indignation devant le désarroi et l’angoisse amoureuse. C’est dire que les jeux et les fantaisies dans la création poétique conjuguent bien l’engagement du poète contre le désenchantement.

 

XVII.3.2     « LE PONT MIRABEAU » : LECTURE METHODIQUE.

 

Texte 2 :

 

Sous le pont Mirabeau coule la Seine

                      Et nos amours

Faut-il qu’il m’en souvienne

La joie venait toujours après la peine

 

     Vienne la nuit sonne l’heure

   Les jours s’en vont je demeure

 

Les mains dans les mains restons face à face

              Tandis que sous

          Le pont de nos bras passe

      Des éternels regards l’onde si lasse

 

     Vienne la nuit sonne l’heure

   Les jours s’en vont je demeure

 

L’amour s’en va comme cette eau courante

                 L’amour s’en va

              Comme la vie est lente

        Et comme l’espérance est violente

 

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure

 

Passent les jours et passent les semaines

           Ni temps passé

      Ni les amours reviennent

 

       Vienne la nuit sonne l’heure

     Les jours s’en vont je demeure

 

 

 

XVII.3.2.1. PRESENTATION DE L’ENSEMBLE DU TEXTE « LE PONT MIRABEAU »

 

Ce poème est sans doute aucun le plus célèbre du recueil Alcools. Inspiré par le départ de Marie Laurencin, ledit poème est presque la mise en cadence de la « Chanson triste cette longue relation brisée ». « LE PONT MIRABEAU » fait partie de cette catégorie de textes dont la fonction poétique apparaît la                   seule fluidité des vers pour le rendre profondément harmonieux de par sa simplicité, sa pureté, sa valeur humaine, sa portée universelle. 

 

XVII.3.2.2. – HYPOTHESE DE LECTURE

 

         Comme hypothèse de lecture,          à la fin de la lecture du poème ne reste-t-il qu’un sentiment langoureux de désespoir et une incontestable douleur ?

 

         XVII.3.2.3.- CHOIX ET ANALYSE DES ENTREES

        

         « Le pont Mirabeau » vu sous l’angle du genre.

 

         Le texte de Guillaume Apollinaire s’annonce comme une chanson comme le prouve le refrain : « Vienne la nuit sonne l’heure

   Les jours s’en vont je demeure ». Il s’agit d’un chant de pèlerin à la quête du bonheur derrière les diverses rencontres du poète, toutes couronnées par l’échec. Mais un véritable chant des mals aimés dont on connaît la profondeur des sentiments. Le passage de l’égarement au désenchantement à travers la fuite du temps conduit aussi la cadence.

         Le ton est tragique et pathétique dans un rythme discontinu. Un semblant de rime interne et externe apparaît ça et là. Une rime pour les yeux mais surtout une rime pour l’oreille qui suscite des harmonies imitatives traduisant l’impuissance du poète accablé. De nombreuses répétitions de sonorités apaisent le rythme langoureux et régulier du poème tout en suggérant le caractère fugace de l’amour caractérisé par la fuite du temps, le désir d’éternité sur terre et la bonne humeur de vivre au pont Mirabeau.

 

         Le texte vu sous le prisme des champs lexicaux.

         Les réseaux et champs lexicaux de l’amour dans « nos amour, les mains dans les mains, l’amour …etc. ». Sous la vision de l’évocation du caractère fugace de l’amour, le poète décrit l’amour passé comme instable. D’où l’alternance de la joie et de la peine : « La joie venait toujours après la peine ».

 

          Les réseaux et champs lexicaux de la douleur. Les indices lexicaux comme « la peine, l’amour s’en va, la vie est lente, l’Espérance est violente…etc.» donne l’occasion au poète de parler de sa souffrance et son désespoir face à l’amour perdu. L’auteur évoque sa langueur dans ses relations amoureuses. Ce champ lexical de la douleur est présenté dans le texte aux côtés de la nostalgie et de la résignation du poète face au temps qui s’écoule :

« Ni temps passé

      Ni les amours reviennent »

         Les réseaux et champs lexicaux de l’espoir dans « joie, le pont de nos bras, l’Espérance, reviennent, …etc. » permettent au poète de mettre en exergue le désir d’éternité et plus précisément sa volonté d’éterniser l’amour.

 

Le poème sous l’optique du lyrisme.

 

         Ce poème dans l’ensemble observe certaines des règles normatives du lyrisme classique. La preuve, l’alternance entre les quatrains et les refrains peut se comprendre comme l’endurance, la résistance du poète face à l’adversité du temps. « Le pont Mirabeau » déjà par ses thèmes (bilan et fluidité de l’amour, le caractère éphémère de l’amour, la nostalgie, la fuite du temps, l’élégie de la douleur et le chagrin amoureux) clame son respect de sa source d’inspiration.

 

Le poème sous l’œil de la syntaxe

 

         Dans son zèle du renouveau, le poète choisit d’utiliser des formules nominales diverses, des exclamations multiples associées à l’absence de ponctuation qui favorisent des effets précis de fantaisie syntaxique. Comme l’illustre «Les mains dans les mains restons face à face » ; « Vienne la nuit sonne l’heure» ou « Passent les jours et passent les semaines ». En jouant avec la syntaxe, Apollinaire nous montre à bien d’égards que sa propre vie est martyrisée. La preuve les exclamations des vers : « Comme la vie est lente

        Et comme l’espérance est violente » expriment profondément la langueur da poète qui est renforcée par l’accablement de l’auteur à travers la négation à valeur additive des vers : « Ni temps passé

      Ni les amours reviennent ». Cet accablement malgré l’influence du temps qui passe sur l’amour par l’emploi emphatique de l’expression « Espérance » permet au poète de garder l’espoir. Ces différentes fantaisies consolident le brouillage syntaxique qui vise la fluidité de la phrase en harmonie avec la douleur et le rythme langoureux.

 

 

Le poème au crible de quelques figures de style.

 

         Parlant du caractère passager de l’amour, l’auteur compare la fugacité de l’amour à l’écoulement de l’eau : « L’amour s’en va comme cette eau courante ».

 

De même, le poète oppose dans le refrain : « Vienne la nuit sonne l’heure

   Les jours s’en vont je demeure », la fuite du temps et la conscience de demeurer.

          Dans ce texte, Apollinaire nous donne une image presque positive de son amour. Ce qui donne une lueur d’espoir au poème selon la métaphore : «          Le pont de nos bras » qui, à son tour traduit implicitement la volonté du poète de rapprocher sa vie au seul pont Mirabeau, la volonté de rapprocher le passé amoureux au présent et surtout le désir de perpétuer l’union. Ces différentes images justifient plusieurs symboles.

 

Le poème sous la sphère des symboles.

 

         Apollinaire en répétant le vers « Sous le pont Mirabeau coule la Seine » qui ouvre et ferme le texte (à double tour) la parole symbolise à travers l’emploi du groupe nominal « le pont » l’immobilité. En effet, le pont construit sur le grand fleuve la Seine qui traverse Paris, a vu passer les amours et toutefois, cette infrastructure de la civilisation moderne demeure le symbole vivant de ces instants de bonheur. Le poète confirme ce propos par la répétions de ce symbole dont les occurrences commence dès le titre du poème.

L’image « Les mains dans les mains restons face à face » symbolise l’homme dans son désir fuyant de perpétuer l’union, l’optimisme de l’amant que nourrit l’endurance, la résistance du poète face à l’adversité du temps.

         « je demeure » dans « Les jours s’en vont je demeure » symbolise la valeur atemporelle et l’impuissance de l’homme face à la fuite irréversible du temps dans Alcools.

        

XVII.3. 2.4 – BILAN DE LECTURE

 

     

       Dans ce poème très bien construit sur le rythme langoureux et régulier, le pont est l’élément constant. Il fait ainsi de la Seine et du décor parisien des symboles précieux d’une modernité sentimentale gagnée par la nostalgie du temps qui passe. C’est dire que tout fuit avec le temps, comme l’onde du fleuve pour ne pas nommer la vie tout court caractérisée par l’Espérance, l’amour qui s’en va et, donc seul demeure pour tout souvenir ce pont qui témoigne les amours perdus. Toutefois, le pont ici visible n’est qu’un relais qui permet de traverser ce moment précis pour espérer toucher du bout du doigt le bonheur qui se présente comme une quête et surtout une perpétuelle reconquête derrière les multiples rencontres amoureuses toujours couronnées d’échecs. Et, à la fin il ne reste qu’un sentiment langoureux de désespoir et une incontestable douleur. Ce temps qui coule comparable à l’eau qui emporte l’amour sur son passage rend impossible le moindre mouvement tout en emprisonnant pour autant le malheureux poète dans l’immobilisme de ce vers « Sous le pont Mirabeau coule la Seine » qui ouvre et ferme le poème, voire l’intégrité de toute la parole et proscrit par la même occasion tout geste intrépide.

 

XVII.3.3 « LA CHANSON DU MAL-AIME » : LECTURE METHODIQUE.

 

Texte 3 (extrait représentatif du poème « La chanson du mal – aimé »)

 

                                               A Paul Leautaud

 

         Et je chantais cette romance

         En 1903 sans savoir

         Que mon amour à la semblance

         Du beau Phénix s’il meurt un soir

         Le matin voit sa renaissance.

 

Un soir de demi – brume à Londres

Un voyou qui ressemblait à

Mon amour vint à ma rencontre

Et le regard qu’il me jeta

Me fit baisser les yeux de honte.

 

Je suivis ce mauvais garçon

Qui sifflotait mains dans les poches

Nous semblions entre les maisons

Onde ouverte de la mer Rouge

Lui les Hébreux moi Pharaon

 

Que tombent ces vagues de briques

Si tu ne fus pas bien aimée

Je suis le souverain d’Egypte

Sa sœur – épouse son armée

Si tu n’es pas l’amour unique

 

Au tournant d’une rue brûlant

De tous les feux de ses façades

Plaies du brouillard sanguinolent

Où se lamentaient les façades

Une femme lui ressemblant

 

C’était son regard d’inhumaine

La cicatrice à son cou nu

Sortir saoule d’une traverse

Au moment où je reconnus

La fausseté de l’amour même

 

Lorsqu’il fut de retour enfin

Dans sa partie le sage Ulysse

Son vieux chien de lui se souvint

Près d’un tapis de haute lisse

Caressant sa gazelle mâle

 

J’ai pensé à ces rois heureux

Lorsque le faux amour et celle

Dont je suis encore amoureux

Heurtant leurs ombres infidèles

Me rendirent si malheureux

 

Regrets sur quoi l’enfer se fonde

Qu’un ciel d’oubli s’ouvre à mes vœux

Pour son baiser les rois du monde

Seraient morts les pauvres fameux

Pour elle eussent vendu leur ombre

 

J’ai hiverné dans mon passé

Revienne le soleil de pâques

Pour chauffer d’un cœur plus glacé

Que les quarante de Sébaste

Moins que ma vie martyrisés

 

 Mon beau navire ô ma mémoire

Avons-nous assez navigué

Dans une onde mauvaise à boire

Avons-nous assez divagué

Da la belle aube au triste soir

Adieu faux amour confondu

Avec la femme qui s’éloigne

Avec celle que j’ai perdue

L’année dernière en Allemagne

Et que je ne reverrai plus

                                                   

                                        Voie lactée sœur lumineuse

                                      Des blancs ruisseaux de Chanaan

                                      Et des corps blancs des amoureuses

             Nageurs morts suivrons-nous d’ahan

        Ton cours vers d’autres nébuleuses

 

Je me souviens d’une année

C’était l’aube d’un jour d’avril

J’ai chanté ma joie bien-aimée

Chantée l’amour à voix virile

  Au moment d’amour de l’amour

        

 

 

 

 

XVII.3.3.1. PRESENTATION DE L’ENSEMBLE DU TEXTE « LA CHANSON DU MAL – AIME »

 

         Paul VERLAINE aimait à dire « De la musique avant toute chose. ». Aussi n’est-on pas étonné qu’au moins un titre de Alcools se présente d’emblée comme une chanson.

« La chanson du Mal – Aimé » fait partie de cette catégorie de textes dont la fonction apparaît toute poétique en ce sens qu’il semble communiquer la candeur et les divagations lyriques dans son ensemble de sept textes.

 

         XVII.3.3.2. – HYPOTHESE DE LECTURE

 

         Comme hypothèse de lecture, le genre choisi par le poète dans « La chanson du Mal – Aimé » contribue –t-il à la mise en exergue des charmes de sa poésie ?  

 

         XVII.3.3..3.- CHOIX ET ANALYSE DES ENTREES

        

         Lecture et construction du sens du poème d’après la typographie

 

         La dédicace rappelle l’écrivain Paul LEAUTAUD, écrivain et critique dramaturge français qui vécu entre 1872 et 1956 et écrivit son Journal littéraire en dix-neuf volumes.

         L’épigraphe en tout petit caractère met en exergue une date 1903 qui marque le retour de Guillaume Apollinaire à Paris déçu par Annie Playden ; deux expressions de romance qui désignaient au XVIIIème siècle une pièce à caractère populaire à thème sentimental associé à la chanson. Le phénix selon la mythologie égyptienne désigne un oiseau mythique qui périt par le feu et renaît de ses cendres. Le texte de plusieurs strophes ne comporte aucune ponctuation.

         Cette typographie permet de distinguer de par la structure de la chanson plusieurs séquences successives.

 

         Lecture et construction du sens du poème d’après la structure.

 

         L’histoire du mal aimé est contée en quatre séquences vivantes et l’on pourrait penser aux quatre grandes divisions de l’année au rythme des saisons.

Séquence I (strophes 1à 14) : Le poète y chante les douceurs de l’amour tout en demeurant désagréablement surpris par le vrai / faux visage de la femme aimée (Annie Playden)

Intermède : « Aubade » (strophes 15 à 17) : Le poète y développe des formules incongrues et des scènes érotiques.

         Séquence II (strophes 18 à 23) : Le poète dans sa chanson clame la mort des dieux et de l’amour, cependant est restée fidèle le mal – aimé.

         Intermède : « Réponse des cosaques zaporogues » (strophes 24 à 26) : Le poète dans de plaisanteries grossières dénonce la violence des proclamations de fidélité en amour.

         Séquence III (strophes 27 à 41) : Le poète à partir du refrain « voie lactée ô sœur lumineuse », superpose l’amour vrai de la femme aimée dont il implore le retour à l’image de « La fausseté de l’amour même »

         Intermèdes : « Les sept épées » (strophes 42 à 48) : le poète dans une esthétique mystérieuse dénonce la mort, la trahison, la torture au féminin et conclut cet intermède par un rejet naturel de la femme : « Je ne vous ai jamais connue »

         Séquence IV (strophes 49 à 59) : Le poète à partir du merveilleux refrain évoque les rois malheureux, la détresse du retour à Paris qui lui redonne le goût de la vie car il n’ « a plus le cœur d’y mourir »

        

La structure formelle de l’histoire du mal aimé révèle plusieurs parallélismes.

 

         Strophes 1à5 / strophes 53 à 57 (l’amour danger/ retour angoissant)

         Strophes 6 à 8 / strophes 51 à 54 (l’honneur des rois / le malheur des rois)

         Strophes 15 à 17 / strophes 40 à 46 (l’érotisme / le naturel rejet de la femme)

         Strophes 13, 27,49 / strophes 19,59 (le faux amour / le goût de la vie)

Le parcours dans ce texte est clair. On va de la tentation suicidaire due à l’illusion d’une femme pour laquelle le poète réaffirme sa passion ; à la tentation suicidaire repoussée à Paris au mois de Juin où le désespoir s’est mué en simple « tristesse » lui redonnant le goût de la vie.

 

         La chanson du mal aimé perçu sous le spectre du genre.

 

         Le texte de Guillaume Apollinaire s’annonce comme une chanson. Et la chanson se présente comme un genre littéraire mixte tout au moins rimé et le plus souvent versifié assaisonné d’une mélodie certaine. Il s’agit d’un chant de pèlerin puisque le narrateur chansonnier se trouve être à la quête de l’âme sœur propre à adoucir son cœur. Mais un véritable chant des mals aimés dont on connaît la profondeur des sentiments. Conforme aux usages, cette chanson comporte deux refrains « Voie lactée ô sœur lumineuse /…/ Ton cours vers d’autres nébuleuses ». Et « Moi qui …/ Et des chansons pour les sirènes ». Le passage de l’illusion à la désillusion à travers la ressemblance suggère aussi la cadence.

         Le ton est grave et lugubre dans un rythme discontinu. Puis le mouvement devient plus vif avec l’avènement de tout espoir suivant la résurrection qui repousse la tentation suicidaire pour nourrir le merveilleux goût de la vie. Un semblant de rime interne et externe apparaît ça et là. Une rime pour les yeux mais surtout une rime pour l’oreille qui suscite des harmonies imitatives traduisant le désenchantement durant le retour du poète à Paris synonyme de retour à la vie qui semble –t-il déjà était inespéré.

         De nombreuses répétitions de sonorités apaisent le rythme tout en suggérant le retour à la normale caractérisé par le goût de la vie et le désir de faire perdurer ce doucereux plaisir sur terre et la bonne humeur de vivre parmi les siens.

         Le texte vu sous le prisme des champs lexicaux.

         Les réseaux et champs lexicaux de la ville dans « Londres, Paris, Allemagne, Chanaan, Pont, Bois joli, brique rouge …etc. ». Sous la vision du goût de l’esthétique urbaine le poète évoque les villes de Paris et Londres qui ont pour objectif la conquête et la reconquête de ses amours contrariés avec Annie Playden qui est à l’origine de cette déploration poétique.

          Les réseaux et champs lexicaux de la douleur. Les indices lexicaux comme « Ahan, l’enfer, voyou, honte, plaies du brouillard, lamentaient, cicatrice, regrets, hiverné, un cœur de plus glacé …etc.» donne l’occasion au poète de parler du mal-aimé qui autre personne que lui-même. L’auteur évoque sa douleur dans ses relations amoureuses. Ce champ lexical de la douleur est présenté dans le texte sous son paroxysme avec « l’enfer » qui est la souffrance maximale pour ceux qui ont péché et nécessairement payent pour leurs actes.

         Les réseaux et champs lexicaux de la mort dans « tombent ces vagues, sanguinolent, inhumaine, l’enfer, morts, hiverné, ombres infidèles, martyrisés, adieu, péri, en deuil, démons, noya, dormir inerte, feu…etc. » permet au poète narrateur de développer la tentation suicidaire et la mort présumée. Ceci permet de développer le précieux thème de l’amant malheureux éprouvé qui toujours croit voir venir vers lui l’objet de son amour.

         Les réseaux et champs lexicaux de l’amour dans « amour, bien aimée, fausseté de l’amour, femme, faux amour, amoureux, cœur plus glacé, ô sœur lumineuse, bancs des amoureuses, belles idoles, mal aimé, aimés, sirène …etc. » dans le goût de la déploration impossibles chantées par un mal aimé assoiffé et soucieux d’adoucir son cœur même dans le rêve.

         Les réseaux et champs lexicaux du rêve « voyou, ressemblait, nous semblions, feux, ressemblant, mauvais garçon, sœur – épouse, reconnus…etc. » dans une expression imagée permettent au poète de passer de l’illusion à la désillusion au crible de la seule ressemblance.

         La rencontre avec le mauvais garçon témoigne de la vraisemblance. Cette ressemblance du « voyou » avec la femme aimée se situe dans la même perspective. Cependant ceci relève de l’illusion d’un amour unique toujours à reconquérir qui plus est lancinant ce désir insatiable que le poète a d’Annie Playden. Ce mauvais garçon dont il est question dans le texte n’est qu’une incarnation onirique de la femme aimée dont la honte ressentie ne fait que raviver la passion. La ressemblance dans ce poème catalyse le lyrisme et le rêve.

 

Le poème sous l’optique du lyrisme.

 

         Ce poème dans l’ensemble observe certaines des règles canoniques du lyrisme traditionnel. La preuve, les quintils octosyllabiques sont rimés malgré la fantaisie de quelques sonorités approximatives comme : honte / Egypte ; rencontre / Londres ; inhumaine / taverne / même.

« La chanson du mal aimé » déjà par ses thèmes (la nostalgie, l’élégie de la souffrance et le chagrin amoureux clame son respect du lyrisme. Mais Apollinaire emprunte au lyrisme ancien tout en imprimant un mode et un ton particulièrement modernes. Aussi brise-t-il la continuité et l’unité du poème par plusieurs ruptures régulières et des intermèdes au ton étonnamment élégiaque. De la sorte par de multiples fantaisies, le poète dans son élan traditionaliste imagine une prosodie neuve.

        

Le poème sous l’œil de la syntaxe

 

         Dans son élan nouveau, le poète choisit d’utiliser des formules nominales diverses, des exclamations multiples associées à l’absence de ponctuation qui favorisent des effets précis de fantaisie syntaxique. Comme l’illustre « un voyou qui ressemblait à » ; « mon amour vint à ma rencontre » ou « une femme lui ressemblant ». En jouant avec la syntaxe, Apollinaire nous montre à bien d’égards que sa propre vie est martyrisée. Aussi trouve-t-il refuge dans la religion avec l’allusion à la fête de « Pâques » qui représente la résurrection de Jésus Christ. Ces fantaisies consolident le brouillage syntaxique qui vise la fluidité de la phrase en harmonie avec les émotions vives.

 

Le poème au crible de quelques images.

 

         Les images fantasmatiques du « mauvais garçon » révèlent le thème de la ressemblance à la femme aimée fondant tout le passage par la métaphore fondée sur le verbe introducteur nous « semblions ». De même, le poète compare le voyou et les hébreux poursuivis par le pharaon « souverain d’Egypte » tout comme il cherche son amante.

          Dans ce texte, Apollinaire nous donne une image dégradante de son amour qui rend le poème beaucoup moderne. Cette image moqueuse est bien sûr absurde dans la mesure où l’auteur devrait ici, déclarer sa flamme pour sa bien aimée Annie Playden plutôt que de la trahir. Ainsi pour nous en convaincre, le poète se contente de parler de « son regard d’inhumaine» et de « la fausseté de l’amour».

         L’image de la sœur – épouse du pharaon qui relève le germe de l’échec fondé au cœur de l’hyperbole qui dilate l’amour illusoire dans l’univers et dans la mémoire de l’histoire. Les différentes images justifient plusieurs symboles.

 

Le poème sous la sphère des symboles.

 

         Apollinaire y manipule tous les symboles bibliques, mythologiques, étymologiques…etc. pour illustrer à merveille l’emploi des éléments traditionnels et modernes pour que le poème soit un savant mélange des deux.

         Le jeu de mots mis en évidence dans le titre mal-aimé forgé de toute pièce à partir de « Bien aimé » symbolise l’amour malheureux qui structure la thématique du recueil de poèmes Alcools.

          Le chiffre « quarante » dans ce poème, nous fait sans doute penser aux quarante soldats de Sébaste qui sont de véritables martyrs chrétien. Cela semble révéler profondément la passion de Christ.

         Le vers « Que tombent ces vagues de briques » fait penser à la séparation de la Mer rouge. Et l’idée de la couleur rouge, hormis tout rapprochement avec la Mer rouge pourrait tout aussi bien représenter un feu ardent ou simplement une flamme d’amour, qui est brûlante et par conséquent dangereuse.

         Le phénix ici symbolise l’immortalité.

         Le blanc symbolise la félicité dans la pureté.

         La vallée du chanaan symbolise la terre promise caractérisée par la pureté et l’amour.

         Ahan symbolise la douleur, le stoïcisme dans le cri de l’effort.

         L’image « des nageurs morts » symbolise l’homme à la dérive, le destin malheureux de la forme humaine, le pessimisme de l’amant que nourrit la murène, ce poisson méditerranéen très vorace.

         Saoule dans « sortit saoule d’une taverne » symbolise la déchéance féminine et l’une des variantes du thème de l’alcool dans Alcools.

         Les sept épées symbolisent la torture, la trahison, la mort au féminin.

         La métaphore de la tour de Pise symbolise une certaine renaissance.

         Le grain symbolise l’alcool et sa brûlure.

 

XVII.3. 3.4 – BILAN DE LECTURE

 

         Le poème « La chanson du mal aimé » écrit après la rupture avec Annie PLAYDEN inspire de savantes divagations lyriques. Le poète dans un texte aux rythmes variés, suivant en cela le cours de l’année montre tout son art surréaliste à travers ce poème. Ce qui lui donne une structure cyclique d’où sa présentation en quatre séquences. Mais texte avec interruptions imagées, plaisantes parfois grossières au ton surtout naïf réussit à mélanger parfaitement un datant du moyen-âge, tout en le modernisant pour reconquérir le cœur d’Annie Playden. Ce qui suscite le goût de vivre et la joie de repousser la tentation suicidaire. N’est-ce pas le rôle de la poésie de redonner la joie de vivre ? La conception du poème en tant que chanson avec des reprises des mots, des refrains et des sonorités, la recherche systématique de la mélodie à voir dévoilent toute l’intention du poète narrateur et génère fantasmes, merveilles, candeur et donc ressort les charmes secrets de la poésie guillaumienne.

         De par son titre on s’attendait à une mélodie lugubre. Mais le poète de retour à Paris retrouve le goût à la vie. Grâce à sa fantaisie créative le narrateur prête aux humains des attributs inhumains et cette caractérisation n’est elle pas aussi un prétexte au pessimisme général. Ceci montre que Guillaume Apollinaire a su faire de ses idées personnelles une source intarissable de joie de vivre pour tous. Sa chanson imprime sa marque pour un lyrisme nouveau.

 

XVII.3.4 « RHENANES » LECTURES METHODIQUES DE QUEQUES POEMES DU CYCLE RHENANS

 

         Présentation générale des poèmes du cycle rhénans ?

         C’est sous le signe du brouillage chronologique que le cycle des rhénanes se dessine entre 1901 – 1902, date de leur composition et de la rencontre d’Annie Playden en Rhénanie dans une région de l’Allemagne. Cet ensemble de neuf (9) textes promène le lecteur le long du Rhin en Allemagne à la découverte de ses paysages autour des rêveries sentimentales et poétiques de Guillaume Apollinaire caractérisées par l’angoisse de la déception amoureuse devant la femme aimée qui joue à l‘indifférence. Nos choix analytiques porteront sur « Nuit rhénane» et « La Loreley ».

 

XVII.3.4.1 « NUIT RHENANE » : LECTURE METHODIQUE

 

Texte 4 :

 

         Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme

         Ecoutez la chanson lente d’un batelier

         Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes

         Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds

        

         Debout chantez plus haut en dansant une ronde

         Que je n’entende plus le chant du batelier

         Et mettez près de moi toutes les filles blondes

         Au regard immobile aux nattes repliées

 

         Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent

         Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter

         La voix chante toujours à en râle – mourir

         Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été

 

         Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire

 

 

XVII.34.2- PRESENTATION DU TEXTE

 

         Le cycle des poèmes rhénans s’ouvre par « Nuit rhénane » qui situe le cadre de la scène et sa subjectivité. Dans un élan onirique voire surnaturel, le poète développe l’ambivalence de la femme. Il s’agit d’une réflexion allégorique qui côtoie les faits divers dans lesquels la femme révèle ses couleurs qu’il faut cerner.

 

XVII.3.4.3 HYPOTHESE DE LECTURE

 

         Guillaume Apollinaire à travers ses fantaisies verbales ne veut-il pas faire la virulente satire des femmes ?

 

XVII.3.4.4 CHOIX ET ANALYSE DES ENTREES.

 

         Le poème « Nuit Rhénane » sous le regard du système d’énonciation

 

Dans ce poème, Apollinaire alterne le récit et le discours. Deux situations où le long du Rhin et dans la nuit celui-ci rêve. L’irréalité de la scène décrite la nuit dans « Nuit Rhénane » et son caractère oralisé se précisent dans « Ecoutez la chanson lente d’un batelier ». Les personnages de ce récit dans le récit sont puisés dans la fiction légendaire. Pourtant ces mêmes personnages troublent le poète – narrateur. Pour cela, il juxtapose les paroles du batelier à celle du « je » ce qui confirme le caractère purement onirique et verbal de cette scène dont le poète ne peut se dépendre.

Les temps de l’énonciation sont figés dans le présent de l’indicatif, relayés par l’impératif « Ecoutez…, Debout ; Chantez…Que je n’entende plus…, Et mettez… » qui confirment le « je » dans réalité pesante dont l’issue inattendument libératrice passe par l’unique passé composé du vers libérateur qui consacre la chute finale : « Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire ». Ceci montre bien que le poème conserve une certaine cohérence dans l’organisation globale du récit et que sa construction malgré le chassé croisé présente une certaine unité.

 

Le poème sous le regard lexico – sémantique

 

         Les réseaux et champs lexicaux de la femme dans « femmes, cheveux verts et longs, filles blondes, nattes repliées, mirent, l’or, fées, incantent l’été, …etc. » dans l’alchimie d’images généralise l’image ambivalente de la femme ange et démon, et surtout la place privilégiée centrée sur la femme dans la poétique de Guillaume Apollinaire.

         Les réseaux et champs lexicaux du renouveau poétique dans l’évocation du monde moderne, la liberté formelle, l’usage des quatrins d’alexandrins en rimes croisées assorties d’un vers unique inattendu de la chute finale constituent quelques traits significatifs du modernisme de la poétique d’Apollinaire fondée sur la polysémie et l’interprétation qu’il laisse au lecteur. Le poème débute par le paradigme « verre » qui concourt à faire de ce texte un poème de rêve, rêve qui comme un ver sortant du fruit, libère la poésie.

         L’alchimie des mots et images est au service de l’évocation de l’irréelle qui permet au poème de s’identifier au discours d’une hallucination pénétrée comme une réalité. Ainsi, le néologisme « à en râle – mourir » choisi par Apollinaire de par son pouvoir évocateur construit à partir de « à en finir » présage un chant inconnu. La polysémie du mot « râle » puis comme tragique et rauque participe de ce climat d’étrangeté. Et ce texte légendaire peuple la nuit de figures obsessionnelles et maléfiques.

         Les femmes sont considérées comme fées négatives qui incantent l’été mieux, tiennent sous leur charme maléfique.

         Le jeu de mot « Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire » déséquilibre la cohésion générale du poème tout comme le narrateur se veut déséquilibrer. Cette magie des mots « éclat de rire » final consacre la résiliation du contrat du charme avec les fées a influence néfaste. Il s’agit ici d’un double rire. Rire moqueur des mauvais esprits et rire libérateur du poète narrateur.

         Ce vers dernier est volontairement fertile de sens dans ce récit. La brisure du verre confirme la puissance incantatrice des femmes fée et sorcière, séductrice et pernicieuse qui incantent l’été.

         L’anaphore fidèle « Le Rhin le Rhin » pareil au bégaiement, aux côtés du choix des mots comme « trembleur, l’or des nuits, incantent …etc. » contribuent à inscrire le mythe de la femme au centre du poème par le seul biais de l’imaginaire. Cet imaginaire laisse percevoir le trouble du narrateur dans l’ivresse trouble du Rhin. Dans ce poème les couleurs jaune, argent et vert justifient cette symbiose poétique.

         Toute la poésie de Guillaume Apollinaire dans Alcools consiste en la métamorphose du réel en langage de la vérité vécue sublimé par le biais de la délivrance des mots. Dès lors, chaque mot et chaque image du poème est le champ propre des interprétations plurielles. Car le génie de la poésie sincère et durable se découvre dans le jeu savant de la polysémie et la lecture plurielle. Celle –ci contribue immensément à l’acte poétique en revitalisant les mots par les glissements sémantiques volontairement expressifs.

 

         XVII.3.4.5 BILAN DE LECTURE

 

         Dans ce texte, Apollinaire par prétexte d’une ivresse hallucinée, exprime la correspondance profonde entre les discours du réel et de l’imaginaire. Ce jeu sur les échos du langage est tout à la fois attirant et dangereux. Notons que ce recours au réel semble vain et ce poème comme le voulait Guillaume Apollinaire est une définition de la poésie « émerveillement».

         Le but explicite d’Apollinaire dans « Nuit Rhénane » est de suggérer que le langage dans la nuit est à l’image même de la dualité négative de la femme.

         Ce poème recèle des techniques d’écriture qui ont été à la mode dès la première moitié du XIXè siècle. La création poétique par des jeux polysémiques nourrit l’alchimie des mots et des images au service de l’évocation irréelle investie en réel. Apollinaire en jouant avec les procédés lexico – sémantiques participe donc d’un mode particulier qui, tout en mettant en évidence sa jonglerie et sa juxtaposition des paroles, contribue à dénoncer l’amour – piège, l’échec et l’ambivalence féminine.

        

XVII.3.5 « LA LORELEY » : LECTURE METHODIQUE

Texte 5 :

 

                                   A Jean Sève

 

               A Bacharach il y avait une sorcière blonde

              Qui laissait mourir d’amour tous les hommes à la ronde

 

Devant son tribunal l’évêque la fit citer

D’avance il l’absolvit à cause de sa beauté

 

Ô belle Loreley aux yeux pleins de pierreries

De quel magicien tiens – tu ta sorcellerie

 

Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits

Ceux qui m’ont regardée évêque en ont péri

 

Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries

Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie

 

Je flambe dans ces flammes ô belle Loreley

Qu’un autre te condamne tu m’as ensorcelé

 

Evêque vous riez Priez plutôt pour moi la Vierge

Faites-moi donc mourir et que Dieu vous protège

 

Mon amant est parti pour un pays lointain

Faites-moi donc mourir puisque je n’aime rien

 

Mon cœur me fait si mal il faut bien que je meure

Si je me regardais il faudrait que j’en meure

 

Mon cœur me fait si mal depuis qu’il n’est plus là

Mon cœur me fait si mal du jour où il s’en alla

 

L’évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lances

Menez jusqu’au couvent cette femme en démence

 

Va –t-en Lore en folie va Lore aux yeux tremblants

Tu seras une nonne vêtue de noir et blanc

 

Puis ils s’en allèrent sur la route tous les quatre

La Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres

 

Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut

Pour voir une fois encore mon beau château

 

Pour me mirer une fois encore dans le fleuve

Puis j’irai au couvent des vierges et des veuves

 

              Là haut le vent tordait ses cheveux déroulés

              Les chevaliers criaient Loreley Loreley

 

Tout là – bas sur le Rhin s’en vient une nacelle

Et mon amant s’y tient il m’a vue il m’appelle

 

Mon cœur devient si doux c’est mon amant qui vient

Elle se penche alors et tombe dans le Rhin

 

              Pour avoir vu dans l’eau la belle Loreley

              Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil

 

XVII.3.5.1 PRESENTATION DU TEXTE

 

         Alcools de Guillaume Apollinaire se présente sous le signe de la variété. Variété sous la forme des textes ; variétés aussi dans le précieux choix des titres. Aussi découvre-t-on des titres appartenant à un programme comme « Rhénanes » et d’autres textes qui de par leurs titres semblent focaliser l’attention sur un personnage précis. C’est le cas de « Annie » ; « Rosemonde » ; « Marie » ; « Salomé » « La Loreley »…etc. Quelles émotions, quelles réflexions peuvent susciter ce titre ? Ces questions révèlent les fonctions expressive, référentielle et poétique du poème d’Apollinaire.

 

XVII.3.5.2 HYPOTHESE DE LECTURE

 

                   Cet épanchement pour La Loreley n’est-il pas aussi une dénonciation de la barbarie que suggère la « Roche de Lore » ? ou La Loreley ?

XVII.3.5.3 CHOIX ET ANALYSES DES ENTREES.

 

Le poème « La Loreley » sous le signe de l’énonciation

 

  Les indications de la première personne : « je, mes, m’, moi, mon, me, …etc. »

Justifient la fonction expressive du texte voire la forte implication du destinateur qui est le poète lyrique Guillaume Apollinaire.

         Les indications de la deuxième personne : « tu, te, vous,…etc. » quant à eux révèlent la fonction conative du texte voire la forte implication du destinataire qui est tantôt La Loreley tantôt l’évêque.

         Ces marques de personnes mettent en évidence la coréférence linguistique. Aussi repérons-nous principalement trois marques de personne dans ce poème. Une première personne à ses diverses marques qui renvoie à La Loreley ou à l’évêque. Une deuxième personne associée à ses multiples indicateurs qui renvoie à La Loreley quand l’évêque lui adresse la parole, s’ils sont au singulier ; et s’ils sont au pluriel renvoie à l’évêque quand La Loreley lui parle ou aux chevaliers. Dans la même perspective, nous repérons « ils » qui désigne les chevaliers, un « il » au singulier qui indique l’amant que La Loreley croit apercevoir et un pronom personnel « elle » qui la montre. Cette polyphonie énonciative donne une certaine structure au poème.

Les indications d’espace « son tribunal, ce rocher, là-bas, le Rhin, là-haut …etc. » les différents narrateurs apparaissent comme des témoins oculaires de la déchéance de la Loreley. Cet attachement se révèle aussi dans les démonstratifs « ce, ces, cette, ceux…etc. ». En outre, il joue avec la prononciation du prénom de Loreley afin de faire rimer avec le « soleil » qui donne à n’en point douter un accent italien, ainsi qu’avec le participe « ensorcelé » qui ajoute une sonorité française. Bien plus encore, le titre du texte « La Loreley », rappelle aux lecteurs les mœurs de provinces des habitants originaires du Nord de la France d’interpeler les personnes bien connues précisément par leur prénom, en y rajoutant l’article défini et dans notre contexte correspondant au sexe féminin de la personne de La Loreley. Une fois de plus, le lecteur apparemment manipulé par le poète ne doit en aucun cas ignorer que La Loreley en réalité désigne une roche ou une montagne qui se trouvait en Allemagne à proximité de la ville de Bacharach. 

Les indicateurs de temps « présent, futur, passé composé …etc. » développent le récit cohérent de la ruine de la Loreley. L’alternance entre le présent et le passé met l’accent sur la souffrance causée par la solitude et rajoute à l’impression de la langueur.

Les modalisateurs ne manquent pas d’interprétation. Ainsi, les apostrophes « ô belle Loreley » mettent en relief le présent appel voir la sollicitation présente du destinataire. De même les impératifs « Jetez, Faites-moi, menez, laissez-moi, va –t-en…etc. » révèlent un besoin de réaction immédiate. Les fragments comme « qu’un autre te condamne…, que Dieu vous protège, …que j’en meure …etc. » laissent percevoir la foi du narrateur celle qui vise le bien être supérieur de l’homme. Les interrogations comme « De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie » dénote la fonction phatique dans le souci de toucher le lecteur potentiel tout en liant un contrat immédiat pour le prendre à témoin du fait que l’auteur parle de l’amant de La Loreley qui vient et qui semble n’être rien d’autre moins que la mort qui arrive à grands pas au fil de l’écoulement du fleuve Rhin.

 

Le poème sous le prisme de la structure.

 

La polyphonie énonciative permet de souligner quatre grandes séquences du poème :

Séquence I : Vers 1 à 2 : Les chefs d’accusation de la Loreley

Séquence II : Vers 3 à 20 : Débat contradictoire au tribunal

Séquence III : Vers 21 à 24 : Condamnation de la Loreley

Séquence IV : Vers 25 à 38 : Présence tragique des chevaliers et mort de la Loreley

 

Le poème au crible de la versification.

 

Dans le poème « La Loreley », Apollinaire est fidèle à une régularité formelle dans la mesure où tout le contenu de l’histoire qu’il nous raconte rappelle les contes des fées du moyen-âge. Il accentue cet aspect en composant son poème de dix-neuf strophes de deux vers chacune. L’auteur utilise des rimes plates, rappelant à tout lecteur une chanson lyrique, style populaire du dix-neuvième siècle. Par cette mise en forme,     il aligne 19 distiques, leur donnant un aspect moralisateur dans une allure incantatoire d’un conte chanté en rimes plates. Le mètre est variable dans ce poème dans l’intervalle de 12 syllabes à 17 syllabes.

 

Le poème sous le prisme de l’alternance récit et discours

 

Dans un style direct, le poète narrateur alterne paroles rapportées et récit. Les temps du passé marquent le récit tandis que le présent de l’indicatif matérialise les passages constitués de paroles rapportées au style direct. Le futur permet de rapporter les paroles rassurantes de l’évêque et leur écho sonore dans la résolution de Lore.

 

Le poème sur les traces des réseaux lexicaux

 

   Les réseaux et champs lexicaux du moyen âge dans « tribunal, sorcellerie, flammes, couvent, trois chevaliers lances, nonnes, châteaux …etc. » reflètent à l’époque médiévale la dictature de l’église. C’est le pouvoir suprême d’envoûtement de l’évêque immédiatement charmé et condamnation indulgente au couvent et non au bûcher.

         Les réseaux et champs lexicaux de la dangereuse séduction dans « sorcières blondes, mourir d’amour, yeux pleins de pierreries, belle, maudits, ont péri, flammes, tremblants, astres, cheveux déroulés…etc. » confirment dans une expression antinomique la beauté perverse de la femme aux cheveux de soleil avec le miroitement de l’eau. L’amour et la beauté font donc souffrir. Dans ce poème, ils sont comparés à la « sorcellerie » qui naturellement conduit à la folie.

         Les réseaux et champs lexicaux de l’amour dans « mourir d’amour, flammes, amant, aime, mon cœur, femme, …etc. » réconfortés par les anaphores fidèles « mon cœur, mon amant » est décliné par la sirène sur le mode du regret douloureux et surtout la perte de cet être aimé la Loreley maléfique mais « mal aimé » pour reprendre une formule si chère au poète.

         Les réseaux et champs lexicaux de la mort dans « mourir, lasse de vivre, ont péri, meure, lances, noir et blanc…etc.» constituent la charnière centrale du récit. Et l’homme n’est la seule victime dans ce texte. La Loreley, elle aussi pour échapper à la mort toujours sans sentiment, implore l’aide de l’évêque pour y mettre un terme par la seule miséricorde de Dieu. Dans cette histoire, le narrateur-poète soutient que les yeux sont dispensateurs de mort. La Loreley dont l’amant est parti dans un pays lointain décide de se laisser entraîner en aveugle par le destin qui l’emporte à grandes ailes de géant, car elle n’aime plus rien sur terre. Ce thème de la mort rapproche les concepts de la légende rhénane à ceux de la mort et de la séduction perverse de la femme.

 

  Le poème sous la loupe de quelques éléments de la rhétorique.

 

     Apollinaire y manipule tous les procédés d’expression. Dans ce poème, le poète en utilisant la syllepse, joue réellement sur la signification même du texte »La Loreley » et en personnifiant par la même occasion la montagne qui se jette dans le fleuve Rhin. En exploitant une rime interne par exemple comme « riez priez » dans le vers « Evêque vous riez Priez plutôt pour moi la Vierge », Apollinaire souligne que l’Eglise ne comprend pas toujours ces fidèles et cela nous rappelle la sonorité d’un rire moqueur que l’on imagine venir de ces prêtres qui affirment constamment : « Faites ce que je vous dis de faire et non ce moi-même je fais personnellement : je suis aussi un homme faible de chair et d’os ». Ce cynisme apollinairien envers l’Eglise se consolide par le fait que l’évêque tombe lui aussi amoureux de La Loreley. Ce qui montre que l’Eglise ne respecte pas ses propres règles et nous semble quelques peu « inhumaine ».

           Dans ce poème, l’agonie des personnages est entérinée par de nombreuses allitérations en [m] comme :

 « Mon cœur me fait si mal il faut bien que je meure

Si je me regardais il faudrait que j’en meure » et des allitérations en [p] comme : « Ô belle Loreley aux yeux pleins de pierreries » qui sont deux consonnes labiales qui rappellent les gémissements. Le déplacement de l’air dans l’espace encore appelé vent est annoncé dans le texte par l’allitération en [v] pareillement dans les vers :

 « Pour me mirer une fois encore dans le fleuve

Puis j’irai au couvent des vierges et des veuves »

    Notons que l’allitération en [e] par exemple 

«Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries

Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie » est presque constante tout au long du texte. Ce qui surtout vers la fin du texte, dresse une idée d’accélération des événements.

 

Le poème sous la sphère des symboles.

 

         Apollinaire y manipule tous les symboles bibliques, mythologiques, étymologiques…etc. le poète contraste l’idée de la souffrance en mentionnant les quatre éléments fondamentaux à savoir : l’air (le vent), le feu (flammes), l’eau (fleuve Rhin) et la terre (le rocher), véritables symboles de l’unité par essence. Tous ces éléments vitaux sont menaçants par nature. Comme preuve, le feu est évoqué pour mettre fin aux mauvais jours du personnage de La Loreley ; le vent quant à lui, au sommet de la montagne se présente comme un élément déstabilisateur ; la terre à son tour symbolisée par le rocher surélevé en hauteur constitue pour l’homme une épée de Damoclès et l’eau symbolisé à travers le fleuve Rhin dans lequel elle trouve la mort. En fait, ces quatre éléments essentiels de la vie seraient une expression originelle d’une liaison amoureuse séduisante comme le feu, généreuse comme le vent, vitale comme l’eau et assurément solide comme un rocher.  

       Les « trois chevaliers » qui accompagnent La Loreley dans un couvent nous rappellent la trinité religieuse (c’est-à-dire le Père- le Fils et le Saint-Esprit), mais qui ne peuvent malheureusement la sauver. Cette idée est renforcée dans ce texte par la reprise du mythe de Narcisse qui passait la plus partie de son temps à tomber amoureux de lui-même au point de s’admirer dans le reflet de l’eau. Ceci montre très bien que la souffrance de l’amour n’est pas temporelle mais immortelle comme le racontent régulièrement les mythes et les légendes.

        

XVII.3.5.4 BILAN DE LECTURE

 

Le poème « La Loreley » est une dénonciation véhémente de la Loreley, sirène merveilleuse et en même temps maléfique que le poète identifie à son bien-aimé avec laquelle il vit une passion orageuse. Cette obsession de l’heure est celle de la fascination perverse de la femme. L’idée de cette séduction maléfique se rapproche au dépit amoureux envers Annie Playden. Le lyrisme de Guillaume Apollinaire dans ce poème présente le personnage de la Loreley comme un personnage tragique victime de son pouvoir surnaturel plutôt que réelle sorcière. Elle connaît à l’avance sa fin tragique mais s’y précipite soit par narcissisme et égocentrisme, soit par illusion de la renaissance de la passion, soit par fuite dans la mort, soit par image du remords et du châtiment divin.

Apollinaire prend appui sur le réel pour révéler ses sentiments intimes. Au- delà de ces émotions, le poète s’indigne contre les aberrations qui entravent l’amour, la liberté d’aimé et le bonheur de l’homme aux côtés de son âme sœur. L’histoire de la Loreley permet donc une assimilation avec celle du poète qui a une valeur humaine, voire universelle de sa mésaventure. C’est dire que les jeux et les fantaisies poétiques riment avec l’humanisme du poète contre la bêtise humaine.

 

XVII.3.6. « LES COLCHIQUES » : LECTURE METHODIQUE

 

Texte 6 :

 

Le pré est vénéneux mais joli en automne

Les vaches y paissant

Lentement s’empoisonnent

Le colchique couleur de cerne et de lilas

Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là

Violâtres comme leur cerne et comme cet automne

Et ma vie pour tes yeux lentement s’empoisonne

 

Les enfants de l’école viennent avec fracas

Vêtus de hoquetons et jouant de l’harmonica

Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères

Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières

Qui battent comme les fleurs battent au vent dément

 

Le gardien du troupeau chante tout doucement

Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent

Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l’automne

 

XVI.3.6.1. PRESENTATION DU TEXTE

Le poème « Les Colchiques » appartient de par sa thématique au grand ensemble des poèmes d’amour et plus particulièrement l’amour malheureux. Nous pouvons rattacher ce texte à la liaison amoureuse du poète avec celle qu’il a connue plus tard nommée Annie Playden. fluide des vers le rend profondément harmonieux de par sa simplicité, sa pureté, sa valeur humaine, sa porté universelle ; tout, pour faire de poème tout seul un véritable chef-d’œuvre poétique.

 

XVII.3.6.2 HYPOTHESE DE LECTURE

 

Cette liaison amoureuse du poète prendra-t-elle une coloration tout à fait dramatique ? 

XVII.3.6.3 CHOIX ET ANALYSE DES ENTREES

Le poème « Les colchiques » sous le témoignage de l’énonciation

 

  L’indicateur de la première personne : « ma » justifie la fonction expressive du texte voire la faible implication explicite du destinateur qui est le poète lyrique Guillaume Apollinaire.

         Les indications de la deuxième personne : « te, tes » quant à eux révèlent la fonction impressive du texte voire la forte implication du destinataire qui est Annie Playden.

Les indicateurs d’espace et de temps « le présent, le pré, en automne, cette fleur-là, y fleurit,…etc. » montrent que le poète narrateur apparaît comme un témoin oculaire de sa propre déchéance. Cette inclination se révèle aussi dans le démonstratif « cette fleur-là, cet automne, ce grand pré…etc. ». Bien plus encore, le titre du texte « Les colchiques », rappelle aux lecteurs cette plante vénéneuse des prés aux très belles fleurs dont la plante s’appelle aussi « tue-chien ».

 

Le poème « Les colchiques » au crible de la syntaxe

 

         Apollinaire parvient ici à un arrangement des vers faits de phrases en majorité déclarative comme ce vers : « Le pré est vénéneux mais joli en automne» et parmi lesquelles quelques unes ont valeur emphatique ; c’est le cas dans ce vers : « Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent ». Le poème présente une cohésion dans l’organisation globale du texte. Il s’agit de la cohésion poétique dans la mesure où le lien essentiel entre cette suite d’associations de phrases déclaratives et emphatiques, associée au présent de l’indicatif : « est, s’empoisonne, fleurit, sont, viennent, cueillent, battent, chante, abandonne » est de suggérer la part de l’actualité dans la description de la situation dont le poète est victime dans sa réalité.

 

Le poème sous la loupe de quelques éléments de la rhétorique.

 

         Apollinaire ici manœuvre plusieurs figures de style. Dans ce poème, le poète en utilisant les comparaisons « Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères » ; « Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières

Qui battent comme les fleurs battent au vent dément » ; « Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là », influence effectivement la signification globale du texte. L’amour dans cette situation devient un poison. En exploitant les métaphores par exemple comme « Le pré est vénéneux » dans le vers « Le pré est vénéneux mais joli en automne », « Le colchique couleur de cerne et de lilas »montre l’indécision du poète amoureux. A travers les antithèses : « Le pré est vénéneux mais joli en automne», « Les vaches y paissant / Lentement s’empoisonnent » nous voyons que le poète amoureux ne se décide pas à se défaire de ce « cadeau empoisonné », c’est-à-dire à quitter les yeux envoûtant de sa bien aimée, contiennent fatalement la colchicine mortelle, cet amour poison qui tue à petit feu.

 

XVII.3.6.4 – BILAN DE LECTURE

 

         Dans ce poème, le poète nous présente en réalité un décor naturel propice, ce pré au bonheur et à la tranquillité des feuilles automnales où l’amour possession devient poison. Le poète quant à lui est obligé de s’y abreuver et s’y tuer à petit feu comme le colchique qui est une plante herbacée, véritable poison lent pour les troupeaux de vache de passage dans les prés. Curieusement, les plus sages animaux et bien évidemment conscient du danger qui les y attend, fuient ce repas indigeste et abandonnent les prés pour toujours. Malheureusement, le poète épris d’amour hésite de s’en aller pour ne plus y revenir et, fixe obstinément ses yeux sur sa bien aimée qui est porteuse de cette flamme qui tue lentement, c’est-à-dire la colchicine mortelle.

 

 

XVII.3.7 « VENDEMIAIRE » : LECTURE METHODIQUE

 

     Texte 7 : (extrait représentatif du poème « Vendémiaire »)

 

Les villes répondaient maintenant par centaines

Je ne distinguais plus leurs paroles lointaines

Et Trêves la ville ancienne

A leurs voix mêlait la sienne

L’univers tout entier concentré dans ce vin

Qui contenait les mers les animaux les plantes

Les cités les destins et les autres qui chantent

Les hommes à genoux sur la rive du ciel

Et le docile fer notre bon compagnon

Le feu qu’il faut aimer comme on s’aime soi-même

Tous les fiers trépassés qui sont un sous mon front

L’éclair qui lui ainsi qu’une pensée naissante

Tous les noms Six par six les nombres un à un

Des kilos se papier tordus comme des flammes

Et ceux-là qui sauront blanchir nos ossements

Les bons vers immortels qui s’ennuient patiemment

Des armées rangées en bataille

Des forêts de crucifix et mes demeures lacustres

Au bord des yeux de celle que j’aime tant

Les fleurs qui s’écrient hors de bouches

Et tout ce que je ne sais pas dire

Tout ce que je ne connaîtrai jamais

Tout cela tout cela changé en ce vin pur

Dont Paris avait soif

Me fut alors présenté

 

Actions belles journées sommeils terribles

Végétation Accouplements musiques éternelles

Mouvements Adorations douleur divine

Monde qui vous rassemblez et qui nous ressemblez

Je vous ai bu et ne fut pas désaltéré

 

Mais je connu dès lors quelle saveur a l’univers

 

Je suis ivre d’avoir bu tout l’univers

Sur le quai d’où je voyais l’onde couler et dormir les bélandres

 

Ecoutez-moi je suis le gosier de Paris

Et je boirai encore s’il me plaît l’univers

 

Ecoutez mes chants d’universelle ivrognerie

 

Et la nuit de septembre s’achevait lentement

Les feux rouges des ponts s’éteignaient dans la Seine

Les étoiles mouraient le jour naissait à peine

 

                  XVI.3.7.1. PRESENTATION DU TEXTE

 

                   Dans ce poème, le poète sélectionne et combine les termes et les signes de la langue selon l’intention communicationnelle. Guillaume Apollinaire démontre ce principe de base poétique dans Alcools plus précisément dans des poèmes où il se plaît dans ses combinaisons quelque peu fantaisistes. « Vendémiaire » n’échappe à cette règle. Ces jeux d’Apollinaire avec le langage se révèlent-ils tout à fait gratuits ? Cette question présage la fonction poétique et référentielle du texte.    

 

                   XVII.3.7.2 HYPOTHESE DE LECTURE

 

                   Guillaume Apollinaire, à travers ses fantaisies verbales ne dénoncerait –il pas les travers des hommes et du monde ?

 

                   XVII.3.7.3 CHOIX ET ANALYSE DES ENTREES

 

                   Le poème « Vendémiaire » au crible de la syntaxe

 

         Apollinaire procède ici à un ajustement des vers faits de phrases verbales. Le poème présente une cohérence dans l’organisation globale du texte. Il s’agit de la cohérence poétique dans la mesure où le lien essentiel entre cette suite d’associations de phrases verbales est de suggérer la part du hasard descriptif des bizarreries humaines et sociales. Le poète veut camper des êtres humains, les bêtes, les plantes, les choses. Ce poème semble être le tout premier publié sans ponctuation par Guillaume Apollinaire qui étendra le procédé à toute l’œuvre avec l’impression d’Alcools.

        

Le poème « Vendémiaire » sous le prisme de la structure formelle.

 

         Ce texte de 174 vers se présente en plusieurs séquences

Séquence I : Des strophes 1 à 3 : Paris, prélude à la renaissance poétique.

Séquence II : Dans les strophes 4 à 6 : Paris assoiffé d’images et d’inspiration poétiques.

Séquence III : De la strophe 7 à 24 : Réponses à l’appel de Paris des villes du monde par centaines.

Séquence IV : De la strophe 25 à la strophe 29 : Réponses du poète aux villes du monde venues étancher sa soif.

« Vendémiaire » au tamis des réseaux et champs lexicaux de la renaissance poétique.

         Le poème porte un titre emblématique. En effet, le concept Vendémiaire désigne le premier mois du calendrier républicain (22 Septembre au 21 Octobre). C’est également le premier mois de l’automne (calendrier révolutionnaire), celui des vendanges. Le vin est donc le centre symbolique du poème auquel se rattachent les connotations de l’alcool, de l’ivresse qui accompagnent la création poétique. Dans ce texte, l’automne bachique (qui célèbre le vin et l’ivresse) s’oppose à l’automne finissant développé dans « Automne malade ».

         Notons que le recueil Alcools s’ouvre par le poème « Zone » qui est un poème de tristesse :

                   « A la fin tu es las de ce monde ancien »

                   « J’ai vécu comme un fou et j’ai perdu mon temps »

Qui contraste avec le poème « Vendémiaire » qui se trouve être un poème de clôture du recueil et précisément un poème de l’ivresse poétique et de la possession absolue du monde par le poète.

                   « ivre d’avoir bu tout l’univers ».

Plus important dans ce passage est cet espoir de renaissance lisible en filigrane dans tout le poème entier.

         Cette poésie guillaumienne se focalise sur la métaphore des villes et de l’ivresse principal champ lexical du passage. Le poète s’adonne à une poésie multi – dimensionnelle qui s’inspire de toutes les cultures, des coutumes et traditions. Aussi repère – t –on dans le texte des expressions convoquées comme : Rome et la chrétienté, la mythologie grecque, la culture méditerranéenne, les martyrs chrétiens, l’univers mécanique, la tradition de celles de Bretagne, plantes, animaux…tout ce que peut se muer en poésie.

         Apollinaire veut être l’interprète de Paris des artistes peintres, poètes et écrivains.

 

                   XVII.3.7.4 – BILAN DE LECTURE.

 

         « Vendémiaire » recèle des techniques d’écriture diverses. Il met en relief la création poétique par des fantaisies verbales, les sonorités et les images se mêlent à l’imagination créatrice du poète qui soutient « Tous les mots que j’avais à dire se sont changés en étoiles »

         Apollinaire en jouant avec les mots participe donc d’un mode qui, tout en relevant son aptitude dans la créativité contribue à dénoncer les travers des hommes dans un monde aléatoire et bizarre.

 

XVIII.1 – APPROCHES THEMATIQUES : LE THEME DE L’AUTOMNE DANS ALCOOLS

 

         L’automne désigne cette saison de transition entre l’été et l’hiver.

         L’automne est pour le poète de « Zone » non seulement un moment nostalgique mais aussi et surtout une saison de prédilection. Cette transition climatique entre la mort de l’été, les vendanges du mois de Septembre et l’approche de l’hiver offrent une mosaïque de couleurs, d’images et de symboles aux auteurs élégiaques et aux artistes musiciens. C’est une occasion en or de méditation sur la fuite du temps. Apollinaire en a fait l’un des thèmes favoris qui semble banalisée dans Alcools.

         Dans « Automne malade », le poète personnalise l’automne par le tutoiement « tu mourras ». Cet automne est malade et sa mort semble s’annoncer de force. C’est pourquoi le poète de « Vendémiaire » tient à lui réaffirmer son amour.

         Dans le recueil Alcools le thème de l’automne est récurent tout comme la récurrence du concept « Automne ». En effet, Apollinaire dans le poème « Signe » présente l’automne comme une saison emblématique. Aussi peut-on lire sous sa plume :

                   « Je suis soumis au chef du signe de l’Automne »

         Ce vers montre bien que le poète de « Marie » regarde vers l’astrologie car il pense à son signe zodiaque « Vierge » qui marque proprement le début de l’automne. Dans la même lancée, le poète des « Colchiques » féminise l’automne sa saison de prédilection :

                   « Mon Automne éternelle ô ma saison mentale »

         Dans « Colchiques » l’automne associé au thème de l’infidélité et de l’amour rime avec cette saison qui mange le beau temps « oh ! L’automne l’automne a fait mourir l’été »

         Notons que la fantaisie verbale du poète se consolide dans le jeu de mots représentant de façon formelle l’automne dans « Rhénane d’automne »

         Dans « Automne malade », le poète oppose les réseaux et champs lexicaux de la splendeur automnale : « Vergers, richesse, fruits mûrs, doré …etc. » à ceux de l’hiver de deuil de l’automne finissant « malade, pauvre automne, aura neigé, neige, blancheur, tombant…etc. »

 

XVIII.2 – QUELQUES NOTIONS DE VERSIFICATION DANS ALCOOLS.

 

Par définition, la poésie classique est intiment liée à la versification de manière qu’on est en droit de la confondre à la versification elle-même. Le vers se définit comme l’assemblage de mots mesurés selon certaines règles à savoir coupe, césure, rime, rythme, rejet… cadencés d’après la quantité des syllabes, d’après leur accentuation ou d’après leur nombre.

Les vers blanc se comprennent comme étant des vers qui ne riment pas entre eux. Lesdits vers dans les œuvres poétiques en prose se remarquent dans des groupes rythmiques principalement de douze syllabes.

Les vers libres quant à eux se présentent comme des vers de mètres et de rimes réguliers, disposés librement pour ce qui est de la poésie classique et constitués des vers dégagés de toute règle préconçue de prosodie pour ce qui est de la poésie moderne. 

     La notion de vers libres hésite entre celle des vers non rimés et irréguliers ou celle des vers excédant l’alexandrin, par opposition au vers régulier se caractérise par l’usage des vers d’une longueur variable soit très longs (au-delà de l’alexandrin de 12 syllabes) soit très court (2 syllabes) sans contrainte de rime, sans obligation d’accentuation métrique prédéfinie. Ici, seul le retour à la ligne permet le découpage systématique du texte typographiquement sans ponctuation.

         

         Apollinaire dans ses textes privilégie les vers longs non rimés répertoriés dans les poèmes « Zone » ; « Vendémiaire » ; « Cortège » ; « Le voyage » ; « Poème lu au mariage d’André Salmon » ; « Le brasier » ; « La synagogue » ; « Automne malade » ; « Cinq poèmes des Fiançailles »…etc.

         La majorité de poèmes d’Alcools de Guillaume Apollinaire (poète moderne) privilégie l’ancien vers l’alexandrin. Ceci se vérifie dans « Clair de lune » ; « Templiers flamboyants » ; « Les femmes » ; « Mai » ; « Nuit rhénanes » ; « Automne » ; « Le vent nocturne » ; « L’ermite » ; « Merlin et la vieille femme » ; « La porte » ; « Chante » ; « Palais »…etc.

         La tendance pour le poète Apollinaire à enraciner sa modernité dans la tradition la plus solide se justifie par le fait qu’il n’est de présent et d’avenir qu’enracinés dans le passé qui les nourrit.

        La poésie traditionnelle repose sur des mètres pairs. Les mètres les plus courants sont l’octosyllabe (08 syllabes). Nous n’en voulons pour preuve que ce vers : « Les brebis s’en vont dans la neige ». Le décasyllabe (10 syllabes) se reconnaît dans le vers ci-contre : « L’amour s’en va comme cette eau courante ». L’alexandrin (12 syllabes) est visible dans le vers ci-après : « Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine ». Au XIXème siècle, le mètre impair s’est surtout développé et nous pouvons mentionner l’heptasyllabe (07 syllabes) comme dans ce vers : « Les jours s’en vont je demeure » et le nonasyllabe (09 syllabes) à travers le vers : « Le vent et la forêt qui pleurent » dans « Automne Malade »

        Dans la même perspective, Alcools regorge plusieurs poèmes à forme fixe soit les quintiles soit les quatrains octosyllabiques qui témoignent du penchant du poète pour ce mètre médiéval médiatisé par François VILLON au XVème siècle. Cette métrique est représentative dans « Cors de chasse » ; « Les sapins » ; « Schinderhannes » ; « Les cloches » ; « Rosemonde » ; « La tsigane » ; « Lul de Faltenin » ; « Saltimbanques » ; « L’Adieu » ; « Marie » ; « Marizibill » ; « Clotilde » ; « Crépuscule » ; « La chanson du Mal – Aimé » …etc.

         Le poète abolit systématiquement la ponctuation dans Alcools composés de poèmes de formes variées dans des strophes variées généralement polymétriques. Ces poèmes le plus souvent hétérométriques mêlent les versets aux monosyllabes. Ce mélange de mètres divers révèle la manière propre à Guillaume Apollinaire. Cette alternance des vers est présente dans « Salomé » ; où se mêlent dans les deux dernières strophes-alexandrins, décasyllabes et hexamètres. Dans « La loreley » on note un savant mélange d’alexandrins et de vers irréguliers (un vers de 12 à 17 syllabes).

       Le recueil de poèmes Alcools respecte de manière ponctuelle les strophes poétiques. Aussi noterons-nous :

       Le distique, strophe de 02 vers identifiables dans le poème « La Loreley » :

« Mon amant est parti pour un pays lointain /

Faites-moi donc mourir puisque je n’aime rien »

      Le tercet, strophe de 03 vers par exemple dans le poème « L’émigrant de Landor Road » :

« Le gardien du troupeau chante tout doucement /

Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent /

Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l’automne »

      Le quatrain, strophe de 04 vers tout comme dans le poème « Annie » :

« Comme cette femme est mennonite /

Ses rosiers et ses vêtements n’ont pas de boutons /

Il en manque deux à mon veston /

La dame et moi suivons le rite »

     Le quintil, strophe de 05 vers vérifiables dans « La chanson du Mal-aimé » :

« Juin ton soleil ardente lyre /

Brûle mes doigts endoloris /

Tristes et mélodieux délire /

J’erre à travers mon beau Paris /

Sans avoir le cœur d’y mourir »

    Le sizain strophe de 06 vers observables dans « Zone » :

« Maintenant tu es au bord de la méditerranée /

Sous les citronniers qui sont en fleur toute l’année /

Avec tes amis tu te promènes en barque /

L’un est Nissard il y a un Mentonasque et deux Turbiasques /

Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs /

Et parmi les algues nagent les poissons mages du Sauveur »

      Le septain, strophe de 07 vers perceptibles dans « zone » :

« Epouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-vit /

Tu étais triste à mourir le jour où tu t’y vis /

Tu ressembles au Lazare affolé par le jour /

Les aiguilles de l’horloge du quartier juif vont à rebours /

Et tu recules aussi dans ta vie lentement /

En montant au Hradchin et le soir en écoutant /

Dans les tavernes chanter des chansons tchèques »

 

     Les vers hétérométriques s’illustrent beaucoup plus dans le poème « Le Pont Mirabeau » :

                            1     2     3      4

Le quadrumètre : « Et / nos / a / mours »

 

                          1      2      3         4        5        6

L’hexamètre : « Fau /t-il / qu’il / m’en / sou / vienne »

                          1      2      3    4        5     6         7      

L’heptamètre : « Vien / ne / la / nuit / son / ne / l’heure »

                                     1        2     3        4    5       6       7      8    9    10   11  

Le vers onze syllabes : « Sous / le / pont / Mi / ra / beau / cou / le / la / sei / ne »

                          1       2     3      4       5       6       7     8       9    10

Le décasyllabe : « la / joie / ve / nait / tou / jours / a / près / la / peine »

         Le poète dans les poèmes les plus importants d’Alcools de par leur mesure empruntent à l’alexandrin sous ses diverses formes. Dans « Zone », on peut citer deux alexandrins réguliers :

                 1      2     3     4      5       6       7   8    9      10 11   12            

« Le / ma / tin/ par/ trois / fois / la / si / rène / y / gé / mit »

 

      1       2     3     4      5      6    7   8    9       10      11    12

« Une / clo /che / ra / geu / se / y / a / boie / vers / mi / di »

         Dans « Automne malade » à la dernière strophe à structure verticale, on décèle un alexandrin particulier de type verticalisé.

                            « Les feuilles

                            Qu’on foule

                            Un train

                            Qui roule

                            La vie

                            S’écoule »

Structure verticalisée = 2 + 2 + 2 + 2 + 2 + 2 = 12 syllabes.

        

La modernité guillaumienne ancrée dans la tradition poétique brouille véritablement le décompte des syllabes. Ainsi, sous l’angle de la synérèse (lecture d’une seule syllabe audible) ou de la diérèse (prononciation dédoublée des sons de voyelles habituellement liées en deux syllabes audibles). Dans ce cadre dans « Zone » le vers

« A la fin tu es las de ce monde ancien »

                             1      2                              1     2   3 

Selon que « ancien » compte pour 2 syllabes (an / cien) ou trois syllabes (an / ci / en) sera lu comme un alexandrin (12 syllabes) ou comme un vers de (11 syllabes).

         Dans Alcools Apollinaire redéfinit la rime et ses alternances en exploitant le vers libre rimé tout en créant des images simultanées. Les rimes sont soit inexistantes soit révolutionnent les principes traditionnels de l’alternance entre rimes féminines et rimes masculines. Dans « La loreley », le poète dans une régularité formelle fait succéder 19 distiques tout en de rimes plates de surcroît à l’allure incantatoire ou simplement d’un conte de fées.

         Apollinaire dans son recueil est un poète de l’audace stylistique. Cette audace se caractérise par la diversité langagière qui, dans la création des formes est la marque même de « l’esprit nouveau » qu’il incarne dans le genre poétique dont il parlait dans une conférence en 1917. Les jeux sur les sonorités, l’humour caustique, le jeu polysémique et la liberté d’interprétation qu’il laisse au lecteur sont autant d’éléments du puzzle esthétique guillaumien.

         La versification est l’art de composer les vers. Apollinaire dans Alcools renouvelle en profondeur les techniques et la prosodie dans la création poétique. Il utilise plus souvent le vers libre seulement assonancé tout en créant des images simultanées. Tout en renonçant à la ponctuation dans sa versification, le poète est à la quête permanente du rythme, de la musicalité et des formes originales.

         Alcools présente des vers irréguliers et non rimés et des vers excédants plus ou moins l’alexandrin classique. Ce qui occasionne la classification ci-contre :

   — une dizaine de la cinquantaine de poèmes privilégie les vers libres longs et non rimés : « Zone », « Cortège », « Le voyage », « Poème lu au mariage d’André Salmon », « Le brasier », « La synagogue », « Cinq poèmes des Fiançailles », « Automne malade », « Vendémiaire », « Signe », « Automne » …etc.
   — la grande majorité de poèmes de Alcools honore l’alexandrin : « Palais », « chante », « La porte », « Merlin et la vieille femme », « L’ermite », « Le vent nocturne », « Nuit rhénane », « Mai », « Les femmes », « Temple flamboyants », « Clair de lune »…etc.
   — Une minorité de poèmes souscrivent aux quatrins et quintils écrits en octosyllabes : « La chanson du Mal – Aimé», « Crépuscule », « Clotilde », « Marizibil », « Marie », « L’Adieu », « Saltimbanques », « Lul de Faltenin », « La tzigane », « Rosemonde », « Les cloches », « Les sapins »…etc.
   — Les poèmes polymétriques ne sont pas en reste. Ainsi plusieurs poèmes comme « Le pont Mirabeau », « Salomé », « La Loreley » présente un mélange de mètres divers : les vers de 02 syllabes (« Automne malade ») 04 syllabes, 06 syllabes, 07 syllabes, 08 syllabes, 10 syllabes.
 

Apollinaire dans sa versification au moins de moitié respecte les formes régulières où domine l’alexandrin. Il pratique un lyrisme étroitement subjectif, juxtapose les images simultanéistes et cubistes, les symboles, les idées et les allusions tout en demeurant indifférent au souci de rhétorique traditionnelle. Ce renouveau poétique conçoit la poésie comme un excitant de par son goût de la surprise, de la modernité, de l’ivresse verbale qui ont contribué à faire de lui un modèle pour la génération des surréalistes. Son sens des émotions simples et de la musique secrète de l’âme lui ont permis de créer quelques œuvres devenues de grands classiques de la littérature française et francophone, ce qui lui impose une place indéniable dans la tradition lyrique francophone. 

 

 

 

CONCLUSION GENERALE DE L’ETUDE DE L’ŒUVRE INTEGRALE : ALCOOLS DE GUILLAUME APOLLINAIRE

 

               En définitive, une lecture minutieuse du recueil de poèmes Alcools de Guillaume Apollinaire permet de comprendre en réalité que l’œuvre n’est qu’un morceau d’une immense œuvre constituée des contes, des récits, des textes érotiques, des textes dramatiques, des chroniques…etc., grosse activité littéraire tout de même. Elle autorise au lecteur de se faire une idée sur les principaux poèmes qui constituent le recueil. Ce recueil de poèmes mêle tous les tons, toutes les formes et tous les genres. La poésie de Guillaume Apollinaire se caractérise par un jeu subtil entre modernité et tradition. Il ne s’agit guère pour le poète de se tourner définitivement vers le passé ou vers le futur, mais essentiellement de suivre passionnément les mouvements littéraires de son temps. L’auteur est un poète avant – gardiste, qui pourtant est demeuré rattaché au passé. Et, poète moderne, l’auteur est un homme intégral et surtout un poète moderne de par son goût pour la civilisation spécifié par la ville nouvelle et l’architecture nouvelle. Le poète y a délibérément supprimé presque ou toute ponctuation. Le choix chronologique du poète correspond à un choix esthétique fondé sur une certaine harmonie entre le moderne et le classique, la musicalité et l’image, les sources d’inspiration symboliste et cubiste. Presque l’ensemble des poèmes d’Apollinaire pratiquent un lyrisme souvent en vers libres assonancés. Le recueil de poèmes Alcools qui est paru pour la toute première fois aux éditions du Mercure de France en avril 1913 déjà se une œuvre révolutionnaire sur le double plan esthétique et étique. Il fut tiré cette année à 600 exemplaires dont 350 seront vendus : ceci traduit déjà d’un début de notoriété. Ce recueil de poèmes de Guillaume Apollinaire dans ce contexte précis, se présentent comme un véritable classique littéraire et son auteur comme un représentant phare de la littérature francophone de tous les temps.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE SELECTIVE

Alcools, Mercure de France, 1913.

Alcools, Profil d’une œuvre, Hatier N° 25 et 160.

Précis d’analyse littéraire, 2. Décrire la poésie, Patillon Michel

Poésie et profondeur, Seuil, Paris, 1968, Richard J.P.

Textes français et histoires littéraires : XVIIème siècle, XVIIIème siècle, XIXème siècle, XXème siècle ,1984

Anthologie de la nouvelle poésie française, Editions du Sagittaire chez Simon Kra, 1924.

Anthologie de la poésie française XXème siècle, Renée Hubert et Judd Hubert, New York, Appleton Century Crofts, Meredith Corporation, 1971.

 Anthologie des poètes de la NRF, préface de Paul Valéry, Gallimard, 1936.

Anthologie des poètes français contemporains, Delagrave, 1958-1959.

Anthologie poétique du XXème siècle, établi par Robert de la Vaissière, Crès, 2 volumes, 1923 - 1925.

Calligrammes, Guillaume Apollinaire, 1918.

De Baudelaire au surréalisme, Raymond Marcel, Corrêa, 1933.

Devanciers du surréalisme, les Groupes d’avant-garde et le mouvement poétique, 1912 - 1925, Somville, Léon, Droz, 1971.

Dictionnaire de la poésie française contemporaine, Rousselot Jean, Larousse, 1968.

La poésie du XXème siècle, 2, Tradition et Evolution, II, Révolutions et conquêtes, Sabatier, Robert, Albin Michel, 2 volumes 1982.

 Onze études sur la poésie moderne, Jean Pierre Richard, Edition du Seuil, 1964.

Panorama critique des nouveaux poètes français, Jean Rousselot, Senghers, 1952.

Poètes d’aujourd’hui, Adolphe Van Bever et Paul Léautaud, Mercure de France, 3 volumes, 1927.

Connaissance d’une œuvre, Bréal

L’œuvre au clair, Bordas

Folithèque (Folio), Michel Decaudin commente

Apollinaire, Ecrivains de toujours, Le Seuil.

Apollinaire, œuvre poétique, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard.

Alcools. Intertexte, Nathan, Bernard Lecherboumier.

Internet:

               - www.cooletude.com   

               - www.livre.com

     - www.etudelitteraire.com

              - www.memobac.fr

 

 

 

 

TABLE DES MATIERES

 

       AVANT PROPOS …. …………………………..  p.1

       INTRODUCTION GENERALE ……………p.2

       I – GUILLAUME APOLLINAIRE : APERÇU CHRONOLOGIQUE… p.2

      II – GUILLAUME APOLLINAIRE : APERÇU BIBLIOGRAPHIQUE…p.6

QUELQUES PRINCIPALES PUBLICATIONS DE L’AUTEUR ............p.6

      II.1 - L’HERESIARQUE ET CIE, 1910…………………………….p.6

      II.2 - ALCOOLS, 1913…………………………………………….p.6

      II.3 - CALLIGRAMMES, 1918…..................................................p.7

      II.4 - POEMES A LOU, 1955 (A TITRE POSTHUME)….............p.7

      III – GUILLAUME APOLLINAIRE : APERÇU POETIQUE…….p.7

IV - LE VERS FRANÇAIS : APERÇU AU DEBUT DU XXème siècle….p.10

IV.1 – LE VERS CLASSIQUE…………………………………….p.10

IV.2 – LE VERS LIBERE………………………………………….p.10

IV.3 LE VERS LIBRE……………………………………………p.11

V- GUILLAUME APOLLINAIRE : APERÇU DE L’INFLUENCE CUBISTE…......................................................................................p.12           

V.1- LE CUBISME SCIENTIFIQUE……………………………………p.13

V.2- LE CUBISME PHYSIQUE ……………………………………………p.13

V.3- LE CUBISME ORPHIQUE………………………………………….p.13

V.4- LE CUBISME INSTINCTIF……………………………………….p.13

VI - GUILLAUME APOLLINAIRE : APERÇU DE L’INFLUENCE FUTURISTE………………………………………………………………p.14

VII - GUILLAUME APOLLINAIRE : APERÇU DE L’INFLUENCE SYMBOLISTE………………………………………………………………p.15

VIII - LE RECUEIL ALCOOLS : APERÇU DU CONTEXTE ARTISTIQUE...p.15

IX – LE RECUEIL ALCOOLS : APERÇU PARATEXTUEL…...............p.16

IX.1 – DECRYPTAGE DU TITRE ALCOOLS……………………………p.17

IX.2 – DECRYPTAGE DE QUELQUES ELEMENTS DE LA COUVERTURE……………………………………………………………p.19    

X. – LE RECUEIL ALCOOLS : APERÇU PROGRESSIF……………….p.19

XI – LE RECUEIL ALCOOLS : APERÇU STRUCTUREL….................p.20

X.1- UNE STRUCTURE COMPLEXE……………………………p.20

XI.2 – UNE STRUCTURE DEROBEE……………………………p.20

XI.3 – UNE STRUCTURE CIRCULAIRE ET SYMETRIQUE…..p.21

XI.4 – UNE STRUCTURE D’ENSEMBLE DU RECUEIL……….p.22

XI.4.1- LES POEMES D’INSPIRATION AMOUREUSE………….p.23

XI.4.2 - LES POEMES NOSTALGIQUES…………………………..p.23

XI.4.3 - LES POEMES D’IVRESSE POETIQUE…………………….p.23

XII – LE RECUEIL ALCOOLS : APERÇU THEMATIQUE………….p.23

 

XII.1 - LE THEME DE LA VILLE……………………………………p.24

XII.2 - LE THEME DE LA FUITE DU TEMPS………………………p.24

XII.3 - LE THEME DE LA MORT……………………………………..p.25

XII.4 – LE THEME DE L’AMOUR……………………………………..p.26

XII.5 LE THEME DE LA FEMME………………………………………p.26

XII.6 – LE THEME DE LA RENAISSANCE POETIQUE……………..p.27

XIII – LE RECUEIL ALCOOLS : APERÇU ESTHETIQUE……………p.28

XII.1 – L’INSPIRATION……………………………………………p.28

XIII.2- L’ECRITURE…………………………………………………p.29

XIV – QUELQUES SYMBOLES DANS ALCOOLS…………………p.30

XV – LES JEUX SUR LES SONORITES……………………………..p.33

XVI – L’HUMOUR CAUSTIQUE……………………………………..p.34

XVII. – LE RECUEIL ALCOOLS : APERÇU ANALYTIQUE……….p.39

XVII.1 – LE RECUEIL ALCOOLS : ETUDE RESUMEE DE QUELQUES POEMES REVELATEURS…………………………………………………p.39

XVII.2 – LE RECUEIL ALCOOLS : RELEVE SYSTEMATIQUE DE QUELQUES CITATIONS IMPORTANTES……………………………p.48

XVII.3 – LE RECUEIL ALCOOLS : QUELQUES LECTURES METHODIQUES………………………………………………………….p.55

XVII.3.1     « ZONE » : LECTURE METHODIQUE…………………….p.55

XVII. 3.1.1 PRESENTATION DE L’ENSEMBLE DU TEXTE « ZONE »…p.56

XVII. 3.1.2 HYPOTHESE DE LECTURE………………………………….p.56

XVII.3.1.3. CHOIX ET ANALYSE DES ENTREES………………………p.56

XVII.3.1.4. BILAN DE LECTURE…………………………………………p.61

XVII.3.2     « LE PONT MIRABEAU » : LECTURE METHODIQUE….p.61

XVII.3.2.1. PRESENTATION DE L’ENSEMBLE DU TEXTE « LE PONT MIRABEAU »………………………………………………………………p.62

XVII.3.2.2. – HYPOTHESE DE LECTURE………………………………..p.62

XVII.3.2.3.- CHOIX ET ANALYSE DES ENTREES………………………p.62

XVII.3. 2.4 – BILAN DE LECTURE………………………………………p.65

XVII.3.3 « LA CHANSON DU MAL-AIME » : LECTURE METHODIQUE………………………………………………………….p.65

XVII.3.3.1. PRESENTATION DE L’ENSEMBLE DU TEXTE « LA CHANSON DU MAL – AIME »………………………………………….p.67

XVII.3.3.2. – HYPOTHESE DE LECTURE……………………………..p.68

XVII.3.3.3.- CHOIX ET ANALYSE DES ENTREES……………………p.68

XVII.3. 3.4 – BILAN DE LECTURE……………………………………..p.72

XVII.3.4 « RHENANES » LECTURES METHODIQUES DE QUEQUES POEMES DU CYCLE RHENANS…………………………………………p.73

XVII.3.4.1 « NUIT RHENANE » : LECTURE METHODIQUE………..p.73

XVII.34.2- PRESENTATION DU TEXTE………………………………p.73

XVII.3.4.3 HYPOTHESE DE LECTURE…………………………………p.74

XVII.3.4.4 CHOIX ET ANALYSE DES ENTREES……………………..p.74

XVII.3.4.5 BILAN DE LECTURE…………………………………………p.75

XVII.3.5 « LA LORELEY » : LECTURE METHODIQUE………………p.76

XVII.3.5.1 PRESENTATION DU TEXTE……………………………….p.77

XVII.3.5.2 HYPOTHESE DE LECTURE………………………………….p.77

XVII.3.5.3 CHOIX ET ANALYSES DES ENTREES……………………p.78

XVII.3.5.4 BILAN DE LECTURE…………………………………………p.81

XVII.3.6. « LES COLCHIQUES » : LECTURE METHODIQUE………..p.82

XVI.3.6.1. PRESENTATION DU TEXTE………………………………..p.82

XVII.3.6.2 HYPOTHESE DE LECTURE………………………………p.83

XVII.3.6.3 CHOIX ET ANALYSE DES ENTREES…………………….p.83

XVII.3.6.4 – BILAN DE LECTURE………………………………………p.84

XVII.3.7 « VENDEMIAIRE » : LECTURE METHODIQUE……………p.84

VI.3.7.1. PRESENTATION DU TEXTE………………………………..p.85

X XVII.3.7.2 HYPOTHESE DE LECTURE……………………………...p.86

XVII.3.7.3 CHOIX ET ANALYSE DES ENTREES………………………p.86

XVII.3.7.4 – BILAN DE LECTURE……………………………………….p.87

XVIII.1 – APPROCHES THEMATIQUES : LE THEME DE L’AUTOMNE DANS ALCOOLS.......................................................................................p.87

XVIII.2 – QUELQUES NOTIONS DE VERSIFICATION DANS ALCOOLS…………………………………………………………………p.88

CONCLUSION GENERALE L’ETUDE DE L’ŒUVRE INTEGRALE : ALCOOLS DE GUILLAUME APOLLINAIRE……………………………p.93

BIBLIOGRAPHIE SELECTIVE……………………………………………p.94

 

 

 

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