Atramenta

Retour à l'accueil Atramenta

Le Dernier Jour d'un Condamné

Par Victor Hugo

Œuvre du domaine public.

Date de publication sur Atramenta : 10 mars 2011 à 13h29

Dernière modification : 22 février 2017 à 7h56

Vous êtes en mode "plein écran". Lire en mode normal (façon ereader)

XVI

Pendant le peu d’heures que j’ai passées à l’infirmerie, je m’étais assis près d’une fenêtre, au soleil il avait reparu — ou du moins recevant du soleil tout ce que les grilles de la croisée m’en laissaient.

J’étais là, ma tête pesante et embrassée dans mes deux mains, qui en avaient plus qu’elles n’en pouvaient porter mes coudes sur mes genoux, les pieds sur les barreaux de ma chaise, car l’abattement fait que je me courbe et me replie sur moi-même comme si je n’avais plus ni os dans les membres ni muscles dans la chair.

L’odeur étouffée de la prison me suffoquait plus que jamais, j’avais encore dans l’oreille tout ce bruit de chaînes des galériens, j’éprouvais une grande lassitude de Bicêtre. Il me semblait que le bon Dieu devrait bien avoir pitié de moi et m’envoyer au moins un petit oiseau pour chanter là, en face, au bord du toit.

Je ne sais si ce fut le bon Dieu ou le démon qui m’exauça ; mais presque au même moment j’entendis s’élever sous ma fenêtre une voix, non celle d’un oiseau, mais bien mieux : la voix pure, fraîche, veloutée d’une jeune fille de quinze ans. Je levai la tête comme en sursaut, j’écoutai avidement la chanson qu’elle chantait. C’était un air lent et langoureux, une espèce de roucoulement triste et lamentable ; voici les paroles :

C’est dans la rue du Mail

Où j’ai été coltigé,

Maluré,

Par trois coquins de railles,

Lirlonfa malurette,

Sur mes sique’ont foncé,

Lirlonfa maluré.

Je ne saurais dire combien fut amer mon désappointement. La voix continua :

Sur mes sique’ont foncé, Maluré.

Ils m’ont mis la tartouve,

Lirlonfa malurette,

Grand Meudon est aboulé,

Lirlonfa maluré.

Dans mon trimin rencontre,

Lirlonfa malurette,

Un peigre du quartier

Lirlonfa maluré.

Un peigre du quartier Maluré.

— Va-t’en dire à ma largue,

Lirlonfa malurette,

Que je suis enfourraillé,

Lirlonfa maluré.

Ma largue tout en colère,

Lirlonfa malurette,

M’dit : Qu’as-tu donc morfillé ?

Lirlonfa maluré.

M’dit : Qu’as-tu donc morfillé ?

Maluré.

— J’ai fait suer un chêne,

Lirlonfa malurette,

Son auberg j’ai enganté,

Lirlonfa maluré,

Son auberg et sa toquante,

Lirlonfa malurette,

Et ses attache de cés,

Lirlonfa maluré.

Et ses attache de cés,

Maluré.

Ma largu’part pour Versailles,

Lirlonfa malurette,

Aux pieds d’sa majesté,

Lirlonfa maluré.

Elle lui fonce un babillard,

Lirlonfa malurette,

Pour tn’faire défourraille

Lirlonfa maluré.

Pour tn’faire défourraille

Maluré.

— Ah ! si j’en défourraille,

Lirlonfa malurette,

Ma largue j’entiferai,

Lirlonfa maluré.

J’ii ferai porter fontange,

Lirlonfa malurette,

Et souliers galuchés,

Lirlonfa maluré.

Et souliers galuchés, Maluré.

Maïs grand dabe qui s’fâche,

Lirlonfa malurette,

Dit : — Par mon caloquet,

Lirlonfa maluré,

J’ii ferai danser une danse,

Lirlonfa malurette,

Où il ni a pas de plancher

Lirlonfa maluré.

 

Je n’en ai pas entendu et n’aurais pu en entendre davantage. Le sens à demi compris et à demi caché de cette horrible complainte, cette lutte du brigand avec le guet, ce voleur qu’il rencontre et qu’il dépêche à sa femme, cet épouvantable message : J’ai assassiné un homme et je suis arrêté, j’ai fait suer un chêne et je suis enfourraillé ; cette femme qui court à Versailles avec un placet, et cette Majesté qui s’indigne et menace le coupable de lui faire danser la danse où il ni a pas de plancher et tout cela chanté sur l’air le plus doux et par la plus douce voix qui ait jamais endormi l’oreille humaine !… J’en suis resté navré, glacé, anéanti. C’était une chose repoussante que toutes ces monstrueuses paroles sortant de cette bouche vermeille et fraîche. On eût dit la bave d’une limace sur une rose.

Je ne saurais rendre ce que j’éprouvais ; j’étais à la fois blessé et caressé. Le patois de la caverne et du bagne, cette langue ensanglantée et grotesque, ce hideux argot marié à une voix de jeune fille, gracieuse transition de la voix d’enfant à la voix de femme ! tous ces mots difformes et mal faits, chantés, cadencés, perlés !

Ah ! qu’une prison est quelque chose d’infâme ! Il y a un venin qui y salit tout. Tout s’y flétrit, même la chanson d’une fille de quinze ans ! Vous y trouvez un oiseau, il a de la boue sur son aile ; vous y cueillez une jolie fleur, vous la respirez : elle pue.

Chapitre suivant : XVII

Couverture
Couverture de "Le Dernier Jour d'un Condamné"
Mode d'affichage
L'avis des lecteurs
  • 336 aiment
  • 19 n'aiment pas
Fond : 5 coeurs sur 5
À lire absolument ! : 2 lecteurs
Forme : 5 plumes sur 5
Exceptionnelle ! : 2 lecteurs
Table des matières
  1. I
  2. II
  3. III
  4. IV
  5. V
  6. VI
  7. VII
  8. VIII
  9. IX
  10. X
  11. XI
  12. XII
  13. XIII
  14. XIV
  15. XV
  16. XVI
  17. XVII
  18. XVIII
  19. XIX
  20. XX
  21. XXI
  22. XXII
  23. XXIII
  24. XXIV
  25. XXV
  26. XXVI
  27. XXVII
  28. XXVIII
  29. XXIX
  30. XXX
  31. XXXI
  32. XXXII
  33. XXXIII
  34. XXXIV
  35. XXXV
  36. XXXVI
  37. XXXVII
  38. XXXVIII
  39. XXXIX
  40. XL
  41. XLI
  42. XLII
  43. XLIII
  44. XLIV
  45. XLV
  46. XLVI
  47. XLVII
  48. XLVIII
Que pensez vous de cette oeuvre ?