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Le dangereux jeune homme

Par René Boylesve

Œuvre du domaine public.

Date de publication sur Atramenta : 10 mars 2011 à 13h29

Dernière modification : 26 janvier 2018 à 10h12

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LE MAÎTRE

À Abel Bonnard.

 

Suzon Despoix était une singulière personne. À vingt-deux ans, fille encore, attendu son défaut de dot, et orpheline, elle habitait une pension de famille, rue du Ranelagh, et gagnait elle-même sa vie en donnant des leçons de piano, de chant, voire de grammaire française et d’anglais, ce qui suppose une assez grande activité.

Qu’on n’imagine point, pour cela, une Suzon d’humeur chagrine, une coureuse de cachet gémissante et aspirant à bouleverser l’état social. Suzon travaillait douze heures par jour et du peu de temps qui lui restait elle faisait une récréation en se montrant alors le plus joyeux et le plus spirituel boute-en-train.

À cause de ce caractère heureux et de son talent de pianiste, on l’invitait beaucoup. Elle passait presque toutes ses soirées en ville ; elle avait, à sa Maison de famille, une autorisation spéciale, la vie pour elle étant subordonnée aux relations qu’elle se pouvait faire.

J’ai connu Suzon Despoix ; je l’ai rencontrée dans plusieurs maisons et je me porte garant qu’elle était la plus honnête et, à tous les points de vue, la plus intéressante fille du monde.

Non pas jolie heureusement pour elle, mon Dieu ! il fallait avoir deviné en elle une âme très exceptionnelle pour lui accorder toute l’attention qu’elle méritait. Mais une fois qu’on lui avait pu parler à cœur ouvert, on était gagné par un regard qu’elle avait, par un je ne sais quoi situé aux environs de la narine et de la bouche, qui était comme la signature des dieux.

Cette Suzon était rare, douée à miracle ; et pour dire d’elle ce qu’on se permet trop facilement en faveur de quiconque s’élève d’une semelle au-dessus de la médiocrité : c’était quelqu’un.

Un soir, chez des amis que je ne puis nommer, des gens charmants, cela va sans dire, j’ai vu la petite Suzon Despoix mise en un embarras et sortir de cet embarras d’une manière qui me paraît digne d’être rapportée.

Elle avait chanté tout d’abord ce Noël de Debussy, si poignant et si simple, qui fit verser des larmes durant la guerre : Nous n’avons plus de maison ; l’ennemi nous a tout pris, tout pris, etc. Sa voix n’avait rien d’extraordinaire ; mais l’intelligence et le cœur, comme toutes les choses d’ordre moral, sont bien plus puissants que les dons physiques à subjuguer le monde, et les auditeurs avaient frissonné, l’horreur avait été évoquée par la plus expressive image, et une grande pitié était née chez chacun pour tous les gens qui souffrent. Il sembla un moment que pas un des êtres qui venaient d’être secoués là ne fût capable désormais ni de commettre une injustice, ni de manquer à la générosité. Et je me perdais en considérations, avec un voisin de fauteuil, sur les courants bienfaisants qui passent ainsi parfois sur l’humanité et, Dieu me pardonne ! semblent de forces à la rendre meilleure.

Là-dessus, notre Suzon, auréolée de son succès, fut suppliée de rester au piano.

Alors elle joua ce qu’elle possédait le mieux, ou, plus exactement, quand il s’agit d’une nature de cette sorte, ce qui la possédait davantage. Elle aimait Chopin comme d’amour ; il ne se passait pas de jour qu’elle ne lui consacrât une heure ou davantage ; encore n’osait elle se risquer à donner de lui qu’un nombre de pages assez réduit.

Elle débuta par une « polonaise » qui étonna des musiciens présents. Puis, elle exécuta la cinquième valse, puis un nocturne dont je ne me rappelle pas le nombre ordinal, et, enfin en tout cas, le premier, où elle croyait, disait-elle, reconnaître la voix de l’étrange génie musical mourant et résumant en une phrase désolée sa destinée incompréhensible.

On fut stupéfait.

Les gens allaient de l’un à l’autre disant : « Avec qui cette petite a-t-elle étudié ? » La plupart ne savaient même pas, jusque-là, qu’elle eût du talent. On s’était contenté de constater qu’elle animait la compagnie.

Quelque malin ayant dit : « C’est le jeu d’Un Tel », le bruit se répandit qu’elle était l’élève de ce maître. On demanda à Suzon :

— Le voyez-vous souvent ?

— Qui ça ?

— Mais, Un Tel.

— Un Tel ? Connais pas.

Elle ne connaissait pas Un Tel ; on avait été dirigé sur une mauvaise piste. On en découvrit sur-le-champ une autre. Suzon la rompit instantanément.

Elle n’osait pas dire, connaissant son monde, qu’elle n’avait pas eu de maître. À la vérité, elle avait été commencée par son père, homme complètement inconnu, et, depuis lors, elle interprétait Chopin selon sa propre fantaisie, à son goût, avec passion il est vrai, et secondée qu’elle était par un tempérament original, toutes choses qui n’ont pas de valeur aux yeux du public quand elles ne sont point étayées d’une autorité incontestée, ou rendues croyables par la vertu d’un initiateur de grand nom. On ajoute peu de foi aux dons spontanés ; on s’incline devant le travail, la mémoire ; notre manie égalitaire ne nous permet de foi qu’en les choses qui s’apprennent ; nous sommes au siècle de l’École et non plus à celui des Fées.

Une jeune fille, avec elle assez familière, s’approcha de Suzon Despoix et lui parla à l’oreille :

— Tu es épatante, ma chère ! mais, là, sans blague, dis-moi : est-ce qu’on peut prendre des leçons avec lui ?

— Avec qui ? dit innocemment Suzon.

— Allons, ne te fiche pas du monde, ma petite : tu as un professeur… tu as un ami…

Ce « tu as un ami », prononcé avec une certaine vivacité, fut entendu. Il fut répété. Il courut le salon. Les uns ajoutaient : « Chut !… chut !… c’est un mystère… » Et les autres : « N’insistons pas, de peur de faire tort à la petite Despoix ; elle a un ami… »

Une Étude, réclamée par l’assistance enthousiaste, fut troublée par les bavardages. Quand la pauvre Suzon détacha sa dernière note, comme une perle au reflet mélancolique, il était avéré, tant les imaginations vont vite, que cette pauvre fille était la maîtresse d’un pianiste tchéco-slovaque depuis deux ans à Paris, et seul capable d’approcher à tel point de l’âme de l’incomparable Polonais. Les relations de la petite Despoix et de cet étranger étaient suspectes, à n’en pas douter. Sans quoi pourquoi ne les eût-elle pas avouées ?

La maîtresse de maison, émue, vint à Suzon, lui fit comprendre doucement le danger couru et la supplia, afin d’éviter les fâcheuses interprétations, de confesser le nom de son maître.

— Mais, madame, dit Suzon, je n’en ai pas ! J’ai dit la vérité.

— La vérité est souvent peu vraisemblable, ma chère enfant !

Suzon réfléchit.

Elle saisissait parfaitement le cas et en prévoyait toutes les conséquences. On lui demandait en somme de mentir. Sa nature, très nette, répugnait à un tel moyen de se tirer d’affaire. Mais son humeur heureuse fut tentée par l’occasion qui lui était en réalité imposée de raconter une bouffonnerie énorme. Alors, elle eut tôt fait de prendre son parti :

— Vous voulez le savoir ? Dit-elle. Eh bien ! voilà : mon maître est Vassili-Vassiliévitch.

Un soupir de soulagement s’échappa de l’assistance. Personne ne connaissait, cela va sans dire, Vassili-Vassiliévitch. Mais dès l’instant qu’on était informé que Suzon ne tirait pas son talent d’elle-même, un maître, quel qu’il fût, était non seulement agréé, mais illustré d’emblée par son élève.

Suzon, devenue grave, semblait penser au fantôme Vassili-Vassiliévitch :

— Le pauvre ! dit-elle, il a été tué dans l’offensive de Broussilov… Oui, c’était un Russe…

— Il a été tué ! Quel malheur ! s’écria-t-on de toute part.

— Oh ! Il serait devenu bolchevik, dit Suzon : il avait bien mauvaise tête…

— Ce n’est pas sûr !… Mais, pourquoi ne le nommiez-vous pas, mademoiselle ?

— Parce que je ne peux m’empêcher de le voir un couteau entre les dents, et zigouillant tout, à la ronde…

Et, pour ne pas pouffer de rire, elle mimait, les yeux exorbités, le poing haut, un terrifiant Vassili-Vassiliévitch.

— Allons ! allons ! mademoiselle. Ce qu’il y a de certain, c’est que le pauvre garçon devait avoir un fier talent !

— Prenez tout de même garde, dit une personne prudente, lorsqu’il s’agira de vous choisir un nouveau maître !…

— J’y pense ! dit Suzon, et, pour ma sécurité personnelle, je ferais mieux peut-être de m’en passer ?…

— Hélas ! ma belle enfant, on ne fait rien sans risques : pour votre carrière, prenez-en un ! prenez-en un, quel qu’il soit !

Quelqu’un, et non des moindres de la compagnie, opina toutefois qu’au point où la petite en était, elle pourrait se passer d’un maître.

Et, de l’un à l’autre, on se consultait. Les opinions se résumèrent finalement en ce propos :

— Au fait, elle en a eu un. Elle en a eu un excellent.

Grâce à une invention mensongère, l’opinion publique, en ses exigences profondes, était satisfaite.

Ainsi se termina, heureusement, la soirée qui avait failli mal tourner pour Suzon Despoix. Et celle-ci s’en alla, pauvre comme devant, prendre son tram 16 pour Passy, méditant en souriant au prix fabuleux qu’il lui faudrait taxer, la prochaine fois, les leçons de son ex-professeur, Vassili-Vassiliévitch.

Chapitre suivant : LA PARTIE CARRÉE

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Table des matières
  1. LE DANGEREUX JEUNE HOMME
  2. LES TROIS PERSONNES
  3. LA PIÈCE FAUSSE
  4. LA NIAISERIE
  5. OH ! NE CHANTE PAS !
  6. LE MAÎTRE
  7. LA PARTIE CARRÉE
  8. ANALOGIE
  9. ÉLOQUENCE
  10. NOUS SOMMES FÂCHÉS AVEC HENRIETTE
  11. UNE MAISON COMME IL FAUT
  12. L’INTRANSIGEANT
  13. LES JEUNES FILLES AU JARDIN
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