Chapitre 8

CHAPITRE 8

Gatta

 

 

Gatta attend Alex à la sortie de l’école. Pour lui, c’est une grande et c’est surtout la sœur d’Abdoulaye. Elle est plantée un peu à l’écart avec quelques copines black et beur qui s’éloignent en ricanant dès qu’elle s’approche de lui.

— C’est pour cette nuit, qu’elle lui fait. Quatre heures devant la tour C2. On t’attendra, t’as intérêt à être là…

— Je vais essayer, mais je te promets rien… Ça me gave quand même ce truc… J’aurais fait n’importe quoi d’autre pour entrer dans la bande…

— Tu fais ce qu’on te dit, un point c’est tout.

— Faut que j’aille me coucher, que je fasse semblant de dormir, que je m’endorme pas et que je me barre discrétos…

— Et alors, c’est que dalle ça. Tu vas pas faire chier.

— Et puis, j’vais être tout seul. S’ils me chopent les autres…

— Tu seras pas tout seul, je viens avec toi. Et j’ai toujours une lame avec moi. Je suis une tigresse au combat, moi, une guerrière, tout le monde le sait dans la téci, même les keums y me craignent.

— Moi, personne me craint, constate tristement Alex.

— Normal, qui va craindre un nain ridicule comme toi ? Ricane Reine.

— Pourtant vous m’avez bien mis chef des choufs. C’est pas rien…

— Ben, tu es le plus costaud des nains, tu cognes le plus dur, alors c’est ta place. Si tu veux mieux, fais tes preuves. Pour l’instant, on te demande un truc facile, fais-le et arrête de gémir et d’avoir la trouille !

Elle se casse en lui rappelant l’heure du rendez-vous. Alex remonte le cartable, le balance dans un coin, rafle un bout de pain et de chocolat et retourne zoner devant l’entrée de son bâtiment. Sa vieille n’est pas là, quel bol ! Le vieux rentrera tard. Personne pour l’obliger à faire ses devoirs.

La soirée se passe comme d’habitude. Le repas du soir vers 19 heures trente, puis le journal de vingt heures pour les parents, la Playstation pour Alex, la vaisselle pour la mère le temps de la pub et vers neuf heures un film d’action avec Bruce Willis. À peine une demi-heure et le vieux pique du nez et commence à en écraser. La mère ne tient en général guère plus longtemps. Faut dire qu’elle se lève, bon an, mal an, à six heures moins le quart tous les matins…

Le film terminé, tout le monde file au pieu. Finalement Alex décide de ne pas dormir du tout, c’est plus sûr. Il reste dans son lit à écouter son baladeur mp3 branché sur NRJ ou Fun Radio. Il est énervé, il peut attendre le temps voulu à écouter de la musique, de la pub et des conneries. Grosses blagues bidons, questions sur les coucheries.

« Comment on peut faire mettre un préservatif à un mec qui veut pas ? ». « Qu’est-ce qu’il va penser de moi si je suce dès la première fois ? » ou « Est-ce que treize centimètres c’est normal pour un pénis ? » Alex zappe parce que ça le fait plus chier qu’autre chose et du coup, il reste étonnement éveillé…

Quand son réveil lumineux marque quatre heures moins le quart, il se lève sur la pointe des pieds, s’habille vite fait dans le noir, prend ses Nike à la main et se glisse dans le couloir. Au passage, il récupère un trousseau de clé. Il ouvre la porte d’entrée avec mille précautions et se retrouve sur le palier. Il met ses pompes et file vers la tour. Bien sûr, il est en avance, il tremble un peu. La Cité est étrangement silencieuse. L’heure a été bien choisie, c’est la seule à être presque absolument calme. Même les pires noctambules sont enfin couchés. Il sait qu’il a moins de deux heures devant lui, car il lui faut être de retour dans son lit avant le réveil de ses parents.

Heureusement, Gatta le rejoint assez vite. Elle a mis un bonnet, un survêt noir et un petit sac à dos pour transporter les bombes de peinture. Ils se mettent immédiatement en marche, traversent les Asphodèles et coupent presque aussitôt à travers champs. Heureusement, le temps n’est pas trop humide, le sol pas trop gras. Au début, ils courent même, il y a presque deux bornes à se taper. Quand la Grande Terre est en vue, ils ralentissent le pas et avancent un peu comme des Indiens sur le sentier de la guerre.

— Là voilà la Téci de ces bâtards de Maliens, souffle Gatta, on va se les niquer.

Il faut laisser passer une voiture, traverser discrètement la route d’accès et filer dans le premier buisson venu. Attendre. Surveiller les alentours. Quand ils sont sûrs qu’il n’y a personne, ils foncent. Un premier bâtiment, un pan de mur bien visible. C’est là qu’Alex veut commencer ses décorations.

— Je te passe la bombe, zyva… souffle Reine.

Alex s’exécute. En quelques secondes, un énorme A entouré de son cercle noir baveux s’étale sur le mur aveugle.

— Ouah, génial ! lance la blackette.

Et les voilà qui filent vers un autre.

— N’oublie pas de mettre « EN FORCE » ou « Vous nique tous », pas que des « A »…

— T’inquiète, répond Alex qui se sent maintenant très fort et qui s’attaque à son deuxième chef d’œuvre décoratif.

Comme des ombres, ils se glissent d’immeubles en tours et de tours en immeubles, marquant comme prévu leur passage d’une dizaine de saloperies. Ils ont une chance inouïe, ils réussissent à n’être vus par personne. Ils repartent aussi vite et aussi discrètement qu’ils sont venus en coupant à nouveau par les champs.

— Ah, on les a bien niqués, fait Alex, la gueule qu’ils vont faire demain en voyant tout ça…

— Normal, répond Gatta, Abdoulaye avait dit « Dix pour un ». C’est ce qu’on a fait…

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