Chapitre 7

CHAPITRE 7

Monsieur Sanson

 

 

Sanson père entre dans le bar du turc. C’est un peu son club, son repaire, bien qu’il n’y rencontre plus grand monde de vraiment sympathique depuis longtemps. En fait, c’est plutôt une habitude de chômeur qu’il avait commencé à prendre à l’époque où les employés de Mairie habitant le quartier venaient tous s’envoyer le café-calva du matin avant de partir ensemble au chagrin. Histoire de se donner un peu de courage. Le soir également, ils y repassaient pour prendre l’apéro avant de monter chez bobonne.

Ce temps est loin, les collègues du même âge sont partis en retraite, le plus souvent en province. Toute une population a quitté les « Faux As » et continue de les fuir dès que c’est possible. Sanson se sent un peu piégé et comme il n’a pas envie de changer ses habitudes, ses pas le ramènent chaque jour vers ce café… Peu de monde à l’intérieur. Les frères Brahim sont assis à une table devant un petit noir. Ils surveillent autant ce que les clients consomment que l’ambiance qui règne à l’intérieur.

C’est plutôt morne à cette heure-là. Quelques ouvriers français ou portugais fument et s’envoient des blancs limés avec leurs copains antillais. M.Ozgun, le patron, aussi costaud que rébarbatif, officie derrière le comptoir. Sa femme vend les journaux et les cigarettes.

Depuis qu’ils ont acquis ce débit de boissons, ils n’ont strictement rien changé à la décoration minimale de l’endroit. Le flipper et le baby-foot sont toujours à la même place. Tout est pareil pour Sanson, excepté l’ambiance. Sinistre. Ozgun ne donne pas dans le genre chaleureux. Il sert tristement, converse difficilement, on dirait presque qu’il en veut à ses clients de lui demander quelque chose. Et puis cette surveillance islamique le laisse partagé. Il est bien content que tout soit calme dans son boui-boui, même le soir mais d’un autre côté il aimerait faire un plus gros chiffre d’affaires. Il se demande s’il va conserver le débit de tabac qui végète… Enfin, pour l’instant, les Brahim et autres sont assez discrets. En bon musulman, lui-même ne fume pas et ne boit pas d’alcool. Il y en a tellement de mauvais qui viennent ici tous les jours, même des filles qui osent venir acheter des cigarettes sans la moindre vergogne.

— Patron, pastaga ! lance Sanson.

Sans une parole, Ozgun amène le verre avec le fond de liquide jaune et un carafon d’eau fraîche orné du sigle de la marque Ricard.

Comme le regard du Turc ne lui plaît pas, Sanson lui envoie une vanne : « Eh alors, j’y ai droit, moi, j’suis pas musulman… »

— On le sait, répond l’un des Brahim depuis sa table, d’ailleurs est-ce qu’on t’a jamais dit quelque chose ?

Sanson verse l’eau qui trouble le liquide jaune et avale d’un trait.

— Ça fait pas de mal par où ça passe, lui fait Jeannemarie Pierre, un Martiniquais grisonnant et crasseux qui passe une bonne partie de son existence dans ces lieux depuis qu’il est retraité des Postes.

— Ça, tu l’as dit, Postier…

L’usage veut que depuis l’école communale, presque personne n’appelle l’individu en question ni « Jeannemarie » ni « Pierre » qui sont ses vrais nom et prénom et qui lui valurent bien des déboires de la part des marmots qui ont toujours la moquerie à la bouche. Alors, c’est « JMP » comme les stars de la télé quand on veut lui faire plaisir ou « Postier » dans le cas contraire. Pierre Jeannemarie n’était pas facteur, il bossait au tri, la nuit et d’après lui, c’est ça qui a bousillé sa vie. Voire.

— On remet ça, propose directement Sanson, c’est moi qu’arrose !

— En v’là une idée qu’elle est bonne. Allez, patron, la même chose, lance Postier d’une voix pâteuse. Il ne doit pas en être à son premier punch loin de là. Et comme il est relativement sympa, il a le don de se faire offrir les neuf dixièmes de ce qu’il descend. Ce n’est pas le cas de Sanson.

— Qu’est-ce que tu deviens, l’artiste ? lui demande Sanson. Tu chantes toujours à l’église ?

— Ouais, j’y vais encore, je donne un coup de main. Mais c’est surtout pour le père Guy, il est tellement sympa.

Ce que JMP ne raconte pas, c’est qu’il y va surtout pour récupérer la pièce que le curé lui donne plus par charité que pour services rendus. Sa vraie joie est avec les évangéliques qu’il rejoint de temps en temps quand ils ont une convention dans le coin. Là, l’ambiance est totalement différente, chaleureuse, bariolée. On chante, on crie, on tape des mains. On acclame le Seigneur. On lève les bras au ciel. Et puis on est entre frères. Les rares blancs qu’on y rencontre sont surtout des Américains de passage.

— Tu sais, la paroisse, c’est pas toute ma vie, soupire Postier.

— Je sais, y a aussi le café.

L’Antillais le regarde d’un air déçu.

— Je déconne, reprend l’autre. Faut pas le prendre mal.

— Qu’est-ce que je peux faire de ma vie… maintenant que ma femme s’est barrée avec un grand connard d’Africain qu’a vingt ans de moins qu’elle. Mes gosses viennent me voir rien que pour me demander du fric. Ma retraite est tellement minable que j’ai de la peine à payer le loyer de cet appartement qu’est devenu trop grand pour moi tout seul.

— Prends-en un plus petit, lui fait Sanson.

— Ah, non, j’ai mes souvenirs. Et puis, on sait pas, je vais peut-être récupérer une autre doudou…

Rigolade discrète autour du comptoir. On croit même distinguer une esquisse de sourire sur les lèvres d’Ozgun le sombre.

— Faudrait surtout qu’t’arrêtes de picoler, marmonne Sanson.

— Il peut parler, le Gaulois, il est pas le dernier à lever le coude, braille Postier. Allez, à la tienne, Etienne ! Et à la santé de Mame Sanson !

Sanson se rappelle soudain qu’il a dû dépasser l’heure et qu’il est grand temps de remonter dans sa tanière.

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