Chapitre 6

CHAPITRE 6

Abdoulaye

 

 

En l’espace de trois petites minutes, presque toute la bande est là, au pied du B4. Quelle merveille que le portable, c’est l’arme secrète des gangs. Ça et les choufs, les p’tits frères guetteurs, ça vaut tous les satellites espions et les tables d’écoute des flics. Abdoulaye, grand black plutôt musclé avec blouson, casquette et air patibulaire, entraîne tout son monde vers la barre en face. Le groupe est composé de ses frères de sang, demi-sang et affidés, la plupart Centrafricains, mais aussi un Camerounais, quelques Cap-verdiens et deux Comoriens. Un petit groupe de Maghrébins, Algériens principalement, vient en complément. Et en retrait, Alex le petit Portugais et la sœur d’Abdoulaye, la seule fille acceptée du bout des lèvres uniquement par respect pour le chef. Elle porte le doux nom de Gatta mais préfère qu’on l’appelle Reine, car elle s’estime descendante d’une lignée royale dans son pays.

Quelques petits choufs entourent le groupe d’une sorte d’aura d’admiration…

Pour le moment, Abdoulaye râle.

— Ah, les bâtards… !!!

Juste sous le magnifique « NIQUE LA POLICE », il y a un nouveau tag, pas plus laid, ni plus artistique que tous les autres alentour. On lit simplement : « GT EN FORCE ».

Pour le pékin ordinaire, ça n’a pas de sens particulier mais pour Abdoulaye et sa bande, c’est d’une extrême gravité. Ce genre de graffiti correspond à un marquage du territoire, un peu à la manière des matous ou des clébards qui urinent dans tous les coins pour signaler leur possession et leur suprématie.

La bande s’engouffre dans l’entrée du B4 et descend vite fait dans les caves. Les choufs restent alentour, devant la porte. Ils connaissent leur rôle et savent jusqu’où ils ne doivent pas aller.

Couloirs sombres, flaques d’eau ou d’urine. Ça empeste. Des coulis d’air froid et puant s’insinuent un peu partout. Et voilà le « baisodrome ». Une cave aménagée avec des canapés récupérés sur le trottoir, un tapis crasseux, des chaises, des coussins, un banc d’école et un caddie plein de canettes de bière…

— C’est la war, les keums, commence Boubou le frère d’Abdoulaye. On peut pas laisser passer ça…

— Ces enculés de la Grande Terre, ils ont osé se pointer jusqu’ici… Ils veulent nous niquer, ces bâtards de Maliens, ces enfoirés d’esclaves de merde.

— On va pas s’laisser faire… gémit Gatta-Reine. On est des boss, des warriors… Faut réagir, merde !

— Ta gueule, la meuf, lance Abderahmane. Le plus emmerdant c’est de voir que nos mesures de sécurité ont été débordées. Comment qu’y ont pu venir foutre leur zone dans la téci sans qu’on ait eu le temps de réagir…

— Tu respectes la sœur, le rebeu, reprend Abdoulaye. On était en boîte quand ils se sont pointés. L’ennui c’est que les frères ont cru d’abord que c’était une bande de guillaumes qui venaient faire des dérapages contrôlés dans le coin avec des bagnoles tunées pour frimer un peu.

— Ouais, les choufs ont balancé quelques caillasses et les bagnoles se sont rebarrées vite fait, précise Mohamed, mais personne les a vus faire leur saloperie…

— Il faut leur faire payer ça, reprend Abdoulaye. L’ennui, c’est qu’ils doivent être sur leurs gardes…

— On s’en fout, on fonce, on les prend par surprise. On les dégomme…

C’est le petit portugais qui vient de l’ouvrir pour se faire bien voir. Qu’est-ce qu’il n’a pas fait…

— Ferme ta gueule le nain ! braille Abdoulaye, c’est pas si simple. Ouvre-la encore un coup et je te massacre. Déjà qu’on sait pas si on te prend avec nous, alors…

— Dis donc, Abdou, avec la Béhème du paternel, y pourront jamais nous rattraper, fait Reine.

— Pas question de prendre la BMW, elle est toute neuve. Je préfère qu’on en pique une autre. J’en ai déjà une en vue. On prendrait aussi une ou deux autres poubelles, bien sûr, mais c’est pas comme ça qu’il faut s’y prendre, bande de nazes… Ils sont au taquet, donc, faut les surprendre. Alors, on refait pas leur coup comme eux. On envoie un tout petit commando d’abord. Il sera surtout chargé de repérer le terrain. Il faudrait même qu’il leur bombe la gueule avec des « A en force ».

Le A est à l’intérieur d’un cercle, mais il n’a rien à voir avec le sigle bien connu des anarchistes. C’est juste le sigle du quartier des Asphodèles, des « Faux As » comme il faut dire en verlan. Rien de plus. Le rodéo, ça sera pour après !

— Ça, c’est malin, reprend Abderahmane. L’ennui, c’est qu’on leur déclare carrément la guerre… Ça risque de faire mal, ils ont le gros Mouss, eux, et puis pas mal de gars qui font de la boxe thaïe au club de la Grande Terre. Tu sais bien qu’en combats réglos ils nous ont toujours flanqué la pâtée…

— On s’en fout, on a tout ce qui faut pour les massacrer… Le principal du taf reposera sur les éclaireurs. Qui s’y colle ?

Silence de mort dans la cave.

— Faudra y aller seuls, sans assistance. Pas de caisse, pas de manœuvre de diversion. Rien. Se la jouer vrais apaches. Ils vont être complètement niqués les autres.

— Alors qui ?

Tout le monde se regarde bizarrement.

Alors c’est Abdoulaye qui tranche : « J’ai décidé que c’est Reine qui ira avec Alex et c’est lui qui devra bomber… OK, Reine ? »

— OK, Abdou… qu’elle répond d’un air boudeur.

Tout le monde se tourne vers Alex qui se sent mal, rougit, verdit, mais ne dit rien.

— Eh, le Portos, t’as pas l’air chaud… Un ordre, ça se discute pas, ou tu y vas ou c’est fini avec nous. Tu dégages…

— Ouais, ouais, j’irai, grogne Alex.

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