Chapitre 5

CHAPITRE 5

Pierre Sanson

 

 

Il est midi passé, maintenant. Une forme émerge des draps, c’est Pierre Sanson. Il a dû se coucher vers quatre heures du matin, alors il est vaseux, il a l’œil torve et le cheveu hirsute. Il baille, il s’étire un grand coup, il se frotte les yeux en se demandant où il est. Ah ! La nuit a été dure sur la toile… Il a fallu batailler ferme dans le monde inquiétant de Kluthlul avec ses dragons, ses châteaux pleins de pièges et de chausse-trapes dans une ambiance glauque, violente et luciférienne. Une jungle inhospitalière où il a passé son temps à tuer et à se faire tuer.

Il lance un regard circulaire sur l’ensemble de la pièce. C’est bien sa piaule familière. Il y passe quasiment toutes ses journées entre le lit d’une place, le bureau d’écolier et surtout l’ordinateur relié à Internet qui lui permet de surfer et de guerroyer non stop. Actuellement, il fait équipe avec un Japonais qui a pris « Yakuza » pour pseudo. Il ne l’a jamais rencontré et il ne le verra sans doute jamais. Il le pourrait, bien sûr, avec une webcam, mais ça ne l’intéresse pas, seule la partie compte. Les adversaires sont innombrables et cachés dans tous les recoins possibles et imaginables du jeu. Il sait qu’il y a un Australien, un Italien et un Colombien qui sont particulièrement dangereux et acharnés contre eux, mais c’est tout.

Pierre se lève. Il est grand et plutôt mince. Le teint de sa peau surprend. Il n’est pas blanc, il est blafard. Il porte un caleçon et un simple tee-shirt gris. Il y a chez lui quelque chose de négligé, d’à peine propre. La pièce sent le bouc, le renfermé et le tabac froid. Les persiennes sont closes en permanence. Il y a de gros rideaux en velours marron tirés pour masquer toute lumière. Le jeune homme vit comme une chouette ou un hibou, complètement hors du temps, de la vie…

Et voilà justement sa mère qui frappe délicatement à la porte. À croire qu’elle a des antennes ! Elle entre.

— Tu as bien dormi, mon chéri ? Lui demande-t-elle gentiment.

Grognement.

— Qu’est-ce que tu veux pour ton petit déjeuner ? Du café et des croissants, comme d’habitude… ?

Grognement.

Mme Sanson s’empresse de ressortir de l’antre en se demandant ce que ferait Pierre si elle n’était pas là pour veiller à tout. « Il ne mangerait même pas. Il ne se laverait pas. Il se laisserait complètement aller, quoi… Si c’est pas une misère… »

Un quart d’heure plus tard, elle revient à la charge avec un plateau.

— Je t’ai ajouté du pain et de la confiture d’abricot, celle que tu préfères…

Grognement. Pierre s’installe devant son écran, allume l’ordinateur tout en attrapant un croissant. Il pose la tasse de café sur le bureau et tape son code d’entrée : « Thor95 ». Pierre sait que c’est un nom vaguement germanique, mais c’est tout. Il lui fallait un pseudo. Pourquoi pas le nom du dieu marteleur vu qu’il y avait déjà des « Wotan » et des « Odin » à la pelle, un wagon entier de « Rocky » et des tonnes de « Blade ».

— Mon chéri, veux-tu qu’on ouvre les rideaux et qu’on aère un peu… ?

— NAAAN…

Là, Pierre braille carrément. C’est plus qu’il n’en peut supporter.

— Casse-toi ! Tu fais chier… ajoute-t-il.

— C’est vraiment dommage, soupire sa mère, tu sais, il fait un beau soleil aujourd’hui. Tu pourrais sortir un peu, prendre l’air…

Comme elle sent qu’il va encore pousser un hurlement, elle sort en soupirant discrètement. Elle se rappelle que toute cette histoire a commencé avec l’achat de la première Playstation quand il avait douze ans, puis de la PS 2 un peu plus tard. C’était un petit garçon gentil, peut-être un peu trop. Il était souvent en butte aux diverses méchancetés des autres gamins de la cité. Il avait encore quelques copains à l’époque. Elle en faisait venir certains à la maison pour qu’il ne soit pas seul. Et puis il y eut les échecs au bac et l’abandon complet des études, comme ça, sur un coup de tête. Du jour au lendemain, il a tout lâché. Et il n’a plus jamais voulu retourner au Lycée.

« Si c’est pas une misère, un garçon aussi intelligent… »

Le cybernaute est reparti dans son monde.

Madame Sanson surveille sa blanquette en attendant le retour de son mari.

Elle s’approche de la fenêtre et observe par habitude ce qui se passe au pied de son immeuble. Un attroupement s’est formé devant le B4. Ça a l’air de discuter ferme.

« Encore cette bande… Ils n’ont vraiment rien à faire de leurs os, ceux-là ! »

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