Chapitre 4

CHAPITRE 4

Starsky et Hutch

 

 

Il est neuf heures trente passées quand le lieutenant Bianchi de la Brigade des mineurs gare devant le commissariat la moto dont il est si fier, une Shadow rouge de chez Honda, réplique de Harley Davidson en moins chère. En jean et blouson de cuir, il n’a pas grand-chose du flic à la Maigret. D’habitude il est plutôt jeune et fringant, mais ce n’est pas trop le cas ce matin, après la magistrale beurrée à la téquila qu’il s’est prise hier soir. Il n’a dû se mettre entre les torchons que sur le coup de trois heures et ça martèle encore dur dans sa calebasse…

Son casque à la main, il entre dans le bâtiment crasseux, aux murs verdâtres et gris. Il est interpellé par une fliquette qui fait office de planton et est censée accueillir le public.

— Lieutenant Bianchi, ah, vous voilà enfin ! Le patron réclame après vous depuis trois quarts d’heures. Il est furieux…

Bianchi se rappelle soudain qu’il y avait un briefing au sommet ce matin. Il monte les escaliers quatre à quatre et entre dans le bureau du commissaire.

— La Brigade des mineurs est enfin au complet, lance un gros moustachu grisonnant qui doit être le boss. On n’attendait plus que vous, Bianchi.

Murmure dans l’assistance. Tous les flics du commissariat, même les bleus au grand complet sont là.

— Nous allons donc commencer. Chacun de vous passera au rapport et me fera un compte-rendu succinct des affaires en cours. Commençons par la circulation…

Un des bleus se lance d’une voix monocorde. Bianchi s’est assis à côté de son comparse Lequeux aussi blond que Bianchi est brun. Son style est tout aussi décontracté avec son survêt à capuche recouvert d’un blouson en jean. Il s’agit de passer inaperçu dans la rue et aussi de faire jeune. L’ennui c’est qu’ils ont toujours un temps de retard, les keufs ! Alors, tout le monde les a surnommés Starsky et Hutch, années soixante-dix obligent…

— Tu nous as fait remarquer, fait Queue-de-cheval, déjà qu’on a pas grand-chose à lui apporter au vieux…

— T’inquiète… J’arrange le coup, lui souffle Starsky.

Le commissaire commente : « Messieurs, vous n’êtes pas sans savoir que l’insécurité, pour ne pas dire la délinquance routière est la priorité des priorités en ce moment. Nous devons être impitoyables, ne supporter aucune infraction, même la plus petite. Inutile de vous rappeler le nombre incalculable de morts sur la route. Les gens qui prennent le volant ivres ou défoncés, il faut que ça cesse ! »

Il devient rouge, le commissaire Neuville. Il s’éponge le front, fait une pause dans son discours, le temps de regarder l’assistance, les visages fatigués, abrutis ou interloqués.

— A-t-on au moins appliqué les consignes en ce qui concerne le Macumba ?

Là c’est un bleu qui se dévoue : « J’y étais hier soir, patrouille de quatre, nous avons partiellement appliqué les ordres. Quelques contrôles d’alcoolémie, tous négatifs. Il faut dire que nous avons été obligés d’intervenir car… »

— Vous êtes si bien intervenus que j’ai une plainte du MRAP contre le patron de la boîte pour discrimination puisqu’il avait donné l’ordre à ses videurs camerounais d’empêcher deux Maghrébins d’entrer. Et, bien pire, plainte également contre vous pour violence et agression de la part des Maghrébins en question. Coup de fil du patron de la boîte qui va se plaindre également de vous et des autres pour violence et agression sur ses videurs et sur lui-même, car il a fini par sortir et est en train de faire constater les coups et blessures…

— Mais, Monsieur le Commissaire, fallait bien les séparer… Ils en étaient venus aux mains. Et puis le patron, qui est un monsieur très bien, avait de bonnes raisons pour les empêcher d’entrer : la semaine dernière, ils avaient tout démoli dans la boîte…

— STOP ! Hurle le boss. Je ne veux rien entendre. Les ordres sont les ordres. Les priorités sont parfaitement définies. Ça vient d’en haut, on est des fonctionnaires, on exécute. La lutte contre le racisme est LA priorité. Elle passe même avant l’insécurité routière. Nous verrons pour le cas de votre équipe. Priez pour que les bœufs-carottes ne vous tombent pas dessus, Messieurs !

La petite altercation a jeté un froid. Elle ramène à la triste réalité, d’autant plus que ce n’est pas fini.

— Et la Brigade des Mineurs, elle n’a rien à dire sur ce sujet ? Combien avez-vous interpellé de « Permis-Cité » ces derniers temps ?

— Vous savez, Monsieur, commence Starsky, on parle beaucoup dans les médias de ces jeunes, souvent mineurs, qui voleraient des voitures, des motos ou des scooters et qui conduiraient sans permis, sans assurance, etc. En fait, on n’en a pas vraiment trouvé à la Grande Terre et encore moins aux Asphos.

— Encore aurait-il fallu chercher, Bianchi, mettre le paquet… Et qu’est-ce que c’est que ces signalements de rodéos, la nuit dernière aux « Asphodèles » justement ?

Là, il est remonté le commissaire. L’œil mauvais, il attend une réponse intéressante, un résultat, quelque chose dont il pourrait se vanter en haut lieu. Avec Bianchi et Lequeux, il peut se brosser…

— C’est-à-dire que nous allons vérifier pour cette nuit. Nous mènerons les enquêtes de voisinage nécessaires. Mais enfin, les Asphos, c’est tout de même pas le Bronx. Des sauvageons qui s’ennuient… Quelques poubelles qui brûlent, rien de grave…

— Quelques voitures cramées de temps en temps, reprend le singe. Quelques agressions, quelques vols, quelques viols, la plupart du temps commis par des mineurs… Rien de grave… J’en arrive à me demander si votre surnom est bien mérité ? Les deux guignols de la télé, ils avaient des résultats, EUX, que je sache ! Je crois que vous devriez en changer et vous faire appeler les « Pieds Nickelés », ça conviendrait mieux!

Eclats de rires dans la salle. Le commissaire est content. Il a son petit monde bien en main. Les rieurs sont de son côté… Il faudrait que Bianchi remonte la pente, mais il est effondré. Lequeux est verdâtre, il se lance à son tour en bredouillant.

— Mon collègue et moi mettons plutôt l’accent sur la prévention. Tout le monde sait que sans elle, la répression ne sert à rien. Et nous avons constaté une amélioration de l’ambiance générale de la cité, surtout depuis les interventions des « grands frères »…

— Je sais, les Brahim, les Ousmane et autres grands frères… Vous y croyez, vous, à toutes ces foutaises de médiateurs, d’agents d’ambiance, vous ?

La passe d’armes est terminée. Le boss dirige sa troupe de main de maître. Il aborde rapidement un nouveau sujet.

— Pas de crime, pas de disparition ?

— Non.

Le patron s’apprête à lever la séance, quand un jeune, frais émoulu de l’école de Police, lance une remarque sur les juges qui libèrent les délinquants qu’eux, les flics, s’acharnent à attraper.

— Ça suffit pour aujourd’hui, Messieurs ! Je ne vous permets pas de juger le travail de la Justice, elle a ses raisons et il ne nous appartient pas de les commenter. Sans doute, qu’elle a des ordres, elle aussi. Et puis, mon jeune ami, heureusement qu’elle laisse sortir des délinquants, parce que, s’ils étaient tous en taule et bouclés pour longtemps, comment justifierions-nous nos salaires ?

Murmures approbateurs dans l’assistance. Le boss a encore marqué un point. Il est content…

La séance s’achève et chacun regagne son service. Les deux de la Brigade des Mineurs réintègrent leur bureau surtout pour se faire un café et en griller une. Bianchi n’en peut plus.

— Merde alors, quelle chienlit, cette réunion, qu’est-ce qu’on s’est pris !

— C’est de ta faute tout ça, lui répond Hutch. T’arrives en retard, à peine dessaoulé et avec rien dans la musette. On aurait dû marauder un peu plus.

— Et cette affaire de rodéo, faudrait voir…

— Si on filait aux Asphos cette aprèm ?

— Attends, calme-toi, l’artiste. On n’a même pas la Clio blanche banalisée aujourd’hui. Faut que le garage nous la réserve pour demain.

— C’est pas rien de dire qu’on manque de moyens, soupire Hutch.

— De toutes façons, il est tard, j’ai des rapports à taper et des rendez-vous cet après-midi. On verra demain.

— C’est ça, demain. À mon avis, y a rien de bien grave là-bas. Le patron a voulu faire du zèle. Il nous secoue, c’est son boulot, mais au fond, il s’en fout. Parait même qu’il devrait partir en retraite en Normandie à la fin de l’année.

— Bon vent… soupire Starsky en allumant une cigarette.

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