Chapitre 37

CHAPITRE 37

Abdoulaye

 

 

Les hommes du commissaire Neuville ne risquaient pas de trouver grand-chose pour la bonne raison qu’Abdoulaye avait eu l’idée géniale de cacher ses trois bagnoles volées tout simplement dans le parking souterrain depuis longtemps abandonné et condamné par une grille qu’ils avaient forcée puis munie d’une chaîne et d’un cadenas à eux. Ce soir-là, ils y descendirent à une quinzaine, relativement discrètement.

— Ces connards de schmits ont tourné dans la téci comme des blaireaux. Ils ont même pas imaginé qu’on avait pu planquer les caisses au sous-sol…

— Tu parles, répondit Abdoulaye au gars qui venait de l’ouvrir ; je crois plutôt qu’ils ont eu la trouille !

Il faut dire que l’endroit n’avait vraiment rien de rassurant. Aucun éclairage, des détritus partout, de vieux caddies, des matelas défoncés, vieux meubles abandonnés. Ce parking servait surtout de décharge avant que la bande n’en prenne le contrôle. Des troupeaux de rats y régnaient en maîtres. Les parties les plus profondes et les plus isolées étaient envahies d’une eau noirâtre et croupissante qui devait provenir des innombrables fuites de canalisations dégradées et jamais vérifiées. Une puanteur âcre et grasse complétait le tableau.

— Ça schlingue grave là-dedans ! commenta Reine, seule fille admise cette nuit-là. Ça hup le rat crevé…

Ils étaient arrivés à la hauteur des trois voitures que l’on pouvait distinguer dans le pinceau lumineux des torches électriques. Abdoulaye fit un dernier briefing : « Cette fois, on y est. C’est terminé les raps de vengeance, les tchaches de meufs ! Maintenant les Faux As vont frapper un grand coup. Vous avez amené tout ce qu’il faut ? »

— Oui, répondirent-ils en brandissant gourdins et battes de base-ball.

— Très bien, apprécia le boss. Hicham et Abder, vous avez les bouteilles et le pétrole pour les cocktails qu’on va leur mettre dans la gueule ?

Un « OUI » sourd lui répondit. « Alors, c’est bon. On y va. Vous me suivez et ça va saigner ! »

Il n’était pas loin de minuit quand les trois voitures sortirent du parking et se lancèrent sur la route de la Grande Terre. Trois minutes plus tard, la cité ennemie était en vue. Les sauvageons eurent un pincement au cœur, mais sentirent aussitôt l’excitation monter. Les rues étaient calmes et désertes, ce qui pouvait sembler normal à cette heure tardive.

— Ça me botterait de niquer la caisse de ce gros con de Mouss, fit Abdou. Je crois qu’il a une BMW série 5 en ce moment. On va la chercher, mais si on la trouve pas, c’est pas grave. Le principal c’est qu’on s’en crame un max !

Ils ne chômèrent pas. Chaque équipe se mit à opérer séparément selon le scénario prévu. Un coup de batte de base-ball dans les vitres de la bagnole assené par le premier, un cocktail Molotov balancé dedans par le second et on passe à la suivante. En moins de dix minutes, une grosse douzaine de voitures brûlait aux quatre coins de la cité. À l’aide de leurs portables, Abdou et Reine restés en arrière dans le 4X4, donnèrent le signal de la retraite. Il ne fallait pas s’éterniser. Dans quelques secondes, la bande adverse allait débouler. Et le plus délicat serait de repartir par la route qui pouvait se transformer en véritable souricière… Le tout-terrain Toyota avait forcément une longueur d’avance. La R21 et la Safrane furent lancées à fond la caisse. Leurs pilotes eurent beau faire chauffer la gomme des pneus, cela ne servit à rien. Une 405 lancée à pleine vitesse arriva par la droite et percuta violemment la R21 Manager qui se retrouva en travers de la route avec deux portières défoncées. Une seconde plus tard, c’était une camionnette Mercédès Sprinter qui, arrivant derrière la Safrane, lui tamponnait violemment l’arrière.

— C’est la contre-attaque, dit Abdoulaye. Fonce, Azzedine, fonce !

— Les autres vont se faire accrocher, cria Gatta. Tu vas pas les laisser tomber, quand même ! Surtout qu’ils risquent de pas avoir le dessus.

— On se barre pas, on contourne ! Zyva, tourne à droite !

À peine les chocs encaissés, le fourgon et la 405 libéraient un nombre déjà important de jeunes de la Grande Terre qui commencèrent à se jeter sur leurs envahisseurs qui sortaient un peu titubants des deux véhicules accidentés. En un instant, cela tourna en une bastonnade qui aurait pu s’achever en massacre avec blessés graves et peut-être pire si le tout-terrain ne les avait surpris en revenant à la charge. Abdoulaye sortit son flingue, un Colt 45 et commença à tirer un coup en l’air. L’effet fut immédiat. « Ils sont armés ! criaient les autres. Ils vont nous descendre ! »

Abdoulaye tira une deuxième fois et ce fut la débandade. Le gang de la Grande Terre se mit immédiatement à couvert ce qui permit aux Faux-As de se replier vers le 4X4 où ils s’entassèrent n’importe comment jusque dans le coffre et même sur le toit…

Ils étaient déjà un peu éloignés de la Grande Terre et commençaient à se croire sauvés quand ils virent dans le rétro approcher une BMW lancée à leur poursuite. C’était celle de Mouss, ils en étaient sûrs. Panique à bord, elle était juste derrière maintenant et ils ne pourraient pas s’en débarrasser…

Un coup de feu. Celui-là vient des autres. Des appels de phares, puis la rapide berline allemande déboîte. Azzeddine a compris la manœuvre. Si les autres doublent, ils vont pouvoir canarder au passage et surtout se mettre en travers de la route et les immobiliser. Alors, il zigzague le plus possible et soudain donne un grand coup de volant sur la gauche. Le Toyota grimpe le talus et s’engage carrément dans un champ. La BMW essaie de l’imiter, mais n’y parvient pas. Au bout de quelques mètres, elle est engluée dans la terre bien grasse.

Un grand cri de soulagement résonne à l’intérieur du 4X4. Ceux qui se sont réfugiés sur le toit s’en servent de tam-tam. L’atmosphère est à la joie…

— On les a niqués ! On les a niqués !

— Ils peuvent plus s’arracher de la bouse…

Cette liesse fut de très courte durée. À son tour le 4X4, qui n’était quand même pas un tracteur, fut immobilisé dans une partie de champ encore plus bourbeuse que les autres. Les roues patinaient, s’enfonçaient jusqu’aux essieux. Puis, il n’y eut plus rien à faire quand le beau tout terrain de Monsieur le député reposa carrément sur son bas de caisse.

La bande était au milieu de nulle part, les pieds dans la boue. Ils ne purent s’empêcher de râler.

— Ça colle !

— Quel pays de merde !

— Comment on va s’en sortir, Abdoulaye, on peut pas retourner vers la route…

Du coup, les autres les entendirent et purent les repérer. Avec de grands hurlements, ils se mirent à foncer dans leur direction. Les Faux As prirent leurs jambes à leur cou, autant que leur permettait la terre qui leur collait aux pieds. Ils avaient l’impression d’avoir des semelles de plomb. Les plus lents furent rejoints et passés à tabac. Seuls Gatta et Abdou réussirent à rejoindre un petit bois sans être rattrapés. Ils s’y cachèrent jusqu’au lever du jour. Ils entendaient la bande adverse toute proche qui hurlait : « On a gagné, on a gagné ! » en tapant avec des gourdins sur les tôles du 4X4 immobilisé.

L’expédition avait tourné à la catastrophe, à la débandade, à la Bérézina. Au petit matin, les gars encore valides se glissèrent dans la cité en rasant les murs comme des ombres piteuses. Il y eut des blessés qui furent récupérés par les pompiers ou par les flics appelés sur les lieux. La réputation de grand chef et de grand meneur que s’était taillée Abdoulaye en prit un sacré coup. Lorsque Starsky et Hutch lui mirent la main au collet deux jours plus tard, il n’y eut aucune réaction de rébellion, juste quelques sifflets. Les potes ne lui accordaient plus que le service minimum.

À peine était-il en garde à vue que déjà un successeur avait pris sa place aux commandes des Faux As.

 

*

 

Un qui fut content quand on lui annonça qu’on avait retrouvé son véhicule et son agresseur, ce fut Monsieur le député. Mais il déchanta bien vite quand il découvrit son bel engin enlisé au milieu d’un champ labouré, les vitres brisées, les tôles cabossées, les sièges lacérés au cutter et souillés d’excréments sans doute humains…

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