Chapitre 35

CHAPITRE 35

Awa

 

 

Les jours passaient, monotones, quasiment tous semblables les uns aux autres. Pierre et Awa se voyaient de plus en plus souvent. Il la sentait très amoureuse et elle ne lui était pas indifférente du tout. Pour la première fois, il s’intéressait à autre chose qu’au monde virtuel de ses jeux videos. Chaque après-midi le retrouvait à l’hôpital avec la même déception : son père ne sortait pas du coma. Pierre ruminait des idées de vengeance. S’il avait eu à sa disposition n’importe quelle arme à feu, il n’aurait pas hésité à aller tirer dans le tas. Mais il n’en avait pas. Il se sentait seul, faible et démuni.

En rentrant un soir, il découvrit la porte de son appartement complètement calcinée. On avait essayé de mettre le feu chez lui et on marchait dans l’eau sur le palier et dans son entrée. Madame Rodriguès apparut : « Ah ! Monsieur Sanson, vous voilà enfin… Si vous saviez la peur qu’on a eu cette après-midi… Ils ont arrosé d’essence votre porte puis ils y ont mis le feu ! Heureusement qu’on était là, mon homme et moi. Dès qu’on a entendu le bruit et senti l’odeur, on est sorti et on a arrosé le début d’incendie. Les pompiers ont empêché que ça se propage à tout l’immeuble. Vous vous rendez compte, la catastrophe si on n’avait pas été là… »

— On sait qui a fait le coup ?

— Non, ils se sont carapatés par l’escalier dès qu’on a ouvert la porte. Ils devaient être plusieurs… 

— C’est pas croyable ! s’exclama Pierre. Et toute cette flotte…

— Vous inquiétez pas Monsieur Pierre, c’est les pompiers, ils ont tout arrosé et quand ils s’y mettent, ils font pas les choses à moitié ! Je vais vous donner un coup de main, pour tout remettre en état. Mais votre porte est tellement endommagée qu’il faudra la changer…

— On verra plus tard, quand mon père rentrera, répondit Pierre.

Madame Rodriguès finissait tout juste de s’activer avec éponge, seau et serpillière quand Awa arriva.

— Mais qu’est-ce que tu as ? demanda Pierre en la voyant avec des marques sur le visage.

— C’est rien, je me suis cognée, mentit-elle.

— Dis plutôt que ton père ou tes frères t’ont corrigée.

— Si c’est pas malheureux tout ça, intervint la voisine. Les gens font n’importe quoi par ici ! Il y a de la violence partout et de la justice nulle part. Si tous ces salauds étaient punis, ça ferait réfléchir les autres. Voilà, c’est fini, Monsieur Pierre, je vais vous laisser et je vous rends aussi votre clé parce que demain matin à cinq heures, nous partons au Portugal…

— Bonnes vacances, Madame Rodriguès !

— Ça va faire du bien d’être loin de cette cité de fous, continuait-elle. D’ailleurs si on s’écoutait, on ne remonterait même pas. On dit ça tous les ans et chaque début septembre, on est de retour.

Awa récupéra la clé de l’appartement en faisant jouer le fait qu’elle pourrait facilement venir donner un coup de balai quand Pierre serait à l’hôpital.

— Si tu veux être la nouvelle Madame Rodriguès, grand bien t’en fasse ! approuva Pierre pour qui Awa représentait une sorte d’arc-en-ciel dans la morosité ambiante.

Pourquoi resta-t-elle ce soir-là ? Il n’en sut jamais rien. Elle lui avait dit qu’elle ne demandait qu’à dormir dans le canapé. Il avait accepté. Comment se retrouvèrent-ils enlacés dans le petit lit de Pierre ? Sans doute par l’un de ces mystères de l’amour, une de ces attractions inexplicables entre deux êtres. Ils se découvrirent maladroitement l’un l’autre et firent l’amour presque comme des enfants. Pierre n’avait jamais couché avec une fille. Quant à Awa, elle avait été plus souvent brutalisée, pour ne pas dire violée, que vraiment aimée…

Vers une heure, Pierre venait de partir pour l’hôpital, laissant Awa sommeiller encore, quand Abdoulaye et trois types de sa bande entrèrent dans l’appartement par la porte qui ne fermait plus…

— Tiens, tiens… Qu’est-ce que fait une renoi à moitié à oualpé dans l’appart de c’te bolo ?

— Ça te regarde pas ! s’énerva la petite. T’es pas mon frère ! T’as rien à faire ici, t’es pas chez toi !

— Et si, j’ai à faire ! Je viens mettre à l’amende cette famille de balances…

— Tu ne les as pas assez démolis comme ça ! s’écria Awa. Tu es une honte pour la communauté. Mais tu le paieras un jour, tu verras ce que je te dis, tu le paieras.

Le caïd partit d’un grand éclat de rire : « Oh la la ! J’ai peur ! Elle me fout la trouille la mini-meuf… »

Quelques ricanements lui répondirent. Puis, d’un seul coup, avec une violence sauvage, il lui balança une gifle à lui décrocher la mâchoire. Awa s’effondra sur le sol en pleurant. Les gros bras s’emparèrent du poste de télé du salon ainsi que du magnétoscope, du lecteur de DVD et de la modeste chaîne stéréo. Ils allèrent dans la chambre de Pierre et commencèrent à débrancher les connexions de l’ordinateur et de la console de jeux.

— Vous n’allez pas lui piquer ça, c’est toute sa vie, lança Awa.

— On en a rien à battre de ton babtou ! Il se fera rembourser par son assurance ! lui dirent-ils avec cynisme.

En un rien de temps, ils avaient débarrassé la maison de tout le matériel électronique ainsi que des CD et DVD. À croire que les requins s’étaient donnés rendez-vous ce jour-là car Awa eut encore à faire face à un huissier qui venait pour le dernier inventaire avant saisie. Ce monsieur parcourut l’ensemble des pièces avec un gros bloc-notes et un stylo pour noter l’ensemble des biens de la famille dont il allait pouvoir s’emparer.

— Bizarre remarqua-t-il, pas de télé, aucun appareil électronique…

— Vous êtes le deuxième à passer… Si vous étiez venu il y a une heure vous en auriez trouvé…

— Vous voulez me faire comprendre que les locataires auraient caché une partie importante de leurs biens ?

— Non, se moqua Awa, que d’autres requins avaient besoin de se payer sur la bête, c’est tout.

Quand tout fut noté, l’huissier se sentit obligé de préciser que tout devait être laissé sur place mais qu’il laisserait à disposition un lit, une table, quatre chaises et de quoi chauffer la nourriture. Tout le reste serait emporté très vite. De plus, l’Office allait incessamment sous peu faire procéder à l’expulsion. Il y avait presque six mois de loyers impayés.

— Dans ce cas, ils font appel à la police, alors inutile de résister, commenta l’huissier.

— Je ne crois pas que ce sera nécessaire, lui répondit Awa. À part un pauvre gars paumé, il ne reste plus rien de la famille…

Quand Pierre rentra et découvrit le désastre, il fut complètement effondré.

— Ce salaud d’Abdoulaye, je vais aller le crever, braillait-il sous le coup de l’excitation.

— Tu n’en feras rien parce que si tu y vas, c’est toi qui te feras tuer, essaya de le raisonner Awa.

— Alors, je vais aller porter plainte au commissariat pour ce qu’ils ont fait à mon père ainsi que pour le cambriolage…

— Et ça te servira à quoi ? Si tu crois que les keufs vont te protéger, tu te mets le doigt dans l’œil jusqu’au coude, mon pauvre. T’as bien vu ce que ça lui a rapporté à ton père de porter plainte pour son chien.

Finalement, au comble de l’abattement, Pierre en revenait à l’évidence. Il n’y avait rien à espérer dans ce monde réel, juste subir, encore subir et toujours subir.

Deux jours plus tard, il retrouva l’appartement vidé, les meubles autorisés abandonnés sur le palier, la porte et la serrure changée. Il eut beau pousser quelques hurlements, donner des coups de pieds et alerter les voisins, il lui fallut se rendre à l’évidence : il était bel et bien à la rue !

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