Chapitre 34

CHAPITRE 34

Pierre

 

 

Pierre émergea des vaps vers les trois heures de l’après-midi avec un mal de crâne monstrueux. Il avait l’impression d’avoir un marteau-piqueur à l’intérieur de la tête, une botte d’aiguilles à la place de cheveux et un gros paquet d’étoupe en guise de langue. Il tituba jusqu’à la cuisine, mis la tête sous le robinet et avala un verre d’eau. Un coup de sonnette à la porte. C’était Awa, toute fraîche et toute souriante…

— Coucou, Pierre, c’est moi ! lança-t-elle. Mais tu en as une drôle de tête, ça va pas ?

— J’suis dans le pâté…

— Tu devrais prendre une bonne douche, ça te ferait du bien. Et pendant ce temps-là, je vais te préparer un café bien corsé. Tiens, j’ai croisé le facteur et il m’a donné ton courrier… 

— Pose-le sur la table de la salle à manger.

Awa avait jeté un coup d’œil sur le paquet de lettres.

— Tu sais, on dirait qu’à part la pub, il y a quelques factures et surtout une lettre à en-tête d’huissier avec en gros et en travers : « Dernière sommation ».

Depuis la salle de bains, Pierre lança avec désinvolture : « Rien à f… ! Mon vieux s’en occupera à son retour », avant de faire couler la douche. Awa entreprit de ranger un peu le capharnaüm de la chambre de Pierre et de mettre à chauffer de l’eau pour le café. Une vraie petite abeille travailleuse, tout heureuse que, cette fois, le geek ne l’ait pas rembarrée.

Quand Pierre fut lavé, restauré et réconforté par ce petit déjeuner d’après-midi, ils décidèrent de retourner à l’hôpital avec au cœur l’espoir d’une amélioration de l’état du père Sanson. À peine étaient-ils au pied de l’immeuble, qu’ils eurent à subir les cris de toutes sortes de gars de la cité : « T’es encore vivant, eh, bolo ? » lançait l’un.

— Tu vas voir, Abdoulaye, il va t’éclater ta teuté, vu qu’t’es pas v’nu pour Redouane, salaud, menaçait un autre.

— Tu f’rais mieux de te casser babtou ! braillait un troisième.

— Eh ! Sœur Awa, tu le laisses le from, tu l’oublies, tu prends un vrai boss, un keum comme ouam, proposait un dernier.

Ils filèrent sans répondre. Ils savaient qu’ils représentaient une sorte de scandale pour ces types… Dans le bus, Awa se rapprocha un peu plus de Pierre. Elle lui prit la main, il se laissa faire.

— C’est sympa que tu sois revenue, lui souffla-t-il dans l’oreille. Je me sens moins seul, j’ai presque l’impression d’avoir une amie !

— Mais tu en as une, lui dit-elle en souriant.

Alors, il l’embrassa très chastement sur la joue puis au creux de l’oreille, à la naissance du cou qu’elle avait très gracile comme tout le reste de sa personne d’ailleurs. Ils étaient arrivés dans le centre-ville loin des Asphodèles. Ils se tenaient par la taille, comme des amoureux.

— Il va falloir nous planquer, faut pas que tes frères et leurs potes nous voient.

— On s’en fout, déclara crânement Awa. J’en ai ras la casquette qu’ils soient toujours en train de me surveiller et de me dire tout ce que je dois faire ! Est-ce que je viens les saouler quand ils se tapent une blanche, moi ?

— C’est pas la même chose…

— Si, ça devrait l’être.

Au service de réanimation, ils trouvèrent Peter Sanson toujours aussi mal en point. Corset de plâtre, minerve, pansements, perfusions et drains de tous les côtés. Il était encore dans le coma. Pierre avait une violente envie d’éclater en sanglots. Heureusement que la petite black était là. Pour elle, il dut se montrer plus courageux. Une infirmière leur dit qu’ils pouvaient lui parler parce qu’on ne savait pas s’il entendait vraiment et que cela pouvait même le stimuler et l’aider à reprendre conscience. Ce qu’ils firent. Un peu plus tard, un interne passa pour sa visite du soir…

— Monsieur Sanson, il a fallu réopérer votre père dans la nuit, ceci pour éviter des complications cérébrales…

— Mais quand donc, va-t-il revenir à lui ? s’inquiéta Pierre.

— C’est très difficile de faire un pronostic. Disons qu’il est actuellement dans un coma léger. Il peut en sortir aussi bien demain que beaucoup plus tard. Soyez patient et puis si ça peut vous rassurer, sachez que les autres indicateurs : température, tension, rythme cardiaque, etc, sont satisfaisants…

Ils durent quitter le service quand l’infirmière leur dit qu’il était temps et qu’il ne fallait pas trop fatiguer le malade. Ils rentrèrent dans leur cité, aussi tristes que la veille…

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