Chapitre 33

CHAPITRE 33

Monsieur Camara

 

 

La famille Camara n’est arrivée du Mali que depuis quatre mois. Monsieur, sa seconde épouse Asmaa, et leurs quatre jeunes enfants dont un aîné d’à peine dix ans, occupent un des appartements squattés à l’étage au-dessus de celui de Sœur Térésa. Bien que clandestins, ils ont l’impression d’être dans une certaine légalité car c’est Samba Keita, qu’ils considèrent comme un oncle, qui le leur a procuré. Ils ont même signé un bail et accepté de lui verser un loyer de 300 euros par mois. Ils n’ont pas été étonnés d’emménager dans un appartement muni d’une porte à la serrure arrachée, pratiquement sans plomberie, ni chauffage, ni électricité mis à part un câble raccordé sur le collectif peut-être par Keita lui-même. Ils ont dû penser que c’étaient les habitudes des autochtones.

Il faut dire qu’il n’y a pas si longtemps, Lamine Traoré était encore un tout petit cultivateur de la région de Djenné qui produisait principalement du mil et du sorgho sur des terres louées. En s’échinant sous le soleil et avec l’aide de ses deux femmes ainsi que des deux grands garçons qu’il avait eus de Dalla, sa première épouse, avec un peu de maraîchage et d’élevage, il parvenait fort difficilement à nourrir toute sa maisonnée : ses sept enfants, ses deux épouses, ses deux belles-mères, un ancêtre nécessiteux, un grand-oncle et lui-même, soit quatorze personnes. Mais, en labourant son champ ou en binant ses ignames, Lamine Camara rêvait. Il se repassait en boucle les images paradisiaques de feuilletons américains comme « Dallas », « Dynastie » ou « Santa Barbara » et même de téléfilms français comme « Châteauvallon ». Il s’imaginait qu’en Amérique et en Europe tous les Blancs menaient la vie de rêve que montrait la télé du bar du village et qu’ils avaient tous des villas avec piscine et roulaient dans de magnifiques limousines climatisées. Au début, il se faisait une raison en se disant que les Blancs avaient de tout temps été les enfants gâtés d’Allah et que les pauvres Noirs, s’ils n’avaient plus à subir l’horreur de l’esclavage, devaient néanmoins trimer plus que les autres pour en tirer beaucoup moins de profit !

Le malheur voulut qu’il rencontre ce fameux Samba Keita qui se disait son oncle et descendait d’une longue lignée de prestigieux chasseurs de lions. L’ennui c’est que les lions ne couraient plus ni les rues ni la savane et que seuls, les carnassiers urbains avaient survécu. L’individu arriva dans une magnifique Mercédès série 300 climatisée, vitres fumées et sellerie de cuir blanc. La classe totale, mieux qu’un ministre. Une masse de gamins et de badauds entourait la voiture, sautait de joie, applaudissait, tout heureux à l’idée qu’un enfant du pays revienne au village, fortune faite en France.

Avec toute la révérence voulue par la coutume, Samba remit un très joli cadeau au chef du village, des poignées de billets aux adultes selon leur rang dans la lignée et des piécettes aux enfants. Tout le monde reprenait les louanges que répétaient les griots déchaînés : « Samba le magnifique a quitté le village. Le vaillant guerrier a traversé la grande mer aux énormes vagues. Il a mis le pied sur la terre bénie de la France où il a fait fortune. Chantons, dansons, tapons des mains, les amis, pour le retour du grand héros, Samba le guerrier, Samba le conquérant. »

Comme Lamine lui était apparenté, il le reçut dans sa modeste case. Ils s’installèrent dans la cour, à l’ombre, Samba sur l’unique fauteuil de plastique, Lamine sur un billot de bois.

— Pourquoi donc, mon frère, restes-tu ici à te détruire la santé ? Pourquoi ne fais-tu pas comme moi ?

— Je ne sais pas trop. Là-bas, la vie est-elle aussi belle qu’on le dit ou qu’on le voit dans la télé ?

— Encore plus belle. C’est quasiment le paradis. L’argent arrive de partout, si tu es un peu malin, tu feras aussi bien que moi et peut-être même mieux.

Et Keita lui étalait sa fortune sous le nez. En plus de la Mercédès, il était en train de se faire construire une grande villa de trois étages avec piscine dans un beau quartier de Bamako. Il prévoyait même des dallages de marbre, des sanitaires de luxe avec robinetterie pleine de dorure.

— Il faudra que tu viennes quand tout sera terminé. Il y aura toujours de la place pour toi. Tu te rends compte, une vingtaine de pièces sans compter les dépendances. Un vrai palais, quoi !

Lamine n’arriva jamais à bien comprendre quelles étaient les activités qui pouvaient lui apporter une telle aisance. L’autre parlait d’import export, de tontine, de redevances, embrouillant à plaisir l’agriculteur qui ne retenait qu’une chose : il était possible à un Malien de monter à Paris et en quelques années de revenir plein aux as. Le rêve prenait une tournure concrète. La réussite était devant lui, en chair et en os. Alors, il n’eut de cesse de le bombarder de questions sur le voyage, l’installation, le travail. L’autre avait réponse à tout. Pour le prix du billet d’avion, on s’arrangerait. Pour l’appartement, il en connaissait un qui allait bientôt se libérer dans une cité très agréable. Et pour le travail, aucun problème pour en trouver puisque Lamine se déclarait prêt à faire n’importe quoi pour subvenir aux besoins de sa famille. De toutes les façons, même le plus dur travail chez les Blancs, maçonnerie, terrassement, agriculture, serait toujours moins pénible que ce qu’il devait subir ici.

Samba parti, Lamine réfléchit encore, discuta avec les anciens et décida, pour ne pas être totalement entre les mains de Keita, de ne rien lui emprunter, mais d’économiser sou à sou pour le voyage et de n’emmener avec lui qu’Asmaa, la seconde épouse, et les petits. Dalla resterait au Mali avec les grands, le temps qu’il s’installe et que la fortune commence à montrer le bout de son nez.

L’ennui c’est que la réussite ne vint pas vraiment. Au tout début, ce fut l’euphorie. Samba Keita avait tenu ses promesses pour l’appartement qui, bien que dégradé était plus agréable à ses yeux que le gourbi malien en terre battue et puis, il lui avait fourni toutes les bonnes adresses pour l’insertion sociale. On lui octroya immédiatement et avec le sourire l’AME ce qui lui permit d’accéder aux services hospitaliers qui s’inquiétèrent immédiatement de la malformation cardiaque du cadet et à tous les services sociaux. Sans négliger les organismes caritatifs qui ont pour mission de porter assistance aux migrants. De sorte que les diverses aides additionnées représentaient à ses yeux un véritable pactole.

— Tu te rends compte, Asmaa, sans rien faire, j’ai autant d’argent dans les mains que si j’avais travaillé dix mois au pays.

Il croyait alors que la France était vraiment le pays de Cocagne qu’il s’était imaginé, mais il déchanta bien vite quand il dut donner la moitié d’une de ses indemnités rien que pour payer un panier de provisions qui ne nourrirait la famille que pendant quelques jours. Il fallut tout revoir à la baisse. Les aides sociales leur permettraient de manger à leur faim, ce qui n’était pas mal, mais jamais de payer le loyer dû à l’oncle Keita. Il fallait donc trouver du travail, une véritable galère pour le pauvre Lamine. Il commença par chercher dans son domaine, l’agriculture, mais ne trouva rien de durable. Les exploitants du coin n’avaient que rarement besoin de main d’œuvre en dehors de certaines cueillettes. Il travailla quelquefois sans être déclaré sur des chantiers comme terrassier ou maçon, mais c’était sur de courtes périodes et plus le temps passait, plus sa situation devenait précaire. Le rêve d’une place stable de livreur s’était évanoui en raison du manque de papiers. Il comprenait maintenant que son oncle lui avait menti. Et pour ne rien arranger, Dalla, sa première épouse, n’arrêtait pas de le harceler au téléphone et de le bombarder de lettres dans lesquelles elle lui faisait dire, par le truchement de l’écrivain public, qu’elle n’en pouvait plus et qu’il fallait qu’il la fasse venir le plus vite possible.

« Maintenant, on raconte partout dans le village que je suis une femme répudiée. Il y a des gens qui me lancent des pierres. Alors je suis partie chez ma sœur à Bamako et je vends sur le marché et dans les rues des plats que je cuisine moi-même. Mais je dois le faire à la sauvette parce que je ne suis pas vraiment marchande, tu comprends. Je mets des sous de côté pour t’aider à payer nos billets. Fais vite ! »

— Qu’est-ce qu’on va devenir ? s’interrogeait sa femme. Mauvais homme, tu nous as embarqués dans une sale histoire. Où il est ce paradis que tu nous avais promis ?

— C’est juste un mauvais moment à passer… le tout est de trouver du boulot…

Ils en étaient là des lamentations quand on frappa vigoureusement à la porte. Asmaa alla ouvrir. Elle se trouva en face de cinq africains qui n’avaient pas l’air commode…

— On vient voir Monsieur Camara, dit le plus âgé. Il était en habit traditionnel et quelque chose dans son regard et dans son port de tête imposait immédiatement le respect. Asmaa se tourna vers Lamine : « C’est pour toi ! » lança-t-elle.

Le groupe entra dans l’appartement sans en avoir été prié. Lamine remarqua que Samba Traoré fermait la marche en évitant son regard, l’air piteux.

— Faites sortir la femme et les gosses, dit le chef. Nous avons à palabrer entre hommes. Cela ne sera pas long. Ils posèrent leurs séants sur les matelas qui, empilés à même le sol, constituaient l’essentiel du mobilier avec un grand plateau de cuivre et quelques tabourets.

— Je me présente, dit doucement le plus âgé. Monsieur Traoré, je suis accompagné de mes fils. Celui-ci est mon aîné Abdoulaye, et voici ses frères. Inutile de vous présenter Monsieur Keita puisqu’il est de votre famille. Si nous sommes tous ici présentement réunis, c’est qu’il y a un problème de loyer non payé entre nous. Vous me devez trois mois maintenant que j’ai racheté votre dette à votre oncle qui peut en attester.

— Tu n’as pas fait ça, Samba, demanda Lamine. J’aurais bien réussi à trouver de quoi payer ce que je te dois…

L’autre ne répondit pas. Traoré reprit la parole : « En conséquence, ce n’est plus à Monsieur Keita que vous allez avoir affaire présentement, mais à moi-même et à mon entreprise. Savez-vous qui nous sommes ? »

— Pas vraiment, bredouille Lamine.

— Les patrons de la Cité des Asphodèles. Tout ce qui se passe ici est sous notre contrôle. Alors plus question d’atermoiements et de tergiversations. Plus de délai comme avec votre oncle. Il va falloir payer, et immédiatement.

Lamine était effondré. Il regardait autour de lui et ne voyait que ces cinq costauds l’encadrer et de son côté rien. Même pas un grand fils, un oncle, un cousin pour l’épauler. Une femme et un gamin de dix ans qui attendaient dehors, autant dire rien !

Traoré continua calmement son exposé : « Vous deviez trois mois de loyer pour cet appartement. À raison de 300 euros par mois, cela fait 900 euros. J’ajoute le rachat et le coût du recouvrement cela nous mène à 1100 euros plus dix pour cent d’intérêts de retard, 1210 euros. Allez, ne soyons pas chiens, on arrondit à 1200. L’ennui, c’est qu’il faut payer le 1er du mois et comme nous sommes le 4, vous me devez également le mois en cours soit 300 euros de plus. Résultat final : 1500 euros. Allez-vous pouvoir me régler cela maintenant, Monsieur Camara ?

— Je ne sais pas. J’ai vingt euros sur moi, je vous les donne. C’est tout ce qui nous restait pour manger…

L’autre ricana : « Non, mais il se moque du monde ce fils d’esclave ! Monsieur Traoré se déplace en personne pour se faire régler une dette de 1500 euros et on a le culot de lui proposer présentement un ridicule billet de 20 euros. Tu cherches à m’insulter, Malien ? Si c’est cela, dis-le ! Alors moi, je sors la chicote et on va te corriger. »

— Non, non, Monsieur Traoré. C’est juste que j’ai rien d’autre. J’arrive pas à trouver un boulot durable, les aides suffisent pas…

— Mais il va me faire pleurer sur son sort, ce misérable ! Tu ne peux pas payer, c’est ça, dis-le !

Lamine acquiesça d’un piteux signe de tête.

— Alors c’est simple. Tu paies pas, tu dégages. Tu vides les lieux !

— Mais où est-ce qu’on va aller habiter ? J’ai une femme, des enfants, on ne peut pas rester dans la rue.

— C’est pas mon problème ! lance le Parrain. T’auras qu’à aller voir les babtous de la Mairie ou du DAL, ils te trouveront une solution.

Il fit un signe de tête à ses comparses et déclara avant de se retirer : « Tu dégages tout de suite. Ton successeur attend en bas dans la camionnette. Mes gars vont t’aider, tu vas voir… »

Le boss parti, Keita glissa à Lamine qui restait sans réaction : « Je me doutais que cela allait finir comme ça, alors je t’ai loué une camionnette pour la journée. Tu me rembourseras quand tu pourras. Dis à ta femme de mettre de côté le plus fragile, tes assiettes, tes verres et de faire des ballots avec vos habits et vos couvertures, parce qu’ils vont balancer tout le reste pour aller plus vite. »

Effectivement les fils Traoré accélérèrent le mouvement. Ils ouvrirent la fenêtre et commencèrent à jeter un à un les matelas qui atterrirent tout près des camionnettes pour la plus grande joie des gamins qui aussitôt sautaient dessus à pieds joints. Les matelas furent immédiatement suivis des ballots de vêtements.

À l’étage en dessous, Térésa qui était en prière, s’étonna de cette étrange façon de déménager. Elle se précipita dans l’appartement. Elle avait sympathisé avec cette famille, pas question de la laisser tomber.

— Mais qu’est-ce qui se passe, s’écria-t-elle, vous n’allez pas jeter ces pauvres gens à la rue ! Ils ne vous doivent rien. Cet appartement est squatté, c’est complètement illégal…

— Mais elle va pas nous emmerder la bonne sœur, lança Abdoulaye en l’attrapant par le col et en la poussant vers la porte. Dégage et mêle-toi de ce qui te regarde !

Il ajouta le geste à la parole, en l’occurrence quelques coups et quelques gifles qui dissuadèrent Térésa de revenir à la charge. Personne d’autre n’intervint. Les lieux furent vidés en un quart d’heure et il ne fallut pas plus longtemps pour installer les successeurs qui n’avaient pas grand-chose de plus à y mettre.

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