Chapitre 32

CHAPITRE 32

Monsieur Sanson

 

 

Monsieur Sanson était un homme d’un autre temps. D’une époque où l’on respectait l’autorité de tous les pouvoirs établis. Il croyait, entre autres, à la police et à la justice de son pays. Et il se retrouvait complètement dépassé par les événements. Bien que tout son entourage lui eut déconseillé d’aller porter plainte, il s’obstina, sûr de son bon droit.

Au commissariat, il fut reçu par un planton fatigué qui ne cacha pas son étonnement…

— Une affaire de chien étranglé ? C’est pas banal quand même…

— Mais, c’étaient des gamins avec un pitbull et ils l’ont fait exprès.

— J’admets que la loi oblige les propriétaires à stériliser leur animal et à prendre certaines précautions en les sortant dehors. Mais aller porter plainte pour ça, je n’en vois pas la nécessité et ça ne vous rendra pas votre chien…

— Mais, Monsieur l’agent, c’était un cavalier King Charles et je l’aimais beaucoup…

— Vous étiez assuré ?

— Non, je n’y avais pas pensé, admit Sanson. N’empêche que le grand frère m’a insulté et m’a menacé.

— Bon, admettons, soupira le flic pressé de se débarrasser de ce client encombrant. Je vais vous noter tout cela sur la main-courante.

Comme ce pauvre Sanson n’avait pas la moindre idée de la différence entre une véritable plainte auprès du Procureur de la République et une simple inscription sur la main-courante, gros cahier ne servant qu’à enterrer le tout venant de la souffrance quotidienne des petites gens, il laissa faire et rentra chez lui un peu déçu.

Le malheur voulut que Starsky, qui cherchait à redorer un peu le blason de la brigade, allât consulter le fameux registre peu de temps après et que le planton lui fasse part des soupçons de Sanson au sujet des Traoré qu’il accusait également du vol de sa belle R21 Manager.

— Encore eux ! s’exclama Starsky. Y en a vraiment marre de ces gugusses… Je reconvoque le père.

Deux jours plus tard, Sanson remontait son escalier d’un pas pesant et un rien titubant. Pour atténuer sa tristesse, il avait un peu trop picolé chez le Turc en compagnie de Postier et des autres. Arrivé au troisième étage, il se retrouva nez à nez avec Abdoulaye et deux de ses frères.

— Ah, te voilà, salopard de face de bidet, commença le parrain. On t’avait pourtant bien dit de pas porter plainte contre nous.

— Mais, mais, bredouilla Sanson. Si vous m’aviez dédommagé pour le chien comme pour la voiture, je n’aurais rien dit.

— Vous l’entendez cet enfoiré, se moqua Abdou, il me prend pour un blaireau ou quoi ?

Sanson entendit des ricanements dans son dos. Deux autres gaillards de la bande étaient arrivés par-derrière. Il comprit aussitôt que cette rencontre était un guet-apens.

— À cause de toi, ces cons de keufs ont encore emmerdé mes parents. Ils ont dû aller se taper la honte chez les poulets. Babtou, t’es vraiment un sac à merde. Qu’est-ce que je t’avais dit, espèce de from à la con ? Qu’est-ce que le boss, il t’avait dit ?

Et il le tenait serré par le col de sa chemise. Sanson sentait presque ses chaussures décoller du sol.

— …

— Tu la boucles, hein ! Il avait dit le boss, que si tu faisais l’enflure, t’étais un homme mort. Alors, t’es MORT, connard !!!

Joignant le geste à la parole, il le saisit également par la ceinture de son pantalon. Aidé par ses deux comparses de derrière, ils le soulevèrent au-dessus de la rampe d’escalier. Il ne leur sembla pas peser plus qu’un ballot de paille. Dans un hurlement lugubre, Sanson alla s’écraser au sol, trois étages plus bas. Aussitôt plusieurs résidents mirent le nez à la porte, ce qui poussa les cinq malfrats à quitter les lieux à toute vitesse. Une femme se mit à crier, une autre pleura.

Un voisin qui avait un peu plus de sang-froid appela les secours. Chacun déplorait : « Si c’est pas malheureux, une telle violence… »

— Oui, il n’y a plus de limites, si on en arrive à jeter les gens dans les escaliers…

— Attendez, on ne sait pas trop, dit un autre plein de circonspection. C’est peut-être un accident. Il a pu tomber tout seul… D’autant plus qu’il ne buvait pas que de l’eau gazeuse, le père Sanson.

Absorbé par ses jeux vidéos, casque sur les oreilles, Pierre n’avait même pas entendu le hurlement de son père. Il fallut que la bonne Madame Rodriguès tambourine de toutes ses forces sur sa porte pour qu’il réagisse et apparaisse enfin.

— Vite, vite, Monsieur Pierre, venez vite ! Votre père est tombé dans les escaliers. Il a fait une chute terrible… Trois étages qu’il a dégringolé !!!

Pierre se précipita. Les pompiers étaient déjà là. Ils prirent mille précautions pour le déposer sur la civière et l’installer dans l’ambulance rouge. Comme son père ne bougeait plus du tout et était plein de sang, Pierre ne put s’empêcher d’interroger le pompier qui lui appliquait un masque à oxygène sur le visage.

— Il n’est pas m… Il vvvit enccccore ?

Il était tellement angoissé, le retour à la réalité avait été si brutal, qu’il en bredouillait. Le soldat du feu essaya de le rassurer : « Non, il respire, mais il a perdu connaissance. Dans ce genre d’accident, il faut s’attendre à trouver des fractures multiples qui peuvent être plus ou moins graves, plus ou moins handicapantes. Mais je ne peux pas vous en dire plus… »

Toutes sirènes hurlantes, l’ambulance se mit en route. Pierre eut le temps de voir, sur le trottoir en face, Abdoulaye et sa bande qui faisaient des signes de « sourires kabyles » ainsi que des doigts d’honneur dans sa direction.

Son père ayant été immédiatement emmené en salle d’opération, Pierre dut rester plusieurs heures à attendre dans les couloirs de l’hôpital. Tard dans la soirée, le chirurgien vint lui présenter son compte rendu. Avant même qu’il commence à parler, Pierre comprit à son expression que les nouvelles n’allaient pas être bonnes.

— Nous avons opéré votre père qui souffre de fractures et de contusions multiples. Le plus inquiétant est la fracture du crâne ainsi que celle des cervicales qui n’a pas été facile à réduire. Pour ce soir, le pronostic vital est réservé. Il est actuellement dans l’unité de soins intensifs. Vous ne pourrez donc pas le voir. Je ne vous cache pas que s’il s’en sort, un handicap moteur n’est pas exclu…

Pierre regagna sa tanière dans un état second. Il était tellement démoli qu’il n’avait pas la force de réagir. Habituellement, il avait fort peu le goût de vivre dans la réalité, mais là c’en était trop, vraiment trop. Dans le hall de son immeuble, une voix l’interpella : « Pierre ! ». C’était Awa, la petite black assez sympa, qu’il avait connu du temps du lycée. Elle semblait l’attendre.

— Pierre, mon pauvre Pierre, c’est terrible ce qui t’arrive.

Il la regarda, des larmes jaillirent de ses yeux, mais il ne dit rien. Il entama la montée des escaliers avec Awa à son côté. Tout en lui parlant de son père, de sa mère et de sa soudaine solitude, elle le prit par la taille avec une sorte de douceur maternelle. Ils entrèrent dans l’appartement.

— C’est quand même des salauds les mecs de ce gang, disait la petite. Ils me tapent la honte d’être black !

— Laisse tomber, lui répondait Pierre en restant sur place à la regarder.

— Tu vas te retrouver tout seul, maintenant.

— Ouais, toute ma famille est éclatée, atomisée.

— Tu veux pas que je t’aide, tu vas en avoir besoin.

— Peut-être, mais il y a Madame Rodriguès qui s’occupe de tout ici, alors…

— Je pourrais ranger un peu, rester avec toi pour discuter, lui proposa-t-elle gentiment.

— Laisse béton, j’aime mieux être seul.

— Même ce soir ?

— Même ce soir. Alors tu peux te casser. C’est gentil de t’intéresser à moi, mais je ne suis rien, je ne vaux rien et je ne peux rien t’apporter.

— Faut pas dire cela. Je te proposais ça juste parce que tu me fais de la peine, c’est tout.

— J’en veux pas de ta pitié, je veux être seul, alors lâche-moi, OK !

Awa le quitta bien tristement. Pierre dégotta une bouteille de cognac qui traînait dans un placard et une plaque de cachets de somnifères de sa mère. Il avala le tout.

Bien entendu, l’incident de l’escalier du B4 n’eut pas droit à la moindre ligne dans « l’Echo de la Plaine » ni dans aucun autre média de la région…

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