Chapitre 31

CHAPITRE 31

Maître Dupré-Laffont

 

 

— Maître, je n’en peux plus, dit Onagre à son avocat lors du deuxième parloir. Faîtes quelque chose pour moi !

— Mais que puis-je faire pour vous ? Je ne vois pas…

— C’est intolérable, Monsieur Tapedur exige de moi des pratiques totalement répugnantes…

L’avocat reste perplexe. Quoique jeune dans la profession, il se doute que certaines choses pas très correctes se passent derrière les murs de la prison. Il se représente bien le rôle des gitons, ces jeunes gens un peu efféminés que se disputeraient les gros durs en manque de femmes, mais ce vieux briscard d’Onagre, cette vieille carne ridée dans ce rôle, cela dépasse son imagination.

— Je peux demander à ce qu’on vous change de cellule. Ça pourrait être accepté, propose-t-il.

— Je ne préfère pas, je risque de tomber avec des colocataires encore pires que cet individu.

— Je ne vois pas ce que je peux faire d’autre. Demander votre mise à l’isolement ?

— C’est cela. Oui, mon isolement et pas de promenade. Je ne suis pas en sécurité en prison, Maître Dupré-Laffont…

— Mais comment cela ? Vous me parliez d’abus sexuels…

— Il n’y a pas que cela. On veut m’égorger, lance Onagre dans un souffle en roulant des yeux… Ils m’ont fait le geste… Vous voyez ce que je veux dire. Là, sur la gorge… Comme ça, ajoute-t-il en le mimant.

— Nous allons voir ce que nous pouvons faire, élude Dupré en rajustant sa cravate. Il va falloir que vous vous adaptiez, car je viens d’apprendre que votre procès est encore repoussé de deux mois. Officiellement parce que la justice est débordée. En fait, je crois qu’ils attendent que les gens se calment un peu. Ils ne veulent pas d’incidents pendant le procès.

— Mais je saurai me tenir. Je suis un soldat, moi. Et je suis innocent. Je ne comprends vraiment pas pourquoi on veut me faire passer devant cette cour martiale. J’ai respecté les lois de la guerre. Si chaque fois qu’on avait tiré sur l’ennemi, on avait dû se retrouver en taule ou le dos au mur, Leclerc et De Gaulle n’auraient jamais pu libérer la France en 45 !

— Mais, Monsieur Onagre quand allez-vous comprendre que depuis ce temps-là, tout a changé. Les ennemis d’hier sont nos amis d’aujourd’hui. Il faut vous mettre à la page, vivre avec votre temps !

— C’est vous qui n’y comprenez rien, soldat Laffont, c’est la guerre, encore la guerre, toujours la guerre. C’est un peu différent, elle se passe ici au lieu de là-bas, c’est tout.

L’avocat commence à être lassé de son étrange client. Cet entretien lui pèse. Alors il essaie d’en revenir au but de sa visite…

— Voyons donc la stratégie de défense que nous pourrions organiser pour vous, commence-t-il. Vous avez rencontré le Docteur Meyer n’est-ce pas ?

— Je l’ai vu et j’ai pas envie de le revoir !

— Cela ne s’est pas bien passé. Il vous a trouvé très opposant, pétrifié dans vos certitudes, peu amendable. C’est très ennuyeux.

— Un obsédé sexuel, votre expert psychiatre…

— L’ennui, c’est qu’il a conclu à votre totale santé mentale…

— Comment voulez-vous qu’il en soit autrement ? Je ne suis pas dingue, j’ai toutes mes facultés. Je sais ce que je dis et ce que je fais, s’emporte Onagre.

— Oui, mais l’argument d’irresponsabilité au moment des faits, de perturbation psychique s’envole, déplore l’avocat. Il n’a même pas retenu la confusion temporelle qui saute aux yeux, même si l’on ne connaît rien en psychiatrie. C’est très ennuyeux…

Il pianote sur son ordinateur portable : « Confusion temporelle » car il a peur d’oublier l’expression. Il ajoute « télescopage cognitif » et « référenciation archaïque » pour faire bonne mesure. Il tape sur « entrée », lève les yeux sur son client et soupire.

— Meyer ne reviendra pas sur ses conclusions. Il ne nous reste qu’une possibilité : demander une contre-expertise.

— Vous n’y pensez pas, s’exclame Victor Onagre. Tous ces psys sont encore plus dingues que leurs clients. J’irai devant la cour, droit dans mes bottes, le front haut et les mains propres !

— De toutes les façons, ça n’aurait pas été gagné. Même s’il arrivait à une conclusion contraire à celle de Meyer, il aurait fallu en citer un troisième qui n’aurait pas forcément conclu comme le deuxième, ce qui nous aurait menés à une interminable bataille d’experts…

— Laissez tomber, Maître, je suis sain d’esprit et je veux qu’on reconnaisse mon innocence sans truquage !

— Arrêtez, s’il vous plaît avec l’innocence. Vous avez commis le crime absolu, le crime inexpiable, comment voulez-vous vous présenter de cette façon devant le tribunal ? Vous allez écoper du maximum…

— Je ne vous crois pas, jeune homme, répond Onagre.

— Et pourtant c’est ainsi. Il va falloir mettre pavillon bas, plaider coupable, étaler votre repentance, demander pardon et pleurer, si vous y arrivez…

— Mais vous êtes malade, mon pauvre ami, l’interrompt le Capitaine. Depuis quand les innocents demandent-ils pardon ?

— Je pensais même vous faire rencontrer Monsieur Arsène Furet. C’est un excellent journaliste. Si vous aviez pu lui dire combien vous regrettiez et insister sur le côté accidentel de l’affaire, il aurait pu vous écrire un bon article qui vous aurait rendu moins antipathique à l’opinion publique.

— Certainement pas, oubliez tout de suite cette histoire de journaliste ! Je ne donnerai aucun entretien. J’en ai marre de tout ce cirque ! Je veux juste sortir de cette taule, soldat…

— C’est vraiment regrettable, commente Dupré-Laffont. Mais allez-vous accepter de plaider coupable ? Je vous assure qu’il le faut !

— Il n’en est pas question, s’entête Onagre.

L’avocat se lève, éteint son ordinateur, le referme doucement, le glisse dans son sac et dit : « Nous en resterons là, pour aujourd’hui, si vous le voulez bien. Je pense que vous allez réfléchir à tout ça. Nous nous reverrons quand j’aurai du nouveau… Au revoir, Monsieur Onagre et bon courage ! ».

Le Capitaine quitte le parloir en maugréant contre tous les jeunes blancs-becs incapables… Une journée monstrueuse pour lui. Le soir venu, Dédé se jette sur lui comme un furieux.

— Allez, y en a marre que tu fasses ta pucelle, souffle-t-il en baissant son pantalon.

Il le retourne sur le lit. Le pauvre vieux ne pèse pas lourd dans les bras du bodybuildeur hyper musclé, mais il se débat comme un beau diable. Il crie, il hurle. Tout en lui se refuse à se laisser sodomiser. Alors l’autre y va à coups de pieds et de poings. Cela fait suffisamment de vacarme pour que les matons s’inquiètent et ouvrent la cellule. Ils découvrent Onagre la figure en sang et les habits en lambeaux et comprennent immédiatement ce qui a pu se passer. Aussitôt, Tapedur est embarqué à l’isolement. Il n’oublie pas de lancer, en passant devant son infortuné victime : « Tu es mort, Pépé ! Les Builders te protégeront plus jamais… Tu vas crever et très vite ! »

Onagre se retrouve seul. Il essaie de s’étendre et de dormir, mais il n’y arrive pas. Il tremble de tous ses membres. Il crève de trouille, car il sait que l’autre a dit vrai. Il n’en a plus pour très longtemps.

*

 

Le lendemain soir, les gardiens retrouvèrent le détenu Onagre Victor mort dans sa cellule. Un drap roulé serré autour de son cou et attaché au montant du lit superposé le maintenait suspendu bizarrement. Ses pieds touchaient le sol et il reposait presque sur ses genoux repliés. Apparemment, seul le gars de la bibliothèque était entré dans la cellule pour lui proposer de la lecture. Interrogé, il déclara qu’il avait trouvé Onagre calme et qu’après avoir examiné plusieurs livres, il n’en avait emprunté aucun. Comme c’était un prisonnier modèle, très assidu aux cinq prières et tout ce qu’il y a d’obéissant et de respectueux envers les matons, on ne poussa pas plus loin les investigations.

Sur la table scellée dans le sol, on trouva le message suivant : « Adieu monde ripou. jan et mare je veu creuvé je vou ai bande de naz » qui permit de conclure à un suicide.

Le seul ennui, c’est qu’Onagre écrivait avec une excellente orthographe et n’aurait jamais utilisé ce genre de termes…

Taille du texte
Police
  • Avec empattement
  • Sans empattement
  • Adaptée aux dyslexiques
Mise en forme
  • Littérature *
  • Littérature, alternatif
  • Poésie
  • Poésie, alternatif

*  choix de l'auteur