Chapitre 30

CHAPITRE 30

Térèsa

 

 

Les pas de Paméla l’ont ramenée devant la porte de l’appartement de Térésa. En chemin, il lui a fallu subir les quolibets de groupes de gars qui tiennent les murs : « Teuss, c’est la salope qui passe… »

— On va tous te niquer, taspé !

Entre autres galanteries, sans oublier les reproches pour son absence aux manifs pour Redouane. Elle n’écoute même pas. Tout ce qui lui importe, c’est qu’elle est encore en manque et qu’elle a mal dans toute sa carcasse. Elle est prise de tremblements, de bouffées de chaleur, de sueurs froides alternées d’accès de fièvre.

Soeur Térésa lui ouvre la porte et l’accueille avec son bon sourire et son immense douceur : « Bonjour Paméla, mais qu’est-ce qui t’arrive ? »

— J’en peux plus ma sœur… Mon vieux m’a balancé à la rue. J’peux plus faire un pas dans c’te téci sans m’en prendre plein la gueule…

— Et surtout, je crois que tu ressens le manque.

Elle l’installe dans la petite cuisine et s’affaire à lui préparer du thé.

— Tu ne veux toujours pas qu’on aille à l’hôpital ? Il y a un service pour les gens comme toi, tu sais…

— Nan, je t’l’ai déjà dit.

— Et ta jambe ? Tu n’as même pas changé ton pansement ! Attends, je m’en occupe tout de suite.

— Vous êtes trop bonne, ma sœur…

— Tu peux me tutoyer, tu sais. En Christ, nous sommes frères et sœurs.

Elle déroule délicatement la bande et dégage la plaque d’argile durcie.

— Ah, c’est mieux. On voit que ça agit. J’ai l’impression qu’elle est bien dégonflée. Tu dois avoir moins mal ?

— Oui, mais, il faut pas que je force trop dessus.

Térésa remet en place une nouvelle compresse d’argile fraîche ce qui procure à Paméla un soulagement immédiat.

— Allez, dans une semaine, il n’y paraîtra plus, lance l’ermite avec optimisme. Mais je suis plus inquiète pour tes crises de manque. Il faut que tu arrives à t’en sortir, ma petite…

— Mais comment donc, ma sœur ? J’ai plus de pognon pour me payer ma dope. Je veux plus passer entre les sales pattes de tous ces keums et je veux même plus entendre parler de ce salaud de Karim !

— Je comprends, ma chérie, je comprends…

— Non, vous comprenez rien ! Il m’a vendue, ce pourri, comme une chèvre au marché aux bestiaux. J’ai envie de lui trouer la peau à cette ordure !

— La vengeance, n’y pense surtout pas, ma petite. Elle te ferait plus de mal que de bien.

Paméla éclate en sanglots. Elle est à bout.

— Tout ce que tu peux faire, c’est pardonner et puis essayer d’oublier… Mais je sais que ce ne sera pas facile…

— Tous ces mecs me dégoûtent ma sœur… Je me sens paumée. J’ai mal partout et je voudrais être n’importe où sauf ici…

— Je te comprends… Mais quand tu auras pardonné, tu pourras commencer une nouvelle vie.

— Comment donc ? Je suis plombée ici, Térésa…

— À mon avis, seule, tu ne peux rien faire. Il te faut de l’aide. Et il n’y en a qu’une qui soit puissante, efficace et qui ne demande rien en contre-partie. C’est celle du Seigneur, ma chérie…

Paméla se laisse entraîner devant l’icône de la Vierge. Toutes deux s’agenouillent et restent ainsi, dans le silence. Térésa prie ou médite. Paméla se contente de profiter du calme, de la paix de l’instant. Puis Térésa se met à chanter un psaume d’une voix très douce :

« Le Seigneur est mon berger

Rien ne saurait me manquer… »

Et à nouveau, elle laisse le silence s’installer. Le soleil descend doucement à l’horizon. Paméla a l’impression d’être déjà loin, quelque part, ailleurs. Elle est sûre qu’alors elle pourrait s’en sortir, tout recommencer à zéro.

Soeur Térésa finit par se lever, après un dernier signe de croix. Elle se dirige vers la cuisine.

— Ça te dirait des spaghettis avec sauce tomate et gruyère râpé ?

— Parfait, répond Paméla.

— Si tu décides de rester un peu avec moi, tu ne verras apparaître ni viande ni poisson à cette table. Je suis végétarienne depuis des années. Je refuse de manger du cadavre.

— Moi, je m’en fous. Ça fait tellement longtemps que je me contente de bouffer ce que je trouve !

— Oui, mais ma chérie, on devient ce que l’on mange. C’est Pythagore, un grand sage de l’Antiquité qui l’a dit le premier. Le carnivore est plus violent que le végétarien, c’est bien connu. Notre Seigneur, qui avait été formé chez les Esséniens, était végétarien, tout comme eux, et en plus il jeûnait. Il a même jeûné quarante jours d’affilée ce qui est le maximum que l’organisme humain peut supporter avant de subir des séquelles irréversibles.

Comme elle a l’impression que toutes ces considérations diététiques lassent un peu Paméla, elle lui sert ses pâtes et se met à manger en silence. Le frugal repas se termine par un yaourt nature et une pomme.

Paméla regarde sa compagne un long moment avant de lui dire : « Je me sens bien avec vous, ma sœur. Est-ce que vous me permettez de rester un peu, je ne sais pas où aller… »

— Bien sûr, nigaude. Mais arrête de me vouvoyer ! Tu peux rester autant que tu veux, mais il va falloir supporter quelques contraintes. Primo, je prie cinq fois par jour. Deuxio, le menu, c’est petit déjeuner avec tisane de menthe, mélisse ou verveine que je suis allée moi-même ramasser l’été dernier dans les chemins alentour et que j’ai fait sécher sur le rebord de la fenêtre. Quelques tranches de pain ou des biscottes sans beurre ni confiture. Pour les repas, c’est tout simple : riz, pâtes ou pommes de terre avec une poignée de légumes bouillis. Je ramasse les restes que les marchands abandonnent à la fin des marchés et c’est à peu près tout. Les extras comme le yaourt ou le thé de ce soir, ils me sont donnés par les familles de la communauté. Je ne les refuse jamais. Je considère que c’est le Seigneur qui récompense sa petite servante… Et tertio, le vendredi, jour de la crucifixion du Maître, c’est jeûne strict toute la journée. L’été, je ne bois que de l’eau, l’hiver du bouillon clair.

— Bof, c’est à peu près la même chose, fait Paméla, pas très enthousiaste. En gros, t’es une sorte de sainte. Mais moi, là-dedans, mon blême c’est de me sortir de la came, tu comprends, le reste, je m’en tape.

— Parfaitement, soupire Térésa. Je suis prête à t’aider, mais il faut d’abord que tu en aies la volonté surtout si tu ne veux pas passer par les produits de substitution. Tu es décidée ?

— Absolument, ça peut plus durer, j’ai trop mal.

— Alors il va falloir t’accrocher. Tu vas en baver, il faut que tu le saches. Je te propose qu’on commence un peu ici. Tu restes tout le temps avec moi. Pas question de sortir seule, tu pourrais avoir envie d’aller te réapprovisionner…

— Mais, ma sœur, c’est toutes les minutes que j’ai envie d’aller me recharger…

— C’est pas gagné, c’est sûr. Peut-être qu’il vaudrait mieux qu’on file toutes les deux le plus vite possible à Mauperthuis…

— Où ça ? demande Paméla un peu étonnée que Térésa donne l’impression de prendre aussi fermement les choses en main.

— À Mauperthuis. Notre maison mère. C’est un ancien prieuré que la petite Eglise a acheté et remis en état. Je te dis tout de suite, nous sommes un groupe charismatique, pas une secte. Certains évêques nous sont favorables, d’autres moins. Ce n’est pas l’essentiel. Ce qui compte, c’est l’œuvre du Seigneur, pas les œuvres pour le Seigneur ! Paméla ouvre de grands yeux. Pour elle, Térésa est une sorte de zombie, une Martienne…

— Je m’égare, fait l’autre. J’étais partie sur une récollection à ce sujet. Je t’avouerais que même pour moi, c’est pas clair. Tout ça pour te dire que pour sortir un camé de sa merde, il n’y a rien de mieux qu’un autre drogué. Moi, je ne peux pas vraiment jouer ce rôle car, à part la cigarette dont je me suis débarrassée par moi-même, je n’ai pas d’expérience réelle sur les trucs que tu as pu prendre. Par contre, Jean-Paul, le berger de la communauté de Mauperthuis, lui, c’est un ancien toxico qui s’est libéré de ses chaînes et a ressenti un jour l’appel du Seigneur.

— C’est possible ça ? Moi, je ne sens que l’appel du oinje ou du shoot ! dit Paméla comme à regret.

— Il a fondé Mauperthuis. C’est une petite communauté dont la vocation est d’accueillir les routards, les SDF, les drogués qui veulent s’en sortir. Les frères et sœurs tentent d’y appliquer à la lettre les principes évangéliques… Tu verras, c’est merveilleux !

— Parce que tu veux m’embarquer là-bas ?

— Si cela t’intéresse, je t’y emmène quand tu veux. Moi-même j’y vais de temps en temps pour recharger les batteries. Le Seigneur a dit qu’il n’est pas bon pour l’homme de vivre seul. Je suis ermite, mais pas solitaire, jamais coupée du monde. Seule, je reste en union de prière avec ma communauté et je file à Mauperthuis chaque fois que c’est nécessaire, c’est-à-dire chaque fois que je fléchis ou que je me sens à plat.

— Je vois, enfin, pas très bien. Mais si tu me dis qu’ils s’occupent des gens comme moi, pourquoi pas ?

— Quand tu seras vraiment décidée, tu me le diras. On n’aura plus qu’à sauter dans le bus, puis dans le train. C’est à trois heures d’ici, dans un coin de campagne magnifique. Je suis sûre que ça te plaira…

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