Chapitre 3

CHAPITRE 3

Madame Sanson

 

 

La cinquantaine déjà un peu tassée, Madame Sanson traîne péniblement ses deux cabas. Elle traverse le hall de son immeuble d’un pas lourd et glissé. Onze heures du mat’. Les boîtes aux lettres pendent lamentablement. La sienne a cramé l’autre nuit. Ils gueulaient comme des dingues et avaient fait brûler un tas de saloperies dans l’entrée. On se demande bien pourquoi… Elle soupire à fendre l’âme. Comme il est tôt, elle peut traverser tranquillement la cité, la caillera vit la nuit et ne se manifestera pas avant le début de l’après-midi. Non, ce qui est dur, c’est de se taper les quatre étages. Elle est crevée, elle vient de s’appuyer trois heures de ménage chez un veuf vaguement friqué qui traîne son ennui dans un pavillon tout proche. Il a fallu tout nettoyer, du sol au plafond. Sans parler de la lessive, du repassage et de la vaisselle. Le « Capitaine », c’est comme ça que Mme Sanson l’appelle dans sa tête, ne daigne faire que ses courses et sa cuisine. Il se mijote de bons petits plats le midi. Il a un énorme classeur de recettes de cuisine constitué de pages extraites des programmes de télé ou des magazines féminins de feue son épouse. Il en pioche une de temps en temps et se lance. Il en fait toujours de trop grandes quantités. Et comme il n’est pas chien, il laisse les restes dans une boîte Tupperware pour Madame Sanson. Elle peut également ramener les fonds de pinard. C’est un fin gourmet, le Capitaine, déguster une bonne bouteille de vin est pour lui une sorte de cérémonie, mais plus question de la boire si son contenu est tourné ou éventé. C’est bon pour M.Sanson, ça…

Mme Sanson s’en moque, avec ce qu’elle gagne, tout est bon à prendre, il y a pas de petit profit et puis faut pas vexer le client, même si des fois, quand le nectar est trop infect, il file dans l’évier.

Mme Sanson n’a pas toujours bossé au black. Elle a été vendeuse chez l’épicier avant qu’il cède son commerce à Monsieur Brahim et disparaisse dans son Trégor natal en maudissant cette cité pourrie. Encore que, se dit-elle, celui-là n’est pas le plus à plaindre. Il a mal vendu sa supérette, mais il a vendu quand même et il se la coule douce maintenant au fond de sa Bretagne à grignoter bribe par bribe son petit pactole. Les gens comme nous, on y est toujours et on est pas prêt d’en partir parce qu’on n’a nulle part où aller, pas la moindre petite longère en Bretagne, pas la moindre fermette en Normandie ou en Sologne. Comment on aurait pu avoir quelque chose ? Tous les mois, on grattait les fonds de tiroir et y manquait toujours deux sous pour en faire trois.

Elle soupire. Fin du deuxième étage. Un peu moins de tags. Tout en haut, y en a presque plus. Ces artistes de rues, malgré leurs belles baskets Nike ne sont pas trop sportifs. L’odeur de pisse est partout, celle de beu aussi. Sans parler des relents d’huile d’olive, d’oignons frits et de harissa, mais ça c’est pour ceux qui ont des pifs de chiens de chasse… Quand elle pense que ce salaud de Breton n’a même pas voulu reconnaître sa chute comme accident du travail, c’est vraiment un comble. Il lui faisait trimballer des cartons de conserves lourds comme tout et un beau jour, il y en a un qui lui est tombé sur le dos, lui esquintant les vertèbres. Ça a fait tout un pataquès avec la médecine du travail, mais il a rien voulu savoir, il a même réussi à lui coller une faute professionnelle pour une histoire de coulage pas clair et en fin de compte, il l’a virée. Sanson a gueulé un peu, mais n’a pas vraiment fait de scandale. A l’époque, après avoir été longtemps chomedu, il était rentré à la Ville où il avait un petit boulot à la voirie, mal payé, mais sûr, pépère. Il lui a dit qu’ils avaient bien assez et qu’elle pouvait rester à la maison.

Aujourd’hui, c’est décidé, elle ne bossera plus chez le Capitaine. Elle vient même de lui présenter sa remplaçante, Madame Rodriguez, sa voisine de palier qui a bien besoin de travailler, elle aussi. Depuis quelque temps, Madame Sanson ressent comme une immense fatigue, alors elle a décidé de s’accorder un break.

Ça y est, enfin le quatrième étage. Son palier. Le paillasson est en paille jaune et verte avec « Bienvenue » écrit dessus. Elle sort sa clé, ouvre la porte, entre dans le vestibule, un petit couloir sombre avec un papier peint « scènes de chasse » du meilleur effet. Elle accroche son habit au portemanteau en fer forgé tarabiscoté et agrémenté d’un miroir qui lui renvoie l’image d’une femme déjà âgée, décatie mais avec un vrai fond de bonté dans le regard. Deux pas et elle est dans le séjour-salle à manger. À droite, un canapé en skaï marron avec le fauteuil assorti, le tout recouvert de napperons au crochet, œuvre de Madame ou plutôt passe-temps des longues soirées d’hiver. Une grande table, six chaises et un buffet en style campagnard de chez Conforama occupent toute la place. Il importe surtout de ne pas oublier le meuble essentiel, le poste de télé de marque Philips sur son meuble ad hoc.

Un type quelconque paraissant la soixantaine est installé dans l’unique fauteuil. Il est en charentaises et robe de chambre et semble étudier un journal type « Paris-Turf ». Le sang de la vieille ne fait qu’un tour.

— Alors, Monsieur Sanson. Ça fait trois mois que t’es en retraite et tu n’arrives toujours pas à faire quelque chose d’utile de tes os ! T’es même pas habillé, même pas rasé à c’t’heure. T’es juste bon à regarder la télé ou à traîner chez le Turc à licher des pastagas. Si c’est pas une misère. Et tu viens à peine de te lever… Tu pourrais au moins bosser pour la maison. Moi, je m’en tape deux et des fois trois des ménages, j’en ai marre à la fin.

— Mais Béa, j’ai quand même fait le lit et la vaisselle, c’est pas rien.

Mme Sanson se calme un peu et gagne la cuisine qui est son territoire d’élection. Elle traîne ses grosses jambes pleines de varices. Elle sait qu’elle risque une phlébite d’autant plus qu’elle a un peu trop de tension, c’est le toubib qui l’a dit. Il faudrait même qu’elle se fasse opérer, mais tout ça coûte du fric, alors ça peut attendre. Elle grommelle pour elle toute seule : « Y va s’lever, s’habiller, descendre au café, faire son petit tiercé en picolant un pastis ou un blanc limé et n’aura qu’à remonter pour que son esclave lui serve la blanquette de midi. Ah, bonniche, tu es, bonniche, tu restes, pauvre pomme ! ».

La cuisine est suffisamment grande pour que la famille y mange, l’ennui, c’est qu’elle se résume à deux maintenant que Paméla est partie et que Pierre ne sort plus de sa tanière.

Elle s’assoit à la table de Formica dont les rallonges sont rentrées par-dessous, sort les pommes de terre de son cabas et commence à les éplucher en soupirant. Autrefois sa cuisine lui plaisait avec ses jolis éléments de Formica blanc et vert, le réchaud, le frigo, tout ça était moderne quand ils sont arrivés. Dans les années soixante-dix. Maintenant c’est défraîchi, usé, crasseux malgré tous les efforts de nettoyage. C’est à cent lieues des cuisines technologiques en acier brossé de la pub à la télé. C’est une cuisine de prolo, voilà tout. Madame Sanson en voudrait bien une belle, mais, autour d’elle personne n’en a d’autre, alors y a pas de mal. La télé c’est du vent, comme toujours, ça parle des bourges, quoi. Rien. Une autre planète.

La porte du palier claque. « Ça, c’est Sanson qui file au café. Doit être onze heures et demie. Il est réglé comme du papier à musique, c’t’homme-là ! »

Bien qu’elle fasse plus grand-chose avec lui, c’est son homme, elle l’a toujours eu dans la peau et elle ferait tout pour lui, mais enfin, pas autant que pour son Pierre, son bébé, son petit, la chair de sa chair. Mais qu’est-ce qu’il fabrique à cette heure-ci ?

Elle voudrait bien aller taper à sa porte, mais elle sait qu’elle va être si mal reçue, qu’elle patiente. Il y a une règle sacrée. Pas un bruit avant midi. Alors elle attend. Les patates sont épluchées. Elle fait braiser les morceaux de veau sur un lit d’oignons et commence à préparer la sauce pour la blanquette…

Soupir. Pierre va-t-il même y goûter ? Rien n’est moins sûr.

Et c’était un si gentil garçon quand il était petit… Peut-être bien qu’il était trop gentil d’ailleurs.

Elle quitte un instant la cuisine où tout mijote doucement et se dirige de l’autre côté de l’appartement, vers les trois chambres. D’abord celle de Paméla. Personne ne l’habite plus depuis belle lurette. Les Sanson ont tout laissé en état. Le lit, la table, l’armoire, les poupées, les peluches, les posters de Léonardo di Caprio et de Britney Spears. C’est la petite chambre musée d’une adolescente qui a disparu au détour d’une rue de banlieue. Elle n’est pas prête de revenir, Paméla et si un jour elle revient, elle ne sera plus jamais ce qu’elle était avant de partir.

Madame Sanson met sur le lit le tapis flokatis de chez Ikéa et passe l’aspirateur un peu partout. La chambre conjugale comporte un lit hérité de la grand-mère, c’est le seul meuble en bois massif de la famille avec la grande armoire penderie qui lui est assortie. On pourrait se faire du fric en le vendant à un antiquaire, mais jamais une telle idée ne viendrait aux Sanson vu le respect qu’ils ont pour tout ce qui leur reste de « patrimoine ». Et puis ces deux meubles, avec la R21, témoignent qu’ils n’ont pas toujours été dans la mouise.

Madame Sanson termine son ménage en attendant qu’il soit midi et que la blanquette soit cuite.

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