Chapitre 29

CHAPITRE 29

Bakary

 

 

Bakary et Slimane sont au pied de la tour E. Ils ont l’air de s’amuser avec un drôle de grand chien jaune clair au museau carré et aux yeux rougeâtres. Boubou et trois autres garnements rappliquent aussitôt.

— Ouah, Bakary, t’as un pitt maintenant ? qu’ils demandent au frère d’Abdoulaye.

— Eh oui, la classe…

— Il est à wouatt ?

— Non, pas vraiment, c’est mon cousin qui nous l’a laissé à garder quelques jours…

— C’est d’la balle ces ienches, fait un autre, paraît que s’il te mord, il te lâche jamais.

— Faut même lui couper la tête pour qu’il arrête, tu t’rends compte ?

Mais, pour l’instant, l’animal a l’air calme, il ne tire pas sur la laisse et les gamins sont un peu déçus.

— Mes cousins, ils l’ont appelé « Cœur de Tigre ». Parait qu’il a gagné tous ses combats. Ouais, il est cap’ de tuer tous les autres ienches !

— Même les bergers allemands ?

— Bien sûr ! répond fièrement Bakary.

— On voudrait bien le voir faire. Allez, détache-le…

À l’autre bout de la cité, Peter Sanson sort du hall d’entrée du B4 avec sa petite boule de poils dans les bras. Il a le moral dans les chaussettes. Comme d’habitude, son fils n’est pas sorti de sa chambre de la journée. Il n’arrête pas de penser à l’engueulade qu’il vient d’infliger à sa fille Paméla. Il se reproche d’avoir été trop violent avec elle et redoute qu’elle ne fasse une connerie. Et pour couronner le tout, il est sûr d’avoir vu sa R21 Manager, tout ce qui lui restait de sa splendeur passée, dans le cortège chahuteur d’hier soir. « Et en plus l’avant était tout esquinté… »

Il s’en veut d’avoir écouté son pote Postier et de s’être fait agrafer par la maréchaussée. Et cette façon d’interdire aux gens de repartir avec leur voiture, c’est un viol de la propriété privée. Les autres en ont profité… Qu’il a été crétin de ne pas retourner la récupérer dès le départ des gendarmes. Il longe le B4, remonte deux, puis trois autres bâtiments, salue au passage Jojo, un ancien collègue de la voirie qui est monté en grade. Il est conducteur d’une benne à ordure maintenant.

— Je suis mieux payé, qu’il lui raconte, mais les horaires c’est pas ça… J’ai jamais été bien matinal, moi !

— Allez, plains-toi, tu as toutes tes après-midis de libre.

Il croise ensuite les frères Brahim avec leurs beaux blousons bleus marqués d’un gros « Médiateur » écrit en lettres jaunes dans le dos. Pour leur serrer la main, il pose à terre son mini Roi Charles bâtard.

— Il est marrant votre petit chien… Qu’est-ce que c’est comme race ?

— Un cavalier King Charles, mais il doit pas être de pure race. Sinon, je l’aurais pas récupéré au refuge de la S.P.A.

— C’est clair. Il doit être croisé quelque chose…

— Peut-être basset ou terrier…

Et le petit animal profite de la situation pour filer sur ses courtes pattes le long des buissons et des tas de détritus. Pierre quitte rapidement les agents d’ambiance pour le rejoindre. Il n’est plus très loin de la tour E.

Soudain, il entend quelques cris du genre : « Zy-vas ! Tue-le, bouffe-le ! »

Cœur de tigre, le gros pittbull, a rejoint en trois bonds le minuscule King Charles. Sa mâchoire monstrueuse l’a attrapé au niveau de la nuque qui a été broyée en l’espace d’un instant. Le chien jaune s’est redressé fièrement. Il se tourne vers le groupe de gamins sans lâcher sa victime complètement inerte. On dirait un setter ramenant un perdreau à son maître. Peter Sanson se précipite en criant : « Mon chien, mon chien, mais il l’a tué ! » Il se retrouve entouré de la bande de gamins. Bakary, pas fier de lui, remet le monstrueux animal en laisse. Peter tire de toutes ses forces pour lui faire ouvrir la gueule et récupérer son petit compagnon. Il a toutes les peines du monde…

— Laisse, Monsieur, disent les sauvageons, laisse, il est crevé, ça sert plus à rien !

— Mais, on peut peut-être le sauver, répond Sanson.

Les autres ricanent. Alors, il s’en prend à Bakary : « C’est très dangereux un chien comme ça ! D’abord, ils sont interdits. Comment ça se fait que tu en as un ? Je vais aller voir ton père… »

— Inutile, lance une voix forte juste derrière lui. Je suis là et c’est moi, son grand frère !

Sanson se retourne et se retrouve face à Abdoulaye et à trois autres de sa bande qui n’ont pas l’air commode.

— Alors, quel est le problème ? ajoute-t-il avec arrogance.

— Ce pittbull vient de tuer mon petit chien, je demande réparation, c’est le minimum…

— Non, mais qu’est-ce qu’il lui prend à ce blaireau, il est tombé sur la tête ou quoi ? Réparation, mais t’es malade ! Ta petite merde à pattes, on s’en bat les couilles ! T’auras qu’à retourner à la SPA en récupérer un plus gros et plus costaud, t’auras peut-être une chance que notre « Cœur de Tigre » te le bouffe pas celui-là !

Peter Sanson ne peut s’empêcher de répliquer : « Si vous le prenez comme ça, c’est simple, je vais aller de ce pas porter plainte contre vous et on va voir ce qu’on va voir. Il y a des lois dans ce pays. Ces chiens sont interdits, vous êtes dans votre tort… »

C’est au tour d’Abdoulaye de voir rouge : « Retenez-moi les keums, sinon je vais le massacrer ce babtou, je vais lui éclater sa teuté ! Il a pas honte, s’en prendre à mon petit frère et en plus nous menacer des keufs ! »

Il éructe, danse sur place, fait de grands gestes et finit par saisir Peter par le col en le secouant. Les autres ne bougent pas. Par chance, les frères Brahim, qui ne s’étaient pas très loin, interviennent en se mettant entre les deux : « Allons Abdoulaye, calme-toi, laisse-le, tu vas te mettre dans ton tort… »

L’autre continue à sautiller et à s’agiter comme un furieux. Les frères Brahim évacuent le père Sanson dès que l’autre est un peu calmé.

— On l’a jamais vu vénère comme asse… Vous n’auriez pas dû le menacer des flics, lui disent-ils. Il n’y a rien qui pouvait l’exciter plus.

— Enfin, je viens de me faire bouffer mon petit chien et je ne dois rien dire, c’est fort ça ! 

Et Sanson rejoint tristement son escalier en portant dans ses bras la petite touffe de poil encore tiède. Arrivé chez lui, il ne peut s’empêcher d’en parler à son internaute de fils.

— Tu sais, Papa, à ta place, je n’irais pas porter plainte. Les Traoré, je les connais bien, ce sont des méchants, je les ai vus à l’œuvre au bahut. Ils ne rigolent pas. Le type qui leur manque, il est mort !

— Oui, mais quand même, ce petit chien, je commençais à bien l’aimer… J’arrive pas à me faire à l’idée de le balancer à la poubelle…

— Allez, Papa, c’est rien qu’un chien. Si t’en veux un autre, tu sais où il y en a.

— Alors, toi aussi, mon fils tu leur donnes raison. C’est un monde ça. Et ma voiture, je suis sûr que c’est eux qui me l’ont volée !

— Tu as des preuves au moins ?

— Bien sûr, je les ai vus dedans avec toute leur bande. Ils la faisaient défiler derrière un gros 4 × 4, une Safrane et plein d’autres bagnoles…

— Bof, c’est pas une preuve ça !

— Ils avaient même tout défoncé l’avant.

— Raison de plus pour laisser tomber. Elle est complètement pourrie ta caisse et pour ce que tu t’en sers…

— Sûrement pas, répond le vieux, buté. Je vais pas laisser passer ça. Dès demain matin, je file au commissariat et je porte plainte contre eux. On va voir ce qu’on va voir !

Les deux Sanson retournèrent à leurs occupations. Pierre à ses jeux vidéos et Peter à son journal télévisé. Vers dix heures, une volée de cailloux ou de graviers fut envoyée dans les volets de l’appartement. Ils n’osèrent pas ouvrir les fenêtres. Ils se contentèrent de baisser le son de la télé et entendirent très nettement des gens brailler sous leurs fenêtres : « Sanson, tête de con, si tu vas voir les flics, t’es un homme mort ! »

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