Chapitre 28

CHAPITRE 28

Arsène Furet

 

 

Le téléphone n’arrêtait pas de sonner… C’était le député qui appelait le préfet, le préfet qui s’en prenait au maire lequel à son tour en référait au commissaire. Tout ce petit monde s’agitait maintenant qu’il était touché en la personne d’un représentant du peuple. Ça montait, ça descendait, ça atterrissait bien entendu chez les sous-fifres comme Bianchi et Lequeux qui ne savaient plus ou donner de la tête… Il fallait à tout prix retrouver le véhicule du député sinon, c’était la République elle-même qui était bafouée.

Le Furet, qui avait ses informateurs un peu partout et en particulier à la gendarmerie, ne savait pas trop comment présenter la chose pour l’édition de « L’Echo de la Plaine » du lendemain. D’autant plus que la concurrence parisienne qui aurait dû quitter les lieux aussitôt l’émotion de l’affaire Redouane retombée, semblait bien décidée à camper sur place, alléchée qu’elle était par les derniers événements. Finalement, il opta pour un titre du genre : « Notre député sortant, victime d’une étrange agression » et pour un papier où il était question d’individus « difficilement reconnaissables » qui avaient usé de violence pour s’emparer d’un véhicule que toutes les polices du canton recherchaient activement…

Il avait longuement hésité sur le terme « sortant » car il ne savait plus trop si le boss était du côté du maire ou du député ainsi que sur le mot « individus ». Il aurait pu mettre « personnes » ou « jeunes gens », mais cela banalisait trop l’affaire. Le terme « individus » lui convenait mieux, il contenait juste ce qu’il fallait de réprobation sans tomber dans le politiquement incorrect. Pas de description, pas de stigmatisation, pas d’amalgame, avait dit le patron. Ça ne rend pas le boulot facile, se disait le Furet en présentant son texte à son rédacteur en chef qui se contenta d’un grognement et d’une moue équivoque.

— Il parait, lui dit-il, que le Maire va faire un gros coup sur les Asphodèles. Il organise une réunion de quartier extraordinaire avec tous les acteurs sociaux. Ce sera vendredi soir. Interdiction de manquer ça. Tu couvres avec Coco et t’essaies d’être performant. Il risque d’y avoir la télé régionale et peut-être même des célébrités…

— Ouais, répondit Le Furet, quand la m… remonte, les bouseux intéressent la grosse presse !

— En tous cas, tu réserves Coco et tu fais gaffe qu’il oublie pas ses pellicules !

— Tu dates, mon vieux, il n’y a plus de péloches depuis belle lurette. Même Coco, il est passé au numérique !

La réunion eut lieu dans la salle d’honneur de la Mairie, celle qui servait aux Conseils municipaux et aux grands mariages. Plusieurs tables disposées en U et équipées de micros étaient réservées aux invités représentatifs, le reste de la salle était rempli de chaises pour accueillir les habitants des Asphos qui pourraient intervenir librement. Audacieux mais pas téméraire, le Maire avait pris des risques mesurés, car il n’avait pas convoqué cette assemblée extraordinaire dans le quartier même. Il jouait une partie risquée. Il savait parfaitement qu’en cas d’échec, c’était son accession au Parlement qui était compromise sans parler de sa propre succession.

Le Furet et Coco grognaient en regardant le public commencer à s’installer dans l’habituel brouhaha des débuts de réunion.

— Quand je pense qu’il y a la Juve contre Arsenal ce soir à la télé et que je rate ça, je me dis que je fais un métier de forçat, se plaignait Coco.

— Et moi, c’est mon cours de line-dance qui me passe sous le nez. Tout comme toi, j’ai les boules. Pouvaient pas mettre cette réunion un autre soir qu’un vendredi, ces abrutis ?

Finalement, encadré de son secrétaire général et des principaux conseillers municipaux, le Maire, ceint de son écharpe tricolore, histoire d’impressionner, ouvrit la séance.

— Tout d’abord, je tiens à vous remercier d’être venus si nombreux.

La salle était pleine en dépit du match de foot et le public bigarré ne semblait pas vraiment gagné à la cause municipale.

— Vu les derniers événements qui ont marqué profondément notre commune, il paraît plus que nécessaire de renouer le dialogue avec les quartiers pour mettre tous les problèmes à plat, trouver des solutions qui permettront de rendre l’existence un peu plus agréable à nos concitoyens de la Cité des Asphodèles si rudement touchés…

Un énergumène se leva dans la foule et l’interrompit : « Pour ceux de la Grande Terre c’est tout pareil, mais vous ne vous en occupez pas ! Bien sûr, s’il faut voler la voiture du député et faire des manifs, pour être entendu… »

— …si rudement touchés, reprit le Maire imperturbable. Permettez-moi tout d’abord de vous présenter, Monsieur Leroux, expert auprès du cabinet du Ministre de la Ville qui se joint à nous ce soir et apporte ainsi la caution du gouvernement à la politique audacieuse que nous entendons mener…

Il se gargarisa et pérora à qui mieux mieux en un discours plein de grands principes et de bons sentiments sur lesquels il n’y a pas lieu de s’éterniser. Les conseillers bâillaient, les Présidents d’associations attendaient leur minute de gloire, les gens commençaient à ne plus écouter et se mettaient à bavarder de plus en plus fort… Le Maire se retrouva obligé de passer aux interventions de ceux qu’il appelait ses « partenaires ». Slimane Brahim prit la parole au nom des médiateurs et des agents d’ambiance : « Monsieur le Maire, nous reconnaissons que, comme vous venez de le dire, un très gros travail de médiation a été effectué dans le quartier. Mais il y a encore énormément à faire. Nous ne sommes que quatre pour tout le quartier, c’est notoirement insuffisant, d’autant plus qu’il faudrait étendre la prévention jusqu’au niveau du primaire et même de la maternelle. »

— Je suis tout à fait d’accord avec vous, Monsieur Brahim et je vous sais gré du magnifique travail que vous et votre équipe avez déjà accompli. Cependant, nous ne sommes qu’au début d’un plan pluriannuel qui va monter en puissance au fil du temps grâce à des embauches supplémentaires de médiateurs que je peux d’ores et déjà vous annoncer…

Il oubliait de préciser de tous les crédits du budget communal étaient épuisés et que, sans rentrées supplémentaires, ce magnifique plan pluriannuel n’était que vœu pieux et miroir aux alouettes. Il passa la parole à une femme de couleur vêtue d’un boubou vert.

— Aminata Koumba, dit-elle en se présentant comme la présidente de l’association de femmes africaines N’Gongohama. Je voudrais profiter de l’occasion pour dire que nous, les femmes africaines de la cité, nous nous réunissons deux fois par semaine, nous organisons des repas selon nos recettes traditionnelles, nous animons des ateliers de cuisine, de couture et de tissage et qu’à ce jour, nous n’avons toujours pas reçu la subvention promise l’année dernière par la Mairie. J’ajouterai que nous ne disposons d’aucun local. Nous devons nous réunir chez l’une, chez l’autre. Et comme nous sommes facilement une quarantaine, nous nous trouvons très à l’étroit !

Il y eut comme un grondement de la part de plusieurs groupes d’hommes qui n’avaient pas l’air d’accord. Le Maire fit mine de s’étonner au sujet de la subvention. Il promit d’y mettre bon ordre et renvoya le problème des locaux pour la suite de la réunion.

— Georges Lefort, Président de l’association de défense des locataires et Président de « Citoyens Arc-en-ciel », association écologiste participative de quartier. Il apparaît, Monsieur le Maire, que notre cité a quand même été laissée fort longtemps à l’abandon. Qu’avez-vous fait pour inciter l’Office de H.L.M à commencer enfin les travaux de réhabilitation ? Les cages d’escalier sont immondes, les boîtes aux lettres et les poubelles sont brûlées et jamais renouvelées. Pire, les ascenseurs ne fonctionnent pas. Les portes s’ouvrent à tout moment, même en fonctionnement ! Pensez aux risques encourus par nos bambins ! Qu’est-ce qu’on attend pour faire quelque chose ? Qu’un accident arrive ! Qu’il y ait un mort !

La foule applaudit à tout rompre. Le Maire sentait qu’il commençait à perdre pied. L’autre, très sûr de lui, continuait imperturbablement : « Et je vous fais grâce des véhicules brûlés qui ne sont jamais évacués, des sommiers, des vieux pneus et des déchets de toutes sortes qui s’accumulent sur les trottoirs. Bien entendu, je vous parle là au nom de notre association de quartier. D’ailleurs, j’en profite pour rappeler à l’assemblée que nous organisons le week-end prochain, dans le cadre de la journée citoyenne, une opération de tri sélectif au cours de laquelle tout le monde pourra faire un geste d’écologie responsable et participative en ramassant volontairement les saletés en question… »

Plus qu’un murmure, ce fut un tollé général qui se déchaîna. On entendit des : « Mais qu’est-ce que c’est que ce bouffon ? S’il croit qu’on va aller ramasser sa merde ! »

Le Maire en profita pour reprendre l’avantage. En bon politicien, il savait rebondir, feinter et surfer sur les réactions des foules.

— Tout cela est bien noté, Monsieur Lefort. Je me permettrai juste de vous faire remarquer que la plupart des points soulevés sont plutôt du ressort de l’Office. Il n’en demeure pas moins que la Municipalité reste à vos côtés et appuiera toutes vos démarches, car elles vont dans le bon sens. Je passe la parole à Monsieur le Commissaire qui veut intervenir.

— Simplement pour vous dire que la Police, contrairement à ce que certains pourraient penser, est à vos côtés elle aussi. Elle peut vous aider…

Là, il déclencha de véritables hurlements, des torrents d’insultes et de comparaisons avec certaines troupes vêtues de vert de gris. N’écoutant que son courage, il quitta la salle, ce qui lui valut des huées encore plus violentes et permit ensuite d’obtenir un retour au calme.

— Monsieur le Commissaire, qui est très pris par ses obligations, s’excuse de ne pas pouvoir rester parmi nous plus longtemps, mais nous savons tous que nous pouvons compter sur lui… Je vais maintenant passer la parole à la salle.

— Moi, c’est Karim, commença un balèze tondu de la bande d’Abdoulaye, M’sieur l’Maire, y a rien pour les Jeunes, rien du tout dans c’te Téci. Faut qu’vous nous donniez un local où qu’on puisse se rassembler, pour causer entre Jeunes, quoi.

— J’ai parfaitement entendu votre appel ainsi que les applaudissements et le soutien de toutes les personnes présentes. Encore faut-il savoir à quel usage sera destiné ce local, quelles associations représentatives pourront y avoir accès.

— Nous c’qu’on veut, dit un autre, c’est faire de la boxe thaï.

— Et puis un studio de rap avec du matériel, des platines, des tables de mixage, une sono et tout le nécessaire.

— Cela peut se concevoir, concéda le Maire. Montez une association de promotion de la Musique.

— On veut aussi des cours de danse hip hop, lança une beurette.

— Et puis aussi une salle de muscu… ajouta un baraqué.

Ça partait dans tous les sens. Le Maire se demandait si ses administrés ne le prenaient pas pour le Père Noël. Un peu dépassé, il passa la parole à l’expert du Ministère de la Ville.

— Avec Monsieur le Maire, nous pensons que la plupart de ces projets peuvent se réaliser sur un échéancier très rapproché d’autant plus que la Mairie a l’intention d’exercer son droit de préemption sur les locaux commerciaux inutilisés qui se situent au niveau de l’ancienne supérette. Autant dire que le problème du local est résolu. Reste à monter un dossier cohérent. Il vous faudra vous organiser en associations type 1901. Je pense que Madame Koumba et Monsieur Lefort s’en sont déjà inquiétés. Il ne vous reste plus qu’à créer une association sportive pour la boxe thaï, la musculation et la danse, une association culturelle ou un foyer pour votre studio de rap. Il ne faudra pas oublier nos deux associations cultuelles. Sœur Térésa et l’imam Bouali qui étaient assis côte à côte à la table des personnalités et qui n’étaient pas intervenus de la soirée, opinèrent du bonnet.

Le technocrate ministériel n’eut plus qu’à conclure benoîtement : « Vous n’aurez plus qu’à attendre la venue des subventions et à vous partager le temps d’occupation des locaux gracieusement mis à votre disposition par Monsieur le Maire. Et qui sait, si votre projet est solide, peut-être même de pouvoir bénéficier d’un ou plusieurs permanents rémunérés par le Ministère, la Région, le Département ou même la Mairie. Le tout est de savoir frapper aux bonnes portes… »

— Ainsi, reprit le Maire, vous voyez, mes chers concitoyens, que de belles perspectives s’ouvrent pour votre cité et ceci dans un avenir très proche. Sachez que tous les services de la Mairie sont à votre disposition pour vous aider à mettre en place tous ces beaux projets. Vous pouvez compter sur moi ! »

Il finissait en apothéose. Les braves gens de la cité applaudirent à tout rompre. « Enfin, on va s’occuper de nous, se disaient-ils. »

— Tu te rends compte, on va l’avoir notre studio de rap !

— On va faire du hip hop, on va passer à la télé !

On entendait tout et n’importe quoi. Le Furet qui s’était obligé à assister à la réunion jusqu’à la fin avait déjà son titre en tête : « Mosquée, muscu, piment, rap et hip hop. Notre Maire lance son audacieux plan de revitalisation de la Cité des Asphodèles ! »

— Qu’est-ce que tu en dis de « revitalisation », c’est super non ?

– Bof, lui répond mollement Coco Tardif, ça fait un peu shampooing… T’as remarqué que les régionaux et les gros médias, ils ont pris deux photos et trois plans télé et ils se sont tirés vite fait ?

— M’étonne pas. Y avait rien d’original dans son truc…

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