Chapitre 27

CHAPITRE 27

Abdoulaye

 

 

Abdoulaye, Reine et les deux autres sont en planque dans la R21 qu’ils ont « empruntée » à Peter Sanson. Ils l’ont garée pas très loin d’un feu rouge à l’entrée de Cournonville le Grand, calme petit village situé à une dizaine de kilomètres des Asphodèles. Pas la moindre tire valable n’est passée depuis une heure, alors le moral n’est pas au beau fixe malgré le gros tarpé qu’ils se passent de main en main.

— Quel pays de nazes… Tu as vu ces caisses de m…qu’ils se traînent ! Des Clio, des Kangoo, des Berlingo…

— Y a même encore plein de R5…

Alors, ils ignorent tous ces minables qui ralentissent en les regardant d’un drôle d’air.

— Faudrait quand même se décider, fait Reine, si on traîne trop par ici, on va se faire repérer. Les bouseux vont appeler les keufs qui vont rappliquer fissa.

— Pour bien faire, faudrait s’en prendre à une meuf pas trop costaud, dit l’un des gars.

— …avec une BM, surtout ! précise Abdoulaye. Faut ce qu’il faut.

Arrive un Espace bien propre avec une femme à bord. Tout le monde se demande si c’est la bonne.

— Y en a marre, on y va ! Fait Reine. Elle regarde son frère qui tire un peu la tronche.

— OK, tant pis. Fonce !

Reine embraye et lance la vieille caisse sur l’Espace qui attend tranquillement au feu rouge. La R21 arrive à fond. Reine la laisse percuter l’arrière du monospace. Aussitôt les deux jeunes se précipitent. Il était convenu qu’Abdoulaye reste à couvert dans la bagnole. Il se réserve le droit d’intervenir uniquement si ça tourne mal… Et c’est le cas. Voyant arriver de chaque côté de son véhicule deux énergumènes à la mine peu avenante, la conductrice prend peur mais a un excellent réflexe. Elle appuie immédiatement sur le bouton qui commande la fermeture centralisée des portières juste à l’instant où ils s’apprêtent à les ouvrir. Et elle démarre à fond, laissant les sauvageons sur le carreau.

— Ah, la salope ! crie Gatta, dite « Reine ».

— Ça ne va pas du tout, ce cirque, commente Abdou. D’abord, il faut pas affoler la cliente. Alors, maintenant, c’est toi, Gatta, qui sortira de la caisse juste après le choc. Tu iras vers l’autre bagnole doucement, sans te précipiter et surtout en ayant l’air de bien t’intéresser aux dégâts. Compris ? Et vous deux, vous ne sortez que quand l’autre n’est plus au volant, et surtout vous laissez Gatta bien l’embrouiller. De toutes les façons, vous attendrez mon signal… Là, faudra foncer. Vous la plaquerez carrément au sol, Gatta prendra le volant et tout le monde se cassera vite fait. C’est clair ?

Les autres opinent du bonnet, très déçus de leur premier échec. C’est pas si simple, le « car-jacking ».

— En tout cas, on se tire tout de suite, parce que les schmidts vont nous tomber dessus. On file vers un autre trou si possible un peu plus fréquenté.

Vingt bornes plus loin, ils se mettent en position. Cette fois, c’est une Safrane qui les intéresse. À défaut de BMW, on prend quelque chose d’approchant. Tout se passe comme prévu dans le scénario d’Abdoulaye. Reine joue magnifiquement son rôle. La femme, une blonde quelconque dans la cinquantaine sort sans méfiance de sa voiture, se dirige vers son arrière et vers Gatta qu’elle interpelle : « Vous auriez pu faire attention, quand même… »

— Excusez-moi, Madame, je l’ai pas fait exprès… C’est mes freins qu’ont lâché. J’ai appuyé comme une folle sur la pédale mais la voiture s’est pas arrêtée.

— En tout cas, mon pare-choc est bien esquinté, quant à votre avant, n’en parlons pas. Il ne nous reste plus qu’à remplir le constat.

Et la voilà qui retourne vers sa portière. À cet instant précis, les deux baltringues se jettent sur elle, mais en se gênant mutuellement ce qui fait que l’autre arrive à se débattre en poussant des cris d’orfraie. Au même moment, un magnifique 4X4 Land Cruiser Toyota arrive par-derrière. Un homme élégant, de belle stature, cheveux gris, costume cravate et air distingué, découvre la scène. Il n’en revient pas. Sans réfléchir, il se précipite vers le petit groupe, attrape les deux gars par le colback, lesquels sont tellement surpris qu’ils ne réagissent pas.

— Vous n’avez pas honte, Messieurs, de vous en prendre à une faible femme ! s’écrie l’élégant personnage.

Il n’a pas tellement le temps de leur faire la morale. Il sent très vite sur sa tempe le contact glacé du canon d’un gros calibre. C’est Abdoulaye qui vient de lui tomber dessus juste à temps, comme la cavalerie.

— Calmos, vieux con, tu laisses mes frères tranquilles.

Le galant homme lâche immédiatement sa prise. Il a bien compris que son interlocuteur ne plaisante pas. La femme est assise par terre. Elle ne bouge plus, ne crie plus. Elle tremblote et pleure. Les nerfs qui lâchent sans doute… Abdoulaye a la situation parfaitement en main.

— Gatta, dans la R21, les frères dans la Safrane. On décarre fissa.

En continuant à tenir ses deux victimes en joue, il se précipite vers le beau 4X4 et s’installe au volant en braillant : « Personne ne bouge ou je tire ! »

Les trois véhicules repartent sur les chapeaux de roues, laissant leurs deux propriétaires détroussés sur le bas-côté.

— Bof, fait l’homme au costume foncé en sortant de sa poche un portable de dernière génération, ces voyous n’iront pas bien loin. J’appelle immédiatement la gendarmerie. Ils vont mettre des barrages dans tout le secteur et nous retrouverons nos voitures bien vite !

— Mais c’est très grave, pour moi, très grave. Il y avait mon petit-fils à bord. Et elle se remet à pleurer de plus belle.

— Raison de plus pour faire vite… Il a obtenu sa communication. Passez-moi immédiatement le commandant de la brigade… Comment, de la part de qui ? Mais, de Jean Edouard Oussmane en personne, brigadier, votre député !

Dans la Safrane, c’est l’euphorie.

— T’as vu, comment Abdoulaye il l’a niqué, ce bouffon ?

— Ouais, c’était de la balle. Mieux que dans « Miami Vice ».

— C’est vraiment un boss, Abdou…

Et soudain, un cri strident s’élève dans l’habitacle. Ils se retournent. Derrière eux, sur le siège bébé, ils découvrent un moutard d’à peu près un an qui hurle tout ce qu’il peut en se tortillant comme un sauvage.

— Merde, manquait plus que ça.

— Qu’est-ce qu’on en fait de ce morveux ?

— C’est simple, y a qu’à le balancer…

— Attends, attends, j’appelle Abdoulaye sur son portable. J’veux savoir ce qu’il en dit.

Deux bornes plus loin, les trois bagnoles s’arrêtent le long d’un petit bois. Les gars sortent le bébé avec le siège et le posent sur le bord de la route.

— Comme ça, fait Gatta, il reste attaché dessus. Il ira pas plus loin… Et on le voit bien de la route… Il y aura sûrement un blaireau qui le ramassera…

Et les trois caisses repartent aussitôt vers la Téci des Faux As comme ils aiment à l’appeler…

— Regarde, fait un des petits choufs, c’est Abdoulaye et son gang !

L’arrivée dans la cité n’est pas discrète. Klaxons bloqués, les frères ont carrément le torse en dehors des portières. Tous les potes se précipitent. Les premiers montent à l’intérieur, les derniers s’installent sur le toit, sur le capot, s’accrochent aux portières. Ils entament un, deux, trois tours d’honneur. C’est l’euphorie. Tout le monde est aux fenêtres ou sur le trottoir pour admirer les prises de guerre. On sent une réelle fierté un peu partout. Enfin, on va arrêter de les prendre pour des bouffons. Enfin, ils vont avoir le dessus sur ces salopards de la Grande Terre.

Sans bien savoir d’où cela leur vient, ils se retrouvent avec les drapeaux et les banderoles de la manif pour Redouane entre les mains et un tas d’autres voitures qui les suivent en klaxonnant. Aussitôt une manif spontanée et motorisée s’organise. On ne tourne plus en rond dans les Asphodèles. Abdoulaye, dans son carrosse, entraîne tout son monde vers le centre-ville dans une parade aussi tonitruante que triomphale.

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