Chapitre 26

CHAPITRE 26

Le professeur Meyer

 

 

Quelques jours plus tard, Victor Onagre est à nouveau convoqué au parloir. Il s’y présente avec un hématome à la joue gauche et un coquard à l’œil droit… Un petit homme au crâne dégarni sur le dessus et aux mèches épaisses et bouclées autour des oreilles lui tend la main.

— Docteur Meyer, expert psychiatre mandaté par le tribunal.

— Bonjour, fait l’autre d’un ton bourru.

— Vous avez l’air plutôt mal en point, Monsieur Onagre… lance Meyer avec un léger sourire qui se veut avenant.

— Oh, c’est rien, je suis juste tombé du lit l’autre jour.

Bien sûr, il n’a aucun intérêt à balancer Dédé qui est le responsable de ce joli maquillage. Le Capitaine n’en est qu’au début de sa découverte de la sexualité dans les prisons. Depuis quelques nuits, Dédé Cognedur ne se contente plus de partager son chocolat et de s’endormir sur l’épaule de son compagnon, il a des désirs, cet homme. Alors il exige, pour commencer, des gâteries de son compagnon. Et comme l’autre n’est nullement intéressé, il se retrouve gratifié de quelques beignes, châtaignes et marrons bien assénés pour le rendre plus malléable. Pour l’instant, le Capitaine n’a été contraint qu’à lui pratiquer la branlette du soir ou du matin selon les dispositions de son body-builder préféré.

— Tu vois bien, Pépé, que c’est pas si dégoûtant, lui dit-il en lui mettant son membre dans la main.

Onagre a une certaine répulsion, c’est plus fort que lui. Il n’a encore jamais vu ou tenu une queue aussi énorme. On la dirait plus large que longue et il lui faut la manipuler vigoureusement, la secouer ou la triturer pendant de longues minutes avant que le taulard ne jouisse dans un grognement bestial.

Mais là, pas question de raconter à Meyer ses nuits d’amour, ça pourrait mal tourner et comme Onagre n’a qu’une peur, ne plus être « protégé » par Dédé, il s’exécute en silence même si ça le dégoûte…

— Monsieur Onagre, il me faut vous examiner…

Et comme l’autre ouvre de grands yeux, il précise : « Je veux dire que nous allons avoir un long entretien. Je vais vous écouter. Nous allons parler de vous. Simplement, un peu comme si nous étions des amis. Vous pouvez tout me dire, rien ne sortira d’ici…»

— Mais, je n’ai absolument rien à vous dire…

— Allons, Monsieur Onagre, essayez de vous confier. La vie est difficile. Vous vous trouvez dans une très mauvaise affaire. Vous avez besoin de tous les appuis possibles…

— Et vous, vous êtes le médecin des dingues, c’est cela ?

— Simplement psychiatre et psychothérapeute.

Meyer le regarde longuement de ses petits yeux gris inquisiteurs. Il cherche un angle d’attaque.

— C’est dur, la prison, pour un homme comme vous, reprend-il.

— C’est pas facile, mais on s’y fait… Onagre ne s’est même pas rendu compte qu’il a mordu à l’hameçon et que l’autre a réussi à enclencher le moulin à confidences.

— Vos compagnons ne sont pas trop désagréables avec vous ?

— Pas trop, il y en a même qui me protègent contre les fellaghas qui me menacent…

— Comment cela ?

— Oui, ils veulent me faire le sourire kabyle, alors faut que je fasse attention, que je me retrouve pas seul avec eux, vous comprenez…

— Vous n’aimez pas les Maghrébins, n’est-ce pas, Monsieur Onagre ? demande doucement Meyer.

— C’est eux qui me détestent. Ils veulent me tuer. Ils m’ont attaqué jusque chez moi. Ils viennent finir la guerre ici. Ils sont armés, ils se cachent dans l’ombre…

Et le voilà reparti dans ses histoires algériennes. Meyer le laisse parler, ponctuant les silences de « Mm, mm » ou de « Ah bon ? », manière habituelle de réamorcer la pompe. Il a droit à l’histoire de l’attaque du fortin, des insultes, de la tentative de vol de la voiture et surtout des sommations et du tir à l’aveuglette.

— Tout cela n’est pas bon, conclut-il. Où êtes-vous né, Capitaine ?

— À La Motte-Beauceron.

— Quels étaient vos rapports avec vos parents ?

— Aimiez-vous plus votre mère que votre père ou l’inverse ?

— Et pourquoi vous êtes-vous engagé dans l’armée ?

— Quelles sont vos préférences sexuelles ?

— Avez-vous été marié ?

— Comment qualifieriez-vous vos rapports avec votre femme ?

— Avez-vous eu des enfants ?

— Les voyez-vous encore ?

— Que pensez-vous d’eux ?

— Croyez-vous qu’il y a trop d’immigrés dans le pays ?

— Que doit-on faire pour limiter leur nombre, puisque vous dîtes qu’ils sont trop nombreux ?

— Pourquoi avez-vous fait la guerre en Indochine ? Et en Algérie ?

— Que pensez-vous des Vietnamiens ? Des Algériens ?

— Que vous inspire Adolf Hitler ?

— Vous savez qu’il y a eu des camps de concentration pendant la deuxième guerre mondiale ?

— Mais pourquoi donc toutes ces questions ?

— C’est un questionnaire que j’ai élaboré avec mon unité de recherche, il me permet de cerner plus précisément votre personnalité. Veuillez répondre…

— Je sais très bien qu’il y a eu des camps, puisque j’étais dans la 2ᵉ D.B. comme engagé volontaire, et que nous en avons libéré quelques-uns nous-mêmes. Et vous, où étiez-vous donc à cette époque ?

— Je n’ai pas vécu cette période, fait le psy qui a horreur qu’on lui pose des questions. Revenons à vous, à votre sexualité… Vous masturbez-vous ?

— Mais c’est intolérable, s’exclame Onagre.

— Evoquer cette pratique vous gène, c’est cela ?

— Pas du tout, mais je ne vois pas…

— Combien de fois par semaine ou par mois ?

— Il suffit ! Je ne vous dirai rien de plus !

Le Capitaine est excédé. Il se lève brutalement et se dirige vers la porte pour appeler le planton.

— Mais nous étions loin d’avoir terminé le questionnaire. Je n’ai pas pu aborder le chapitre de votre enfance, de votre éveil à la sexualité.

— Encore, mais c’est une obsession ! Soldat, qu’on me ramène dans ma cellule. Je ne veux plus avoir affaire à ce salopard. Inutile de revenir, Major, je ne sortirai plus de ma cellule pour vous parler.

— Sans doute serez-vous plus calme, la semaine prochaine…

— Pour répondre à toutes vos cochonneries, sûrement pas !

Encadré de deux matons rigolards, il quitte la pièce le plus dignement possible. Meyer sort un petit dictaphone de sa poche intérieure et commence : « Onagre Victor, homicide, premier entretien. Cas particulièrement délicat. Refuse le dialogue. Vie sexuelle refoulée en permanence. Obsessions diverses. Idées fixes. Très marqué par la vie militaire. Refuse de collaborer. N’a pas conscience du mal qui le ronge. Attitude raciste xénophobe et antisémite. N’a aucun repentir pour son crime. Psychorigidité obsessionnelle. Transfert sexualité/violence tout à fait caractéristique. Cas qui mérite d’être étudié plus soigneusement. Père absent, mère castratrice, sexualité mal assumée et peut-être même mal identifiée. Basculement dans un fascisme schizoïde d’un autre temps. Inadapté social. Dangereux. À suivre. »

De retour dans la cellule, Dédé l’interroge aussitôt : « Alors, t’as fait le dingo comme je t’ai dit ? »

— Sûrement pas, Môssieur le gangster. Je ne suis pas dément. J’ai toute ma tête, moi, pas comme ce psy qui était un vrai obsédé sexuel…

— Allez, calme-toi, ma poule, fallait jouer le barge, couillon. Comme ça, il te déclarait irresponsable. Plus de procès, plus de taule. Presque plus rien. Un peu d’hosto psychiatrique, comme ils disent, et en un rien de temps, t’es libéré. Les toubibs, ils aiment mieux que les mecs comme toi, ils soient dehors que dedans.

— Jamais, vous entendez, caporal, jamais un officier comme moi ne s’abaissera à ce genre de stratagème.

— Mais, c’est même pas une truanderie. Naze, tu l’es ! Tu viens de m’appeler Caporal… Tu vois bien… Alors, un peu plus, un peu moins… Non, t’es vraiment la reine des truffes !

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