Chapitre 25

CHAPITRE 25

Victor Onagre

 

 

La maison d’arrêt de Villeneuve apparut au capitaine Onagre comme un immense bloc de béton d’un gris crasseux avec un mirador à chaque angle. Pour empêcher toute évasion par hélicoptère, on avait tendu des filets au-dessus de la cour intérieure. À vrai dire, c’était un simple réseau de gros câbles d’acier qui quadrillait le ciel et donnait à l’endroit un air particulièrement lugubre d’autant plus qu’alentour, à part le petit immeuble des gardiens, il n’y avait rien d’autre qu’une plaine désolée.

Victor Onagre, ancien capitaine de l’armée de terre, ex-président de la FNACA locale (ses collègues avaient déjà dû le remplacer) passa les lourdes portes de fer, franchit l’accueil et dut une fois encore décliner son identité en soupirant.

— On m’appelle le Capitaine…

— Non, prénom, recommença le gardien en essayant de garder son calme.

— On me dit le Tueur Raciste, maintenant, reprit Onagre d’une voix douce. Pourtant, j’avais bien fait toutes les sommations réglementaires…

Il eut droit au déshabillage intégral et à la fouille corporelle approfondie. Glissons sur les détails. Pour lui ce n’en fut pas un, car il commença à se rebiffer.

« J’ai trente-cinq ans de service ! Je suis officier ! Jamais on ne m’a traité comme ça ! »

— C’est que le début, répliqua le maton avec philosophie. T’en verras bien d’autres, pépère…

On le fit passer à la douche, à la visite médicale et quand enfin, on lui assigna une cellule, il était, comme de bien entendu, trop tard pour bénéficier du repas du soir.

Deux mètres sur trois, une table, un lavabo, un W C et un lit superposé aux armatures de fer, rien que du réglementaire. Le Capitaine se sentit tout près de craquer quand la porte se referma lourdement. Il entendit une voix qui provenait du châlit supérieur.

— Salut le nouveau, d’où tu sors ?

Onagre ne répondit rien, car il se demandait de quoi l’autre lui parlait.

— Tu prendras le pieu du bas ! lui ordonna son colocataire.

C’était un tondu tatoué aux yeux bleus, de type caucasien, comme disent les descriptifs américains. Particulièrement athlétique, il avait des airs de body-builder et de brute épaisse d’une trentaine bien sonnée.

— Eh, t’es là pour quoi, papy ?

— Ne m’appelez pas papy, je suis Capitaine et j’ai eu le malheur qu’une balle atteigne un jeune nord-africain qui essayait de voler ma voiture.

— Je vois. T’as dézingué un bougnoule… Tu te fais pas chier, l’ancien. C’est pas bon une affaire comme ça. Il a ses frères qui vont avoir envie de t’en faire baver et de carrément te trouer la peau.

— Il va y avoir un procès. C’est une bavure, je l’ai pas visé vraiment.

— Arrête tes conneries. T’as un crime raciste sur le dos. Point barre. T’es un monstre de facho-nazi. Pour moi, t’es foutu, tu vas t’en manger le maximum. Ça c’est clair. Mais en plus, je ne donne pas cher de ta peau par ici. Tu sais pas la chance que tu as d’être tombé sur Dédé Tapedur. C’est mézigue.

— Mais pourquoi, Monsieur Dédé ?

— M’appelle pas Monsieur, Pépé, ça m’vénère comme disent les p’tits cons. Quoi qu’t’ai foutu, j’m’en tape. Si je te prends sous ma protection, tu risques plus rien. On est quelques-uns ici, tous unis comme les doigts de la main. On s’appelle les white-builders. Tous culturistes, tous plus du quintal. Personne vient nous faire chier, même pas les blacks. Alors, les beurs, tu penses bien…

Après cette prise de position, Onagre se sentit rassuré. Par politesse, il essaya, lui aussi, de savoir pourquoi Dédé était entre ces quatre murs. Il n’en tira que des histoires de braquages ayant mal tourné et de faux témoignages de putes. En gros, c’était une sorte d’innocent qui s’était déjà coltiné une quinzaine d’années de taule.

Même après l’extinction des feux, Dédé continuait de discuter en grillant des clopes. Onagre dut raconter trois fois la bataille de Dien Bien Phu avant que la brute ne daigne s’endormir en marmonnant : « C’est con, on aurait dû gagner… Mais y z’étaient trop nombreux, ces niakoués ! »

Onagre avait l’impression d’avoir trouvé sinon un ami, du moins quelqu’un qui l’écoutait et qui pourrait lui éviter le pire.

Le lendemain matin, après la toilette et le café, ils eurent droit à la promenade. Plusieurs maghrébins passèrent à côté d’eux en faisant lentement le geste du poignard sur la gorge, le tout accompagné de leur regard le plus noir.

Décidément, on savait déjà qui il était et ce qu’il avait fait. Onagre se rapprocha encore plus de Dédé que ça amusait et qui lui présenta deux autres body-builders tout aussi engageants que lui.

À leur retour en cellule, le maton appela Onagre pour un parloir. Quand on le fit entrer dans la petite pièce peinte en vert et gris, il se retrouva face à un jeune type en manteau, costume et cravate.

— Capitaine Onagre Victor ?

— Lui-même.

— Bonjour, Capitaine, je me présente, je suis maître Dupré-Laffont, avocat commis d’office.

Il posa sa mallette sur la table et pris un siège en invitant son client à l’imiter.

— Je ne me suis pas encore vraiment plongé dans votre affaire, fît-il en ouvrant la mallette et en en extrayant un ordinateur portable. J’ai besoin de tous les éléments, même les plus insignifiants pour pouvoir organiser votre défense. Racontez-moi tout d’abord votre version de l’affaire…

Onagre s’exécuta d’une façon un peu confuse. Il se polarisa sur les trois Jeunes qui étaient dans le jardin et qui l’insultaient et insista sur les sommations auxquelles il était sûr d’avoir procédé.

— Je suis certain d’avoir tiré en l’air, au moins trois fois. Mais les fellaghas n’ont pas reculé. Au contraire !

— Monsieur Onagre, si je m’en tiens à l’excellent article du journaliste Arsène Furet, il n’y avait personne dans votre jardin. Plusieurs témoins l’ont affirmé.

— Ils ont menti. Ils étaient au moins trois sur le devant et je ne sais combien sur le derrière. C’était une sorte de commando. Heureusement que j’étais bien embusqué et que je les attendais de pied ferme. Je les connais, ces salopards, je sais comment il faut faire avec eux ! Mais j’ai été correct. J’ai tiré les sommations réglementaires. Ils peuvent pas me faire passer devant la cour martiale !

— Il ne s’agit pas de cela, Monsieur Onagre. L’avocat avait cessé de le nommer Capitaine en se disant que ce titre ne l’aidait pas à distinguer les époques. Il s’agit d’un crime, d’un meurtre. L’enfant était sur le trottoir et non pas dans votre jardin, avec une balle dans le dos. Cette balle provenait de votre fusil…

— Dans les batailles, il y a souvent des balles perdues…

— Faisait-il sombre ?

— Très sombre. La rue est mal éclairée. J’ai vu une ombre. J’ai tiré à l’instinct et j’ai tué ce pauvre enfant.

Et voilà le Capitaine qui se met à pleurer à grosses larmes. Dupré-Laffont en demeure perplexe.

— Je ne vois pas comment nous allons pouvoir plaider autre chose que coupable, dit-il en tapant quelques notes sur son clavier.

— Mais, je suis innocent, s’exclame d’un seul coup le Capitaine. C’est un affreux accident ! Je ne voulais pas sa mort à ce gamin, juste lui faire peur…

— On ne peut même pas faire jouer la légitime défense, car il faut que celle-ci soit proportionnée à l’attaque. Et il n’y a même pas eu attaque !

— Je ne sais pas ce qu’il vous faut, bon sang de bonsoir !

Onagre sent la moutarde lui monter au nez. Il se lève, tout rouge et furibard.

— Vous êtes bien jeune, soldat ! Vous n’étiez sûrement même pas né au moment de la guerre d’Indochine, alors, taisez-vous et écoutez les anciens !

— Monsieur Onagre, calmez-vous… Je n’ai pas voulu vous blesser, mais simplement vous montrer que votre défense ne va pas être facile à organiser. Est-ce que nous pourrons vous trouver des circonstances atténuantes en raison de vos états de services dans l’armée, de votre âge, de vos traumatismes… ?

— Dites tout de suite que je suis dingue, soldat ! Dites-le !

Maître Dupré-Laffont nota : « Cas difficile. Psychisme perturbé. Voir Meyer. Irresponsabilité ? » Et dit : « Absolument pas, Monsieur Onagre, j’explore simplement des pistes. Je ne voudrais pas que le Tribunal vous inflige le maximum…»

— C’est quoi le maximum ?

— Perpétuité avec trente ans incompressibles…

Complètement effondré, Onagre regagna sa cellule. Il raconta tout à Dédé qui lui lança ce commentaire désabusé : « Les bavards, c’est tous les mêmes. Y a pas pire pour t’enfoncer, surtout les commis d’office. Ce sont les plus nuls. T’en fais pas, quand tu peux te payer les vrais cracks, alors tu risques rien. Mais avec une brêle comme ton Dupré Machinchouette, tu peux craindre le pire… »

— Tu crois ?

— Je crois pas, j’en suis sûr ! T’as qu’une solution : joue le dingue ! Continue avec tes « Soldat ! » et tes « Garde à vous », c’est bon ça !

Ce deuxième soir, Dédé s’endormit la tête contre l’épaule d’Onagre, de sorte que le vieux soldat n’osa pas bouger de peur de le réveiller et de le mécontenter. Surtout qu’il avait l’impression qu’il l’avait à la bonne : en effet, Dédé lui avait fait partager une grosse tablette de chocolat au lait et aux noisettes qu’il venait de cantiner…

 

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