Chapitre 24

CHAPITRE 24

Paméla

 

 

Un SMS sur son portable. Paméla n’en revient pas. « Pam chéri fo abs konsvoi 6h B4 ya embr K » Son cœur fait un bond dans sa poitrine. Après ce qui s’est passé, il a le culot de la rappeler. Il veut la voir ce soir au pied de chez elle à 6 heures. Pour s’excuser peut-être. Lui raconter qu’il pouvait pas faire autrement, qu’il avait plus que ça pour payer leur came à tous les deux.

Elle souffre terriblement dans tout son corps, particulièrement dans la cheville qu’elle n’a pas débarrassée de son pansement d’argile qui s’est transformé en carcan rigide et qui lui fait plus de mal que de bien. Elle passe l’après-midi au Café du Centre, le plus vieux café de la ville, celui où les étudiants se donnent rendez-vous et qui donne sur la Place de la République. Elle y retrouve quelques copines de lycée dont Awa et Samira. Elles papotent en reluquant un peu les mecs qui en font autant mais moins discrètement.

— Regarde, Awa, lui fait Samira. Le grand black au fond, mate comme il est beau…

— Il est pas mal, mais tu sais que je les préfère plus clairs de peau…

— Ma pauvre, soupire Samira. T’as pas fini d’en baver.

— Ça, je t’envie… Comment tu te débrouilles, toi, on dirait une reine. Tu fais tout ce que tu veux. T’es même pas allée à la manif et tout le monde s’écrase…

— Eh, ils vont pas se colleter mon mec, mes frères, les Brahim et tous les Marocains qui sont pour moi, ça fait du peuple…

— Et avec tout ce que tu fais, tu couches, tu danses à poil, tu te maquilles, tu te fringues faut voir, c’est à leur faire sortir les yeux de la tête à tous ces tarés…

— Ouais, mais je fous pas la vergogne à ma famille, parce que moi, je suis toujours vierge, ma petite… Quand il y aura le mariage, on pourra le faire en grande pompe au pays et avec le drap plein de sang à la fenêtre. Tout le clan sera fier, d’autant plus que mon mec sera la star du PSG ou de l’OM et que je ferai les couvertures de tous les magazines people.

— Mais comment tu peux faire ça ? Moi j’ai perdu ma perle à 14 ans avec un petit connard de 16 qui m’a fait mal et c’est tout.

— Parce que tu as pas su y faire, ma petite. Une meuf, elle a pas qu’un orifice… Faut savoir se servir de tout ce qu’Allah t’a donné. T’as une bouche, t’as des mains… Du moment que tu laisses pas aborder la porte interdite, l’honneur est sauf…

Awa en est comme deux ronds de flan.

— Et les keums, ils doivent râler ?

— Sûrement pas… Ils adorent, ils en redemandent…

Toute cette conversation bien féminine fait drôlement chier Pamela.

— Bon, je vais vous laisser les filles…

— Tu vas pas partir maintenant, chérie, fait Samira, juste au moment où Awa va nous avouer quel est le nom du guillaume qu’elle kiffe…

— Lâchez-moi, les meufs, j’ai rien dit. D’ailleurs, depuis « Grande queue » et « Lécheur baveux », j’ai plus personne…

— Eh, tu nous oublies « Binoclard » et « Deux mains gauches »…

— Bof, ça comptait pas, deux baltringues à chier…

— On est sûres que t’en as un dans ta ligne de mire…

Comme l’autre ne répond pas et repique du nez dans sa menthe à l’eau, Samira la bombarde de questions : « Je parie qu’on le connaît… Il est blond ? Il est brun ? C’est vraiment un from ou alors c’est un tismé… C’est pas un black ni un beur, ça on sait… Tu l’as connu au bahut ? »

— Lâchez-moi les meufs… soupire Awa qui ne dira rien.

Paméla les a laissées à leurs parlotes et sans le vouloir vraiment, elle se retrouve à 6 heures devant le B4. Le hall est presque vide, mis à part trois types qu’elle ne connaît pas. Un beur, de taille moyenne, rondouillard et binoclard, accompagné de deux « de souche » assez vilains, genre boutonneux, matheux coincés. Elle est sûre qu’ils ne sont pas de la cité.

— Excusez-nous mademoiselle, fait le beur grassouillet, on cherche Karim. On avait rendez-vous ici à 6 heures.

Paméla les regarde, elle aurait envie de leur dire qu’elle aussi, mais tout ce qu’elle a déjà subi la rend méfiante…

— Et alors ? Qu’est-ce que j’en ai à foutre ?

— Vous le connaissez peut-être, reprend l’autre.

— Pas du tout.

Les autres la regardent bizarrement. Ils se rapprochent, l’entourent. Elle est sûre que ce salaud de Karim n’est pas bien loin.

— En fait, on a rendez-vous avec Karim pour qu’il nous présente à une certaine Pamela. Vous ne seriez pas cette Pamela ?

— Laissez-moi tranquille, souffle-t-elle.

Le beur lui a saisi son poignet. Un des boutonneux la prend doucement par le cou. Paméla se tortille, se débat, essaie d’échapper à ces trois connards.

— Foutez-moi la paix !

— Si, si, c’est toi Pamela ! Tu as le pansement à la cheville…

Quelques sauvageons, toujours à l’affût, se sont approchés. Il y en a même un qui murmure : « C’est la Pamela, pourquoi qu’elle veut pas le dire ? »

— Attends, fait un des mioches, c’est juste qu’elle veut pas qu’on la nique…

Les trois branquignols sont sûrs qu’elle les balade. Ils se font encore plus pressants.

— Allez, viens avec nous… Tu connais le coin qu’est prévu pour ça. De toute façon, tout est arrangé avec ton mac. On a banqué ce qu’il fallait. T’inquiète pas…

— C’est vraiment con qu’il soit pas là, grommelle un des guillaumes.

Pamela s’est tellement débattue qu’elle a réussi à leur échapper. Les autres se regardent, ils ont comme une hésitation, d’autant plus que Madame Rodriguez et quelques autres adultes se présentent dans le hall. Pamela enfile l’escalier aussi vite que sa jambe blessée le lui permet. Les trois gars essaient d’avoir l’air détaché, mais doivent subir les commentaires des passants outrés.

— Si c’est pas malheureux, s’en prendre à une petite jusqu’ici…

— Peuvent pas aller faire leurs saletés ailleurs, lance un autre.

— Pensez donc, reprend Madame Rodriguez, c’est la Pamela, je la connais depuis qu’elle est toute jeune. Je la revois au CP avec ses petites couettes. Ah, pour être mignonne, elle était mignonne !

— Pour ce qu’elle est devenue… fait l’autre.

Le beur rondouillard a vraiment l’air d’avoir la trouille maintenant. « Je crois qu’il faut filer, ça risque de tourner mal… »

— Mais on a payé nos trente euros, alors faut que ton cousin nous rembourse.

— Ecoute, il est pas là, alors, on se casse, on verra après…

— Mais puisque c’est ton cousin, tu dois bien savoir où il habite, suffit d’y aller…

— C’est-à-dire que c’est pas vraiment mon cousin, c’est plutôt un mec que je connais vaguement.

Et il se tire en courant. Les deux autres en sont à se regarder quand un bambin rigolard leur lance : « Si vous cherchez Karim, il est sur le banc, là-bas… »

Ils se précipitent. L’autre est seul, assis sur le dossier du banc de béton. Pas grand monde alentour à part les habituels petits choufs. Il faut profiter de l’avantage.

— Elle a pas voulu, dit le grand blond boutonneux.

— Eh alors ? répond Karim en le toisant insolemment. T’as vu comme t’es gaulé, tu ferais gerber une truie…

L’autre ne relève pas l’insulte, mais en vient tout de suite aux choses sérieuses : « Faut nous rembourser les trente euros qu’on a payés chacun… »

— Bandes de nazes, c’était 20 ! Vous avez même payé la part de l’autre tâche… Et il éclate de rire.

— Mais, on n’a pas tiré notre coup !

— Ecoutez les keums, vous commencez à me faire chier grave. Admettons qu’on vous doive un coup, OK ? Alors revenez un autre jour quand Madame sera mieux disposée.

— Non, non, ça va pas, reprend le brun boutonneux, on préfère être remboursés.

— Vous êtes trop lourd les mecs ! Vous êtes pas chez vous ici… Feriez mieux de vous tirer et très vite parce que si j’appelle, c’est toute une bande qui va vous tomber dessus et vous allez vous en rappeler toute votre putain de life, bande de bouffons…

Là, le ton est carrément menaçant. Les deux gars regardent autour d’eux. Déjà plusieurs groupes de jeunes à la mine patibulaire s’approchent. Ils n’ont plus qu’à prendre leurs jambes à leur cou sous les quolibets et les pierres qui commencent à voler.

 

*

 

Pamela frappe chez elle. Personne ne répond. Elle insiste, tambourine, un pas lent, traînant. La porte s’ouvre sur un Pierre hirsute, abruti ou ensommeillé, on ne sait trop.

— Ah, c’est toi, qu’il fait.

— T’en fais une tête…

— Ouais, j’suis complètement dans le pâté. Je viens à peine de me pieuter. Près de 42 heures non stop de Galactic Battle, tu te rends compte…

— Allez laisse-moi entrer, faut que je me planque ici.

— Mais dis donc, t’es complètement cassée ou quoi ?

— Fais pas chier, j’suis tombée dans l’escalier… Maman, elle est où ?

— Tu sais pas qu’elle est morte à l’hosto et qu’on l’a enterrée y a deux jours…

C’en est trop. Paméla se précipite dans sa chambre de gamine, complètement anéantie. Elle se jette sur le lit. Les larmes jaillissent de ses yeux. Elle reste comme ça des heures, secouée de sanglots. Elle se dit qu’elle aussi pourrait rester enfermée comme Pierre, longtemps, longtemps. Eternellement, protégée comme dans un cocon. Elle se recroqueville. Ne plus rien faire, ne plus rien subir, ne plus rien supporter. Attendre, attendre que tout ça finisse, que la merde ne l’atteigne plus jamais.

Dans la cuisine, Pierre enfourne les pâtes à la carbonara qu’a dû apporter Madame Rodriguès. Elles étaient froides, figées, dégueulasses. Même vaguement réchauffées, c’est à peine mangeable. Il ne remarque pas la vaisselle oubliée depuis des jours. Ça s’entasse sur l’évier, ça envahit le dessus des meubles et jusque sur la table. Le sol est jonché de tout un tas de cadavres de bouteilles, mais ça c’est son vieux. Depuis qu’il a accompagné sa Béatrice, sa vieille compagne, l’amour de sa vie, jusqu’à sa dernière demeure, comme ils disent, il a l’impression qu’il n’est plus que moins de la moitié de lui-même. Alors il force un peu sur le gingin, histoire d’oublier.

Pierre regagne sa tanière. Quelques heures plus tard, il est surpris par des hurlements. C’est son père qui sort des vapes et qui vient de découvrir que sa fille est rentrée.

— Alors, t’es là toi, salope, qu’il commence d’une voix pâteuse… T’es revenue. Où que t’étais donc, qu’on te cherchait partout…

Pamela n’a même pas la force de répondre, de prononcer la moindre parole pour s’excuser. Elle a honte. Au moment où sa mère mourait, elle devait être entre les mains des salopards, mais elle ne peut pas raconter ça à Sanson. C’est au-dessus de ses forces.

— Tu te faisais sauter par un de ces salauds, avoue…

Il s’avance vers elle et lui envoie une grande gifle à travers la figure, sans même remarquer tous les bleus qu’elle a déjà.

— Ça, c’est pour ta mère… C’est toi qui l’as tuée, tu entends, c’est toi ! SALOPE !!!! Elle s’en est fabriqué un cancer… De chagrin, de tristesse que tu sois partie comme ça… SALETE !!!

Il hurle, il pleure, il a envie de continuer à frapper, mais Pamela s’est précipitée vers la porte de l’appartement qu’elle claque à la volée. En larmes, elle dévale l’escalier.

Taille du texte
Police
  • Avec empattement
  • Sans empattement
  • Adaptée aux dyslexiques
Mise en forme
  • Littérature *
  • Littérature, alternatif
  • Poésie
  • Poésie, alternatif

*  choix de l'auteur