Chapitre 23

CHAPITRE 23

Abdoulaye

 

 

Pour Abdoulaye et les autres le bilan est plutôt bon. Une fois tout le monde servi, il reste quantité de baladeurs, de portables et autres Nike et trainings divers. Les gars se déchaînent devant le butin entassé aux pieds du boss.

— On va se faire plein de thune en refourguant tout ça aux guillaumes…

— Ouais, fait Abdoulaye et on oublie pas la part du gang, hein ?

Ils savent que c’est 50/50, ce qui fait beaucoup, mais qui permet de constituer une cagnotte gérée par le boss et ses frangins dans la plus totale opacité. On est chef ou on ne l’est pas.

Quelque chose tracasse quand même Abdoulaye, tout ne tourne pas vraiment comme il le voudrait.

— Ce crétin de Bakary s’est fait gauler par les keufs à la manif…

— Quel nul, ose lancer Azzedine.

— Ta gueule, c’est mon petit frère, lâche Abdoulaye. Moi, je peux critiquer, pas toi ! Faut qu’il apprenne, il est jeune. Si mon père ne lui flanque pas sa raclée, moi je m’en charge et il va s’en rappeler ce p’tit con…

Personne ne dit plus rien. On allume quelques trucs à fumer, on descend quelques canettes d’une boisson dégueulasse genre bière, vodka et menthe. L’ambiance est morose.

— Il a intérêt à fermer sa gueule, reprend Abdoulaye et faut espérer que les flics vont pas ressortir l’affaire de la vieille.

— Mais y avait pas de témoins et même si des blaireaux ont vu quelque chose, ils diront que dalle et puis, il a même pas 13 ans, le Bakary, il risque rien. Il peut y aller à donf…

— La ferme, Hichem, il nous fait chier. Le père, la mère et moi, ça suffit…

Effectivement Monsieur Traoré, père d’Abdoulaye et d’un nombre important de rejetons, officiellement employé de Mairie en congé maladie de très longue durée ainsi que la mère du Bakary en question, deuxième épouse de Monsieur, devront aller récupérer le bambin surpris par les bleus avec une grosse brassée de tee-shirts DIA dans les bras.

Ils ont mis la tenue des grands jours, boubou orange et toque brodée pour Monsieur, robe drapée jaune et rose pour Madame avec fichu dans les cheveux. Ils se confondent en excuses devant l’Inspecteur qui les reçoit.

— Il a échappé à notre surveillance, Monsieur le Commissaire…

— Lieutenant, lieutenant seulement….

— Mais il ne perd rien pour attendre. Il va s’en prendre une belle de raclée… Faut qu’il apprenne à respecter…

— C’est d’autant plus ennuyeux qu’il s’est fait remarquer dans l’accident de Madame Lelièvre, cette vieille dame qu’il a jetée par terre avec deux de ses copains et à qui ils ont volé toute sa pension.

— C’est pas possible… Présentement, je n’en crois pas mes oreilles. Laissez-moi l’interroger, Lieutenant. Et il adresse au gamin un discours dans une langue que le lieutenant ne comprend pas. Il pige juste que le ton est véhément, menaçant. Il voit les larmes monter aux yeux du gosse et soudain le père reprend en français : « Sois honnête, as-tu agressé cette pauvre vieille femme ? »

— Non, c’est pas moi. J’ai rien fait… Elle est tombée toute seule…

— Et tu lui as volé quelque chose ?

— Non, non, rien du tout. Ses affaires sont tombées… Y avait plein de monde. Je sais pas qui les a pris.

— Tu dis bien la vérité, mon fils ? Tu sais que si tu mens, ça va te coûter cher…

— Oui, c’est comme ça que ça s’est passé. De grosses larmes coulent le long de ses joues. Même le flic est attendri. Traoré profite de son avantage : « Vous voyez, Monsieur le Commissaire, ce n’est pas lui. On ne peut pas toujours se fier aux témoins, ils ne voient pas toujours bien… De toutes façons, nous autres Africains, nous avons un très grand respect pour nos Anciens. Jamais un enfant ne ferait une chose comme cela chez nous… Alors je suis sûr qu’il n’a rien fait et présentement qu’on l’accuse à tort… »

Le flic reste sceptique, bien qu’un doute se soit insinué dans son esprit.

— L’ennui c’est qu’avec la brassée de Tee-shirts, il a été pris en flagrant délit…

— Il sera corrigé, vous pouvez compter sur moi… Il faut qu’il apprenne l’honnêteté…

— Vous serez prochainement convoqué devant Monsieur le juge des enfants…

Les Traoré ressortent furieux du commissariat. Monsieur a récupéré son rejeton. Il sait parfaitement qu’il n’y a rien à craindre, mais jamais il n’a subi une telle humiliation. Il a dû s’aplatir devant ce flic et ça, c’est dur à avaler. De retour à l’appartement, Bakary se prendra une dérouillée à coups de ceinture, puis restera consigné dans la chambre de la deuxième épouse au pain sec et à l’eau pendant plusieurs jours. Le soir même, Abdoulaye en remettra une couche, histoire que le crétin comprenne que chez les Traoré, même si l’on a l’honnêteté très relative, on ne se fait jamais prendre.

— Heureusement, dit Abdoulaye à ses frères, il a rien dit sur les autres…

— Et qu’est-ce qu’on fait avec les salopards qui ne sont pas venus à la manif pour Rédouane, demande Abder. Il a manqué un peu de monde…

— Qui ça ? Les Rodriguez étaient tous là, Postier et Sanson aussi, Brahim et Ozgun avaient fermé boutique, c’était bien, dit Abdoulaye.

— Ouais mais par exemple, ce p’tit con de Pierce, il est pas venu…

— Bof, il sort jamais de son trou, on sait même pas s’il est là…

— Et sa frangine, cette salope de Pamela, elle y était pas non plus !

— C’t’une camée… Elle sait même pas quel jour on est.

— Faut la straffer, commence à s’énerver Azzedine.

— Avec c’qu’on lui a mis l’autre jour, reprend Abdoulaye, elle a eu son compte.

— Et on remettra ça, grogne quelqu’un du groupe.

Tout le monde y passe, les vieux, les jeunes y compris Samia qui, bien qu’elle soit venue au défilé, est regardée avec suspicion vu ses activités. Heureusement qu’elle est protégée par son footballeur et que ses frères couvrent la « vergogne ».

Finalement, le bilan est positif : c’est la quasi-totalité du quartier qui est descendu, mis à part quelques vieilles impotentes et les deux Sanson. On passe à autre chose.

— Et la riposte sur la Plaine ?

— Ça roule, fait Moussa, on a récupéré une bagnole sur la route. C’est une R21 qui traînait, on l’a embarquée facile…

— Arrête, c’est celle du père Sanson…

— On s’en fout, ça en fait déjà une pour le rodéo… Maintenant, j’aimerais bien qu’on s’en récupère une vraiment rapide pour semer les keufs ou les autres si ça tourne mal et puis un 4x4, pour prendre à travers champ s’il y a besoin…

— Pas con, fait Hichem le spécialiste en caisses, l’ennui c’est que les BM et les Land, elles sont pas faciles à tirer. Elles ont plein de codes, plein de sécurités. On pourrait pas plutôt piquer la camionnette du plombier, il la laisse toujours ouverte ?

— Et pourquoi pas la dépanneuse du garagiste ou la benne à ordures des éboueurs, ducon !!! lui assène Abdoulaye.

— …ou le tracteur du Père Louis, veut ajouter Alex pour faire le malin.

— Ta leugue, espèce de naze ! On va juste passer au car-jacking comme aux States. C’est tout simple…

Les autres en restent bouche bée. Ils n’y auraient pas pensé et c’est là qu’on voit qu’ils ont besoin d’un chef.

— Mais c’est quoi ton car-machin ?

Alors Abdoulaye leur explique : « C’est très simple, tu repères un mec seul avec la caisse qui t’intéresse. À un feu rouge, tu l’éjectes de sa bagnole et tu te casses avec… Tu peux aussi lui rentrer dedans exprès juste pour le faire s’arrêter ou même lui signaler que son pneu est crevé pour qu’il quitte le volant… »

Là, ils comprennent et se disent que le car-machin, c’est tout à fait à leur portée.

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