Chapitre 22

CHAPITRE 22

Rédouane

 

 

La téci est sens dessus dessous. Les jeunes courent d’un bâtiment à l’autre, recueillent de l’argent pour que la famille puisse transférer le corps de Rédouane pour le faire enterrer en Algérie. Les gens crient, pleurent, s’apostrophent. Ses sœurs sont sur la brèche. La totalité de la famille et des amis a envahi le petit appartement. Les femmes entourent la mère qui n’arrête pas de pleurer, de crier, de hurler son désespoir… Les hommes restent de leur côté, ils se montrent dignes, mais grondent sourdement contre les racistes.

« Si c’est pas une misère… »

Puis, il est question d’organiser une marche blanche dans le centre-ville. On ne sait pas trop qui a lancé l’idée si c’est Nadia qui se sent proche des « Ni putes ni soumises » ou Omar qui est le responsable local de « SOS Racisme » ou tel autre qui roule pour les Frères. On n’en sait rien et on s’en fout. C’est certainement un peu tout le monde. Alors on s’organise. On récupère de vieux draps, des bouts de bois, des feutres, de la peinture pour préparer des banderoles.

Des groupes se forment un peu partout. Les jeunes travaillent à même le sol dans les halls d’entrée, dans les caves… On cherche des slogans, des idées-chocs.

Ça donne :

« REDOUANE, ON T’OUBLIERA JAMAIS ! »

« REDOUANE, 14 ANS, MORT POUR RIEN ! »

« PLUS JAMAIS CA ! »

« ENCORE UNE VICTIME DU RACISME »

«LE RACISME NE PASSERA PAS ! »

« TOUS ENSEMBLE CONTRE LE RACISME »

Ils ont récupéré une photo du jeune et sont allés en faire des tirages agrandis au photocopieur puis les ont collés sur des panneaux de bois ou de carton. Ils y ajoutent des commentaires du genre : « Abattu parce qu’il était maghrébin… » ou « Assassiné de sang froid… »

Très vite, les mots d’ordre ont parcouru la cité. Rassemblement au pied des tours vers dix heures le lendemain matin. Départ du cortège vers midi. Traversée de la ville et rassemblement devant la Mairie.

Le Furet est tout content. Il le tient son scoop.

— Mon vieux Coco, ça va être d’enfer demain. Si toute la cité débarque, ça va donner une belle manif. Tu vas me faire des photos, je te dis pas. Et comme ces cloches de la Préfecture et de la capitale ne risquent pas de débarquer à temps, à nous l’exclu.

— Espérons, espérons, fait l’autre flegmatique.

Manque de chance, rien ne se passa comme prévu. Le soir même, les premiers journalistes des radios périphériques débarquaient à l’hôtel du Grand Cerf en plein centre-ville. Par qui avaient-ils été prévenus ? Va savoir. Les premiers se félicitaient, car ils se croyaient seuls sur le coup. Mais toute la soirée, puis la nuit et encore le lendemain matin, cela n’arrêta pas. La presse, les radios nationales, puis les télévisions régionales et enfin les très gros médias avec camions émetteurs, tout le ban et l’arrière-ban étaient là. Les patrons des deux seuls grands hôtels de la ville se frottaient les mains. Tout était complet et les balcons donnant sur la rue principale se louaient et se surlouaient. Les obscurs se trouvaient relégués dans les hôtels cage à poules de la périphérie. Tout le monde ne peut pas se loger avec le gratin.

Le défilé se transforma en véritable manifestation. On ne sut jamais s’il y eut 500 ou 1000 personnes. En tout cas, on avait l’impression que tout le monde était là, la quasi-totalité de la Cité, bien sûr, blacks, beurs et blancs fraternellement mêlés. Ces derniers n’étant pas les derniers à hurler les slogans antiracistes.

Les journalistes, photographes et cameramen étaient plus d’une centaine. Coco et Le Furet couvraient l’événement, bien sûr, mais en tirant la tronche. Ils étaient sur leurs terres et personne n’en tenait compte. TF1 faisait parler son envoyé spécial en direct pour le journal de 13 heures avec rediffusion au 20 heures.

Tout le petit monde des médias insista sur le respect et la dignité des participants. Les caméras zoomaient à qui mieux mieux sur la mère en larmes avec le portrait de la victime dans les bras, le père imperturbable et les sœurs effondrées se soutenant les unes les autres à proximité de la bannière « Rédouane, on ne t’oubliera jamais ».

— Vas-y Coco, zoome, zoome mon gars. Ça c’est de l’émotion.

Des journalistes tendaient des micros un peu au hasard dans la foule et recueillaient des commentaires du genre : « Si c’est pas malheureux, abattre un jeune comme ça… »

« Il avait que 14 ans, vous vous rendez compte… Il avait toute la vie devant lui, c’est abominable ! »

« On le connaissait bien. Il était gentil, serviable. Un brave garçon. »

« Oui, il aurait pas fait de mal à une mouche…»

A l’arrivée du cortège devant la Mairie, il se fit un grand silence. Le Maire, ceint de sa belle écharpe tricolore, sortit sur le perron avec tous ses adjoints et conseillers municipaux. Il salua les quelques hommes politiques locaux et même un ex-secrétaire d’Etat socialiste qui était en tête du cortège. On improvisa quelques discours. Le père remercia les gens d’être venus si nombreux. Il n’appelait pas à la haine, mais à la compréhension, au calme, au respect. Il demandait qu’une telle abomination ne se reproduise plus jamais. À ces mots, la foule se mit à gronder : « Plus jamais ! Plus jamais ! »

Le représentant du gouvernement puis le Maire y allèrent de leurs discours respectifs. Ceux-ci furent si insipides qu’il n’est pas utile de les retranscrire, même partiellement. D’ailleurs, les gens, devant tant de banalités et de paroles convenues, décrochèrent très vite, si bien que le Maire écourta sa prestation, fort déçu car plus personne ne l’écoutait et le brouhaha devenait général. La foule se remit en marche. Des excités se lancèrent dans des « Onagre à mort, à mort Onagre » ou des « Les racistes, on leur fera la peau » dont il ne fut question dans aucun reportage.

Plusieurs vitrines de commerçants firent les frais de l’opération : un magasin de hi-fi (il y eut ensuite distribution d’écrans plats et de baladeurs MP3), l’antenne Orange de la ville (par ici les portables…), un magasin de sportswear spécialisé dans « la marque » qui fut totalement vidé de son contenu et un magasin de chaussures de sport qui subit le même sort.

La foule finit par se disperser en grommelant, mais tout le monde s’accorda à dire et à écrire que ce fut une manifestation particulièrement digne et non violente…

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