Chapitre 20

CHAPITRE 20

Victor Onagre

 

 

Victor Onagre se tourne et se retourne dans son lit. Il n’arrive pas à trouver le sommeil et ne veut pas prendre de cachets pour dormir. Il vient de se réveiller d’un cauchemar qui devait se passer en Algérie. Des fellaghas s’infiltraient tout autour de la base. L’un d’entre eux était arrivé, silencieux comme un chacal, jusqu’à son lit. Il lui avait posé brutalement un genou sur la poitrine et s’apprêtait à lui dessiner un affreux « sourire kabyle » au niveau de la gorge. Il s’était réveillé en sursaut alors que la lame courbe d’un poignard bien effilé n’était plus qu’à un millimètre de sa peau…

« Saloperie de guerre, elle me fera donc chier jusqu’à ma mort… ! » pense le vieil homme. Il s’est redressé dans le lit, une sueur froide au front et une douleur dans la poitrine. Il appuie sur l’interrupteur de la lampe de chevet, découvrant une chambre sinistre avec son vieux mobilier de bois sombre style campagnard Louis XIII garanti des Galeries Barthès. Avec la lumière, il se sent un peu rassuré. Depuis qu’il vit seul, la maison lui semble immense, hostile, avec des endroits quasi-abandonnés : les chambres des enfants, le dressing de sa femme et surtout la cave et le sous-sol qui servent de garage et d’atelier. Il y a là-dedans un tel bazar qu’il ne rentre même plus la Land Rover qui reste dans la descente du garage, juste sous ses fenêtres.

Le sommeil n’est pas près de revenir, alors le Capitaine reprend un de ses bouquins favoris : « Les paras sautent sur Dien Bien Phu ». Il lit trois lignes et laisse tomber. Un bizarre sentiment de saturation monte en lui. Faut dire que depuis des années, il ne lit que ce genre de littérature : « Le jour le plus long », « La bataille de Stalingrad », « Mourir dans les Ardennes », « Pearl Harbour », « Appelé dans les Aurès », etc. Il en a une pleine bibliothèque, il est devenu un véritable spécialiste ès batailles en tous genres. Cela lui permet de briller devant bon nombre de ses collègues de la FNACA.

Il descend à la cuisine, bien décidé à se prendre une infusion de tilleul pour tenter de se calmer. Il met un peu d’eau à chauffer dans une bouilloire quand il entend comme un bruit suspect. Réflexe immédiat du baroudeur, il éteint la lumière et se glisse dans le séjour dont la fenêtre donne sur la rue. Il pousse très légèrement les doubles rideaux d’épais velours marron et jette un coup d’œil dans le petit jardin. Il fait très sombre, c’est une nuit sans lune et l’éclairage public est des plus réduits. Il a malgré tout l’impression de voir une forme enjamber la grille d’entrée et se glisser furtivement vers son vieux 4x4…

— Il essaierait de me piquer la bagnole que ça m’étonnerait pas, grogne Onagre.

Soudain une deuxième, puis une troisième forme rejoignent la première… Ils ont l’air de s’être tapis dans une grosse touffe de troène, tout prêt du véhicule verdâtre. Onagre ne fait ni une ni deux, il attrape une carabine 22 long rifle sur le râtelier au-dessus de la cheminée, se précipite à la fenêtre et hurle : « Barrez-vous sinon je tire ! ». La voix est un peu chevrotante, mais on y sent une détermination un peu dérangée.

— Va te faire foutre enculé ! hurle une voix toute proche.

Onagre en tremble de rage.

— Je suis armé, je vous préviens !!!

— File-nous les clés de ta tire, vieux con, répondent les autres qui se sont redressés, esquissent des pas de danse hip hop et font des gestes obscènes juste sous les yeux du Capitaine.

En bon militaire, Onésime Onagre tire un premier coup de feu en l’air. Les trois rigolos prennent immédiatement la poudre d’escampette.

— C’était vrai, les keums qu’il était armé… Cassons-nous !

Les deux premiers franchissent la grille vite fait. Onagre a réarmé et tire à nouveau, d’instinct sur la dernière forme qu’il trouve dans sa ligne de mire.

— Ils vont pas s’en tirer comme ça, ces salopards !

Et le troisième intrus se ramasse la balle en plein dans le dos alors qu’il est encore à califourchon sur le portail. Il retombe mollement de l’autre côté et ne se relève pas. Onagre s’est laissé glisser jusque sur le plancher. Ses mains tremblent, son cœur bat la chamade, il lui fait un mal de chien. Il réalise qu’il a fait mouche. Il entend des cris, a l’impression que des gens se rassemblent autour de sa maison. C’est la guerre, les fellouzes sont là, tout autour. Alors, il se redresse et tire à nouveau vers la rue, sans viser.

Cinq minutes s’écoulent, pas plus. Des cars de police investissent les lieux, toutes sirènes hurlantes. Onagre récupère son pistolet d’ordonnance dans un tiroir et descend à toute vitesse à la cave. Il vérifie que tous les accès sont verrouillés. Il sait que c’est une position plus facilement défendable que le rez-de-chaussée, car il y a plusieurs petits lanterneaux à peine plus grands que des meurtrières, au raz du sol, tout autour de la maison. Il dispose de plusieurs boites de balles de 22 LR et de 9 mm. Il s’apprête à tenir un siège.

— Ils ne m’auront pas vivants, les fellouzes, qu’il se dit dans son délire.

Deux ambulances et plusieurs voitures de police banalisées viennent d’arriver en renfort. Neuville est là avec son porte-voix.

— Onagre, arrêtez vos conneries ! Vous venez de blesser un passant, c’est grave… Mais il faut redevenir raisonnable et déposer votre arme…

— JAMAIS ! hurle Onésime. La garde meurt, mais ne se rend pas…

— Il se prend pour Napoléon, ce con, fait Neuville à son adjoint. On est mal barré. J’en réfère à la Préfecture, au Ministère… On va avoir besoin des unités spéciales. Le dingue doit être retranché dans son sous-sol. Ça va être coton pour l’extraire de là… Et puis, faites venir Meyer, il nous faut quelqu’un qui sache négocier avec les forcenés.

— Onagre posez votre arme et sortez doucement… Il ne vous sera fait aucun mal…

— Et les fellaghas qui sont avec vous, y comptent pas ! hurle le Capitaine.

Dans le noir, toute une masse d’individus venus de la Cité tout proche s’agglutine lentement en grommelant : « C’est un vieux facho, il a descendu froidement un petit jeune de la Cité qui passait tranquillement devant chez lui… »

Les flics font ce qu’ils peuvent pour les maintenir à distance.

— Vous n’êtes plus en Algérie en 1960, Capitaine Onagre, lance le commissaire.

Onagre ne répond pas. Il se contente de tirer un coup de pistolet en l’air, faisant immédiatement reculer la foule de plusieurs pas. Une demi-heure plus tard, arrive Meyer un peu endormi et ronchon. Neuville lui passe le porte-voix.

— Monsieur Onagre, commence le psy. C’est le professeur Meyer qui vous parle. Je prends les choses en main. Maintenant, vous n’aurez plus affaire à la police, mais à moi.

— Je ne veux pas vous parler. Je veux que tous les fellaghas s’éloignent de ma maison… C’EST TOUT !

— Capitaine Onagre, on peut en discuter… Je suis là pour vous écouter. Laissez-moi approcher…

— JAMAIS !!! Vous êtes leur complice. Si je me laisse faire, vous allez me livrer à eux et je connais leurs méthodes.

— Monsieur Onagre, je suis sans arme. Regardez-moi… Je m’approche…

— N’approchez pas, imbécile sinon je vais tirer… La voix ne chevrote plus. Le vieillard est décidé. Il va finir tous ses combats en beauté. Il scrute l’obscurité et aperçoit une ombre s’approcher de la grille d’entrée. Il vise et caresse la détente de la 22…

— Vous me voyez, Monsieur Onagre, continue l’autre, je suis juste devant votre porte. Je suis complètement inoffensif…

— BARRE-TOI ou JE TIRRRE !!!! hurle le Capitaine.

« Jamais on n’y arrivera comme ça », pense Neuville pour qui ce fort Chabrol est une première.

Et effectivement une balle vient ricocher sur le pilier de la grille passant à quelques centimètres de la tête de Meyer qui bat immédiatement en retraite en couinant comme une souris.

— Mais, il a failli me tuer, ce crétin ! Commissaire, j’abandonne, je ne veux pas y laisser la peau…

— Non, non restez encore un peu. Il faut l’amuser, maintenant que le GIGN est là avec les CRS. Le quartier est bouclé, on va pouvoir agir.

— Vous n’allez pas donner l’assaut tout de même, fait Meyer outré. C’est un vieillard, il n’a pas un gros potentiel physique, il va bien finir par s’assoupir…

— Continuez à discuter, racontez-lui n’importe quoi.

Derrière les flics, la populace gronde. On apprend que la victime est un jeune de 14 ans, qu’il s’appelle Rédouane et qu’il est entre la vie et la mort à l’Hôpital régional…

Déjà plus de trois heures que la mascarade a commencé. Meyer est à bout d’arguments. Heureusement pour tout le monde, un groupe d’intervention, botté, casqué, surarmé a réussi à contourner le pavillon en passant par le jardin d’un voisin de derrière et a crocheté une serrure dans le plus grand silence. Puis il pénètre avec mille précautions dans ce fort Chabrol de banlieue. Onagre n’entend rien. Il continue à faire parler la poudre et à brailler en direction de la rue. Il ne voit pas arriver le coup de gummi qu’il se prend derrière le crâne et qui l’envoie au tapis. Il est immédiatement neutralisé et embarqué sur un brancard. Quelque temps plus tard, il se réveillera derrière les grilles d’une cellule de garde à vue du commissariat, avec une grosse bosse à l’arrière de l’occiput.

Les flics auront à peine déguerpi de la rue que la foule, en rage d’apprendre le décès du petit beur, pénétrera dans le pavillon déserté, le pillera sans vergogne, puis le saccagera et finalement y flanquera le feu ainsi qu’à la fameuse Land-Rover un peu trop convoitée. Il va sans dire que cette affaire emmerdera singulièrement Neuville surtout quand il découvrira le lendemain dans « L’écho de la Plaine » ce titre accrocheur : « MONSTRUEUX CRIME RACISTE AUX ASPHODELES » avec tous les détails dans un article signé une fois encore du Furet avec une photo de jeune Rédouane souriant, charmant… Un lycéen sans histoire, apprécié de tous, etc.

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