Chapitre 2

CHAPITRE 2

Monsieur Brahim

 

 

Monsieur Brahim, c’est l’Arabe qui tient l’épicerie. En fait, c’est un Tunisien, une vraie engeance de commerçants, ces gens-là. On dirait qu’ils ont ça dans le sang… Tous les matins, dimanche compris, il ouvre la supérette vers 7h et ne ferme jamais avant minuit. Il s’accorde juste une heure ou deux pour la prière du vendredi, mais c’est tout. Ouvert non-stop, Carrefour ne peut pas en dire autant ! Les trente-cinq heures, Monsieur Brahim, il s’assoit dessus. On dirait même qu’il vit dans sa boutique. Il a mis un petit écran sur une étagère en face du comptoir, mais c’est pas de la télé surveillance, juste les chaînes tunisienne, marocaine, Al-djazeera etc, qu’il capte avec sa parabole.

« Comme ça, je suis un peu au pays, qu’il dit, je me tiens au courant. »

Il trône derrière son comptoir. Il a l’embonpoint rassurant, le geste onctueux, poli, mais sans plus. La moustache grise, un début de calvitie. Il n’est pas trop mécontent de son sort. Il vit petitement, déjeune dans l’arrière-boutique, royaume de son épouse qui s’habille en traditionnel, ne sort presque jamais et parle à peine le céfran.

— Et avec ça, Mame Rodriguez ?

— Trois livres de couscous…

Brahim prend une petite pelle arrondie et pioche la graine dans un grand sac en papier kraft pour en remplir un plus petit qu’il dépose sur son antique balance. Plein de trucs sont présentés en vrac dans la boutique : les olives, il y en a au moins quatre sortes, qui marinent dans la saumure et qui répandent une odeur tenace et puis les piments en poudre, les épices bizarres, les pois chiches et les lentilles dans de grands sacs de jute posés à même le sol.

Ses deux grands gaillards, Nassim et Nordine, passent en coup de vent et saluent l’unique cliente. L’aîné a la boule à zéro, une moustache et un bouc, le cadet une barbe épaisse et noire.

« Tout baigne, ‘Pa ? »

— Ch’allah, répond Brahim.

Et ils repartent avec une poignée de dattes à la main.

— Vous en avez de la chance d’avoir des fils comme ça, lance la mère Rodriguez admirative.

— Ceux-là, ils travaillent pour la Mairie, agents d’ambiance qu’ils appellent ça. Pas trop fatigant, mais pas bien payé. Oui, c’est des bons garçons, bien serviables, bons musulmans et tout. Ils aident à la mosquée. Ils surveillent, ils empêchent les petits de faire des conneries…

— Et votre plus jeune ? Quand je pense qu’il était dans la même classe que le petit Sanson au CM2…

— Oui, il est à Paris, à la Polytechnique qu’ils appellent ça.

— En voilà de la réussite. Peut-êt’ qu’y finira préfet ou ingénieur… Et mon Nicolas qu’est parti faire le serveur à Londres pour une misère, tout ça parce qu’il voulait pas reprendre la suite de son père dans le bâtiment. Trop dur, trop sale qu’il disait. Le voilà malin maintenant à faire des simagrées aux Engliches. Alex, lui, il veut rien faire à l’école, même que la maîtresse passe son temps à nous convoquer avec son père et on en a vraiment marre. Et je vous parle pas du petit Sanson, si c’est pas malheureux. Il a tout laissé tomber, il y a déjà pas mal d’années et il reste à la charge de ses parents. La pauvre Mame Sanson en est encore à se crever à faire des ménages pour entretenir cette larve. Quant à la fille c’est pas mieux, d’ailleurs ça fait une paye qu’on l’a pas vue dans le coin. Personne sait ce qu’elle est devenue…

— Personne, confirme l’épicier.

— Vous savez, M’sieur Brahim, on dit que c’est pas facile d’élever les garçons, mais les filles c’est pas mieux. La mienne, la Pétula a déjà raté deux fois son CAP, ça commence à bien faire. Et puis, elle se rebelle. Même que son père lui en a balancé une hier soir pour lui apprendre le respect.

— Moi, j’ai pas ce problème. Ma femme montre à ma fille comment être une bonne musulmane, s’habiller correctement, avoir une tenue discrète, les cheveux couverts et surtout pas de maquillage, de minijupe ou de pull trop court. La femme, on doit la respecter, mais avant, elle doit se respecter elle-même…

— Vous avez bien raison, Monsieur Brahim, mais c’est pas bien facile, par les temps qui courent.

— Ça, heureusement que j’ai mes deux grands. Ils veillent au grain et elle a qu’à bien se tenir la Latifa. Comme ça, j’aurai pas la vergogne, ch’allah.

Le cabas est plein. Mme Rodriguez a tout pour le couscous. Elle est bien contente, il est gentil, Monsieur Brahim et tellement utile.

Sans lui, comment feraient les gens, le matin pour le lait et le pain et pour toutes les courses ? Parait qu’il gagne bien quand même. D’ailleurs, il a commencé à se faire construire une maison dans son patelin pas loin de Sfax. Il a un grand terrain appartenant à son père qui y laissait traîner quelques chèvres. Actuellement les fondations sont creusées et le rez-de-chaussée est construit. Les fers à béton dépassent pour lancer le premier étage. Même pas crépie, la maison est déjà habitée par sa vieille mère qui est veuve, sa sœur et son beau-frère, un feignant soi-disant invalide et leur ribambelle des gosses. Il y a l’eau et l’électricité. Déjà six pièces habitables en bas et autant de prévues à l’étage. Pour l’instant, les travaux sont arrêtés. Toutes les économies y passent. Même si c’est lui et sa famille qui mettent la main à la pâte, il reste les matériaux à acheter et il faut être sur place sinon tout disparaît à peine descendu du camion.

Dans le projet imaginé par Monsieur Brahim, il y a même deux étages, environ deux cent cinquante mètres carrés, un vrai château. L’épicier voit grand, il est généreux et il veut avoir toute sa famille autour de lui quand il reviendra au pays pour profiter enfin de sa réussite.

Il y rêve tous les jours dans le fond de sa boutique entre ses pots de café et ses boîtes de conserves.

« Encore un qui se fait des illusions, se dit Madame Rodriguez, nous, on a vu plus raisonnable au Portugal. On a une belle maison qui est presque finie aussi, mais sans plus. On finira là-bas, c’est sûr. Mais les jeunes, ils seront où ? Personne ne peut le dire. »

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