Chapitre 19

CHAPITRE 19

Arsène Furet

 

 

Avec ses santiags et son stetson, l’Arsène a plus l’air d’un cow-boy que du petit journaleux qu’il est à « L’écho de la Plaine », la feuille de choux locale. Il a une info pour sa chronique des chiens écrasés. Ça lui est venu d’un interne avec qui il fait de la line-dance le vendredi soir au club de country du coin.

Il entre dans l’hôpital régional et demande Madame Lelièvre. D’un air maussade, l’infirmière lui indique le numéro de la chambre en lui précisant de ne pas rester trop longtemps, car la pauvre dame est bien fatiguée depuis l’intervention.

— Alors que vous est-il arrivé, Madame Lelièvre ? C’est un accident ou une agression ?

— C’est une agression. Ils se sont mis à plusieurs pour me faire tomber. J’ai essayé de résister, mais ils ont été les plus forts… Si c’est pas malheureux de s’attaquer à une pauvre vieille comme moi…

— Est-ce que vous pourriez les reconnaître, les désigner à la police ?

— Bien sûr… Je les ai bien vus, ces petits voyous !

Et elle se lance dans une description des sauvageons qu’elle croit précise. Le Rouletabille des campagnes note tout soigneusement sur son petit calepin. L’heure, le lieu, les circonstances, les protagonistes, la somme dérobée. Il a même le nom d’un éventuel témoin. Il s’apprête à quitter la vieille femme fatiguée en lui disant : « Vous devriez porter plainte, Madame Lelièvre… »

— À quoi bon, fait l’autre, résignée, à quoi bon ?

Juste à cet instant, Jacques Tardif, alias Coco Tardif, le photographe du journal, fait son entrée en s’excusant.

— Ch’suis en retard, Furet, m’en veux pas…

— Madame Lelièvre, vous nous laisserez bien faire une petite photo de vous sur votre lit de souffrance. C’est pour nos lecteurs…

— Mais, je ne suis même pas maquillée…

— Aucune importance, juste une petite…

Et Coco lance les flashs et la mitraille sous toutes les coutures. Ils y seraient encore si une infirmière n’était pas venue les déloger.

Tout joyeux, Coco Tardif et Arsène Furet rentrent au canard.

— Je crois qu’on tient un bon truc, lance le Furet. Mais qu’est-ce que tu foutais donc ?

— Les embouteillages…

— Arrête tes conneries… L’autre se met à rougir.

« Toi, t’as trouvé une grosse… » dit l’Arsène.

Un peu plus tard, ils se retrouvent dans le bureau du patron, gros chevillard reconverti dans les news provinciales.

— Qu’est-ce qu’ils me racontent au marbre ! Vous vous lancez dans le scoupe maintenant ?

— Ben non, c’est juste de l’info.

— Attention, toutes les infos ne sont pas bonnes à prendre, Monsieur le covebois… Vous avez titré : « Sauvage agression aux Asphodèles ». C’est pas possible, vous stigmatisez un quartier déjà socialement déshérité. Il n’en est pas question ! Vous avez oublié la sensibilité politique de notre ligne éditoriale ou quoi ?

— Non, non, Monsieur, fait le Furet, mais vous m’aviez demandé de trouver des trucs saignants, des saloperies qui pourraient faire monter les ventes… On a cherché des profanations de cimetières, des incendies de synagogues, d’églises ou de mosquées, mais on n’en a pas trouvés. On n’allait pas en fabriquer quand même ?

L’autre ne répond pas et continue à fulminer…

— Et ça : « Plusieurs très jeunes noirs et maghrébins s’en prennent à une pauvre vieille dame avec la plus sauvage violence… » Ça ne convient pas du tout. Je vous l’ai dit cent fois. Marquez des Jeunes et c’est même encore presque trop…

— Mais c’étaient des gamins de dix ans…

— On s’en fout. Mettez des « personnes » ou à la rigueur des gamins, des bambins, des enfants et puis n’insistez pas sur le côté agression. Elle a glissé, elle s’est cassée le col du fémur, la vieille. Point barre. Par contre, mon petit Coco, bien la photo, très bien. Attention, faut faire pleurer Margot, mais pas déchaîner Marcel, alors rien de précis sur les auteurs. Un pas de clerc pourrait nous coûter très cher, z’avez bien compris ? Alors vous m’arrangez ça pour ce soir.

Furet retourne à son clavier, corrige tout et en sort la version politiquement correcte qui va parfaitement coller à la ligne éditoriale de la feuille de chou pleine d’encre qui tache.

« Une vieille dame se casse le col du fémur en rentrant chez elle ».

Le nouveau titre sera passe-partout. Et tant pis pour le tirage !

Le lendemain matin, le canard est sur le bureau du commissaire. Malgré toutes les contorsions sémantiques du Furet, un lecteur pas trop idiot arrive à décrypter. Neuville est furieux. Il décroche la ligne intérieure…

— Faites-moi monter Bianchi et Lequeux, immédiatement !

Trois minutes plus tard, la Brigade des mineurs au grand complet est au garde à vous devant le chef.

— Vous avez lu la presse, ce matin, Messieurs ?

— Non, pas encore, bredouille Hutch.

— Eh bien, vous auriez dû. On a encore une sale affaire aux Asphodèles et avec des mineurs par-dessus le marché…

— Mais on en vient, chef, on n’a rien trouvé…

— Je vous parle de l’agression sauvage de Madame Lelièvre, une octogénaire qui a été violemment frappée par une bande d’écoliers blacks et beurs pour lui voler toute sa pension, bon sang !

— Non, on est pas au courant.

— Vous devriez ! Vous avez vérifié la main courante…

— Oui, chef, il n’y a rien. On est sûr qu’elle n’a pas porté plainte, alors…

— Alors, vous ne faites rien. L’emmerdant, c’est que la presse s’en mêle. Que ça va donner une sale impression et faire monter le sentiment d’insécurité chez les personnes âgées.

— Vous nous aviez dit que l’important c’était les statistiques de plaintes…

— J’ai dit aussi que vous deviez justifier vos salaires… Cette affaire tombe mal, très mal. Va y avoir les élections partielles et le Maire vise le siège de député. D’ici qu’il me tombe dessus, il n’y en a pas pour longtemps…

— Quels sont les ordres ? demande Starsky, un peu fayot.

— Vous filez là-bas et réactivez vos cousins vite fait. Il me faut des noms, il faut que ça bouge !

— Mais on va se faire bombarder si on y va. Même les pompiers l’autre jour y ont eu droit. Eux, ils sont venus porter plainte !

— Allez-y quand même. Et s’il le faut, mettez des habits couleur de muraille, mais je veux savoir quels mômes ont fait le coup.

À peine arrivés aux « Faux As », Starsky et Hutch ont droit, à titre de bienvenue, à une belle volée de cailloux. Un pare-brise à changer au frais du contribuable. Quelques infos recueillies auprès de témoins qui veulent bien ouvrir la bouche dans un recoin sombre mais qui ne viendront jamais témoigner à un procès ni même signer quoi que ce soit.

— On a quand même un nom, fait Hutch, presque triomphant. On est sûr que c’est les Traoré. Il suffira que la vieille les reconnaisse et c’est bon.

— Tu parles. On avait même pas besoin de venir se faire caillasser pour savoir que c’était eux !

— Et si elle porte pas plainte, on passera à autre chose.

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